‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 212 sur 217 · Satire X · texte numérisé non relu

Satire X

Comme 1'affaire 6tait delicate, les religieuses songerent d'abord a se rendre le poete favorable. Elles se rappelerent 1'heureuse influence qu'exergaient sur lui la table et lesejour de 1'ahbaye. Elles 1'inviterent a venir passer quelque temps a Port-Royal. Santeuil accepta et bient6t les saintes filles firent graver les vers suivants sur la pierre qui couvrait leur chere relique :

Ad sanctas rediit sedes, ejectus et exul :

Hoste triumphato, tot tempestatibus actus Hoc portu in placido, hac sacra lellure quiescit Arnaldus, veri defensor, et arbiter sequi.

Illius ossa memor sibi vindicet extera tellus : Hue celestis amor rapidis cor transtulit alls, Cor numquam avulsum nee amatis sedibus absens.

Ges vers dtaienttrop beaux pour rester ignores dans 1'ombre d'un cloitre. Un ami des religieuses les repandit dans Paris en ajoutant I'epitnete sanctus au nom d'Arnauld eten les accompagnant de cette traduction :

Enfin apres un long orage

Arnauld revient en ces saints lieux,

II est au port malgre les envieux

Qui croyaient qu'il ferait naufrage.

Ce martyr de la verite

Put banni, fut persecute

Et mourut en terre etrangere Heureuse de son corps d'etre depositaire, Mais son coeur toujours ferme et toujours innocent Fut porte par 1'amour a qui tout est possible

Dans cette retraite paisible,

Dont jamais il ne fut absent.

Les J6suites avec qui Santeuil avait des relations amicales, furent surpris des louanges qu'il donnait a Arnauld et des appellations magnifiques dont il le d6corait. Mais ils connaissaient le poete et ne se montrerent pas a son 6gard loups devorants comme les jans6nistes le' pr6tendent. Le P. Jouvency, son ancien maitre, lui 6crivit sur ce ton demi-s6rieux :

On m'a dit que YOUS aviez fait une epigramme a la louange de M. Arnauld ; je vous ai defendu autant que j'ai pu. J'ai dit qu'il n'y

avait pas d'apparence que M. Santeuil sachant bien que M. Arnauld est mort chef d'un parti declare contre 1'Eglise, etant lui-meme ecclesiastique et d'un ordre dont la doctrine a toujours ete sans reproehe, cut voulu louer et preconiser un heresiarque reconnu par 1'Eglise et la France pour tel ; et que si le Roi savait cela il y aurait autre chose a craindre pour 1'auteur de 1'eloge. Comme je disais bien des choses de vous la-dessus, on m'a montre votre nom a la tete de cctte epigramme. Je vous aroue que c/a ete pour moi un coup de foudre. On a ajoute que vous deviez passer pour un excommunie, avec qui on ne pouvait avoir en conscience aucun commerce, si vous ne retractiez publiquement cette epigramme. J'attends cela de votre piete.

Santeuil qui jetait un plat d'oeufs au miroir i la barbe du pere Poultier parce que ce capucin m6prisait, en sa presence, les sermons de M. Le Tourneux, sentit tout son courage 1'abandonner a la lecture de la lettre du P. Jouvency. Quoi ! passer pour un jans&iiste, un excommuni6, perdre I'amiti6 des reverends peres et une pension du roi de huit cents livres I... il en etait atterr6. II courut sur-le-champ s'excuser et desavouer les vers. Mais Jouvency lui demanda une r6tractation publique par 6crit afin de r6tablir sa reputation qu'il avait si gravement compromise. Santeuil promet tout ce qu'on yeut. Gependant il lui en coutait de s'ex^cuter. Son maitre lui adresse ce billet :

Quam promisi fidem prsestabo, sed tuam exspecto. Promisisti versus ilios quibus te purgares et signiflcares palam excidisse tibi funestos versus, pomum discordise, et eos te velle infectos et indictos. An hsec promissa fides est ? Yale, amice, et omnibus vide ut facias satis. Tua3 famee consulo.

Le pauvre poete de plus en plus troub!6 ne pouvait se r6soudre a 6crire centre M. Arnauld. II imagina d'apaiser le P. Jouvency en lui d6diant une fort belle 6pitre en vers latins, dans laquelle il d6savouait les fausses interpr6tations donn6es k son 6pitaphe et qu'il terminait par un 61oge de la soci6t6. II en- Yoya sa piece aux peres La Chaise et Bourdaloue, et leur 6crivit en meme temps pour se justifier; il affirmait au premier que par le mot hoste triumphato, il n'avait jamais pr6tendu parler des RR. PP. Jesuites, ni dire que M. Arnauld les eti.t vaincus et encore moins les attacher comme d'illustres esclaves au char de triomphe de ce docteur ; que c'6tait lui au contraire que les J6suites avaient battu dos et a.

ventre : mais que c'6tait uniquement des rninistres Juiieii et Claude dont il avait voulu parler. - II disftit au second de se bien donner garde de croire qu'il fill semblablo a leur frere sacristain de Saint-Louis, qui, selon les qualites des saints, changeait les parements d'autel et meiiaiL uu jour dn rouge, I'autre jourdu blanc, puis du noir et ensuite du vioiei ; et qu'il 6tait janseniste Port-Royal, lorsqu'onlui faisait bonne chere, etpuis moliniste chez les JesuitcSjlorsqu'on lui procurait des pensions ; qu'il le priait de desabuser le P. de la Rue et ses confreres du college qu'on lui avail dit etre fort indignes centre lui. Le P. La Chaise lui r6pondit :

II n'est pas necessaire, Monsieur, que vous dernandiez justice a pcrsonne. Les beaui vers que vous me fites 1'honneur do m'envoyer hicr vous la rendent parfaitement a 1'cgard des jesuiies qui doivent vous mettre au rang de Icurs mcillcurs amis, comme jc {'ais en mon parti-, culier, ct qui par consequent ne sauraient prendre pour eux I'kostc triumphato de votre epitaphe. Mais comment de'fendez-vous le saneius Arnaldus, qui est mort dans toutcs les obslinalions de toutes ies crreurs condamnees par 1'Eglise ; defcnsor vcri, centre les decisions de cette meme Eglise, qui a blame, condamnc sa. doctrine de fnussct-3 et memo d'lie'resie, dont le livre de la Perpetuitc n'est pas tout a {"ait exempt ; centre le Pape et le tribunal de la sacrec Inquisition, qui onl censure ses ouvrages, et mis la pi u part de scs livres dans I Index des livres defendus ; et centre la Sorbonne qui, en blamaut sa doctrine, 1'a exclu de sa societe. Jo crains fort que pout 1 vous rendrc justice sur tous ces points une palinodie nc soit necessaire. Mais je m'aperoois que vous la faites en partic, ea Liaiuant V arbiter xqui. La liberle avee laquelle je vous dis mon sentiment cst une preuve de la parfaite amitie avec laquelle je suis, Mur^ieur, etc.

Le P. Bourdaloue, plus indulgent, assura & Santeuii que sans avoir recours au paremenl d'autel, il travaillerait t \ le justifier aupres des pores de la Corapagnie; qu'il n'aurait pas de peine ayr6ussir, qu'il y avait d6jci travaille avec succcs, que le P. de la Rue 6tait tout a fait convert!, et qu'ii iraifc au premierrjour au college pour convertir les aulres. II parait que l'61oquence du c6lebre prcdicateur n'eut pas, a Louis-le- Grand, tout le succes qu'il attendait. Le P. Jouvency persista a demander le cbangement de parement d'autel.

Cependant le public, dejci iuitie au deb at qui s'agituit enire les reverends peres ct leur ancien elcve, en suivait, en riant, les

peripelies. Un moment on crut que Sauteuil avail tout a fait dcsavoue 1'epitapbe et aussit6t ces vers coururent :

Saateuil, cc reaornnisj poete, .

Avait plus haut qu'uae trompettc Grie parloat : jo suis 1'autcur Des vers sur Arnauld le doctcur.

Un jour done qu'au milieu dcs rues II Ics pronait jasqu'aux nues, Dcclamant des mains et des yeux Go m me un Tabarin glorieur, Pour en relever le merite ; Qa'entends-je ? lui dit un Jesuite.

Quoi ! Santeuil notre bon ami Yaule si fort notre ennemi, Et loue Arnauld I'hcrcsiarque Que notre invincible monarque El le Saint-Pere Ian I de fois Out proscrit par leurs justes lois !

La paillo entrc nous cst rorapue.

Lors Santeuil plus sot qu'une grue, . Pere, un fou, dit-iJ, est i'autcur Be ccs vers. (Point ne fut menteur S'il voulut parler de lui-menie, Gar il Test au degrc supreme.) ft Je ne voudrais de bonne foi Ciioquer jusuites ni le Roi, Et je suis pret sur cetle affaire De jurer comme au formulaire ; Meme pour n'etre pas suspect De manquer pour GUI de respect, Si Jouvency, Bours et Commire .Mo commandent de me cledire DCS hymues que j'ai fait jadis Sur les errands saints du Paradis, j'enverrai mes vers aux diables, Et iraitant les actes do fables, Lcs raierai du caleiulricr, Ho fa saint I^nace et saint Xavier.

Sanleuil cornracngait a trouver que o'elait bien du bruit pour six mediants vers qu'il avait faits en badinant sur les bords d'un ^tang . Gette boutade ne d&sarma point Jouvency.

ventre : mais que c'6tait uniquement des ministres Jurieu et Claude dont il avait voulu parler. II disnit au second de se bien dormer garde de croire qu'il flit serablable a leur frere sacristain de Saint-Louis, qui, selon les qualit6s des saints, changeait les parements d'autcl et meliail un jour clu rouge, Fautre jourdu blanc, puis du noir et cnsuite clu violet, ; et qu'il 6tait jans6niste Port-Royal, lorsqu'onlui faisait bonne chere, etpuis moliniste chez les J6suites,lorsqu'on lui procurait des pensions ; qu'il le priait de desabuser le P. de la Rue et ses confreres du college qu'on lui avait dit etre fort indignes centre lui. Le P. La Chaise lui r6pondit :

II n'est pas necessaire, Monsieur, que vous demandiez justice a pcrsonne. Les beaux vers que vous me fites 1'honneur dc m'envoyer hicr vous la rendent parfaitement a 1'egard des jesuites qui doivent vous mettre au rang de leurs meilleurs amis, comme je fais en mon parti- > culier, et qui par consequent ne sauraient prendre pour eux Yhostc triumphato de votre epitaphe. Mais comment dcfendez-vous le samtus Arnaldus, qui est mort dans toutcs les obstinations de toutes ies crreurs condamnees par I'Eglise ; defcnsor vcri, centre les decisions de cette meme Eglise, qui a blame, condamne sa. doctrine de fausscta et meme d'beresie, dont le livre de la Perpctuitc n'est pas tout a fait exempt ; contre le Pape et le tribunal dc la sacrec Inquisition, qui ont censure ses ouvrages, et mis la plupart de scs livres dans llndex des livres defendus ; et contre la Sorbonne qui, en blamant sa doctrine, 1'a ex clu de sa societe. Jo. crains fort que pour vous rendre justice sur tous ces points une palinodie ne soit necessaire. Mais je m'apercois que vous la faites en partie, ea blatnant V arbiter sequi. La liberle avec laquelle je vous dis mon sentiment cst une preuve de la parfaite aniitie avec laquelle je suis, Monsieur, etc.

Le P. Bourdaloue, plus indulgent, assura & Santeuil que sans avoir recours au parement d'antel, il travaillerait ^ le justifier aupres des peres dela Compagnie ; qu'il n'aurait pas de peine h y r6ussir, qu'il y avait deja, travaille avec succes, que le P. de la Rue eiait tout a fait converLi, et qu'il irait au premier*jour au college pour convertir les aulres. II paraifc que l'61oquencedu c61cbrc predicateur n'eut pas, a Louis-le- Grand, tout le succes qu'il allendait. Le P. Jouvency persista a demander le changement de parcment d'autel.

Cependant le public, dejci initi6 au debat qui s'agitait entre les reverends peres ct leur ancien elbve, en suivait, en riant, les

perip6ties. Uii moment on crut que Sauteuil avail tout h fail d6savou6 1'epitaphe et aassit6t ces vers coururent :

Santeuil, cc reaornaie poete, .

Avail plus haul qu'uae trornpette Gric partout : je suis 1'autcur Des vers sur Arnauld Ic docleur.

Un jour done qu'au milieu des rues II les pronait jusqu'aux nues, Dcclamant des mains et des yeui Conime un Tabarin glorieux, Pour en relever le merite ; Qa'entends-je ? lui dit un Jesuite.

Quoi ! Santeuil notrc bon ami Vanle si fort notre ennemi, Et loue Arnauld 1'heresiarque Quo notre invincible monarque Et le Saint-Pere tani de fois Ont proscrit par leurs justes lois !

La paille entre nous est rompue.

Lors Santeuil plus sot qu'uiie grue, Pere, un fou ; clit-il, estl'auteur De ccs vers. (Point no fut menteur S'il voulut parler de ]ui-meme, Car il Test au degre supreme.) Je ne Youdrais de bonne foi Choquer jesuites ni le Roi, Et je suis pret sur cetle affaire De jurer comme au formulaire ; Me"me pour n'etre pas suspect De manquer pour GUI de respect, Si Jouvency, Bours et Commire Me commandent de me cledire Des liymues que j'ai fait jadis Sur les erands saints du Paradis, J'enverrai mes vers aux diables, Et iraitant les actes de fables, Les raicrai du calendrier, Hors saint Ignace et saint Xavier.

Sanleuil commcngait a. trouver que c'elait bien du bruit pour six mediants vers qu'il avail fails en badinant sur les bords d'un ^tang . Gette boutade ne d^sarma point Jouvency.

Que tardez-vous ? lui ecrit-il. Souffrirez-vous que cette tche reste a votre nom et qu'on vous appelle le fauteur, le protecteur, la trompelte de 1'heresie ? Ne vous embarrassez pas des louanges de notre societe. Get ennemi dont Arnauld a triomphe c'est le Roi, le Pape, la Sorbonne. C'est ainsi que tout le monde 1'entend. Voyez ce que vous avez a faire. Voulez-vous que je fasse la retractation en votre nom ? Ge serait la un coup d'ami.

Le malheureux Santeuil se d6cida enfin a se r&tracter. Surtout, lui mande son intraitable maitre, expliquez-vous nettement et positivement. G'6tait le point difficile. Santeuil pensa satisfaire les plus exigeants par cette note dont il accompagna une seconde 6pi(re adress6e k Jouvency :

Ejectus et exul : remettez le point k la place d'ou on 1'a mechamment ote. Sanctus Arnaldus : je n'ai jamais ecrit ces mots. G'est un vaurien qui a ajoute Sanctus pour me rendre odieux. Hoste triumphato : doit s' entendre de Jurieu, de Claude et des Calvinistes. Veri defensor : de la Perpetuite de la foi. Arbiter aequi : est une expression trop poetique dans un si grave sujet, je m'en repens, je me suis plus preoccupe de I'liarmonie que de la verite. Voila les vrais sens de ces vers : les autres, je les desavoue, ita me Leus amet. Je maudis la sacrilege version franchise de 1'epitaphe...

Gette seconde 6pitre 6tait intitule :

Santolinus Victorinus Ad eumdem Jocephum Juvencium S. J.

De suo Epigrammate,

Prseter auctoris spem ac mentem,

Divulgato et intcrpretato.

Le poete accablait d'^loges le P. Rapin, le P. Commire, le P. de la Rue et toute la societ, il jurait qu'ilabhorraittoutce que le Saint-Si6ge avait frapp6 d'anatheme, et il ajoutait ces deux vers en s'adressant & Arnauld :

Ictus illo fulmine,

Trabate Doctor, jam mihi non amplius, Arnalde, saperes.

Atteint'par cet anatheme, si illustre quetu sois, 6 Arnauld, tu n* aura-is plus raison ^ mes yeux. a

Ge saperes ranima la querelle. Les Je"suites ne furent pas contents de ce conditionnel. Us voulaient qu'il mit sapias tu n'as plus raison & mes yeux . Les Jans6nistes au contraire lui demandaient de tenir au moins a son saperes qui sauvait leur 'honneur et le sien. Santeuil, pour les contenter tous, fit faire deux sortes d'exemplaires de son epitre. Dans les uns, qu'il envoya aux J6suites, on lisait sapias et dans les autres, destined a ses amis de Port-Royal, il avait Iaiss6 saperes. Tout fier d'avoir trouv6 ce biais, Santeuil s'en allaitre'peiant partout qu'il n'avaitpas chante la palinodie.Eelsisl sa joie fut de courte dur6e. II apprit bientot que les re've'rends peres avaient decouvert son artifice et qu'ils se disposaient a confondre sa fourberie. II 6taitdansdestranses mortelles,dit un historien de cettebataille; il ecrivait a tous les j6suites de ses amis pour leur demander quartier; le moindre J6suite qu'il rencontrait, il 1'abordait brusquement, et, le reconduisant d'un bout de Paris jusqu'au college, il lui faisait ses do!6ances avec leton, 1'air et Jes gestes que ceux qui ont Favantage de le connaitre peuvent s'imaginer, et criant a pleine teie, il r6citait par coaur 1'apologie qu'il venait de donner au public, appuyant surtout sur ces endroits qu'il reptait plusieurs fois : Veri sanctissima custos, docta cohors... Enfin, il fallait 1'ecouter bon gr6 mal gr6, et fut-ce le fr6re cuisinier des Jesuites, rien ne lui servait de n'entendre pas le latin, de sorte que le cbemin n'etait pas libre dans Paris a tout homme qui portait 1'b.abit de J^suite; Santeuil les attendait au passage et, sejetant a la traverse, les poursuivait son apologie a la main, jusqu'a la porte du college exclusivement, car je ne sais quelle terreur panique I'empSchait de passer outre. LeP. Gommire justifia les apprehensions et les terreurs de Santeuil par la publication d'une piece de vers qui a pour titre Linguarium (le Baillon de Santeuil). Ge fut le coup supreme. Le poete demanda grace. Bourdaloue au nom de ses confreres, lui annonga que la paix 6tait faite.

Soyez en repos, le rancunier est deja converti, et c'est lui-meme qui me charge de vous en assurer. Vos vers iui ont paru tres-beaux, et ils le sont en effet. II n'y a point de rancune qui puisse tenir centre la poesie j i'enteads centre la votre. Je serai ravi de voir 1'hymne de saint Andre : plut h Dieu que toutes celles du Breviaire romain fussent de votre fagon ! Gar il y en a qui ne sont pas soutenables, quoiqu'elle saient

le m6rite de 1'antiquite. Je suis, Monsieur, plus que personne dumonde, tres-parfaitement et tres-sincerement a vous (1).

Le P. Jouvency & son tour ecrivit a Santeuil pour lui dire qu'il avait en tort de prendre trop au srieux certaines expressions un peu fortes de scs lettres :

Monsieur, j'ai lu dans un petit livre convert de papier bleu, qui court a ce qu'on dit dans tout Paris, deux extrails de lettres que Ton cite comme vous ayant etc ecrites et signees de ma main. Je ne me souviens pas de vous avoir ecrit tout ce que Ton y dit comme de moi... Je vous prie, si vous avez peine a me montrer mes lettres, de m'envojer une copie fidele de ce que je vous ai ccrit. II me semble que Ton me fait bien dire des choses auxquelles je n'ai jamais pense.

Les gracieuses flatteries de Bourdaloue, les fines excuses de Jouvency r6concilierent tout a fait Santeuil avec le college Louis-le-Grand. Mais de nouvelles tribulations 1'attendaient du c6le de Port-Royal. Les amis d'Arnauld reprochaient au poete d'avoir trahi la verite. Le lache Santeuil, s'ecrie dom 016mencet, eflraye de Forage, eut la faiblesse de chanter la palidonie, et se couvrir d'opprobre... Santeuil leur r6pondait qu'un medecinn'est pas oblig6 de desesperer son malade,il leur disait mSme, a demi-voix, qu'il s'etait conduit de maniere a

1. Santeuii savait etre reconnaissant. Son admiration et son affection pour Bourdaloue lui Great commettre quelques extravagances. Ainsi, par exemple, Bossuet lui ecrit que le celebrc jesuite doit precher dans sa calhedrale. Aussitot il prend la resolution d'y aller ; mais il n'avait pas de voiture, il roit dans la cour de 1'abbaye le cheval de la boulangere de la maison ; il monte, apres avoir pris un grand manteau noir pour couvrir les paniers, et arrive a Meaux d'uu il envole immediatement ce billet au prieur de Saint- Yictor: Sans doute TOUS etes en colere contre moi, mais comment refuser un si grand prelat que M. Bossuet, pour aller entendre un si excellent predicateur que le P. Bourdaloue? Et pourquoi la boulangere est-elle si longtemps a purler avec noire frcre convers? Je suis aTec soumission.

Un jour Boui'daiouc devait prcciier dans realise de la Salpeiriere. Santeuil se hata d'aUiU 1 prendro place. Les suisses qui gardaient la porte le voyant venir liii uirent : ou ailez-vous, Monsieur? Ou. je vais? repondit Santeuil, entendre lu sermon. EC qui etes-vous pour vouloir "entrer ? Qui je suis? Je suis un iionuuo assez connu dans le monde, je suis Sanleuil. Ah! vous etes Santeuil, le poete t'ou, vous n'entrerez pas, repurtirent les suisses. J'entrerui, repondit Santeuil, et vous etes des coquins que je ferai casser aux gages. II se jeta dans la foule de toutes ses forces et entra malgre les suisses ; apres quoi il leur dit des injures et fit cent plaisanteries sur leur nation, dont bien des gens rirent de tout leur cceur.

leur permettre de le compter toujours au nombre des admirateurs du grand docteur. Ces assurances clandestines ou e"vasives ne satisfaisaient point les Jans&aistes.lls voulurent que le public futbien assur6 queSanteuil se repentait de sa palinodie et qu'il e"tait revenu au bercail de la Grace. Continuant la guerre po6tique commencSe par les Je"suites, ils publierent plusieurs pieces de vers dont les plus celebres furent Santolius pendens (Santeuil au gibet) et Santolius pcenitens (Santeuil repentant).

Dans la premiere piece, Pauteur feint que Santeuil, illustre par ses poesies et encore plus recommandable par la bonte" de son coBur, 1'innocenee de ses moeurs et la beaute" de son esprit, 6tant alle" en Flandre au tombeau de M. Arnauld, pour obtenir de Dieu le pardon d'un parjure qu'il avait fait par mSgarde, 6tait tombe" entre les mains des Espagnols qui le conduisirent a Bruxelles ou il fut eondamne' par 1'Inquisition a 6tre pendu et Strangle", s'il ne re"tractait les vers qu'il avait faits ila gloire de M. Arnauld. II aima mieux se laisser pendre que de se d6dire. II monte au gibet en invoquant le saint docteur dans les termes mfimes de l'6pitaphe qu'il avait eu le malheur de d6savouer :

Dive Arnalde, tibi devotum respice vatem, Docte senex, veri defensor et arbiter sequi, Qui portu in placido, tot tempestatibus actus, Hoste triumphato, et sacra tellu requiescis, Ejectum ad sanctas venientem suscipe sedes. Molinista, heu, vixi : at Jansenista peribo...

Le bon et JansSniste Rollin est Pauteur de la seconde piece, Santolius posnitens. Santeuil accable" de remords voit Pombre d'Arnauld lui apparaitre. Le docteur reproche son ingratitude au poete qui se prosterne et demande pardon. Voici quelques vers traduits, sur commande, par Boivin le jeune :

... ciel ! ou m'a r6duit une jalouse rage !

Des vers digues de moi, nobles, harmonieux,

Ornaient du grand Arnauld le tombeau glorieux ;

J'ai rougi d'avouer ma gloire et mon ouvrage ;

Lache, j'ai re" tracts le pienx temoignage

Que la religion, la foi, la v6riti

M'avaient dans un lieu saint elles-mSmes dicte* !

... Malheureux I et je vis, et je respire encore,

Le jour offre a mes yeux la clarte que j'abhorre...

... Moi-meme je me fuis ; mais, helas ! en tous lieux,

L'image de mon crime est presente a mes yeux.

Dans ces cruels acces d'une fureur pressante

L'ombre du grand Arnauld nuit et jour m'epouvante :

... II m'appelle, il s'approche, et poussant un soupir :

Quoi ! dit-il, quoi ! Santeuil, as-tu pu me trahir ?

Je t'aimai, tu m'aimais, et ta bouche infidele

Aujourd'hui desavoue une amitie si belle !

A ces mots jusq'uau cceur vivement penetre,

De violent remords je me sens dechire.

toi qui libre enfin d'une penible course

Possedes du vrai bien 1'inepuisable source,

Qui dans un saint repos a jamais retabli

Des haines d'ici-bas bois 1'eternel oubli :

Cher Arnauld, prends pitie de ma douleur mortelle,

Vois mes pleurs, laisse agir ta bonte paternelle :

Criminel a tes pieds humblement prosterne,

De haine et de risee objet infortune,

Honteux, charge de fers, je viens, triste victime

M'offrir au chatiment que merite mon crime....

Un autre traducteur du Santolius pcenitens, se donnant plus de liberte", a ajoute" a la piece de Rollin quelques vers qui peignent bien Santeuil et qui sont pleins de piquantes allusions & des traits fort connus de sa vi e :

... Dans le cloitre, a la ville, a la cave, au grenier, A 1'hotel de Conde, chez Thierry, chez Regnier (1), Tout ce que j'apergois me reproche mon crime Et d'Augustia me nomme enfant illegitime.

1. Le grand Condo 1'aimait beaucoup et M. le Prince partagea Faffeclion deson pere pour le poete. Un jour Santeuil etant a la table de son auguste ami, madatne la duchesse lui donna un soufflet parce qu'il n'avait pas encore fait des vers k sa louange, Quoique ne ce fut qu'en riant, Santeuil en parut fache Un momentapres, madame la ducuesse s'etant fait apporter un verre plein d'eau, elle le lui jela SUF le visage pour-laver, disait-elle, 1'affront qu'elle lui avail fait. Santeuii dit alors qu'il 6laii Men juste que la '.pluie vtnt apres le lonnerre. II fit une belle piece de vers sur ce soufflet.

Santeuil etait chez un de ses amis composant des vers pour la soeur de M. Pelletier qui allait epouser M. Turgot. II entend sonner huit heures du soir: If /auf gue je mifre, dit-il, car les moines, quand je reviens tard,ne font que crier. Loin deretourner au couvent, Santeuil va chez Thiery, son impritneur. Madame Thierry lui dit qu'il est heure indue ; Santeuil envoie

J'ai beau cabrioler, contrefaire Arlequin (1), Sauter, danser et rire, et boire de bon Yin (2) :

chercher des biscuits, des oranges, du bon vin, anime les ouvriers, les fait travailler toute la nuit. Le matin sa piece etail imprimee.

Santeuil elait le premier enthousiasmS de ses vers; et quand il en avail fait qu'il croyait meilleurs que ies bons qu'il faisait d'ordinaire, il demandait a ceux a qui il les montrait, s'ils y connaissaient du Perier, Regnier, Menage ? Si on lui repondait qu'on les y connaissait, il arrachait ses vers de la main de celui qui les lenait, et le pressait de leur aller donner des gardes, parce qu'ils se pendraient infailliblement quand ils verraieut les vers qu'il avait fails.

\, Arlequin Dominique, ayant fait faire son portrait, voulut encore des vers latins de Santeuil pour mettre au bas. II fut le voir en habit ordinaire, il en fut mal recu. Santeuil tenant la porte entr'ouverte,lui fitbrusquement et coup sur coup, cent questions 1'une apres 1'autre, qui il etait, nourquoi il venait, s'il avail quelque cbose a lui dire, comment il le connaissait, de qualle part il venait, et oil il Favail vu, et tout cela sans attendre aucune reponse; apres quoi il lui ferma la porte au nez.

Dominique surpris, ne se rebuta point En effet, quelques jours apres, s'etant mis en chaise avec son habit de theatre, sa sangle, son epee de bois, son petit chapeau et son manteau rouge, il fut heurter a la porte de Santeuil, quoiqu'elle fut entr'ouverte. Qui est lit? cria Santeuil qui composait. Dominique ne repondant rien mais continuant de frapper, Santeuil qui avait demande cinq ou six fois qui est la, et qui avait meme dit: Enlrez, importune par le meme bruit et ne voulant pas se lever de son siege, dit en colere : Oh! quand lu serais le diable, entre si tu veuX. Dominique, ayant prisla balle au bond, jela son manteau rouge en arriere, prit son masque, mit son chapeau et entra brusquement. Santeufl surpris,tendit les bras, ouvritde grands yeux et se lint immobile quelque temps, bouche beanie. Dominique etait reste assez longlemps dans une poslure qui repondait a 1'etonnement du poete, en changea et eommenca a courir d'un bout de la chambre a 1'autre, en. faisant mille postures. Santeuil, revenu de sa surprise, fit les memes tours dans sa chambre. Dominique voyant que le jeu lui plaisait,. lira son epee de bois et allongeantet raccourcissant le bras ; lui donnait de petites tapes. Santeuil irrite lui rendait de temps en temps des coups de poings que 1'autre savait esquiver. Ensuite Arlequin detachantsa sangle el Santeuil prenant son aumusse ils se firent sauter 1'un et 1'autre. Mais quand tu serais le diable, s'ecria enfln Santeul, si faui-il que je sache qui tu es. Qui je suis, repondit Dominique, je suis le Sanleuil de la comedie italienne. Oh! pardi, si cela est, reprit, Santeuil, je suis V Arlequin de Saint-Viclor. Dominique leva son masque et ils s'embrasserent comme les meilleurs amis du monde.

2. M. de Sully, Santeuil et deux de leurs amis se promenaient aux Tuileries. On parla de 1'excellence desvins, les unstenaient pour le champagne^ les autres pour le bourgogne. Pour moi, dit Santeuil, je suis pour I'un et pour 1'autre . Quand levin de Champagne me manque, je trouve 1'autre meilleur, et quand j'aidu champagne, j'oublie facilement que je n'ai pas de bourgogne ; la vie est pleine de miseres, il faut bien s*y accommoder.

Le chagrin avec moi se mele dans la danse,

Se cache en mon aumusse, et vient sans que j'y pense.

Par mes contorsions aux enfants je fais peur (1),

Et je suis a moi-meme un spectacle d'horreur.

Ce qui faisait jadis mes plus douces delices

Me chagrine, m'ennuie et me sert de supplice.

Mes aimables oiseaux autrefois mes plaisirs (2)

Ont change leur ramage en de tristes soupirs ;

Leur chant est languissant, leur voix me parait dure,

Toujours sur le meme air de parjure, parjure.

Le fantome d'Arnauld sans cesse me poursuit.

Dans mon lit etendu je le vis 1'autre nuit.-

... Illustre et saint vieillard, pardon, je vous conjure,

Pardon, la corde au cou, de mon lache parjure.

Voici la torche au poing un pauvre penitent

Reconnaissant sa faute et vraiment repentant.

Si grande qu'elle soit elle est bien pardonnable.

He ! qui n'aurait tremble de 1'ordre redoutable

De me congedier hors du pays, latin

Par lettre de cachet, a Quimpercorentin !

II est vrai que 1'exil, ferme, comme vous etes !

Ne vous toucha jamais ; mais nous craintifs poeles,

Nous aimons, les pieds chauds, a composer nos vers,

En repos, sans courir les terres et les mers.

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