‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 35 sur 217 · Port- Royal, tome 2, p · texte numérisé non relu

Port- Royal, tome 2, p

"2. Porl-Royal, tome 1, p. 1 12.

propose dans ce combat, de s'appuyer, non pas sur 1'autorite de 1'Eglise, mais sur 1'autorite de saint Augustin a qui 1'Eglise, par les Papes et les Gonciles, a reconnu qu'il appartient de trancher infailliblement les questions de la grace. Nous allons entendre Jans6nius proclamer avec entbousiasme I'infaillibilite du saint docteur. Mais il nous faut 1'entendre, au premier livre de son second Traite, nous parler modestement de luimeme, de son but, de sa methode. Ge qui le fait 6crire, dit-il, c'estl'amour de la verite". Gbr6tien et disciple de Jesus, il veut avoir de la grace une connaissance profonde, pure et lumineuse. Les combats inextricables que les plus savants docteurs se livrent dans les champs de la Grace, loin de le de"courager, excitent son ardeur. Qu'il serait beau pour lui de mettre un terme a ces controverses qui divisent les 6coles du monde chrtien, et tiennent en suspens le tribunal m&me de 1'Eglise catholique ! Qu'il serait beau d'eclairer par I'^clat de ses re"sultats les tnebres dont ces disputes obscurcissent les esprits, et de concilier les opinions qui separent les chre'tiens ! Gependant unepensee pleine d'angoisses lepoursuit.Deja,lorsqu'ile'tudiait la the"ologie au college du pape Adrien VI, a Louvain,et lorsqu'il visitait la France et ses plus savants docteurs, il s'tonnait que les mysteres de la grace que saint Augustin, ses disciples et 1'Eglise romaine, la mere et la maitresse de toutes les 6glises, enseignaient avec tant de certitude, de precision et de clarte, fussent maintenant ensevelis dans une nuit impenetrable, et se d6robassent a tous les regards. II fut oblige de conclure ou que ces mysteres n'6taient pas abordables, ou que la methode suivie etait mauvaise. Comment soutenir la premiere partie de ce dilemme, qu'il se posait dans ses meditations douloureuses? Les Peres de 1'ancienne Eglise, dont la doctrine est c616br6e d'age en age, auraient-ils done 6puis6 leur gnie a rechercher 1'impossible, ou bien apres avoir trouv6 la verit, 1'auraient-ils cacbee si profond6ment dans ce puits de D6mocrite, qu'on ne dut plus esperer de Ten retirer ! Qui serait assez t6m6raire et assez absurde pour oser 1'affirmer ! Reste done que ses contemporains n'emploient pas la m6thode d'investigation qui les conduirait a la decouverte de la verite cache"e.

Quelle est cette methode inconnue ou negligee, avec laquelle Jans^nius retrouvera 1'enseignement perdu de saint Augustin, de ses disciples, de 1'ancienne Eglise ? Ici, 1'apotre de la grace manque de clarte, de logique et de sincerite. II decrit tous les

maux dont la philosophie est la source dans la the'ologie, confondant la philosophie que saint Paul condamne avec le raisonnement que saint Paul n'a jamais condamnes. Gette confusion lui permet d'affirmer que jamais par les principes de la philosophie on ne retablira la paix, ni on ne trouvera la verite. Les questions qui regardent le concours de Dieu, la nature de la volont6 libre, de Findifference, de la liberte, 'etc., ne seront jamais trancheespar la philosophie, suivant la methode d'Aristote ou de Zenon. II faufc les trailer par voie d'autorite ; car toujours la philosophie employee dans la theologie fut la mere des heresies. Jansenius devrait conclure ainsi : II y a deux methodes th^ologiques, la methode scolastique, la m6thode positive ; la premiere ne vaut sjen, la seconde est seule bonne. Ce serait trop logique ; il conclut ainsi :

II y a deux methodes pour pcnetrer les mysteres que la revelation divine propose a notre foi : 1'une est celle du raisonnement humain, suivie par les philosopb.es et sujette a beaucoup d'erreurs ; 1'autre part de la charite enflamm6e par laquelle le cosur de rhomme se purifie, s'illumine de maniere a penetrer les secrets de Dieu qui sont contenus dans Fecorce des Ecritures sacrees et clans les principes memes reveles. Ge mode de comprendre est tres-familier aux vrais Chretiens ; c'est par la que dans les personnes spirituelles, hommes on femmes, a mesure que la charite s'accroit, la sagesse croit d'autant, jusqu'ii ce qu'elle arrive a son jour de maturite parfaite. Car de meme que Farbre nait de la semence, et que la semence a son tour nait de 1'arbre, et qu'ainsi 1'un et 1'autre, par cette production reciproque, vont se multipliant a l'infini, de meme la connaissance de la foi chretienne suscite Famour de la charite et opere par elle ; laqueile charite aussitot excite une nouvelle lumiere de connaissance, et cette lumiere provoque une flamme d'amour qui de nouveau engendre une lumiere ; et ainsi, par une emulation et un redoublement continuel, flamme et lumiere s'excitant et s'engendrant, menent Fame chretienne a la plenitude de la ferveur et de la lumiere, c'esl-a-dire a la plenitude de la charite et de la v6rite, c'est-a-dire a la plenitude de la sagesse.

Nous voici bien loin de la methode d'autorite ! Gette methode de charite enflammee est-elle plus sure que la m^thode de raisonnement ? La charite, au milieu de ce redoublement mystique de ilamme et de lumiere, errera-t-elle moms que la

raison guide~e par les principes de la philosophic ? On salt ou conduit I'illuminisme. Apres avoir confondu le raisonnement et la fausse philosophie, Jansenius confond la connaissance scienlifique et la connaissance intime et amoureuse des mysleres ; la premiere s'acquiert par une methode scienlifique, et la seconde par une methode mystique.

A ces confusions evidentes, Jansenius ajoute des contradictions non moins manifestes. Gitons un exemple entre mille. Au ch. HI, il se plaint amerement de ce que les scolastiques ont recours pour resoudre les questions pendantes aux principes philosophiques seuls, et negligent Fautorite" eccle"siastique, c'est-a-dire le temoignage de la tradition et de FEcriture. Or, au ch. in, il defend la scolastique centre les here'tiques qui 1'attaquent et la condamnent sans vouloir,;distinguer la methode des abus de la methode, et il dit : De 1'aveu meme des scolastiques , personne ne pent se dire entierement verse dans la theologie scolastique s'il n'etudie toute sa vie les monuments de la tradition. La plupart d'entre eux tiennent pour certain qu'il est impossible d'exceller dans la theologie scolastique, si on n'excelie pas dans la theologie positive. Saint Thomas, Gajetan le demontrent ; ils ont grandement raison.

Us ont raison, grandement raison : Jansenius cependant se garderabien de les suivre. II nous racontait, dans les prolegomenes de son second traite, les impressions qu'il avail regues et les desseins qu'il avait formes au milieu des controverses dont il fut, des les premieres annees de sa vie de theologien, le iemoin attriste. II continue ses confidences au chapitre x. II nous apprend que, ne trouvant pas la verite dans les livres des scolastiques, ilremonta aux sources, arEcriture. aux conciles, aux Peres. Parmi ceux-ci, ses maitres lui apprirent a venerer et a etudier saint Augustin. Une longue experience lui a prouve combien ce grand Doctear meritait et cette veneration et cette etude.

Jansenius corisacre plusieurs chapitres a celebrer saint Auguslin. Le tiLre seul de ces chapi Ires nous donnerala mesure de ces louanges. G'est un veritable clithyrambe.

Saint Augustin a fonde les quatre dogmcs principaux du chrislianisrao : 1'uoitc du chef de TEg-lise., 1'tmilc du corps de 1'EgJise, 1' unite du sacrement de 1'incorporation (Bapteme), 1' unite de la grace (1).

Le premier il a ouvert aux fideles 1'intelligence de la grace divine et du Nouveau Testament (1).

La doctrine de saint Augustin sur la grace de Dieu est evangelique, apostolique, catholique, d'une irrefragable autorite, ecrite au nom de toute 1'Eglise, au milieu du silence de tous les theologiens (2).

Cette doctrine a etc approuvee en termes magnifiques et consacree par les Pontifes romains Innocent, Zozime, Celestin, Leon, Hormisdas, Felix II, Jean II (3).

Augustin a surpasse tous les ecrivains latins et grecs par 1'abondance des dons naturels et surnaturels de 1'esprit (4).

II est semblable a Paul par la conversion et ['election, par la connaissance et 1'enseignement de la grace (5).

Les docteurs qui sont venus apres lui, meme saint Thomas, ont appris d'Augustin la grace et la theologie (6).

Augustin a fixe dans ses ouvrages les limites de la science vraiment theologique (7).

Augustin est le Pere cles Peres, le Docteur des Docteurs, le premier apres les ecrivains inspires,, vraiment sur entre tous, subtil, irrefragable, angeliquc, seraphique, excellent, admirable au dela de toute expression.

Apres cet loge, il ne restait plus qu'a proclamer 1'infaillibi- Iit6 de saint Augustin. Jans6nius n'y manque pas :

II appartient a 1'Eglise de proposer et d'exposer aux Chretiens les articles de la foi combattus par les heretiques ou obscurcis par la negligence des hommes. Mais dans les debats sur la grace, par un ehangement de role que Dieu a permis, Augustin, vase d'election choisi pour cette mission par le Seigneur, des le ventre de sa mere, Augustin a rendu cet office a 1'Eglise. Dans' toutes les questions dogma tiques, les Docteurs ont coutume de tirer de 1'Eglise leur science et le decret supreme qui fixe la verite. Ici, au contraire, 1'Eglise tire sa science, non pas de tous les Peres et docteurs qu'elle consulte d'ordinaire pour terminer les controverses, mais de saint Augustin settlement... Nous montrerons que la plupart des verites dont on dispute

aigrement en ce siecle, ont ete definies comme" de foi catholique par saint Augustin et par 1'^lglise (1).

Mais si la doctrine de saint Augustin est infailliblement vraie, les scolastiques qui reproduisent cette doctrine n'ont point a redouter les altaques des adversaires de leur enseignement. Us croient reproduire la doctrine du Maitre, r6pond Jans6nius : or ils n'y entendent rien.

Je fus epouvante, je 1'avoue, plus qu'il ne peut se dire, ecrit-il, quand je vis bien clairement avec quel manque d'intelligence les plus graves chefs de sa doctrine avaient ete tires et comme tordus par les modernes en des sens tout opposes au veritable ; avec quel aveuglement, plus d'une fois, ce qu'il combattait avail ete pris pour ce qu'il alleguait, et des erreurs pelagiennes plus de dix fois proscrites par lui, avaient paru des verites augustiniennes ; comment, enfin, les objections qu'on lui avait faites etaient acceplees et avaient cours comme etant ses propres reponses, ses solutions memes.

Cette theologie moderne differe si fort de celle de saint Augustin, qu'il faut, ou qu'Augustin lui-meme se soit trompe en mille sens.., on bien que les theologiens modernes a leur tour se soient tous a coup sur ecartes du seuil de la veritable theologie (et je dis sans inculper leur foi), mais ecartes de telle sorte qu'ilsparaissent ne plus comprendre ni cette foi chretienne qu'ils gardent pourtant en leurs coeurs comme catholiques, ni 1'esperance, ni la concupiscence, ni la charite, ni la nature, ni la grace, la grace a aucun degre et sous aucune forme, ni celle des anges, ni celle des hommes, ni avant la chute, ni depuis, ni la grace suftisante, ni 1'efficacc, ni 1'operante, ni la cooperante, ni la prevenante, ni la subsequente, ni 1'excitante, ni 1'adjuvante ; ni le vice, ni la vertu; ni la bonne ceuvre, ni le peche, soit originel, soit actuel ; ni le merite et sa recompense ; ni le prix et le supplice de la creature raisonnable, ni sa beatitude, ni sa misere ; ni le libre arbitre et son esclavage ; ni la predestination et son effet ; ni la crainte, ni 1'amour de Dieu, ni sa justice, ni sa misericorde; enfin, ni 1'Ancien, ni le Nouveau Testament; qu'ils semblent, dis-je, ne plus rien comprendre a toutes ces choses, mais bien plutot, a force de raisonnements, avoir fait de la theologie morale une Babel pour la confusion, et pour 1'obscurite une region cimmerienne (2).

Qui done renversera cette Babel ? Qui eclairera ces antres de FAverne ? En un mot, qui interpr6tera infailliblement la

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