Histoirede Port-Royal, t. I, p. S
c'est la une. v6rite dc tous les temps pour ceux qui ne sont que r6puts bonn^tes bommes et qui ne connaissent ni les r6pulsions, ni les inflexibility, ni les delicatesses de la conscience chr6tienne.
La mere Boulehart 6tant morte, Angelique fut installed et mise en possession de son abbaye, apres un simulacre d'61ection, le 5 juillet 1602. Elle avait dix ans et derm. Six mois apres, I'abb6 de Citeaux la benit et lui fit faire sa premiere communion. Jeux dans les enclos du monastere, promenades a travers les champs avec la communaute, visiles a sa sceur de Saint-Cyr (1), innocentes mascarades au teinps du carnaval : telles furent, avec la recitation souvent n6glig6e de 1'offlce, les graves occupations de cette abbesse pr6destin6e. M. Arnauld venait au monastere voir sa fllle et se delasser de ses travaux du palais. Un jour le roi entra dans 1'abbaye pour 1'y voir. Madame de Port-Royal regut Henri IV, montee sur de bauts patins, ce qui fit que le roi la trouva bien grande pour son age. La relation ajoute : La modestie du roi fut telle qu'il t6moigna a M. Arnauld qu'il n'6tait entre dans 1'abbaye qu'a cause qu'il 1'avait su la, et qu'autrement il aurait eu peur de troubler ces bonnes filles. Lorsque vers 1607 Angelique n'eut plus besoin de bauts patins pour paraitre grande, elle commenc,a a se degouter du cloilre et de sa profession ; elle songea a rentrer dans le monde. M. Arnauld, avert! des dispositions de sa iille par une religieuse qu'il avait plac6e aupres de la jeune abbesse pour la surveiller, lui fit de grands reprocbes et la jeune fille baissa la t6te sous le joug qu'elle trouvait insupportable. Ne pouvant vivre en r6alH6 dans le monde elle voulut y vivre en imagination ; elle se mit a lire avec ardeur des romans et les Vies de Plutarque. Consumed d'ennui, excite'e par ses lectures, elle resolut de fuir, a I'insu de son pere et de sa mere de se marier quelque part, d'aller a la Rochelle, cbez ses tantes huguenotes, ou elle trouverait la Iibert6 de vivre a sa guise. Tandis qu'elle m6ditait cette Evasion, la fievre la saisit avec une telle violence que M. jet M"> Arnauld, craignant pour les jours de leur fille, la transporterent a Paris, ou elle revint
1. Ces deux petiles abbesses pretendues avaient quelquefois de plaisantes querelles; la mere Agnes reprocliait a sa sceur quand elie 1'avait fachee qu'elle n'avait que faire qu'elle fut dans sa Maison, et qu'elle Ten chasscrait fort bien quand il lui plairait.
bientot & la sante, mais non a de plus sages desseins. Au contraire, la vue des brillantes compagnies qui fr6quentaient la maison paternelle augmenta ses d6sirs de vie mondaine. Elle se fit un corps de baleine pour paraitre de plus belle taille. M. Arnauld, a qui rien n'e"cb.appait, ramena vile sa fille au devoir par un tour de son metier et de son genie. Sans lui en lire le contenu, sans la prevenir, il lui pre"senta un papier a signer : c'e"tait le renouvellement de ses VOBUX. Angelique s'en doutait bien ; elle signa cependant par crainte, crevant tout has de depit, dit-elle, et repartit pour son monastere.
Gede"pit,ces traverses, cette pression impitoyable,mieux encore que les sermons des peres Basile, Bernard et de Yauclair, firent prendre al'abbesse de Port-Royal une deces resolutions extremes ou les ames fieres et ge"nereuses se pr6cipitent volontiers apres d'ameres deceptions. Elle qui ne voulait pas 6tre religieuse, mme a la maniere de madame d'Estre"es, voulut I'&tre a la maniere de sainte The"rese. Elle se mit . se reformer et a reTormer ses sosurs. Elle s'enferma tout a coup dans une austerite dont les hautes murailles qu'elle fit alors batir autour de 1'abbaye 6taient le symbole. Elle prenait une sainte revanche contre son pere. Mais M. Arnauld ne 1'entendait pas ainsi ; il manda la jeune reformatrice a Andilly et lui de"clara qu'il s'opposait au projet qu'elle avait commenc6 d'ex6cuter. Or, en ce m6me temps, M. Arnauld c postulait de Rome des bulles nouvelles qui couvrissent le d6faut de regularite des premieres, et, dans la supplique qu'il adressait a cet effet, il s'appuyait de la reformemem& que sa fille 6tablissait dans le monastere, comme d'un titre h la faveur du saint-siege .
Pourechapper enfinala tyrannic paternelle,Angelique m^dita un vrai coup d'Etat. Rentree a Port-Royal, elle fait sa confession generale, obtient de ses soaurs la communaute de biens et la cloture, et quand, aux vacances du Parlement, M. Arnauld vient avec sa famille heurter a la porte interieure du couvent, sa fille ouvre le guichet et lui apprend que I'entr6e de la cloture ne lui est pas plus permise qu'a tout autre. On voit la scene. Le pieux avocat, qui van tail a Rome le zele reformateur de son enfant, s'indigne, et, deployant ses waitresses voiles, appelle sa fille monstre, parricide. Les Eclats de sa colre retentissent jusqu'au refectoire, ou les religieuses prenaient leur repas du matin, et les 6pouvantent. Madame Arnauld crie de son c6t6 a 1'ingratitude. Angelique demeure inebranlable.
M. Arnauld lui demande ses deux filles, Agnes et Marie, qui se trouvaient aupres d'elle ; on les lui rend par une porte d6robee. Leur frere, M. d'Andilly, leur adresse de vifs reproches. Agnes, la petite abbesse de Saint-Cyr, lui r6plique par des citations du concile de Trente. Oh ! pour le coup, s'ecrie M. d'Andilly, nous en tenons vraiment ! En voila une encore qui se m61e de nous alleguer les conciles et les canons ! Presse par sa fille, M. Arnauld, qui ordonnait le retour, entre dans un parloir, a cote du guichet. Lorsque le rideau de la grille tombe, la vue de ce pere imt6 impressionne si viveraent Angelique, qu'elle s'evanouit par terre. Aux cris de la famille, les religieuses accourent et emportent leur abbesse. Elle retrouva bientot ses sens et revint au parloir, ou de part et d'autre on se trouva plus calme apres ces coups d'orage. Gette journee du guichet, que M. Royer-Collard citait comme une des grandes pages de la nature humaine, comme une de celles que, meme pour des pbilosophes, aucune de Plutarque n'efface en triomphe moral et en beaute de caractere , aboutit a un accommodement qui nous en gate un peu le drame beroi'que. Avec Fapprobation de I'abb6 de Citeaux, que la mere Angelique, peut-Stre pour cela, appelle dans ses Memoires homme de tres-peu de merite , M. Arnauld put entrer dans les lieux reguliers, le cloitre excepte, pour qu'il donnat ordre aux batiments et aux jardins, lorsque ce serait necessaire. Madame Arnauld et ses filles eurent la permission d'entrer lorsqu'elles voudraient. Quelques annees apres, madame Arnauld, devenue religieuse de Port-Royal, a la mort de son mari, disait dans un testament spirituel 6crit la veille de sa profession :
Je loue Dieu et ]e benis avec un resseutiment indicible d'avoir deja fait reussir en partie le desir quej'ai eu toute ma vie de procurer le salut de J'ame de mes cnfants, ayant attire a lui par la puissance de sa grace, sans que j'y aie apporte aucune suggestion, six de nos filles a son service dans la sainte religion, et d'avoir daigne a la fin etendre cette meme grace sur mon ame pour la rendre participate de ces admirables qualites de la Sainte-Vierge, qui etait fille et mere de son fils, en me rendant fille et mere d'une personne que j'ai portee dans mes flancs.
V6rite et modestie !
Telsfurent la vocation et les commencements de la vie religieuse de la mere Angelique. Que cettc vocation, ou Tin-
flexible volonte de M. Arnauld eut plus de part que la grace divine, ressemble peua celle de la jeune fille catholique qui, dans le plein epanouissement de sa Iibert6, se rend d'ellememe a Fappel de Dieu, simple, souriante antant que resolue ! . Un matin ellese leve et s'en vieat dire a son pere et sa mere : Adieu, tout est fini. Je vais mourir, mourir a vous, mourir a tout. Je ne serai jamais ni Spouse, ni mere ; je ne serai plus meme votre fille. Je ne suis plus qu'a Dieu. Rien ne la retient. La voila deja paree pour le sacrifice, etincelante et charmante, avec un sourire angelique, avec une ardeur sereine, rayonnante de graces et de fraicheur, le vrai chefd'ceuvre de la creation ! Fiere de sa riante et derniere parure, vaillante et radieuse, elle marche a 1'autel, ou plutot elle y court, elle y vole com me un soldat a 1'assaut, contenant a peine la passion qui la devore, pour y courber la tete sous ce voile qui sera un joug pour le reste de sa vie, mais qui sera la couronne de son eternit6. Gelui qui decrit ce spectacle quotidien dans 1'Eglise est un pere qui 1'a vu et qui 1'a subi (i). Que nous sommes loin de la coadjutrice enfantine de la dame de Boulehart, des bulles extorquees, de la signature forced des voeux, de la liseuse de romans et de son pere vaniteux, menteur, egoi'ste et seulement repute bonnete nomine ! Et cette scene du, guichet tanfc celebree par les historiens et les amis de Port-Royal, qu'elle palit devant une scene contemporaine autrement belle, qui se passait a Dijon, au moment ou madame de Chantal quittait le moncle pour le cloitre. L'amie de saint Frangois de Sales, a genoux devant son pere revetu de la double majeste d'une longue vie sans reproche et d'unelongue magislrature sans taob-e, le suppliait de la benir, elle et le fils qu'elle laissait a sa garde. M. Fremiofc, le co3ur brise, tout buigne de larmes, embrasse sa fille et dit : mon Dieu ! il ne m'appartient pas de trouver a redire a ce que vous avez ordonne ; il m'en coutera la vie ; cependant, Seigneur, je vous 1'offre cette chere enfant, recevez-la et consolez-moi. Puis il la b6nit et la releve. Le fils se jette alors au cou de sa mere et ne la veut plus quitter, esperant 1'attendrir et 1'arreter. L'heroiique veuve se degage doucement de ces etreintes qui transpergaient son ame, et elle s'en allait, lorsque le jeune bomme
1. LesMoines d' Occident, parle comte de Montalembert, t. V, p. 392.
se couche au travers de la porte, et tire de son amour vaincu ce cri d6sesp6r6 : Je suis trop faible, Madame, pour vous retenir ; mais au moins sera-t-il dit que vous aurez passe sur le corps de votre fils unique pour 1'abandonner. La mere passa sur le corps de son fils. Elle etait tout en pleurs ; cependant, craignant qu'on attribuat sa douleur au repentir de son entreprise, apres avoir franchi cet obstacle bien-aim6, elle se retourna vers la compagnie et prononQa, avec un sourire celeste que les levres des saints connaissent seules, ces touchantes et chretiennes paroles : II me faut pardonner ma faiblesse : je quitte mon pere et mon fils ; mais je trouverai Dieu partout. Gette douleur duvieillard qui ne s'exhale que dans unecourteparolede resignation etde benediction ; cettefermete de la femme g6n6reuse qui triomphe sans cris et sans faiblesse de la tendresse de la fille et de la mere ; ces larmes briilantes qui tombent sur le corps 6tendu de ce fils si airnant et si aime ; ce sourire qui les eclaire tout a coup et ces paroles qui nous en apprennent tout le prix nous 6meuvent, nous ravissenfc plus que les emportements efc les clameurs imperieuses de M. Arnauld, l'6vanouissement de la mere Angelique, les citations savantes de la petite Agnes, les imprecations de madame Arnauld et 1'accommodement qui termine la bruyante querelle de famille qui 6clata a la porte de Port- Royal. A coup sur le triomphe moral et la beaute" de caractere ne sont pas la.
11 faut etre aussi ingenieuxqueM. Sainte-Beuve pour trouver et pour etablir un parallele entre M. et M me Arnauld, la mere Angelique, etc., etles heros de Gorneille, Polyeucte, Pauline, Felix, Severe : les premiers ressemblent aux seconds, comme les personnages d'une parodie a ceux de la piece parodiee. La doctrine de Polyeucte sur la grace est la condamnation formelle de celle de Jansenius. Pourquoi 1'historien de Port-Royal s'etonne-t-il done que les Jansenistes n'aient pas reconnu Polyeucte a ce signe de la grace qu'il porte au front et qui devait le faire adopter d'eux ? Ge n'est pas le signe de la grace to uj ours victorieuse, et il est repousse. M. Sainte-Beuve, qui avail bien envie de tirer Corneille dans le parti de ses amis, est oblig6 d'avouer, mais 1'aveu est discret, que Port-Royal critiqua le grand tragique. Le fait est certain. Narque n'avait-il as dit :
sa grace
Ne descend pas toujours avec meme efficace ?
Comment le commentaire janseniste aurait-il pu &tre flatteur ? Le voici :
II n'y a rien de plus sec et de moins agreable que ce qui est saint dans cet ouvrage (Polyeucte) (1).
Dans I'epitre qui precede Theodore, Gorneille oppose 1'autorite" de saint Ambroise a 1'autorite" de saint Augustin, derriere laquelle s'abritaient ses de"tracteurs. Dans OEdipe, The"see soutient la doctrine orthodoxe contre la janseniste Jocaste :
Quoi ! la necessite des vertus et des vices D'un astre imperieux doit suivre les caprices, Et Delphes, malgre nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses predictions ?
L'ame est done toute esclave : une loi souveraine. Vers le bien ou le mal incessamment 1'entraine, Et nous ne recevons ni crainte, ni desir De cette liberte qui n'a rien a choisir, Attaches sans relache a cet ordre sublime, Vertueux sans merite, et vicieux sans crime, etc.
D'un tel aveuglement daignez me dispenser.
Le ciel juste a punir, juste a recompense! 1 ,
Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,
Doit nous oflrir son aide et puis nous laisser faire, etc".
Rotrou n'est pas plus des disciples de saint Augustin, que Gorneille. N6anmoins, par son Saint- Genest, M. Sainte-Beuve 1'introduit a Port-Royal, malgr6 ces vers, et bien d'autres :
Mais, helas ! tous 1'ayant, (Genest parle de la grace qui 1'a illumine)
tous n'en font pas usage :
De tant de convies bien peu suivent tes pas, Et, pour etre appe!6s, tous ne repondent pas.
1. Traili de la comedie et des spectacles (par le prince de Conti).
Corneille et Rotrou protestent centre le Jansenisme. N'iraporte ! M. Doucet a dit a M. Janin que les mondains comme eux commencent a moins redouter Jansenius quand ils le voient saluant Corneille, se rapprochent de Saint-Cyran quand il cause avec Rotrou (1). Jansenius n'a jamais salue Corneille, et Saint-Gyran n'a jamais cause avec Rotrou que dans I'Histoire de Port-Royal. S'ils se fussent rencontres dans leur vie, ce n'eut pas 6te pour se faire des compliments et se donner des marques d'amiti6. Nicole, assez autoris6 a parler au nom de Jansenius et de Saint-Cyran, blamait fort Gorneille et ses confreres qui ont voulu introduire des saints et des salutes sur le theatre (2). D'ailleurs M. Sainte-Beuve, qui savait ses jansenistes sur le bout du doigt, nous apprend que tout plaisir litteraire 6tait pour ces ausleres reformateurs une concupiscence criminelle (3). Pourquoi done promene-t-il Gorneille et Rotrou sous les arceaux du vieux cloitre ? Les pieux solitaires
fuient a leur approche. Mais peut etre les gens qui n'y regardent pas de si pres, les mondains et les academiciens, croiront qu'ils ont salue ces beaux g6nies et caus6 avec eux; ce qui sera tres-honorable pour la maison.
Un homme celebre dont les relations avec Port-Royal sont tres-certaines est saint Prangois de Sales.
Apresla journe du guichet, les parties s'etant accommodees, la jeune abbesse soutenue par les encouragements, les conseils du P. Suffren, un jesuite pourtant, et du P. Archange, capucin anglais, esprit de la famille de saint Frangois de Sales,