Memoires de M. du Fosse, p
porterent et recueillirent, pour les Iransmettre a la posterite, les paroles qu'il prononga au sujet de l'e>eque d'Ypres et de son livre. M. Sainte-Beuve appelle ces paroles souveraines. Le saint abb6, moins frivole que le sceptique professeur de Lausanne, ne s'arretapas a considerer la beaute sinon dantesque du moins millonienne qui reluit en bien des endroits de 1'oeuvre de son glorieux ami (1) ; il alia droit au fond des choses, et il dit qu'apres saint Paul et saint Augustin, on pouvait raettre Jansenius le troisieme qui eut parle le plus divinement de la Grace. II dit encore que I'Augustinus devait etre le livre de devotion des derniers temps. Un jour M. de Caumartin, 6veque d'Amiens, lui ayant annonce qu'on tramait quelque censure contre le triomphant in-folio, il repondit avec feu que c'etait un livre qui durerait autant que I'Eglise.
Ces paroles pouvaient etre souveraines. M. Sainte-Beuve, acad6micien et senateur, savait reconnaitre les paroles souveraines, et il rafflrrae ; mais elles n'6taient pas proph6tiques. Les seuls livres de thologie qui durent autant que I'Eglise, sont ceux qu'elle porte dans ses mains ; ceux qu'elle rejette ne survivent pas a ses anathemes.
M. de Caumartin n'etait pas seul a visiter Saint-Cyran, auquel on refusait si obstin^ment, selon M. du Foss6, la consolation devoir ses amis. Pendant les cinq ans que dura sa captivite, jamais la porte de sa prison nefut fermee a M. Arnaud d'Andilly, c'est lui-meme qui nous le dit (2). Que d'autres encore, grace a M. d'Andilly, franchirent le seuil de cette porte redoutable ! Fontaine (3) regarde M. Hillerin, cur6 de Saint Merry, comme le fruit de la prison de Saint-Cyran. M. Hillerin, dit-il (4), le voyait souvent a Vincennes, par Fentremise de M. d'Andilly, son paroissien. Ce saint prisonnier lui ouvrit insensiblement les yeux par la sagesse de ses entretiens, et le co3iir par la grande affection qu'il lui temoignait. Des qu'il 1'apercevait, Saint-Cyran courait a lui les bras ouverts pour 1'em-
1 Port-Royal, t. 2, p. 97
2. Mdmoires de M. d'Andilly, au sujet de messire Jean du Verger de llauranne, etc.
3. Lc meme M. Fontaine dit quelqucs pages plus .loin : Lo saint abLtfut pendant quatre ans en prison sans avoir la liberte de voir ses amis. 11 ne pense plus a M. Hillerin.
4. Hemoires pour servir a I'Hisioire de Port-Royal, par M. Fontaine, t. 1, p. 206.
brasser, et s'ecriait : He ! voilcl notre ban ami, Ainsi, ajoute Fontaine, cet abbe" invisible et cache' dans le fond d'une prison agissait sur les Cffiurs avec une force d'autant plus efficace quo sa parole, sa vertu et sa personne 6taient plus renferm6es clans 1'obscurite.
Par quels moyens V invisible abbe exergait-il son action sur les cceurs ? M. de Saint-Gyran n'oubliait pas an fond de sa prison unc de ses principals devotions, qui etait d'elever les enfants. Elever les enfants, c'etait les soustraire a Tenseignement des Jesuiles etles former dans d'autres principes que ceux qui 6taient en vogue dans leurs 6coles (1). Aussi Saint-Gyran regardait 1'education de la jeunesse comnae un des emplois les plus necessaires a 1'Etat et a 1'Eglise, et il disait a son fidele disciple, Lancelot, qu'il aurait 6t6 ravi d'y passer toute sa vie (2). Mais ce qu'il eiit et6 ravi de faire toute sa vie, le saint abbe 1'estimait indigne des autres pr^tres. all est indigne d'un pretre (ce sont ses propres paroles) de s'amuser a regenler des classes de lettres humaines et de sciences profannes, comme on fait dans les colleges (3). Neanmoins, il ne craignait pas lui, d'abaisser son sacerdoce a cet amusement. Etant au bois de Yincennes, racontait-il a M. le Maitre, jo m'occupais avec le petit neveu de M. le Ghantre; je lui montrai les rudiments, les genres et la syntaxe. II est vrai que les Jesuites n'avaient pas sans doute, comme M. de Saint-Gyran, cettecharitequi etant vraiment catholique comma safoi,serepondait jusque sur cespetites times qui sont si abandonnecs(4). II est Trai encore que 'Saint-Cyran ne se contentait pas d'apprendre a ses 61eves, car il en eut plusieurs, les rudiments, les genres et la syntaxe. II les accoutumait a manger toutes sortes de legumes, de la morue, des harengs (5). Le prisonnier, pour peupler son 6cole, avail la devotion de prendro les enfants a la mamelle, de payer les nourrices, de leur faire acheter des chemises et autres linges ; il avait memo envie d'envoyer vers les frontieres recueillir quelques petits en-
1. Vie de /!/. Nicole cl Hisioire de ses Ouvrayes (par Goujct), p. 2fi. 2. Lancelot, Memoires, i. 2, p. 338.
:j. I&id. f p. 167.
4. Memoires sur les petites ecoles de Port-Royal, au t. i des Memoires do M. Fontaine.