‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 180 sur 217 · Sainte-Beuve, Port-Royal, t. rv, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Port-Royal, t. rv, p

Grce. Ses amis ne lui cacherent pas leur d6pit. Rien ne put le faire revenir sur sa belliqueuse determination. II ecrivait avec une ecrasante logique a M. Singlin :

Y a-t-i! done rien de plus naturel que de demander a ceux qui me font ce scrupule, si celui que Ton regarde comme le plus eclaire de tons nos amis (M. Singlin) n'etait pas aussi croyable en 1657 qu'en 1663... On soutenait alors que PEglise n'a jamais approuve les subtilites et les explications eloignees lorsqiVil s'agit de la verite et de la Justice. Quelle est clone cette nouvelle Eglise qui a change toutd'un coup d'esprit, et qui approuve comme une conduite evangelique ce que 1'Eglise de Jesus-Christ n'a jamais approuve? Enfin 1'Eglise a voulu jusqu'en 1657 que Ton fut ferme et sincere... maistoutcela est change en 1663. Ces pensees si genereuses se sont evanouies. Je n'insulte point, Monsieur,... je vous parle dans un veritable gemissement de Cffiur.

M. Sainte-Beuve attribue a Fente'tement d'Arnauld la rupture du projet la realisation duquel Port-Royal avait attache bien des esperances . Les Politiques de Port-Royal , ceux dont 1'abbe d'Aubigiiy parlait a Saint-Evremont et qui menaient tout, auraient bien Iaiss6 M. Arnauld bouder et 6crire sous sa tente, et auraient volontiers poursuivi les negotiations entames. La preuve en est que, meme apres la retraite du docteur. DOS Messieurs, de concert avec F6vque de Gomminges, envoyerent a Rome une exposition doctrinale fort captieuse et une declaration des sentiments ou ils se trouvaient a 1'egard de la soumission due au Souverain Pontife, avec promesse d'accomplir ce qu'on leur ordonnerait. Ge qui rompit tout, ce fut la vigilance de 1'Assemblee du clerg6. Les 6veques avaient vu avec d6plaisir T'ouverture de negotiations qui renouvelaient une question terminee par les decisions de 1'Eglise. Quand ils surent que les Jansenistes avaient ecrit au Pape, ils 1'avertirent aussit6t des dispositions secretes dont les defenseurs artificieux de I'Augustinus etaient animes. En meme temps, charges par le roi d'examiner la declaration de Port-Royal pour 1'accommodement, ils la casserent comme tendant a retablir tout a fait le jansenisme et h rendre inutile tout ce qui avait ete fait pour le d6truire. A Rome, dans une congregation de cardinaux, on jugea qu'on ne devait pas mme repondre aux lettres de M. de Ghoiseul et de ses amis. G'est ainsi qu'echoua le projet d'accommodement. L'eveque de Comminges attribua

cet chec a ses amis ; il en fut tres-irrite" et il disait qvCil etait oblige pour son honneur de de'couvrir des mysteres qu'il avait converts jnsqu'a cette heure. Madame de Sable , qui etait fort liee avec lui, s'appliqua a prevenir un eclat qui eiit accable Port-Royal (1). Elle lui demanda, par I'estime qu'il avait eue pour ces gens-l&, de ne pas tacher leur reputation de la perte de ses bonnes grdces. Le prelat s'apaisa : les mysteres , peu glorieux sans doute, resterent couverts, et la reputation des Messieurs continua a brill er sans tache.

Les idees de resistance ouverte de M. Arnauld triompherent. Arnauld n'etait pas seul a les partager ; il avait pour lui, dit M. Sainte-Beuve, Nicole, qui etait un homme de plume s'il en fut, et qui tout en voyant les defauts de son chef et en souffrant quelquefois, en essayant meme de les tempe'rer, partageait pleinement ses gouts de po!6mique et les servait ; il avait 1'humble caractere deM.de Sacy,dont la douceur opiniatre etl'invariable patience regardaient peu aux circonstances gen6rales et aux horizons environnants, et ne tenaient pas compte des opportunity d'agir et des saisons ; il avait M. de Roannez, M. Hermant et la petite 6glise de Beauvais; il avait surtout sa niece, la mere Angelique de Saint-Jean, a laquelle il aimait, at-on dit, a communiquer ses pense"es sur les affaires de 1'Eglise, a comme saint Ambroise en conferait autrefois dans le temps de la persecution avec sainte Marceline sa soeur, et par qui il se laissait volontiers conseiller. Par elle il etait assur6 d'avoir pour disciples et servantes declares et unanimes toute cette communaute d'elite, dont les moindres filles se sentaient enorgueillies de reconnaitre M. Arnauld pour oracle et de devenir les sentinelles avanc^es de la foi. Dieu, qui choisit assez souvent les choses du monde les plus faibles pour confondre les plus fortes, a dit un historien de ce bord, avait dans Port- Royal des epouses intrepides, pendant que I'Sglise ne voyait que de la lachete dans la plupart de sesministres. Que n'auraient point fait ces pieuses filles pourmeriter de tels eloges!... <( Port-Royal des Champs n'^est qu'un avec vous, ecrivait quelque temps auparavant la so3ur Angelique de Saint-Jean 5. M. Arnauld ; hasardez-nous. Peut-etre que nous serons les valets de pied des princes de I'arme'e d'Achab, qui devaient

1 Cousin, Madame de SabU, p, 203.

entrer les premiers dans le combat et gagner la bataille (1). Ces valets de pied en j upon des princes de I'armee janseniste entrerent bientot dans la lutte. Le nouvel archeveque de Paris, apres avoir attendupres de deux ans ses bulles, venaifc enfin de les recevoir le 10 avril 1664. M. Lancelot, reste" longtemps dans 1'ombre, en sortit a cette occasion. Les religieuses de Port-Royal le charger ent d'aller en leur nom feliciter le prelat. M. de PereTixe profita de cette circonstance pour prier I'envoy6 des sentirielles avance'es de la foi de leur faire entendre combien leur r61e 6tait coupable et ridicule.

Representez-leur, je vous prie, dit-il, qu'elles doivent se resoudre a chercher les moyens de contenter le roi : que deux papes ayant parle, et les eveques ayant regu leur jugement, les Facultes 1'ayant admis, les docteurs et les religieuses ayant signe, et toutes les communautes ayant passe par la, il n j est nullement a-propos qu'une seule maison de filles veuille faire la loi aux autres, et paraitre ou plus juste, on plus intelligente que les papes, les eveques, les pretres et les docteurs...

Monseigneur, repliqua Lancelot, comme elles n'ont a repondre que d'elles, elles ne croient pas devoir tant regarder ce qu'ont fait les autres que ce qu'elles doivent faire elles-memes: et, apres tout. Monseigneur, si c'cst une faute que cclle-la, elle est sans doute bien pardonnable, puisqu'au plus on ne les pent accuser que de quelque trop grande retenue, et toute la grace qu'elles demandent, c'est qu'on veuille bien au moins epargner leur tendresse de conscience pour no les pas forcer a faire ce qu'elles ne croient pas pouvoir faire.

Oh ! reprit 1' Archeveque, cela se doit plutot appeler entetement qu'une tendresse de conscience. Des filles ne doivent jamais en venir j usque-la, quand le Pape et les eveques leur commandent quelque chose....

M. Lancelot ne se laissa pas convaincre. En sortant, il parla avec 1'aumonier de M. de Perefixe de la conversation qu'il venait d' avoir avec le prelat et lui dit :

Ces filles-la ne sont pas si peu instruites qu'elles ne sachent que quelque respect qu'elles doivent au Pape et aux prelats, il vaut pourtant mieux obeir a Dieu qui leur clemanderait un compte rigoureux, en son jugement, d'une signature qui devant lui ne pourrait passer que pour un mensonge et pour la marque d'un faux temoignage. Ainsi que

Page 1