Lib., c. x
v doctrine infaillible de saint Augustin ? Jans6nius respond : moi seul :
Pour moi, je me suis approche du saint docteur, esperant en mon Dieu que je ne serai pas frustre du fruit de mon travail, c'est-a-dire, de la connaissance de la verite, on de la doctrine avec laquelle Augustin triompha des Pelagiens et dont 1'Eglise fait une si grande louange. J'esperais ces resultats a ces conditions que je m'etais posees : venir a cette fontaine avec simplicite d'esprit, avec une soif ardente de la verite ; deposant les prejuges des divers systemes dont ma jeunesse avait etc imbue dans les ecoles de theologie, nc point m'eriger en juge des ecrits d'Augustin, mais me montrer en toule humilite son disciple ficlele ; n'avoir pas pour but de chercher si ses premieres opinions que j'avais embrassees sans le lire, pouvaient etre placees sous son patronage ct defendues en son nom, comme beaucoup le font aujourd'hui ; ne pas ramasser a grand'peine quelques sentences de saint Augustin pour en lirer vanite, en etre applaudi, et pour confirmer plutot que pour corriger nos propres sentiments ; au contraire, me resoudre avec une entiere conviction a le suivre lui-meuie avant tous les autres Peres, a corriger selon ses paroles et ses pensees toutes mcs paroles ct mes peusees, a croire qu'il est suffisamment explicite et qu'il n'a pas outrepasse la mesure, a recevoir avec une docilite parfaite tout ce qu'il a enseigne sur ce sujet, comme indubitable, remain et cathoh'que.
Jansenius, il nous 1'assure, a rempli ces conditions, et il est arriv6 5. une connaissance solide et complete de saint Augustin et de sa doctrine. II ajoute avec une certaine ironie que si quelqu'un pense qu'il s'est tromp6, il lui rendra un grand service et completera son travail en lui faisant part de ce que Dieu lui a peut-etre inspir6 et rdvele de plus certain et de plus clair que ce qu'il a lui-meme expose. G'est entendu, a moins d'une inspiration et d'une revelation de Dieu. personne ne pouvait exposer la doctrine de saint Augustin plus surement et plus clairement que ne 1'a fait Teveque d'Ypres(i).
Cependant Jansenius soumet au jugement du Si6ge apostolique son interpretation individuelle de saint Augnstin, qu'il appelle quelque part le cinquiemc evangeliste. G'est ici qu'eclate toute la sinc6rit6 du saint pr61at.
cr J'ai resolu, dit-il, de prendre, comme je 1'ai fait des raoa enfance, pour guide de mes sentiments 1'Eglise roraaine et le successeur du bienheureux Pierre. Je sais que 1'Eglise est batie sur cette pierre. Quiconque ne ramasse pas avec lui, disperse. G'est chez lui que 1'heritage des Peres est conserve sans corruption. Tout ce que cette chaire de Pierre, en la communion de laquelle j'ai vecu des mon jeune age et veux vivre et moutir, tout ce que le successeur du Prince des apotres, le vicaire de Jesus-Christ, tete, moclerateur, pontife de 1'Eglise chretienne universelle present, je 1'observe ; tout ce qu'il desapprouve, je le desapprouve, tout ce qir'il condamne, je le condarnne, tout ce qu'il anathematise, je I'anathematise (1).
A peine a-t-il acheve cette e"mouvante profession de foi, que, se trouvant en face des scolastiques qui lui objectent certaines propositions attributes a saint Augustin et condamnees par les Souverains Pontifes, il se bate de substituer saint Augustin a saint Pierre, et il s'ecrie : Ayez recours a lui, 6 vous tous qui ne voulez pas errer ! D'ailleurs, les veritables sentiments du sectaire se decouvrent plusieurs fois dans le GOUTS de son ouvrage. Dans le traite de I' eta I de la nature innocente ou de la grdce du premier homme et des anges, Jansenius, enseignant que dans cet etat. ni pour Ibomme, ni pour 1'ange, la pers6verance et les me" rites nefurent point dss graces de Dieu, rencontre ces deux propositions de Bams anatbematisees par Pie V et GregoireXIlI : On ne-peut proprcment appeler grace ni les merites de I'ange, ni ce.ux de fhonime innocent. La felicite est pour les bons anges, et aurait ete pour V homme, s'il eut persevere dans r innocence jusqu a sa mort une recompense et non une grace. Plus loin, dans le Traite de la nature decline, enseignant que toutes les osuvres des infldeles sont des pecbes, et que les pretendues vertus des pbilosopbes sont des vices, il se beurte encore aux anatbemes de ces deux pontlfes. G'etait le cas de desapprouver ce que le successeur de Pierre desapprouvait. Jansenius besite : il avoue qu'il est dans 1'embarras, et il cbercbe a se soustraire au jugement de Rome. Qui voudrait croire, s'ecrie-t-il, quele Siege apostolique, qui a tant de fois approuve etqui s'est approprie la doctrine de saint Augustin, soit venu a condamner comme beretiques, erronees et fausses des sentences de ce meme Augustin, des
sentences les plus inhe'rentes & 1'ensemble m6me de ses Merits...? Personne ne voudra croire cela, hormis le t6me"raire qui voudrait croire en meme temps que le Sie"ge apostolique s'est trompe ou aulrefois ou maintenant, et qu'il est en contradiction avec lui-meme (1).
Dans le trait6 deVetat, de pure nature, et dans celui de la grace du Christ Sauveur, Jans6nius renouvelle et ses protestations de soumission an jugement de 1'Eglise romaine, et ses revoltes contre ce jugement solennellement prononce. Partout il cherche a eluder les coups qui ont frappe sa doctrine dans la doctrine de Ba'ius, en opposant les Pontifes anciens aux Pontifes modernes : miserable subterfuge que les h6r6tiques ont coutume d'employer, au grand mepris de 1'histoire, pour chapper aux treintes de la verite et voiler leur apostasie.
Je serais bien tent6 de suivre Jansenius naviguant dans sa barque augustinienne sur le plein oc6an de la grace, a la recherche du monde perdu de la verite. Nous le verrions, le dos tourn6 au phare de 1'Eglise romaine, se heurter a tous les 6cueils de ces abimes, s'6garer de plus en plus a mesure qu'il avance, ef. naufrager totalement avant d'atteindre le rivage desire. Mais 1'histoire d6taillee de cette orgueilleuse et fatale navigation, le r6cit circonstanci6 de ce naufrage, nous retiendraient trop longtemps et nous meneraient trop loin de la chaire de M. Sainte-Beuve. D'ailleurs nous en avons assez dit, trop meme pour le charme de nos lecteurs, du fond the"ologique de I'Augiistinus. Revenons a M. Sainte-Beuve.
II n'effleure ce fond tenebreux que du bout de I'aile agile de sa critique, tout juste assez pour montrer qu'il en sait le chemin et en connait la profondeur. S'il descend vers la sombre matiere, il remonte vite au soleil des paralleles litteraires et philosophiques, des rapprochements historiques, des anecdotes piquantes. La, il est dans son element ; il s'y joue avec complaisance, au grand plaisir de ses auditeurs. Nous nous figuronsl'effroi de ces auditeurs quand ils virent Sainte-Beuve passer brusquement des in-folio si vides de Balzac, comme il leur disait, a Tin- folio si substantiel de Jansenius. Que d'ennui promettait le formidable Augustinus ! I/habile professeur trompe bientot cette sotte crainte. Comment n'aurait-il pas captiv6 son audi-
toire ? II cherche les cinq Propositions en compagnie de mademoiselle Hamilton et du chevalier de Grammont ; il fait 6tinceler 1'aurore -carte"sienne a travers la nuit scolastique dont Janse"nius combat les t^nebres ; il cueille, en traversant le jardin de I'ap6tre de Geneve, quelques fleurs choisies pour les offrir (et I'hommage 6tait me>it6 ! ) a l'e>6que d'Ypres ; il trouve tour a tour dans YAugustinus du La Rochefoucauld, du de Maistre, du Bacon, du Bayle et du professeur Vinet ; il extrait du gros livre les beaut6s miltoniennes qui y 6taient cach6es, et le Parad is perdu a la main, il commente le th6ologien par le poete ; tout a coup, il demande pardon a Dieu de ce qu'il a presque appe!6 les beaut6s de Jansenius, et avoue qu'il n'a pas assez dit combien, forme et fond, et le siecle de Louis XIV ayant passe" dessus, il eiait n6cessairement devenu illisible, combien il s'etait assombri et a quel point il dut, en somme, paraitre a tons prolixe, d'un latin ardu, insatiable ct lourd de preuves, les offrant souvent blessantes, encore plus massive s ; il montre alors, par quelques traits choisis et faisant lumiere, la doctrine janseniste repouss6e en definitive par 1'opinion publique dont elle choquait les tendances ; enfin, il cl&t le sujet, en le variant, par I'expos6 rapide de la th6orie esth^tique de Janse"nius, th6orie qui condamne comme une concupiscence criminelle Tart et le gout, et contre laquelle Sainte-Beuve cite une page du Pere Bouhours, un j6suite a qui il trouve cette fleur agreable et prompte, cette pointe fine et lgere, que Voltaire, eleve du Pere Poree, posseda si bien et marqua de son nom.
Ainsi les caresses que Sainte-Beuve prodigue a Jansenius sont m61ees de quelques justes seve'rites, et les rigueurs dont il poursuit les ennemis de M. d'Ypres sont adoucies par un bout de compliment. Quelques austeres Methodistes s'6tonnerent de trouver leur cher professeur si divers et si ondoyant. Sainte- Beuve aurait pu leur r6pondre, avec son aimable sourire de sceptique, ce qu'un jour, Irop indulgent a son g6nie, il se laissa aller a dire, tout a la fin de 1'un de ses volumes de critique melee :
Je suis 1'esprit le plus briso ct le plus rompu aux metamorphoses. J'ai commence franchement et eminent par le xviil siecle le plus avance... La est mon fonds veritable. De la je suis passe a 1'ecole doc-
triiiaire et psyehoiogique... Do la j'ai passe au romantisme poetique... J'ai traverse ensuite ou plutot cotoye le Saint-Simonisme et presque aussitot le inonde de La Mennais, encore tres-catholique. En 1837, a Lausanne, j'-u cotoye le calvinisrae ct le methodisme, et j'ai du m'efforccr a Tinteresser. Dans toutes ccs traversees je n'ai jamais aliene ma volonte... Je n'ai jamais engage ma croyance ; mais je comprenais si bien les (-.hoses et les gens que je donnais les plus grandes esperances aux sinceres qui voulaient me convertir et me croyaient a eux. Ma curiosite, mon desir de tout voir, de tout regarder de pres, mo a extreme plaisir a trouver le vrai relief de chaque chose et de chaque organisation, m'entrainaient a cette serie d'experiences, qui n'ont ete pour moi qu'un long cours de physiologie morale (1).
C'eiait dans la Bibliotheque de TAcad^mie que le perfide professeur experimental sur les sinceres Calvinistes et Methodistes de Lausanne. II leur donnait les plus grandes esp6rances, en face du beau lac, au cadre auguste, dont les rivages tant celebres ont eu de tout temps de delicieuses retraites pour les gloires beureuses et des abris pour les infortunes, et qui offrait alors un nid de plus a une doctrine Stouffee qu'il plaisait a un libre esprit d'y transplanter un moment (2). Soutenu par la sympathie de son auditoire, et les souvenirs fidelement gardes par ces sites immortels, Sainte-Beuve laissait aller ses pensees, cbercbant partout & 1'entour dans cet horizon, se cr6ant ^ plaisir des points d'appui, des rapports de contraste ou de convenance (3), cotoyant le calvinisme et s'efforgant de Fint6resser.
II Tint^ressait vivement. Les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine, de trois a quatre heures, 1'elite de la societ6 vaudoise se pressait dans la Bibliotheque. Sainte-Beuve complait dc iongues annees apres, les grands hommes de la Suisse qui suivaient son cours. Puis, melant un sourire a ces souvenirs serieux, il disait :
La reunion frequente, au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de certaines familiarites honnetes, des railleries meme comme le sexe le plus faible ne manque jamais d'en trouver