On connait ces vers de Boileau
A voir de quel air effroyable Roulant les yeux, tordant les mains, Santeuil nous lit ses hymnes vains, Dirait-on pas que c'est le diable Que Dieu force a louer ses saints?
2. Sa passion favorite etait les serins. Lorsqu'il fit 1'epitaphe de Lulli, un de ses serins, s'6tant mis sur sa tete, chantait d'une maniere si agreablc, qu'il lui semblait que l v ame dececelebre musicien etait passee dans le corps dece petit animal pour luiinspirer quelquepenseedigne de sonsujet. Santeuil le trouva mort le lendemain ; ille pleura et le regretta longtemps. II lui avait coute yingt ecus, il etait d'un blanc k eblouir et fort familier.
A la fin d'un repas chez 1'abbe Sautoir,comme on eut servi le dessert, Santeuil prit quaritite de biscuits, de macarons et de massepains, avec des confitures seches et des pates de groseilles et d'abricols, en disant k chaque piece qu'il empochait: Voila qui sera hon pour mes oiseaux. Et s'apercevant que les valets le regardaient avec des yeux d'envie, il leur dit : Que vous seriez heureux vous autres, si vous etiez a la place de mes oiseaux, j'aurais autant de soin de vous, que vous voyez que j'en ai d'eux. La compagnie s'etant raise a rire, 1'abbe pria Sanleuil de metamorphoser ses valets en oiseaux. Je m'en garderai bien, repondit Santeuil,de 1'appetit dont je les vois ils ravageraient tous nos coteauxet toutes nos plaines.n (Santoliana, etc., par M. Dinotiart.)
II ne convient pas que le jovial et burlesque Santeuil prononce le dernier mot sur le tombeau du celebre docteur de Port-Royal . CJne parole plus grave et plus instructive doit planer sur les cendres d'Arnauld; nous 1'empruntons a Bossuet: Arnauld avec ses grands talents, disait-il, est inexcusable d'avoir tourne toutes ses etudes, au fond, pour persuader le monde que la doctrine de Jansenius n'avait pas e'te condamne'e. G'est pourquoi de ces grands talents il ne reste rien qui compte dans le tresor de notre litterature religieuse ; que leur a-t-il done manqu6 ? ce n'est ni la methode, ni le travail, ni 1'ardeur, ni 1'occasion, mais la lumiere chaude et feconde de la verite" catholique aimee et pratiquee, c'est 1'attachement sincere a la sainte ISglise romaine. On raconte qu' Arnauld n'osait se promener dans le jardin de sa petite maison de Bruxelles que lorsqu'on avait tendu des toiles d'un mur a 1'autre pour le derober a la vue des voisins. Le docteur avait mis aussi entre lui et le soleil radieux de la foi le voile de I'6r6sie. Dans cette ombre froide et sterile, semblable aux arbres que les feux du midi n'ecbauffent jamais, il ne produisit que des fruits sans parfum et sans couleur qui son tombes et restes dans la poussiere du grand siecle. G'est a d'autres rameaux qu'il faut cbercher les fruits d'or, c'est a d'autres cbretiens qu'il faut demander les 03uvres immortelles. Ge n'est pas du cSte du bien, de la v6rite, de la lumiere, qu'on trouve les traces Iaiss6es par Arnauld dans I'histoire, Son influence ne se constate que du e&te du mal, de Terreur, des t6nebres. II continua le r61e fthomme fatal que Saint-Gyran avait inaugure". Avec une habilete extreme et une invincible Constance, il tissa la trame subtile dans laquelle le Jans6nisme s'enveloppa pour cacher ses dogmes affreux, s6duire les beaux esprits et les simples et se soustraire aux anathemes del'Eglise. Sans Arnauld, les doctrines de I'Augustinus seraient mortes, 6toufF6es dans le gros in-folio de 1'eVeque d'Ypres. II leur communiqua la clarte de son esprit,la correction de son style, la force et les finesses de sa dialectique, et, pendant pres d'un demi siecle, il travailla sans relache a 6tendre leur domination. II fut, aux yeux de ses contemporains, la personnification du JansSnisme, au point que lorsqu'il mourut on pensa que cette h6r6sie descendait avec lui dans la tombe. M. Arnauld est mort, 6crivait I'abb6 de Ranc6, voila bien des questions finies.
L'abbe de Rancd se trompait. Le vieux docfceur laissait a la secte cent quarante volumes destines a lui servir de viatique et d' arsenal ; il laissait un chef forme" depuis longtemps a son e"cole, anime de son esprit entet6 et batailleur, poss6d6 de sa haine contre Rome : le pere Quesnel. A ce nom, les Reflexions morales, la bulle Unigenitus, les Appelants, les miracles du diacre Petris se pr6sentent a nous, faisant suite a I'Augustinus , aux constitutions d'Innocent X, d'Alexandre XIII, aux Messieurs et aux dames de Port-Royal, aux prodiges de Saint-Gyran. Nous ne savons si nous aurons un jour le courage de raconter 1'histoire de cette seconde g6ne"ration de la grande famille . Est-il ne"cessaire d'assister au complet et Mdeux e"panouissement des doctrines augustiniennes au milieu des ruines du xviir 2 siecle, pour les maudire et reculer de dugout devant les hommes qui les out propagees ? Le triste spectacle que le Jans6nisme nous a donn6 pendant le XYII" si6cle ne suffit-il pas ? H^las ! nous avons vu de saintes ames precipit^es dans 1'erreur opinieltre, de nobles caracteres entrain6s a se couvrir de ridicule et de honte, de vigoureux genies frappe"s de st^rilite, des gloires radieuses souill^es ou amoindries, la Iitt6rature et 1'art jet6s dans un moule etroit et glac6,lelibertinage grandissant, I'autorit6 royale m6pris6e, FEglise d6chir6e et la France d6tourne"e pour longtemps des traditions ehretiennes quiavaient fait sa grandeur. En presence de tous ces ravages, nous n'avons que trop le droit, sans attendre de nouveaux crimes, de condamner Port-Royal au nom de notre foi et de notre patriotisme indign6s, et de redire le mot de Joseph de Maistre : tout Francais ami des Jansenistes est un sot ou un Janseniste.