Port-Royal, par Sainte-Beuve, t. T, p
2. Reponse de M. Cuvillier-Fleury au discours de M. Du Haurunne.
dans ce d6sert. II commenQait des lors a dogmatiser. Ge n'est pas du fond d'un cloitre obscur qu'il aurait pu continuer la sublime mission qu'il s'etait attribute et que d'heureuses circonstances semblaient favoriser. M. de la Rocheposay n'6tait pas seulement un courageux prelat, capable d'arreter M. le Prince aux portes de sa ville 6piscopale ; a la virilit6 du. caractere, il joignait une culture intellectuelle des plus brillantes. II a Iaiss6 des commentaires d'une 616gante Iatinit6 sur la sainte Ecriture. Eleve de Joseph Scaliger, il portait I'empreinte de la Renaissance dont son maitre continuait les savantes traditions, qui eiaient pour lui des traditions de famille (1). Son palais 6tait devenu le rendez-vous des beaux esprits de la contr6e. Richelieu y venait se divertir ; Balzac, le grand epistolier, faisait comme 1'eveque de Lugon; Sebastien Bouthillier y demeurait. M. de la Rocheposay se plaisait a s'entretenir de science et de Iitt6rature classique avec ces honnetes gens.
II lui arriva bientot ce qui arrive d'ordinaire a la plupaft de ceux qui sont constitues en quelque grand poste : ils ont soin de conserver toute la dignit6 pour eux, et abandonnent un peu Fautorit6 a ceux qui les approchent et par qui ils se Ms sent gouverner. Du Vergier, hardi et entreprenant, se voyant si bien aupres de son 6veque, exerga son influence de grand vicaire au profit de son ambition de reformateur. Jansenius ecrivail de Louvain : II semble que Dieu veuille que partout ou je me trouve, mes travaux se tournent centre les Jesuites. Son bon ami aurait pu en dire autaiit. Les disputes religieuses etaient depuis longtemps assoupies dans Poitiers, lorsque des gens endoctrines par Du Vergier rallumerent tout a coup la guerre. Ils delritaient dans les compagnies que c'etait peche mortel de ne pas assister le dimanche a la grand'messe des paroisses. Les gens de bien s'etonnent; les cures applaudissent; de concert avec le grand vicaire, ils font pr^cher Frere Sulpicien, un capucin d'un talent a se faire ecouter du peuple, car il 6tait hardi et affirmatif. Frere Sulpicien, qui avait cependant une occasion de venger son confrere de Bayonne, d^clara d'un
1. Juste-Lipse ecrivait a un de ses amis : Tres sunt quos admirari uniee soleo et qui in horninibus excessisse milii hurnanuin fasligium videntur, Homerus, Hippocrates, Aristoteles: sed addo hunc quarluui (Scaligeruin patrem), qui natus est in miraculum et gloriam nostri ;i3\'i. Justi-Lipsii Bpistolarurn cenluri.'e duaa. Parisiis, 1601. Gent. 2, episl. XLVlll.
ton de prophete qu'il y avail obligation rigoureuse d'assister a la grand'messe de paroisse tous les dimanches. Du Vergier, les cure's, et peut-e"tre les capucins, 6taient moins preoccupe's du salut des ames, que de 1'affluence des fideles aux messes des J6suites. Les r6v6rends peres virent ou tendait ce beau zele, et le recteur de leur college 6crivit au P. Yiguier, qui enseignait les cas de conscience, de dieter un petit trait6 sur cette matiere pour 6clairer les fideles. Le casuiste r6pondit au pr6dicateur avec une force qui Texposa aux railleries du public. Du Vergier rendait compte au prelat de ce qui se passait en ville, et on peut croire qu'il ne donnait pas aux J6suites le r&le le plus 6difiant. M. de la Rocheposay prit feu aux discours de son cher docteur ; il 1'envoya declarer au recteur du college qu'il interdisait la classe des cas de conscience. Le grand vicaire choisit mal son temps : il arriva a la sortie des classes et fut trait peu respectueusement par la foule des 6coliers. Pour punir les maitres des hu6es de leurs 61eves, on leur enleva la direction des religieuses de 1'abbaye royale de Sainte-Croix. Mais on avait compte" sans 1'abbesse, la princesse Charlotte- Plandrine de Nassau, et aussi sans le P. Arnoul, confesseur du roi. On regut bientdt a I'6v6ch6 une lettre de cachet qui ordonnait de retablir les choses en l'6tat ou elles 6taient avant cette dispute sur la ne"cessit6 d'entendre la grand'messe paroissiale. L'ev6que confus se retira quelque temps a la campagne au milieu de ses livres. Du Vergier ne devint ni plus sage ni plus retenu. II y avait a Poitiers des gens d'6cole et d'Universite", ennemis n6s des Jesuites, et commepartout des gens bizarres, to uj ours 6pris de nouveaut6. Ce furent les premiers disciples du reTormateur.
Les curieux se joignirent bient6t a ceux qui avaient commenc6 a suivre le reTormateur, pour 1'entendre parler de la grace et de la predestination, de la penitence et de 1'usage des sacrements. II se trouva desfemmes encore plus curieuses que les hommes et qui donnerent de la vogue aux conferences de Du Vergier. Ges conferences 6taient secretes, et comme tout ce qui a 1'air de mystere devient agrSable a ceux qui en sont, on se passionna pour ces assemblies a huis clos (1). Le P. de Gondren, qui se trouvait a Poitiers pour y fonder 1'Oratoire, connut beaucoup Saint-Gyran a cette 6poque de premier apos-
i, Histoire du Jansdnisine,
tolat. Le grand vicaire, esp^rant Ie gagner, lui decouvrit ses projets et ses doctrines d-e reforme. It ne savait pas que si un grand esprit peut se laisser seduire quand il est seul, it resiste & toutes les attaques de 1'erreur quand il est accompagne d'un coeur vraiment humble. L'eminent oratorien fut effraye" a la vtie t'un si ptofond et si complet egarement. II se tut n6anmoins et ne parla qtie toes^tard, quand tout espoir de relour fut p-erdu pour 1'ofgueilleux sectaire. Saint-Cyran lui sut gr6 de ce silence ; il lui te"moigna des Jors une deference qui ne se dementit pas. LBS confidences nous expHquent cette attitude respectueuse a 1'egard du P. de Condren dont il craignait les revelations. C*est peut-e"tre k ce Pere que se rapporte ce trait que Saint-Cyran racontait a 1'abbede Pfieres, pendant un sdjour qu'ils firent ensemble au monaslere de Maubuisson. II avait devoile ses sentimeiits a un ecclesiastique, mais redoutant qu'il le denoncat, il 1'arreta court sur le cbemin ou ils conversaient et le pria de le confesser a 1'instant m6me. L'ecclesiast^que surpris d'une si soudaine resolution se preta cependant a son desir. 11 lui declara alors en confession qu'il reconnaissait avoir p6che en lui proposant ses maximes et lui demanda 1'absolution. Je voulus 1'obliger a garder mes maximes sous le sceau du secret sacramentel, disait-il, et il edatait de rire. L'nustere directeur avait-il appris de la primitive Eglise cet usage des sacrements ? M. Arnauld a oubli6 d'en parler dans son livre de la Frequcnte Communion.
Arnauld ! Nous voici precis6ment a la date m6morable dans les annales de Port-Royal, ou ce nom apparait a cole de celui de 1'abbe de Saint-Cyran pour ne plus quitter cette place d'honneur. M. Arnauld d'Andilly, lefrerede la mere Angeliquc, attache a M. de Schomberg, surintendant des finances, vint i Poitiers avec la oour, vers la fin d'aout 1620. Du Yergier, qui avait beaucoup de discernement interne vit, combien un tel disciple lui serait utile. Son ami Sebastien BouthiUier, qui connaissait deja M. d'Andilly, le lui presenta. La seduction fut prompte, complete, perseverante. Nous avons la premiere lettre que rabb6deSaint-Cyranecrivit a d'Andilly peu apres son depart, le 25 septembre. Une phrase, malheureusernent les Janseuisles ont la phrase longue, nous initiera a la maniere du maitre, a la profondeur de ses pensees, a 1'enthousiasme de ses sentiments, aux beautes de son style.
... Pour vous asseurer de moy, Monsieur, et en jugcr a 1'avenir
certainement, et d'une mesme fagon, je vous veux dire pour maniere de paroles et vceu qui me rendent oriminel devant Dieu si je les viole et outrepasse, que vous trouverez toujours mes actions plus fortes que mes paroles ; que dis-je que mes paroles? que mes conceptions, que dis-je que mes conceptions ? que mes affections et mes mouvements interieurs ; car tout cela tient du corps et n'est pas suffisant pour rendre temoignage d'une chose tres-spirituelle ; veu que I'imagination qui est corporelle se trouve dans les mouvements de 1'affection ; de sorte que je ne pretens pas que vous me jugiez que par une chose plus parfaite et qui ne tient rien de ces cboses-la, qui sont meslees de corps, de sang, de fumees et d'imperfections, parce qu'il me reste dans le centre du cosur, avant qu'il s'ouyre et qu'il se dilate et pour s'emouvoir vers vous il produise des esprits, des conceptions, des imaginations et des passions, quelque chose de plus excellent que je sens comme un poids affectueux en moy mesme, et que je n'ose produire, ny esclore, de peur d'exposer un saint germe ; j'ayme mieux le nommer ainsi a mes sens, a mes phantosmes, a mes passions qui ternissent aussi tost, et couvrent comme des nuees les meilleures productions de Tame ; si bien que pour me donner a vous en la plus grande purete qui se puisse voire, qui se puisse imaginer, je ne veux pas me douner a vous, ny par imagination, ny par conceptions, ny par passions, ny par affections, ny par lettres, ny par paroles, tout cela estant inferieur a ce que je sens en mon caur et si releve par dessus tout.es les choses qu'en accordant aux anges en ma philosophic la veue de ce qui est eclos, de ce qui nage, pour le dire ainsi sur le cceur, il n'y a que Dieu seul qui en connoisse le fond et le centre de moy mesme, qui vous offre le mien, ne vois presque rien que je puisse designer par un nom et n'y connais que cette vague et indefinie, mais certaine et immobile propension que j'ai a vous aymer et a vous honerer, laquelle je n'ai garde de terminer par quelque chose, afm que je me persuade que je suis dans 1'infinile d'une radicale affection, j'ai presque dit substantielle, ayant egard a quelque chose de divin et a 1'ordre de Dieu ou Pamour esl substance, puisque je pretens qu'elle est infuse en la substance du co?.ur dont 1'essence est la quintessence de 1'ame, qui estant infinie en temps et en vertu d'agir comme celui dont elle esi 1'image, je puis dire hardiment que je suis capable d'operer envers vous par affection, comme Dieu opere envers les hommes.
Ne suivons pas plus loin Sainl-Cyran repandant ainsi son encre sur plus de six pages, qu'il termine par ce post-scriptum :
Monsieur j'ay transcrit cette lettre eontre ma coustume, avec peine et plaisir. a condition qu'une autre fois vous prendrez la peine de lire mon caractere qui esttres-mauvais.
Au quatrieme dialogue de la Maniere de Uen penser dans
les outrages d'esprit, Philanthe dit a son interlocuteur : Je voudrais bien voir du galimatias tout pur. Je vas vous en montrer du plus fin, repartit Eudoxe : il ouvrit un livre, et lut la lettre dont nous avons donn6 un passage. Que dites-vous de cela ? demanda Eudoxe a Philanthe. Je dis, r6pliqua Philanthe, que c'est la le galimatias le plus complet et le plus suivi qui se puisse imaginer. La merveille est, continua Eudoxe, que celui qui 6crivait de la sorte passait pour un oracle et pour un prophete parmi quelques gens. Je crois, r6pondit Philanthe, qu'un esprit de ce earactere n'avait rien d'oracle ni de prophete que I'obscurit6. Sgavez-vous bien, reprit Eudoxe, que ses partisans soutenaient que c'elait un hornme envoy6 de Dieu pour reformer 1'Eglise sur le modele des premiers siecles ? Ah! je ne puis croire, dit Philanthe, que quand il y aurait quelque chose a reformer dans 1'Eglise, le Saint-Esprit voultit se servir d'une tete pleine de galimatias pour une entreprise si importante 1 Apres tout, repartit Eudoxe, on ne doit pas s'6tonner qu'un homme qui faisait le proces a Aristote et a saint Thomas fdt un peu broui!16 avec le bon sens. II en declare lui-mme la vraie cause dans une autre leltre ou il dit fran~ chement : J'ai le coeur meilleur que le cerveau (1).
Et voilk comment nn homms d'esprit, de gout, un honnete homme, le P. Bouhours, osaitjugerce personnage que nous r6verons ; la robe de J6suite et son tour d'esprit agreable ne lui laissent aucun doute. G'est M. Sainte-Beuve qui parle ainsi apres avoir cit6 quelques phrases du dialogue de'JPhilanthe et d'Eudoxe. Nous connaissons cependant un homme d'esprit et de gout dont 1'historien de Port-Royal ne recusera pas le temoignage, et qui juge ici Saint-Gyran comme le P. Bouhours. Pour donner id6e, dit-il, des t^nebres de pensees et d'expression chez M. de Saint-Gyran acette epoque, je me crois oblige ft citer, etil cite un passage du plus fin galimatias, qu'il terminepar cette reflexion: Geneserait pas faire preuve d'impartialit6 que de dissimuler que ce fut la le point de d6part, le premier, le long et confus tatonnement de la pens6e de celui qu'on verra un si souverain docteur. Nous verrons le souverain docteur. En attendant, nous constatons que M. Sainte- Beuve, car c'est lui qui parle, appr6cie le directeur des Ar-
l. La Vanfere de penser dans les outrages d'esprit 1'ialngues. eclition, Paris, MDCCXXXVIII. dial. 4, p. 472.
n.iuld aveclamme equit6 que le pere J6suite. Son habit d'academicien et son tour d'esprit libre penseur Tout probablement empe"che de se souvenir, au second volume de Port-Royal, de ce qu'il avail 6crit dans le premier (l).Ge qu'il y a de piquant, c'est que M. d'Andilly, un personnage fort v6n6re, osaitjuger son il lustre ami un peu a la maniere de Pbilantbe ou de M. Sainte-Beuve du premier volume. II se plaint, en effet, a Saint-Cyran de son mauvais caractere, de 1'obscurite de son style, et I'abb6 s'en excuse ainsi :
N'ayant ny bonne plume, ny bien de 1'encre, qui sont deux disettes ou je;me trouve souvent sujet, j'avais alors quelque sorte d'impuissance d'ecrire mieux...
Ea vous ecrivant je sens un embrasement en mon esprit qui m'e- Jeve et me garde en haut; j'ay pris occasion de la d'entrer en un discours que j'ay admire en sa racine et que vous avez eu sujet de mepriser en ses branches et en ses feuilles, pour le peu d'ornement que j'ay apporte aux paroles dont j'ay use pour 1'exprimer, qui m'a donne des connoissances que je n'avais jamais cues auparavant, des secrets admirables de Nostre Maistre, lesquels ne pouvant qu'imprudemment dire a un autre qu'a vous, et ne pouvant les faire sortir de cet esprit qu'avec la mesme precipitation de 1'Esprit de Dieu qui me pousse violemment a les vous dire ; voyez si vous aimez mieux que je les perde en ecrivant lentement, ou les dictant a un valet qui les deshonore et rcfroidit avec une plus grande certitude, que de les jetter comme des semences informes qui tombant du ciel en vostre esprit par des lettres aussi mal arrangees qu'estoient celles des Sibylles, lorsqu'elles ecrivaient en faveur des oracles des dieux.
Le P. Bouhours avait-il si tort de signaler les caracteres sibyllins des lettres de Saint-Gyran ? M. Sainte-Beuve donne son entiere approbation aux valets qui ont d6shonor6 et refroidi les admirables secrets du maitre ; lui-meme les rend quelquefois supportables de grammaire. Recueillons encore ces deux lignes 6chappe"es aux corrections des disciples :
J'ay le cceur meilleur que le cerveau, et agis et me meus en moy mcsme mieux qu'envers les autres, parce qu'en 1'un il n'est besoin quo de mouvements, et en 1'autre de pensees et de paroles, lesquelles je hoy presque, tant j'en ay mauvaise opinion, hormis quand j'ay autant d'asseurance de la personne a qui je parle que de moy mesme.
1. Pon-Jtcyal, par Sainte-Beuve, t. I, p. '285 ; t. II, p. 163,
M. d'Andilly etait devenu, peu apres le voyage de Poitiers,
premier commis du comte de Schomberg. Saint-Cyran, qui savait que tout ce qui a rapport aux finances est d'un grand poids & la cour et dans le royaume, se rendit ii Paris et redoubla de tendresse pour son precieux neophyte. II lui 6crit & Saint-Jean d'Angely ou il avail suivi le roi :
Je ne suis icy durant votre absence que de la mesme fagon que si j'etais emmy un grand champ, loge sous une petite tente, sans que j'entende rien bruire a mes oreilles du bruit et des tempetesordinaires a cette grande ville, d'ou, si vous n'y retournez bien tost, je suis re-
solu de me retirer, n'ayant fait etat d'y demeurer principalement pour 1'amour de vous.
II y demeurait bien un peu aussi pour la mere Angelique, laquelle remerciait son frere a de tout son creur de lui avoir procur6 le bonheur d'une si sainte amitie . II allait DL Port- Royal, s'entretenait avec la mere a sa grande satisfaction et lui faisait de beaux compliments. II faisait aussi des conferences a la grille dont 1'abbesse et les religieuses 6taient extremement contentes (1). Saint-Cyran fut bient6t 1'ami intime, le directeur cheri de toute la famille Arnauld. S'il accompagne h. Aire S6bastien Boutbillier, r6cemment nomm6 a cet 6vech, il soupire apres le jour qui le ramenera au milieu de ses disciples :
... Je vous dirai dans les allees de Pomponne, & la- faveur des ombres des arbres, ce queje n'estime pas tre assez bien cache dans ce papier...
Je ne puis assez remercier madame Arnauld de la souvenance qu'elle a daigne avoir de moy, a qui je dis seulement, pour toute revanche, qu'elle trouvera plus en moy d'effets que de paroles, lesquelles j'estime si peu, que je n'ay pas de meille.ure raison pourquoy j'ay tant tarde a vous escrire que le peu de casque j'eo fais, nun plus que des fleurs du printemps qui me deplaisent, et parce qu'elles passent trop tost, et pour ce que la plus grande part se perdent sans porter des fruits, qui me font preferer 1'extromite de 1'automne au commencement du prjntemps, encore qu'en J'un on ne voye que des leuilles fanees et seches sur les arbres, et en 1'autre on y voye des fleurs.
Gette saison des fruits, Saint-Cyran, revenu a Paris, 1'appelait pour son oeuvre de ses voeux les plus ardents. Yous ne
1. Histoire fie I'abbaye de Port-Royal, par Besoigne, 1. 1, p. 123.
sgauriez croire, disait-il k son ami, comme j 'attends le temps de cette grace qui vient du ciel Voir le temps de la grace, le preparer r 6tait sa seule ambition. II refnsa le poste de premier aumonier de la princesse Henriette de France, marie' e au fils ain6 du roi d'Angleterre, et, le soir meme du jour ou il resista aux seductions de ces honneurs que lui offrait le cardinal de Richelieu, il 6crivit a M. d'Andilly :
Les grands sont si peu capables de m'eblouir, que si j'avais trois royaumes, je les leur dormerois, a condition qu'ils s'obli'freroient a en. recevoir de moi un quatrieme, dans lequel je voudr^is regner avec etix : car je n'ai pas moins un e^orit de principante que les plus grands potpntats du mnnde, et que ceux nui snnt dor^erles in=ques-la en leur ambition erne d'o<=er de=irer ce qu'ils TIP ramtent point. Si nos nai?sances sont diffprentes. nna oouratres ppuvent etre ecrnuv, et il n'y a TM'PTI d'incomnatible que. Dinu ayant prono^e un rnyaumo en prix a -tons les hnmmes, j'y protends ma part Gel a irait bien 'oin, s'i! n'etait pres dix heures de nuit, et pi je n'avais petir de parler en vain. en. voulant inspirer par mes paroles un desir de Rovaute dans l'enrit d'un ami que je. ne puis bie.n aimer a ma mode, s'il n'a une ambition egale a la mienne, qui va plus baut que celle de ceux qui pretendent a la monarchic du monde...
Saint-Cyran avait vraiment 1'esprit de principaut^ ; il fut un docteur souverain. Des Poitiers, il en avait pr^venu M. Arnauld :
J'ay acquis sur vous par votre vo^ntaire donation, de prevenir tous les temp^, et toutes orcasions, et toute In puissance que vous pourrez iamiis acquerir ; me rendant maitre du fond, j'ai droit a tous les fruits qui y naitront a jamais.
Pour 4tablir son royaume spiritual, it entrait dans sa tactique de diser^diter ses adversaires les plusredontables. P/est dans ce but qu'il publia la Smnme dcs f antes et faiissetes capita Irs continues eu la somme iMnlngique de Francois Garasse (1). II d6dia ce livre a Richelieu, et son 6pitre d6dica-
i. Le libertinase et I'lmpi^te ^taicnt devenns de mode k la cour -; k la suite du pocte Theophile qui lenait ecole d'atheisme, les seisneurs et tous ceux qui se piquaient d'espriten faisaient ouvertement profession. Les Jesuites, presses par ]es sens de bien, se mirent a barrer le chemin au torrent et a, signalrr ses devastations. Le P. Garasse ecrtvit d'abord la Oo^lnne tinriewe des Beaux Esprits '!e ce temys, etensuite ! a Svmmv thvoloriqiw des Yentes capitales de la Religion chrl.ienn a . C'eiait un bomme assex savant dans les belles-lettres, dit le P. Rapin, il avait Tort etuclin les anciens et s'etait
toire, dit Lancelot, pent scrvir d'un excellent modele des louanges que Ton peut donner a un grand sans le flatter (t), En efiet, le cardinal y est settlement compar6 en detail a Mo'ise, a la fois grand pretre et bomme d'Etat, qui tue 1'Egyptien a bonne fin, eton reconnait qu'il n'appartient qu'a un esprit semblable au sien par 1' elite de ses pens6es derepresenter la beaute des lis et des roses. A la verit6, raconte leP. Rapin, ce que Saint- Gyran 6crivit centre le P. Garasse eut peu de cours ; il fut peut-Stre supprim6 par 1'avis de ses amis, qui lui representerent combien il serait blamable d'e"crire contre un livre compose pour la defense de la religion, parce qu'il y avait de fausses citations. La supposition de Phistorien du Jansenisme est trop charitable. Nous avons vu dans la correspondance de Jansenius, que, faute d'acheteurs, 1'editeur ne voulut pas continuer 1'impression de la, Somme des fautes, qui en resta au deuxieme volume. M. Sainte-Beuve afflrme cependant que le P.Garasseetantaterre au second coup, Saint-Cyrand6daignade porter le troisieme, d6gout6 qu'il etait de son surcroit de raison . Ce d6gout etait si profond que, mecontent du blame b6nin inflige" par la Sorbonne aux fausses citations du Jesuite, il e"crivit une satire sanglante contre les docteurs et la fit imprimer a Cologne par ses amis ;!-.: Hollande.
Le P. Garasse mourut glorieusement au service des pestif6res del'h6pital de Poitiers. Saint-Cyran, qui avait entrepris de montrer la bonte du plagiaire a toute la France , ne sentait pas de vocation pour cet h^ro'isme cbr6tien et sacerdotal. Je partirai d'ici le mois prochain sans faute, 6crivait-il, le 24 mai 1 624, de Mont-Martin, a son ami d'Andilly, si la peste, dont on nous menace ici, n'est pas trop forte a Paris. II pr<ferait exercer les osuvres de mis^ricorde spirituelles. II se plaisait a les exercer a la grille du couvent de Port-Royal de Paris el de 1'institut du Saint-Sacrement. Ses conferences disposerent peu a peu les esprits dans la maison a prendre con-
rempli 1'esprit de cette curieuse litterature qui avait vogue en ce temps-la. Mais, s'il savait bien des choses, ce n'etait pas en homme sur qu'il les savait , il se meprenait raeme quelquefois dans les citations qu'il faisait, et melait les sentiments des anciens a ses propres sentiments, donnant souvent leurs pensees pour les siennes. Dans la Somme ses mauvaises qualites deborderent. II fut blame par ses superieurs et envoye a Poitiers. (V. Mdmoires de Garasse publics avec une notice par Charles Nisard. Paris, Arnyol.)
1, Mfrnoires touchant la vie de M. de Sainl-Gyran, par M. Lancelot, t. I,
- Si -
fiance en lui. La mere Angelique tdchait d'insinuer doucement cette confiance. Elle sut tourner si bien le coeur de ses filles, d'abord rebut6es par 1'austere doctrine de 1'abbe, qu'elles voulurent toutes lui faire une confession g6n6rale. II ne se refusa pas a cette bonne O3uvre. G'6tait vers le commencement du careme, et pour la premiere fois, il ne les tint que jusqu'a la fin de la quarantaine dans les 6preuves de la p6nitence. Quelle noire calomnie d'accuser Saint-Gyran d'un rigorisme outre" jpour le refas de 1'absolution et 1'eloignement de la communion ! La direction de cet excellent maitre, aid6e des exhortations de la venerable superieure, qui 6tait toute pleine des vues saintes et lumineuses du directeur, portait ses fruits. Les soBurs 6taient ravies. Seule, Anne de J6sus, une postulante discole, coin me 1'appelle un historien de Port-Royal, se plaignait de 1'esprit nouveau introduit dans le monastere. Gertes, la postulante discole avail bien raison. Nous avons des t6moins irrecusables des doctrines dont I'abb6 de Saint-Gyran infectait Port- Royal. Le chapelet secret, et les lettres de la mere Agnes, que tout bon Jans6niste admire fort, nous en apprennent long. Le chapelet secret est une suite de courtes reflexions sur seize attributs donn6s a Notre- Seigneur dans la sainte Eucharistie. Dans la censure qu'en fit la Sorbonne en 1633, les docteurs declaraient avoir trouve dans ce chapelet plusieurs extravagances, impertinences, erreurs, blasphemes et impi6t6s qui tendent a d6tourner les ames de la pratique des vertus de la foi, esp6rance et charitS, a d^truire la fagon de prier institute par Jesus-Christ; a introduire des opinions conlrairesaux efTets d'amour que Dieu a tcmoign6s pour nous ei nommement au sacrement de 1'Eucharistie et au mystere de 1'Incarnation (1) .
La doctrine du cliapelet secret a prevalu, et les sinistres pr6visions des docteurs ne se sont que trop r6alises ! Le Janse-
1. Voici quelques voeux rentermfis duns les attributs du chapelel secret : Sainlele : La societe que je veux avoir avoc !os homines doit etre scparee d'eux et residente en lui-meme, n'etant pas Jraisonnable qu'ils s'appro chent de nous-meme enetat de grace, rien n'est digne en nous de la saintele du Saint-Sacrement et ou nous, nous devons leur dire comme saint Pierre a Jesus-Christ, retirez-vous de nous, car nous sommes'p<jcheurs. Eminence : Que Jesus-Christ fasse une separation de grandeur entre lui et la creature, qu'il soit un Dieu Dieu, c'est-a-dire dans ses grandeurs divines, selon lesquelles il ne peut etre dans rien de moindre que lui. Possession : Que les ames n'aient point de vues s'il plait a .Jnsiis-Christ do les posseder
nisme, et c'est son grand crime, a d6tach6 le cceur dela France calbolique du coeur de Jesus-Christ vivant dans le s;icrement de 1'amour. Alors la terrible parole du Mailre s'est accomplie : Si guelqu'un ne demeure pas en moi, it sera rejete comme une branche scparee du tronc ; il se deswchera ; on le prendra un jour, on le mettrq au feu, et il brulera. Mais au milieu meme des ravages du Jansenisme, Dieu, toujours tendre pour noire malheureuse palrie, prepara, dans un cloitre de Paray-le- Monial, la resurrection de la France. Les sectaires le comprirent ; ils voulurent empe"elier les revelations mis6ricordieuses du Sacre-Coeur de franchir le seuil du monastere privilegi6 ; ils n'y reussirent pas, et aujourd'hui elles brillent sur nos mines comme un arc-en-ciel plein de consolants presages.
Le dcperissement de la vie cbretienne par 1'eloignement des sacrements se manifesta de bonne heure a Port- Royal. La mere Agnes Arnauld, que saint-Cyran appelait la Tbeologienne, du nom que Saint Gregoire donnait a sa so3ur (1) , ecrivait a son directeur :
Ma soeur Marie-Magdeleine, a qui YOUS avez fait trouver bon qu'elle ne communiat qu'a la Purification, a desire que je vous maudasse sa disposition au regard de certains points... Depuis qu'il vous a plu de 1'instruire pour frequenter la confession dans 1'esprit de 1'Egiise
ou non ; c'est assez qu'il se possfede lui-meme. Inaccessibilile : Que Jesus.-? Christ demeure en lui-meme laissant la creature dans 1'incapacite qu'elle a de 1'approclier. Que loui ce qu'il est n'ait point de rapport a nous ; que les ames reiuuent a la renconire de Dieu ; qu'elles le Jaissent dans le lieu propre a la condition de son etre, lieu inaccessible dans lequel il recoil la {iloire de n'elre accoiiipagne que de son essence. Indcpenaunce : Que Jesus-Christ n'aii puint d'ejjards a ce que les ames inerilent ; quo les tunes tenoiicent au pouvoir qu'elles ont de s'assuj( j ttir Dieu, en ce qui etaii en grace, il leur a proiuis de se donner a elles, qu'elles ne tbndent poinl leur esperance sur cela, mais demuurent dans une bienlieureuse incertitude qui honore 1'independance de Dieu. Inconnnunicabiiile : Alin que Jesus-Gtirist ne se rabaisse point dans les communications disproportiomiHes a son infini au point que ies ames deuieurcnt dans 1'indignite qu'elles portent d'unesi divine communication ; (ju'elles laissnut leur etre a Dieu, non pas pour recevoir participaiion du Dieu, s'eslimant heureusemenl parlagees de n'avoir aucune part aux dons de Dieu, pour la joie qu'ils seronl si grands que nous n'en soyons pas capnbles. In-t; plication : Que Jesus-Christ n'ait egard a rien qui se passe hors de lui, que Ies ames ne se presen tent pas a lui pour 1'olijet de son application, mnis plulot pour en etre rebutees par la preference qu'il doit a sot meme ; qu'eiles s'appliquent et se donnent a cette iuapplicaiion de Jesus-Christ, auront mieux (iie exposees a son oubli, qu'etait en son souvenir lui donner sujet de sortir de 1'application de soi-mcme pour s'appliquer aux creatures. Censure dela Sorbonne. 1. Lancelot, Memoires, t. If, p. 101.
elle a tache cle se confesser plus a Dieu qu'aux hommes... Elle n'approche point de la confession qu'avec tremblement et effroi, pour la crainte qu'elle a de manquer a la necessaire disposition .., ce qui fait que quelquefois, apres s'etre confessee, elle sort du confessionnal ne pouvant permettre qu'on lui donne 1'absolution, et s'en va centre la volonte du confesseur pour demander a Dieu la contrition.
Je pense, mon pere, qu'il ne faut pas que cette personne communie an jubile ; ce sera quand Dieu voudra, qui lui manifestera par votre moyen. Nous sommes au temps de la confession de nos petites filles ; il m'est souvenu d'un bon pretre de Saint-Paul que vous avez dit qu'il confesse comme en 1'ancienne Eglise. Je ne sais si nous le pourrions avoir pour elles et pour quelques soaurs, car pour le pere superieur de la doctrine chretienne, je crois que sa methode est celle du temps et que ces enfants ne profiteront pas plus avec lui qu'avec un autre... II y en a qui ne sont pas confessees depuis quinze mois. - Mon esprit se perd dans la proposition que vous m'avez faite de communier; ce mystere, par la privation que j'en ai portee, m'est clevenu terrible et je ne puis comprendre que je sois rappelee a cette divine
communication. Je vous supplie tres-humblement, mon pere, de me laisserdans la penitence jusqu'au jour de 1'Assomption. (Elle ecrivait cette lettre le 7 mai (Ij.)
La m&re Ang61ique encourageait ses soeurs dans cette vole funeste. Elle ne parlait d'aulre chose que de la primitive Eglise, des canons, des coutumes des premiers Chretiens, des
conciles, des peres, surtout de saint Augustin. I/humilite" n'6tait pas la premiere vertu de la reverende mere. Elle s'estimait
1. Lancelot consigne dans ses Hemoires (t. I, p. 41 ) un souvenir personnel que nous rappellent Irs lettres de la mere Agnes. Qn soil- d'liiver quelejeune disciple avail aecompagne le maitre assez loin, Sainl-Cyran le pria de relourner afin de ne pas s'exposer a faire quelque mauvaise rencontre. Lancelot insista . Ge n'est que pour votre manteau que je Grains, lui dit Saint-Cyran , car pour vous, quand on vous aurait tue, vous seriez bienheureux. Je crois, ajoute Lancelot, qu'il me fit cetle reponse a dessein, ayanl en vue le vain scrupule de ceux qui commengaient alors a faire du bruit et qui ne poavaient souffrir qu'on tint quelque terups une personn en penitence, parce, disaient-ils, qu'elle pouvait mourir sans absolution. M. de Suint-Cyran etait eloigne de ces vaines apprehensions, sachant que 1'Eglise a toujours juge iavorablement ceux qui meurent dans le cours de ieur penitence, quoique par quelque accident ils n'aientpas recu I'absolution, et qu'il y a intiniment plus a craindre pour ceux qu'on absout sans epreuve, et qui sans changer de vie parlicipcnt dc lemps en temps aux saints mysteres.
plus avancSe dans 1'esprit de panvrete que ses voisines, les Carmelites, dont elle blamait les defenses exorbitantes pour Fachat des tableaux du refectoire, du chapitre, du cboeur et encore plus pour 1'achat d'un tabernacle d'argent dore (1). Elle 6tait si parfaite, qu'elle faisait deja des miracles reconnus authentiques par M. de Saint-Gyran et par les bistoriens de Port-Royal (2). Zamet, 6vquede Langres, fondateur del'institut du Saint-Sacrement, n'approuvait ni la conduiteni les discours de la savante sup6rieure. Je lui en dis charitablement mon avis, crivait-il a 1'eveque de Saint-Malo, mais assez inutilement, parce qu'elle m'entreprit sur les mmes points m'al!6guant a tout propos saint Augustin de la grS.ce, et saintPaul de la predestination. Le Camus, 6v6que de Belley, faillit tout perdre. II vint passer quelques jours a Port-Royal,prechant,6crivantdesromans, entretenant les religieuses desavenlures de ses b6ros et leur donnant ses contes a lire. Ges lectures m'etaient fort prejudieiables, dit la soeur Anne-Eugenie Arnauld, et ses conversations aussi. Si Dieu ne m'eut tenue par la main, je fusse par la rentree dans 1'esprit du monde. Mais Saint- Gyran veillait avec un soin jaloux sur ses cheres filles. II ne permit pas a I'homme ennemi de semer 1'ivraie dans le cbamp de la predestination et le grain qu'il avail jet6 produisit bientot le centuple.
C'6tait beaucoup d'avoir enr616 les religieuses de Port-Royal sous la banniere de la grace et de la predestination. Une doctrine 6pousee par une communaute est redoutable; comme le disait Jansenius 5. son ami : Telles gens sont 6tranges quand ils epousent quelque affaire... Etant embarqu6s, ils passent toutes les bornes pro ou contra. Gependant il importait encore plus de gagner les evSques : sans eux le parti ne serait jamais qu'un corps sans tete, incapable de se tenir debouf, d'affirmer son existence et de dire : je suis 1'Eglise renouvelee. Pour gagner 1'episcopat a sa cause, Saint-Gyran se mit a defendre la cause de F6piscopat. Urbain VIII avait envoy6 en Angleterre, comme vicaire apostolique, Ricbard Smitb, ancien professeur de Sorbonne, 6veque in partibus de Ghalc6doine. Oubliant la situation douloureuse de; son Eglise , Richard Smitb, imbu du plus pur gallicanisrne, montra une hauteur de