‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 201 sur 217 · I. Fontaine, Memoires, i. iv, p · texte numérisé non relu

I. Fontaine, Memoires, i. iv, p

nous savons depuis longtemps que les poids du sanctuaire de Port-Royal sont faux.

Le roi donna pour successeur aM. de Harlay 1'eveque de Chalons, Antoine de Noailles, dont la famille etait alors toute puissante, parce que madame de Maintenon destinait sa niece et unique heritiere au due de Noailles. Les devots applaudirent a cette nomination, et les jansenistes encore plus. Le prelat ne dementit les espe~rances ni des uns ni des autres. Des qu'il fut install^, il ne parla que de reTormes ; il demanda qu'on supprimat la cornedie ; il s'informa par ses espions de ce qui se passait dans les families, et adressa des re"primandes plus ou moins fortes aux peres, aux meres, aux enfants ; il fit des ordonnances pour remettre dans leur devoir les pretres, les moines, les religieuses ; peu s'en fallut que les 6v&ques n'essuyassent aussi sa censure, et que, se regardant comme le pape d'en dega des monts, il ne les obligeat a garder plus exactement la residence. II se.mela de tant de choses et garda si peu de mesure, que peu de temps apres son arrived on fit sur lui cette chanson :

Sire, votre bonne ville Demandait un grand prelat; Votre Majeste facile Ne nous donne qu'un b6ta.

Tout Noailles est imbecile.

Leur visage d'Evangile Sert aussi mal votre Etat Dans 1'Eglise qu'au combat.

Ce n'e"tait pas un janse"niste qui avait rim6 ces mauvais couplets. Nos Messieurs eiaient au comble de la joie de voir M. de Noailles sur le siege de Paris ; il avait ete" de leurs amis a Chalons et leur conservait son amiti6 : il en donna Passurance a Racine, qui e"tait venu le complimenter au nom des religieuses des Champs. Fier du credit et de la protection de 1'archeveque, ils reprirent leurs desseins de reforme universelle. Le chapitre de Paris fut d'abord le theatre de leurs nouveaux ex^ ploits. Tous les chanoines etant assembles, 1'un d'eux, M. Lenoir } qui avait etc" frere au Chapeau a Port-Royal, dit a tous ses collegues : Yoici les jours de salut, voici le temps favorable de ramener la religion a son ancienne puretS ; retran-

chons done ce qu'il y a. de superstitieux dans notre iEglise, dans notre office, dans nos ce're'monies. Joignant les actes aux paroles, M. Lenoir, avec 1'approbation de plusieurs autres cbanoines, enleva en plein jour, a la vue de tout le monde, une petite image de la Yierge qui 6tait derriere le cboeur, et devant laquelle les bonnes gens se faisaient dire des 6vangiles et bruler de petites bougies. Deux ou trois mcmbres du chapitre seulement se recrierent, mais en vain : M. de Noailles donna gain de cause aux d^nicheurs de la Madone v6n6r<5e. Nous avons dej'ii vu que les janse"nistes en voulaient surtout au culte de la Mere de Dieu. Rome avait condamn6 leurs Avis de la sainte Vierge a ses devots indiscrets. Us voulurent prendre leur revanche en faisant condamner a Paris, six mois apres que M. de Noailles eut pris possession de son si6ge, la Vie de la sainte Vierge de Marie d'Agre'da. Malgre" les promesses et les menaces de 1'archeve'que, et 1'exclusion des docteurs les plus redout6s, la censure de ce livre n'aurait point passe", si le syndic de la faculte" eut etc" plus exact & compter les voix M. de Noailles avait eu soin d'agir sans paraitre dans cette condamnation. Cependant les jans<nistes le pressaient de se declarer ouvertement en leur faveur. Le prelat craignait, s'il le faisait si tot et avec tant d'6clat, qu'il ne s'attirat les reproches de sa famille et 1'indignation de Louis XIV. Le pas 6tait difficile ; il crut s'en tirer en basardant, trois mois apres I'affaire de Marie d'AgrCda, une ordonnance sur la grace, a propos de V Exposition de la foi touchant la grace, el la predestination, ouvrage postbume de M. de Barcos, que nos Messieurs publierent tout expres, dirait-on, pour que 1'archeveque s'expliquat. L'ordonnance 6tait savante, bien 6crite : il n'y manquait que du bon sens. M. de Noailles, en effet, y soufflait le cbaud et le froid ; dans la premiere parlie, il condamnait fortement le livre, et dans la seconde, il enseignait la pure doctrine de Jans6nius. II avait pris les apparences d'Esaii pour parler plus surement le langage de Jacob. C'est la remarque que faisaient les models du parti, pour apaiser les rigoristes, qui auraient desir une attitude plus nette. Gette explication me"tapborique ne calma pas les intransigcants. Us ne cesserent de crier jusqu'a ce qu'on leur eut permis d'ecrire centre Tordonnance. M. de Noailles y consentit. Dom Gerberon, de la congregation de Saint-Maur, attaqua vivement le mandement, et plus tard, quand, prisonnier de 1'archevdque de Malines, on

lui demanda s'il 6tait bien 1'auteur des Nouvelles remarques sur lordonnance de Monseigneur I'archeveque de Paris contre I' Exposition de la foi, 11 re"pondit : (t Oui, c'est moi qui ai compost et fait imprimer ces remarques avec la permission et du consentement de cet archeveque, comme il parait par une lettre du sieur Boileau, son confident, a Delorme mon imprimeur. Ni M. de Paris, ni Boileau, ni Delorme ne d6nierent jamais 1'existence de cette lettre.

Gette lache condescendance de M. de Noailles ne fit qu'accroitre 1'audace de ses amis. Le plus ardent de leurs d6sirs 6tait de faire revoquer les bulles qui fletrissaient leur patriarche, l'6veque d'Ypres : ils espraient bien profiler de leur bonne fortune pour le r6aliser, Ou cela sera, reptaient-ils avec assurance, ou la France rompra avec Rome. Toutefois, ils n'attaquerent pas Faffaire de front ; ils prirent un biais. Ils commencerent par demander la condamnation du systeme the"ologique le plus oppos6 a celui de Jans6nius, qui 6tait celui du cardinal Sfondrat. Ce cardinal avait crit des livres ingenieux sur les m'atieres de la grace : le plus celebre de ces livres est son Nodus prsedestinationis solulus, qui ne parut qu'apres la mort de 1'auteur. G'est sur ce Nodus que s'acliarnerent les jansemstes ; ils ne purent cependant en dire autre cbose, sinon qu'il renfermait des propositions dangereuses sur la grace, sur la predestination, et principalement sur F6tat des enfants qui meurent sans avoir recu le bapteme. N6anmoms, ils se mirent a sonner la trompette pour exciter les e"veques, les universit6s, les tb6ologiens de toutes les ecoles et de to us les pays, a demander la condamnation d'un ouvrage qui s'eloignait tant de la cruelle doctrine de I'Augustinus. A 1'6tranger, aucun echo ne rpondit a cette clameur. En France, sur cent dix-huit 6veques, quatre seulement, a la solicitation de M. de Noailles, voulurent bien signer avec lui une lettre au Pape : ce furent Le Tellier, archeveque de Reims, De Seve, 6veque d'Arras, de Broue, 6veque d'Amiens, et Bossuet. A Rome, on se moqua de ce tintamarre et on ne r6pondit aux cinq prelats que pour louer leur soumission envers le Saint- Si6ge. L'affaire du quietisme vint a propos couvrir cette defaite. Les jans6nistes y virent un moyen de se venger du detain de la cour romaine. Ils proposerent et F6nelon de passer de son c6te avec leurs plumes cVor et leurs langucs eloquentes, et de prendre sous leur protection I 1 'Explication

dcs maximcs des saints. L'arclieveque repoussa ces offres compromettantes et deshonorantes. Le cygne de Cambrai aurait cru salir ses blanches ailes dans 1'eiang bourbeu-x de Port-Royal : il lui fallait des eaux plus limpides et plus vives.

M. de Noailles, qui n'e~tait ni un cygne, ni un aigle, subissait avec une docilite a toute 6preuve la domination de ses bons amis. Usant sans retenue de la permission donne"e d'attaquer TOrdonnance, un autre b6nedictin, celui-ci de la congregation de Saint- Vanne, dom Thierry Fagnier de Viaixnes, demanda au public la solution d'un problem e. M. de Noailles, 6v6que de Chalons, avait approuve" avec le plus grand eloge les Reflexions morales du pere Quesnel ; M. de Noailles, archeveque de Paris, venait de condamner V Exposition de la foi. Or ces deux livres enseignaient la meme doctrine. Le problems consistait a trouver comment, deux livres 6tant si semblables que 1'un ne peut etre ni censur6, ni approuv6 que 1'approbation ou censure ne retombe sur 1'autre, 1'un a-t-il pu 6tre approuve, et I 1 autre condamn6 par le meme juge ?

II 6tait difficile de r6pondre : 1'archeveque pleura de de"pit, fit lacerer le libelle par la main du bourreau, et accusa hautement les jesuites de cette perfidie. Les Reverends Peres jurerent qu'ils en etaient tout a fait innocents. Mais M. de Noailles, qui savait son Pascal, leur repondit : a Peut-on en croire un j^suite a son serment, et n'est-ce pas une de TOS maximes qu'on peut jurer a faux avec des restrictions mentales ? L'aversion que lui inspiraient ces effronte's menteurs redoubla son amitie pour nos candides Messieurs; ils devaient bien rire sous cape de ce tour qui rappelle la scene de Geronte enferme dans son sac et mettant sur le compte de spadassins imaginaires les coups qu'il recjoit de Scapin.

Le bonhomme d'archeveque n'etait pas encore pret a sorlir de son sac et a reconnaitre les fourberies dont il etait la victime ridicule. Les chanoines jansenistes de la Metropole, et ils 1'etaient presque tous, retranchaient avec une ardeur nouvelle ce qu'il y avait de superstitieux dans leur 6glise. Une dcs choses qui faisaient le plus de peine a ces reformateurs brulant d'une ddvotion fanatique pour le doigt et la chemise de Saint-Cyran, le cojur et la robe de*la mere Angelique, la calotte de Pavilion etc. (1), 6tait 1'honneur particulier qu'on rendait

1. Jc vous rends graces pour votre joie sur la protection que Dieu a

dans leur cath6drale aux reliques qu'on y conserve, Le jour de la futeda saint doat on avait quelque relique, le ben6ficier, en chape, prcced6 d'enfants de chceurs dont deux tenaient des cierges allum6s, apportait, pendant la grand'messe, lefragment sacre sur le grand autel. La petite procession entrait par le bas du chceur, et le clerge, pour honorer la relique, se mettait a genoux sur son passage. Les chanoines jans6nistes n'oserent supprimer tout d'un coup cet usage immemorial. D'abord ils se contenterent de sortir du choeur a rapproche de la procession pour ne point, disaient-ils, flcchir le genou devant Baal. Puis ils demeurerent assis dans leurs stalles et narguaient la relique, quand elle passait devant eux ; enfin, ils demanderent une r6union du chapitre oti il fut decide qu'on s'assemblerait extraordinairement, et que sans discussion la question serait dccidee a la pluralit6 des voix. M. Le Gendre, qui a laisse des Memoires ou nous prenons tous ces remits, et deux autres chanoines 6taient les seuls a s'opposer aux novateurs. L'archevcque, qui en voulait aussi aux reliques, ne 1'ignorait pas, et, avant la reunion extraordinaire du chapitre, un jour de fete solennelle, pendant qu'il s'habillait pour la messe pontificale, il dit a M. Le Gendre, qui lui faisait sous-diacre : Je sais ce qui se passe ; on a de bonnes intentions ; vous faites mal de vous y opposer : du reste, prenez garde a ne rien dire dont vous puissiez vous repentir. Malgre cette menace, une voix au moins defendit le culte des saiutes reliques, au sein de Tassemblee capitulaire ou ces Messieurs en disco ururent en veri tables huguenots. Le bruit de ces disputes se repandit au dehors et la pretention des chanoines fit scandale. On en parla au roi, lequel se plaignit de la conduite de 1'archeveque au mar6chal de Noailles et a madame de Mainlenon. Les plaintes royales eurent leur effet. Soudain les choses changerent de face : il ne fut plus question a la Metropole de Thonneur qu'on doit aux

donnee tout sensibleraent a M. de Rebecque (le P. Quesnel) dans le peril qu'il courut..... Se voyant en pleine nuit inene par un guide qui s'etait egare, il mil sur sa tele une grande calotle de taffetas noir qui venait d'uu saint eveque (M. Pavilion). 11 avail sur lui une camisole de chamois qui uvait servi a un saint docteur de ses amis plus intimes (M. ArnauldJ. II se

souvint de les invoquer et d'iiuplorer leur protection 11 entendit la

voix d'un guide inespere qui se presenta qui les remit dans le chernin

et les conduisit j-usqu'a leur gite. Quelle merveille !*(Leltre de M. Yuillart.)

reliques; l'arclie\6quepria qu'onn'enparlat plus ; quelque temps apres, tant venu a la grand'messe, le jour de Saint Andre, il se mit a genoux, et, la calotte a la main, il s'inclina profondemerit lorsque la relique de 1'apotre passa devant lui. Le maitre avait parle, et si la foi de I'archev6que gardait le bandeau qui Faveuglait, le courtisan avait retrouv6 sa souplesse. Apres 1'office, 1'abbe" Le Gendre, qui 6tait a cot6 du prelat, voulut, non sans malice peut-etre, le complimenter sur 1'exemple e"difiant qu'il venait de donner aux chanoines. M. de Noailles lui fit la moue et se tourna, sans lui re"pondre, d'un autre cote". Sauf a faire ensuite la moue, I'archev&que se serait prosterne, la calotte a la main, devant toutes les reliques du monde, afin de plaire au roi. Le chapeau de cardinal pour lui 6tait un article secret du mariage de la niece de madame de Maintenon avec le due de Noailles, et Louis XIV, sollicite" par la toute puissante favorite, ne cessait de presser lepape de 1'accorder a M. de Paris, qui put bient6t cacher sous la pourpre ses nouvelles faiblesses pour les jansnistes.

La faveur dont 1'archeveque entourait nos Messieurs s'6tendait, on le pense bien, aux religieuses des Champs. C'etait pour le saint Desert un dernier rayon de soleil. Le poete Santeui etait alors un des h6tes les plus assidus du monastere. Tout en cultivant Tamiti6 des jSsuites, il offrait a Arnauld exile" le recueil de ses po<sies, 1'appelait le vrai defenseur de la verite, le boulevard de VEglise, son maitre et son juge ; il apportait a Port-Royal les reliques insignes de saint Bernard, que poss6dait 1'abbaye de Saint -Victor de Paris; ses amies ; il composait des hymmes pour leur br6viaire, et se plaisait a les leur entendre chanter. II n'aimait pas que les assistants mlassent leur voix au chosur des religieuses. Tais-toi, dit-il un jour a un paysan qui chantait a cot6 de lui, tais-toi, b&uf, laisse chanter ces anges. En retour, les sceurs prenaient un sensible interet a son salut eternel, et Fengageaient & se mettre sous la conduite de la grace de J.-C. Santeuil resta toujours folatre, m6me en la compagnie des saints. Nous avons rencontr6, il y a un instant, madame de Fontpertuis autour du cercueil de M. de Sacy ; la voici aux prises avec le poete. On donnait a Port-Royal 1'hospitalite' a des soeurs queteuses de Sainte-Glaire. On leur laissait une chambre qui leur servait aussi de magasin, ou elles mettaient en de"p6t toutes les denrees qu'on leur donnait dans les petites villes et les villages des

environs. Or il y en avait une qui 6tait belle et qui affectait de montrer sa gorge, oubliant en quel lieu elle 6tait. Gelle gorge d6couverte scandalisa mademoiselle Bastier, qui avait 6fc6 a madame de Longueville, et qui, par charite, servait de touriere. Elte reprit avec douceur la coquette religieuse, qui, loin de se corriger, lui r6pondit avcc impertinence. Gelte bonne demoiselle en fut si surprise qu'elle la laissa sans lui rpliquer. Heureusement elle rencontra madame de Fontpertuis, qui, la voyant interdite, lui en demanda le sujet. La pudique touriere ne put s'emp&cber de lui raconter ce qui venait d'arriver. La dame, qui n'6tait pas si timide, alia trouver la soeur a la gorge indecente. Elle commengait a lui faire une verte re"primande, lorsque Santeuil entra et, de 1'air leplus galant du monde, aborda la noble sermoneuse, en lui disant : Bonjour, mon C03iir, comment te portes-tu ? La morale severe 6tait compromise. A qui en voulez-vous, Monsieur, r6pondit madame de Fontpertuis avec unfroid a glacer tout autre que Santeuil. Mais lui, continuant sur le m6me ton, s'6cria : H6, h6, mon cosur ! est-ce que nous ne nous connaissons plus ? Madame de Fontpertuis d6concert6e n'eut d'autre ressource, pour sauver sa r6putation et celle du convent, que d'affirmer a la soeur de Sainte- Glaire que Santeuil 6tait un hornme qui avait perdu l'esprit(l). On trouvait au contraire, a Port-Royal encore plus qu'ailleurs, que le poete avait mfiniment d'esprit, car il donnait a la maison, aux religieuses, aux solitaires, les plus grandes louanges. Ges louanges d'un b&te burlesque, les chroniqueurs jansenistes les ont fidelement recueillies, pour Funique amour de la v6rit6. Un d'eux parle ainsi :

M. de Santeul, chanoine regulier de Saint-Victor de Paris et auteur de tant de belles hymnes, se trouva a Port-Royal le jour de 1'octave du Sairit-Sacrement. II nous divertit de son mieux pendant et apres le diner, et il nous dit mille choses les plus ageables du monde. J'en rapporterai ici ce que j'en ai retenu ; mais il s'en faudra bien qu'elles plaisent autant en ma relation qu'elles plurent lorsque M. de Santeul les disait, n'etant plus soutenues de ces manieres inimitables, de ces gestes, de ce feu, ou plutot de cettefureur avec laquelle ilconte les choses, et ferait trouver beau ce qu'il y a de cornoiun.

i. Vies ediflantes, t. i, p. 385.

Premierement il nous fit 1'eloge de Port-Royal en cent manieres differentes : il nous dit qu'on n'y pouvait pas faire un pas sans marcher sur un saint.

Qu'il croyait plus a 1'Eglise a cause des filles de Port-Royal qu'a cause des quatre conciles generaux; que leur exemple lui etait toujours present, et le soutenait dans toutcs les difficultes de la vie. Quand jemeleve, disait-i!, pour aller a matincs,quandon me faitboirc de mechantvin, quand on me dit quelque injure, quand on me fait quelque affront, j'aurais de la peine a souffrir tout ccla,mais je me dis a moi-m6me: Les religieuses de Port-Royal en souffrent et en ont bien souffert davantage; on leur a dit bien d'autres injures; elles en font bien plus que moi; elles mangent des carottes; elles fonttellesettellcs choses, etjoignant les mains: Ah! saintes lilies! omesangcs! qu'il etait assure que ce serait a Port-Royal que se tiendrait le jugement dernier; que c'ctait la Terre-Sainte; qu'on condamnerait la, par 1' exemple de solitaires quiy out demeure, les folies, les vanites, les grandeurs, les peches du monde; qu'il avait fait, en la consideration des religieuses de Port-Royal, les hymnes de Saint-Bernard, et qu'il leur avait obtenu de Mgr 1'Archeveque de Paris permission de Jes chanter; que dans cette permission I'archev6que les appelait: mes filles, mes tres-cheres filles, melior portio gregisl Grand eloge, ajouta-t-il, que j'ai procure a ces saintes, et qui a ete mis dans leurs archives.

Sanleuil, a propos des hymnes de saint Bernard, se mil a louer toutes ces hymnes et a mepriser celles du bre"viaire remain, qu'il aur ait prises pour se degouter de la religion, s'il avait voulu se faire he're'tiqite, turc, athe'e. Enfin il mit le comble ^ la satisfaction de ses h6tes et de ses h6tesses, et 5. la bonne opinion qu'ii leur donnait de son m^rite, en les r6galant d'une histoire de jesuite et de capucin:

II nous dit encore qu'un jesuite, en lui montrant il y a quelques jours, dans la rue Saint-Antoine, la borne aupres de laquelle M. Hermant tomba en apoplexie, lui avait dit: Voila la pierre ou mourut cet heretique! Quel flegme ne fallait-il pas avoir, ajouta-t-il, pour souffrir un tcl outrage fait a la memoire d'un si grand homme! je ne fus pas si patient lorsqu'un capucin, nomme le pere Po ulier, meprisa en ma presence les sermons de M. Le Tourneux; nous eti ons a table ; je lui jetai a la barbe un plat d'osufs au miroir.

Puisque nous sommes au monastere des Champs, restonsy jusqu'a sa destruction; quand elle sera accomplie, nous suivronsle docteur Arnauld dans ses peregrinations a 1'etranger

et dans ses derniers combats. Les joyeux propos de Santouil n'e"gayerent pas longtemps le saint vallon. On n'y entendit plus Ment6t que des chants funebres. Tous les maitres, tous les disciples, tous les amis de Port-Royal voulaient 6tre ensevelis dans cette terre privilegiee. Et, comme la mort emportait rapidement cette premiere generation janseniste, rillustre, la grande generation , une nouvelle tombe s'ouvrait presque chaquejour dans cette necropole des defenseurs de la verite. On aurait laisse les religieuses disparaitre tranquillement a leur tour, si elles s'etaient contentees de pleurer sileneieuses et resignees sur ces sepultures cheries, mais elles disaient avec M. Fontaine : Que pourrons-nous vous re'pondre, 6 nwn Dieu, lorsque vous nous demandercz I' usage que nous avons fait de la vue, des avis, de la conduite de ces admiralties personnes ? Et elles publiaient les miracles qu'operaient les restes mortels de leurs bienheureux Peres et de leurs bienbeureuses Meres ; elles suivaient leurs ordres plus fidelement que jamais ; elles imitaient surtout, au milieu des contestations qui s'6taient reveillees, leurs exemples d'opiniatrete. G'6tait le cas de conscience qui tait venu offrir aux religieuses 1'occasion de so montrer les dignes filles de la mere Angelique. Tin confesseur que Ton supposait en province, et qui n'etait autre que M.Eustace, confesseur de Port-Royal des Gbamps, ecritaParis et demande s'il doit continuer de donner 1' absolution a un ecclesiastique, son penitent, qui est dans les dispositions suivantes : 1 II condamne les cinq propositions en la maniere qu'Innocent XII les a expliqu6es dans ses brefs;2 il croit qu'il suffit de garder un silence respectueux sur le fait de Jansenius ; 3il croit que toutes les actions qui ne sont pas rapport6es a Dieu sont autant de pech6s ; que 1'attrition ne sufiit pas pour etre justifie dans le sacrement de penitence; qu'entendre la messe en 6tat de pech6, c'est en commettre un autre ; 4 il n'approuve pas certaines pratiques de devotion envers la sainte Yierge et les saints ; 5 il lit babituellement les Lettres de Saint-Cyran, la Frequente Communion, \QRUuel d'Aleth,lQ Nouveau Testament de Mons. Gette consultation fut 6crite a Tarcbevfecbe, du consentement de M. de Noailles et sous les yeux de ses deux grands vicaires Pirot et Vivant. Quarante Docteurs r6pondirent que le.s sentiments de I' ecclesiastique donl il s'agissait n'elaient ni nouveaux, ni singuliers, ni condamnes par I'Eglise, ni tels enfin que son confesseur di'tt exiyer

de lui qu'il les abandonndt pour lui donner I'absolution. On pouvait done en suretS de conscience, pratiquer leplus pur jans6nisme, malgr6 les anathemes dont il 6tait frappe depuis cinquante ans. Le Cas et la decision des Docteurs furent imprimis et r6pandus triomphalement dans toute la France. II est ais6 de concevoir quelle tempete s'en suivit. Les 6vques, les j6suites et tous ceux qui avaient travail!6 a faire condamner les erreurs augustiniennes s'61everent contre 1'audace des sectaires et les d6noncerent aux anathemes de Rome. Glment XI condamna aussit6t le Cas de conscience ; il 6crivit au roi pour se plaindre de la t6merit6 des Docteurs de Paris dont la d6cision rallumait toutes les anciennes contestations ; il ecrivit aussi au cardinal pour exciter sa vigilance pastorale. Deja Louis XIV, dont 1'aversion pour les jans6nistes croissaitchaquejour, s'e"tait 6tonne" du silence de l'archeve"que. Madame de Maintenon, le mare'chal de Noailles et Bossuet parlerent : le cardinal blatna ce qu'il avait approuv6. II publia une ordonnance par laquelle il censurait le Cas de conscience et la decision des Docteurs. II data cette ordonnance du 22 fevrier, voulant faire croire qu'il avait prevenu le bref que le Pape lui adressait et qui n'6tait pas encore arrive" en France. II y eut, dit le chancelier d'Aguesseau, des chronologistes trop exacts, qui pr6tendirent qu'ii y avait quelque erreur dans la date de cette ordonnance, et que la nouvelle du bref qui e"tait sur le point d'arriver fit r6trograder I'archeveque de quelques jours, afin que cette censure parut 1'ouvrage d'un zele libre et ind6pendant, plut6t que d'uoe complaisance forcee et d'une espece de servitude (!). Aussi, lorsque, re"pondant au Pape pour se justifier des reproches que Sa Saintete' avait semb!6 lui faire de sa trop grande indulgence, il parlait de la joie qu'il avait eue de voir son jugement confirm6 par celui du Souverain Pontife dontil avait reQu le bref le m6me jour qu'il avait publie sa censure, bien des gens crurent, selon le chancelier, qu'il aurait pu renverser la phrase et dire qu'ii avait publie sa censure le meme jour qu'il avait recu le bref.

Ge zele antidat6 n'empgcha ."pas M. de Noailles de rester fidele a son habitude de souffler le froid et le chaud. S'il condamne les Docteurs dont il loue d'ailleurs la science, les bonnes

1. (Euvres du chancelier d'Aguesseau (Mtmoires), t. xm, p. 203.

intentions et 1'esprit de soumission qui les anime, pour remplir toute justice et defendre la charite aussi bien que la verite,

11 tSmoigne so, juste indignation contre les adversaires des jansenistes et il flStrit leurs libelles pleins d'aigreur etd'amertume ) commemjurieux, scandaleux, calomnieux. Malbeureusement pour la m6moire de Bossuet, nous devons reconnaitre que c'est lui qui parle ici par la bouche de M. de Noailles. Le Journal de Ledieu nous apprend en effet que YOrdonnance fut concerted avec l'6vque de Meaux. Depuis 1'oraison funebre du docteur Cornet ou il souffle aussi le froid et le chaud, Bossuet, par une fausse prudence, voulut garder le milieu entre les ddfenseurs de Jans6nius et leurs aclversaires. Apres les decisions du Saint-Siege, cette position n'etait plus celle du dernier Pere de I'Eglise (1).

Pour achever la com6die, le cardinal demanda aux approbateurs du Cas de signer son Ordonnance, et ceux-ci s'empresserent d'obeir. On les vit aller en foule chez M. Vivant defaire ce qu'ils avaient fait. Un mauvais plaisant ecrivit ce calembourg sur la porte du grand vicaire : Vivant, maitre a signer et a dessigner (de signer), va montrer en ville. Quelques Messieurs d6daignerent les legons de Vivant ; ils ne voulurent pas appreudre a dessigner : on les exila. Alors, dit le supplement auN6crologe, M. Eustace, effray6 du bruit que causait une chose (son Cas} qui n'avait en elle-meme rien que d'innocent, s'accusa de t6merit6; il commenc.a par se retirer de Port-Royal. Apres avoir reste" quelque temps cach6 a Paris ou aux environs, il prit le parti de se retirer a 1'abbaye d'Orval, pour y laver sa faute dans les laraies d'une austere p6mtence.

Louis XIV fit adresser a to us les 6vques le bref du

12 fevrier 1703, qui condamnait le Cas de conscience. La lettre des secretaires d'Etat portait que le roi n'avait rien de plus S. coeur que de s'opposer fortement au renouvellement des troubles que les propositions condamn6es de Jans6nius avaient excites et que Sa Majest6 avait si heureusement apaise"s. Les v6ques, disait dans son r6quisitoire M. Joly de Fleury, avocat g6n6ral au Parlement, les 6v6ques ne peuvent avoir trop d'attention ni de vigilance pour rSprimer tous les efforts

1. Voir sur Bossuet et le Jansenisms le travail du P. Gazeau, Etudes re~ ligieuses, aout 1874, sq.

de ces csprits inquiets qui vculent agiler elemellement dcs questions dang ereuses sur une condamnation justement prononce'e, rompent ainsi le silence dans le temps meme qu'ils protestenfc de le garder, et troublent la paix de 1'Eglise, sous pretexte de 1'affermir. Ge fut clans ces circons lances qae Fenelon publia sa belle instruction pastorale sur le Jans6nisme, oil il demonlre victorieusement que 1'Eglise est infaillible dans le jugement des fails dog madques. G'est avec joie qu'on entend cette voix harmonieuse trouver des accents vigoureux pour affirmer la croyance catholique alors que Bossuet, evitant de se prononcerj humilie son genie devant les disciples de saint Augustin.

En depit d'un Arret du conseil qui demandait le silence aux deux partis, comme en 1668, les disputes se poursuivirent avec une vivacile qui rappela les beaux jours de la censure de M. Arnauld. Aussiles auteurs &Q\'histoireduCas de conscience trouverent assez de materiaux pour composer huit volumes. Nous nous garderons bien de les imiter et meme d'analyser leur ouvrage. Arrivons aux resultats.

Gette levee de bo ucliers du parli janseniste, a 1'heure mme ou 1'Europe se liguait contre lui et mettait en deroute les arm6es franchises h. Hochstedt, a Ramillies, en Espagne et en Italic, irrita profondement Louis XIV. L'histoire de la Fronde lui avait appris que les sectaires profitaient volontiers des malheurs publics pour propager leur doctrine, et qu'ils n'avaient pas honte de chercher dcs appuis, sinon des alliances, chezles ennemis de la royaute.

La saisie des papiers et de la correspondance du pere Quesnel, arrete et emprisonne aBruxelles par ordre duroi d'Espagne, sur la demande de Tarcheveque de Malines, rendit les Jansenistes encore plus odieux au roi de France, par la decouverte qu'elle amena de leurs projets et de leur organisation. Leurs projets etaient, comme le disaitl'abbe d'Aubigny a Saint-Evtemond, de former une <glise dans 1'Eglise et un Etat dans 1'Etat ; leur organisation etait celle des societes secretes ; ils forment un ordre ; ils ont leurs abbes, leurs prieurs, leurs peres, leurs freres, leurs sosurs, leurs postulants, leurs visiteurs, leurs couvents; ils ont un systeme d'impot auquel tons les membres de Fordre sont soumis : ils entretiennent des agents. a Rome, a Madrid etdans les autres capitales. Ils se servent d'un chiffre parliculier pour correspondre et prennent des noms de guerre ;

ils veulent trai ter de puissance a pui ssance avec Louis XIV, comme le prouve une des pieces saisies : c'est un traite de paix propose au nom des disciples de saint Auguslin a M. lecomte d'Avawr, alors que ce ngociateur se trouvait a Ratisbonne en 1684 ; ils poussent leurs adeptes aux plusbautes fonctions clans le clerg6, dans la magistrature, dans radministration civile. II nous serait facile d'6tablir , au point de vue de Forganisation, des analogies frappantes entreles jansenisteset les francs-maQons, et peut-etre il ne nous serait pas impossible de demontrer que les couvents jansenistes fournissaient des freres aux couvents magonniques pour travailler a renverser le troue et 1'autel. Mais ce n'est pas ici la place dece cliapitre : nous 1'ecrirons, si nous conduisons cos Etudes jusqu'a la fin du xvm siecle, quand le pied des flls de nos Messieurs aura gliss6 dans le sang et la boue de la Terreur.

Louis XIV, convaincu plus que jamais des dangers du Janseuisme, se hata de demander ct de faire executor la bulle Vincam Domini. Clement XI la donna en 1705. Elle avait pour objet demeLtre un terme aux disputes que le Cas de conscience venait de reveiller au sujet du Formulaire ; elle confirmait les prece"dentes constitutions apostoliques, decidait que le silence respectueux sur les faits condamnes par 1'Eglise ne suffit pas, et elle exigeait qu'en signant on jugeat effeclivement le livre de Jansenius infecte d'beresie. La bulle Vineam Domini fat publie'e dans tout le royaume par ordre du roi, avec des mandements de cbaque eveque. M. de Noailles, toujours plein de zele quand le roi ou madame deMaintenon avait parle, s'empressa de promulguer la bulle par un mandement en tete duquel limit, afin qu'on ne s'y m6prit pas, contre les Jansenistes. Pourtant il attendit six mois avant de s'informer si son Ordonnance avait etc reQue a Port-Royal. On s'en 6tait bien garde. II fallut done prescrire au confesseur des religieuses, c'etait alors M. Marignier, de lire la Bulle et 1'Ordonnance a la grille du cbosur et de cerlifier qu'elles avaient 6te regues avec le respect du au Pape et a Tx^rcheveque. La cmmunaut6 demanda qu'on fit la lecture de la bulle pour voir ce qu'elle contenait avant que de 1'entendre a 1'egiise. M. Marignier paraissait n'en avoir point d'envie, disant que nous nousallions embarrasser ; mais on persista et on la lut. Elle nous fit peur, et 1'ondit. qu'apres avoir souffert si longtemps, c'etait tout & fait abandonner la Y6rit6, que de t6moigner qu'on

recevait avec respect ceite bulle et ce mandement, oil il y a a la tete que c'est contre les Jansenistes. Lesreligieuses prirent du temps pour r6fl.6cbir et surtout pour consulter leurs amis. Elles crurent enfin sauver la verite et le respect du a leurs sup6rieurs en declarant qu'elles recevaient' la bulle et Fordonnance sans de'roger a ce qui s'etait fait a leur e'gard a la Paix de I'Eglise sous le pape Clement IX. Gette clause 6tait une protestation. Le pere Quesnel encourageait ainsi les religieuses a cette nouvelle resistance :

La disposition ou sont ces fideles servantes de Dieu de s'exposer a tout plutot que de trahir leur conscience par 1'approbation de cet ecrit calomnieux, et de blesser par la la verite, la justice et la memoire de tant de saints prelats, de leurs propres meres si dignes de veneration, de leurs pieuses et cheres sceurs , et des escellents theologiens qui les ont instruites et defendues; cette disposition, dis-je, est un don tout particulier de la misericorde de Dieu et de la grace de Jesus-Christ, qui doit les remplir d'une humble et profonde reconnaissance, allumer dans leur cffiur un ardent desir d'y correspondre par un attachement inviolable...))

tc Franchement, dit M. Sainte-Beuve, a voir les choses par le dehors, des yeux du simple bon sens (pourquoi M. Sainte- Beuve n'a-t-il pas regard^ plus souvent les choses par le debors avec les yeux du simple bon sens?), lorsqu'une bulle sollicitSe par le roi 6tait arrived en France, y avait 6t6 regue sans difficulte" par Tassembl^e g6n(rale du clerg6, enregistr6e sans difficult^ par le Parlement, accept6e avec de grands t^moignages de soumission par la Facult6 de tbeologie, publi^e avec mandement par tous les 6veques du royaume, il 6tait singulier et ridicule que, seules, une vingtaine de filles, vieilles, infirmes, et la plupart sans connaissances suffisantes, qui se disaient avec cela les plus bumbles et les plus soumises en matiere de foi, vinssent faire acte de m6fiance et protester indirectement en interjetant une clause restrictive (1). Ces reflexions justifient les rigueurs que provoqua I'opiniatret6 des vieilles et infirmes r6calcitrantes. Nous ne ferons pas 1'bistoire de cette derniere

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