Fontaine, Mdmoires, torn, iv, p
de son dessein et lui avail conseille" d'ecrire au pape Innocent XI. Un pape vertueux et, e'claire, qui faisait cas de la piete el des lumieres de M. Arnauid. L'abbesse de Port-Royal composa une e"pitre digne de la renomme'e de la maison et depecba un courrier, M. de Pontcbateau, pour la remettre au Souverain Pontife. On nous condarane sans nous accuser de quo! que ce soit ; telle 6tait la grande plainte de la re"ve"rende re ere. Madame 1'abbesse n'e"tait pas sincere : elle savait tresbien et on savait tres-bien de quoi on les accusait, elle et ses religieuses. M. Grenet, cure" de Saint-Benoit, eglise colle'giale de Paris, nomine superieur du monastere des Champs par M. de Perefixe, eut avec M. de Harlay, dans les circonstances presentes , plusieurs conversations qu'il rapportait soigneusement a Port - Royal et que la mere Angelique ecrivait non moins soigneusement. Dans 1'une d'elles 1'arcbeveque dit;
Que depuis longtemps cette inaison avait ete sous la conduite de personnes qui n'avaient point eu de dependance ni de relation a leur superieur et a leur archeveque ; qu'ils avaient soustrait les religieuses de son obeissance, et les avaient rendues tellement attachees a leurs sentiments, qu'elles ne voulaient plus ecouter ni suivre d'autres voix... qu'il avait fallu que 1'ordre public leur cedat par condescendance (en 1669), et qu'au lieu de reconnaitre la grace qu'on leur faisait, elles s'etaient vantees d'avoir force 1'ordre public de leur ceder ; qu'on avait enseigne des maximes qui tendaient a rendre les inferieurs indepeudants d'autre jugement que du leur, et que cela paraissait principalement dans les Apologies qu'on avait publiees pour les religieuses.
Ces entretiens ne laissaient aucun doute sur les projets de M. de Harlay. D'ailleurs, une devote du parti, madame de Saint- Loup, sut de bonne source qu'au mois do fevrier 1680 1'arcbeveque dit a un de ses amis qu'il ailait mettre la cognee a la ratine. On attendait que le Roi, qui etait alle au devant de la Dauphine, fut revenu. II y a encore, disaitle prelat quelques grenouilles qui croassent dans ces marais de Port-Royal, mais il ne faudra qu'un peu de soleil, au retourdu roi, pour s6cher ces marais et faire mourir les grenouilles. Le jansenisme sera bientot detruit. II ajoutait que bien qu'il fut age", il esperait vivre encore assez pour en voir 1'entiere destruction. M. de Harlay setrompait ; ilmouruten 109o,avant I'enliere destruction
de Port-Royal. Aux alarmes que les propos de 1'archeveque r6pandaient dans le saint vallon s'ajouterent bientot les deuils les plus cruels. M. de Sacy fiit emport6 presque subitement par la fievre, a Pompone. Fontaine nous a Iaiss6 un r6cit des fun6railles de son ami, ou nous voyons eclater d'une maniere qui scandalisait meme Nicole, toute la devotion des jans&nistes pour leurs saints.
M. de Sacy avait marqu6 par son testament, qu'il d6sirait d'etre enterre a Port-Royal des Champs. II voulut laisser son corps ou son coeur avait toujours 6t6, et se joindre apres la mort avec les Spouses de J6sus-Ghrist, d'avec qui une violence elrangere 1'avait s^pare"... Ges saintes filles, qui souhaitaient avec tant d'ardeur de posseder ce tr6sor dont elles connaissaient le prix, ne laisserent pas d'avoir des alarmes sur ce sujet, et de crainte qu'il ne leur 6chappat. Elles surent que les animosit^s n'eiaient pas encore 6teintes, et... qu'on pensait a ne pas donner les permissions necessaires pour ce sujet. Ge qui fut cause, comme il fallait que le corps passat par Paris, que quelques dames de consideration n'oserent lui donner, comme elles 1'auraient d6sir6, des marques de leur respect, en envoyant un grand nombre de flambeaux a la porte Saint- Antoine, pour le conduire avec decence au travers de la ville jusqu'a Saint-Jacques-du-Haut-Pas, oti on le devait mettre en depdt jusqu'au lendemain matin. On 1'amena done sourdement a Saint-Jacques, sans que personne en fut averti. Les harangues des cur6s qui le dposaient et qui le recevaient, 6taient pleines des louanges d'un homme qui y avait 6t6 touj ours presque aussi sourd pendant sa vie qu'il l'6tait alors. Tous ses amis (qu'on avait avertis sans doute) passerent aupresdelui une bonne partie du soir.
Mais les frayeurs agissaient encore ; on se d^cida a porter M. de Sacy a Port-Royal sans attendre le jour.
On y mena ce corps au travers des glaces et des neiges les plus effroyables du monde, et il n'y eut pas un de ses amis qui comptat comme une fatigue le bonheur de 1'accompagner et de le suivre dans ces p6nibles chemins. Lorsqu'il fut arriv6 aux portes de cette 6glise pour laquelle il avait 6t6 consacr6 pretre, et ou il avait offert a Dieu son premier sacrifice, on alia au-devant de lui. On y rendit de grands t6moignages a sa saintete... On le fit ensuite enlrer dans l'6glise, oti une centaine de religieuses,plus brillantes de charit6 que les cierges qu'elles
portaient dans les mains, le regurent en pleurant, et on le posa au milieu d'une chapelle ardente.
En attendant 1'heure des dernieres ce're'm.omes, on re"solut de d6couvrir le cercueil et de revetir M. de Sacy des habits sacerdotaux, afln de donner aux religieuses la consolation de contempler leur pere une derniere fois. II n'y avait qu'une difficult6, qui 6tait de savoir comment paraitrait son visage. Un visage decompose n'eut pas repondu a la haute id6e qu'on avait de la vertu du saint et aurait diminu6 sa reputation. II fallait done le visiter. M. Fontaine, madame de Fontpertuis, mademoiselle de Loistre, aides d'un menuisier se livrerent a cette verification, apres avoir ferm6 toutes les portes de l'6glise. M. Fontaine fut le premier qui passa la main dans la Mere. Grace aux neiges et aux glaces de la saison, le visage fut trouv6 intact. La paix que la morty faisait r6gner alors 6tait semblable a celle que la Grace y avait toujours fait r6gner pendant sa vie. M. Fontaine appelle ses amis pour admirer le prodige. Us parlerent a M. de Sacy comme s'il les avait 6cout6s ; ils 1'embrasserent comme s'il etit e"te" sensible & ces t^moignages de tendresse. On le revetit des habits sacerdotaux, on chanta les psaumes ordinaires ; on fit les aspersions et les encensements, et ensuite on ouvrit les portes du couvent pour le porter au lieu qu'on avait prepare" au-dedans pour sa sepulture.
Nous portames ce corps au travers d'une longue haie de saintes religieuses, qui eiaient venues le recevoir & leur porte le cierge a la main. Leurs yeux si mortifies, si accoutumes a se fermer & tout le reste, ne purent, tout mouills de larmes qu'ils etaient, s'empecher de s'arreter sur ce saint corps pendant qu'il passait seulement au travers d'elles, afin de dem^ler dans ces petits intervalles que nous leur donnions, les traits d'un visage qu'elles ne devaient plus revoir. Elles lui temoignerent toutes le profond respect qu'elles avaient pour lui, par les inclinations que chacune faisait lorsqu'il passait devant elle ; et lorsqu'enfin il fut au lieu, les principales s'empresserent en Vaccommodant pour le descendre dans la fosse, de lui donner de saints baisers, pendant que tout le choBur con tinuait le chant...
M. Sainte-Beuve trouve que cette c6r6monie funebre offrit un grand et profond caractere pour les coeurs rested fideles,
pour les ames filiales. II est vrai qu'il nous avertit que la mere Angelique, un grand esprit, j pr6sidait et y donnait le ton. II est vrai encore qu'a Port-Royal tout est grand, tout est profond, meme les indcentes et ridicules tendresses de ces nonnes pour les restes mortels de leur directeur.
La mere Angelique ne voulut pas survivre a ce bien-aime pere de son ame. Elle prodigua saintement le peu de temps qui lui restait de sa vie, en passant les jours etles nuits aupres du tombeau de M. de Sacy, et, dans les empressements que la brebis sentait pour suivre son pasteur, elle pria ce cher pere de joindre ses voeux avec les vosux de sa fille, et de lui obtenir une grace qu'elle demandai t a Dieu avec tant d'instance. M. de Sacy, tout mort qu'il 6tait, fit sentir qu'il 6tait encore attentif aux d6sirs des vivants ; et les prieres si ardentes que cette sainte 6pouse de J.-C. faisait sur son tombeau, furent, h<las ! bien promptement exauc6es. Elle se releva de dessus ce se"pulcre qu'elle arrosait de ses larmes. Elle se sentit frappee du coup dela mort (1)... Quelques jours apres, la mere Angelique allait a se rejoindre avec celui dont la mort me" me ne la pouvait s6parer.
La mort de 1'archeveque de Paris consola un peu Port-Royal dcsole. Comme il mourut subitement a Gonflans, les Messieurs virent dans cette circonstance une punition terrible des torts, dont M. de Harlay s'etait rendu coupable envers eux. Us 1'appelaient un ministre de I'Antcchrist. la vicille madamc des A r quins. Sans doute, 1'eclat des talents et des services rend PS a la religion et ci I'Etat ne peut faire oublier les tristes defaillances de la vie privee de I'archeveque. Tout en defendant la bonne doctrine, il ne pratiqua pas assez la bonne morale. . Toutefois, outre que les jausenistes out enricbi son dossier A'histoires terribles plus ou moins authentiques, est-ce bien aux fideles amis du cardinal de Retz et de M. de Gondrin a jeter la premiere pierre? Est-ce bien a eux a se moquer du prelat parce qu'ii se laisse dedier un livre ou on le compare a saint Basile ? N'avaient-ils pas compare a saint Atbanase persecut6 le Coadjuteur cachant ses vices plus que sa personne dans quelque taverne immonde d'Allemagne, et aux premiers successeurs des ap6tres, le licencieux archeve'que de Sens ! Mais