Memoires du P. Rapin, 1. 1, p. 44, note
(2) Necrologe.
Arnauld et ses docteurs ne choisissaient pas en aveugles leurs disciples. II recherchaient particulierement ceux qui avaient de 1'esprit ou du moins de la hardiesse ; on aimait encore mieux que les autres ceux qui avaient quelque animosit6 centre les jesuites. C'etait une marque de predestination que d'etre leur ennemi. Mais 1'assurance du salut e"ternel n'etait pas la seule que nos Messieurs donnassent aux jeunes etudiants. Us leur affirmaient que bientfit tous les 6v6ques du royaume se d6clareraient pour saint Augustin ; surtout ils assuraient que dans six ans, ils seraienl maitres de tous les eveches pour les distribuer a ceux qui suivraient la nouvelle doctrine.
Gependant la foi catholique ne resta pas sans defenseurs. Les plus sages et les plus celebres docteurs de 1'Universite, Isaac Habert, Raconis, Lescot, Cornet, Pereyret, Le Moine, Grandin, Morel, s'opposerent vaillamment a 1'audace de celte vole'e de jeunes docteurs jansenistes. Franc, ois de Raconis, 6veque de Lavaur, se signala entre tous. Deja il avait decouvert et denonce" I'heresie de deux chefs qui n'cn font cju'un, contenue dans la preface de la Fre'guente communion. Pour punir Raconis, Boileau 1'a niche dans un vers moqueur du Lutrin, et M. Sainte- Beuve a declare que I'e've'que de Lavaur avait mauvais gout. Le mauvais gout litteraire etait un peu parlout alors. Nous connaissons plus d'un janseniste qui n'ecrivait pas autrement que Raconis. M. Sainte-Beuve, qui sait tout, commit tres-bien un petit ecrit d'un jesuile erudit et spirituel, le P. Vavassor, ou, des 1652, on reprochait aux ecrivains de Port-Royal les circuits de periodes, les longueurs de pbrases interminables, une etendue, une ampleur, une rotondite qui sentait le barreau des jours soiennels, la monotonie lastidieuse, la redondance et le sempiternel retour des memes raisons, des memes arguments, 1'absence totale de variele, d'ornement dans 1'elocution, etc. M. Saint-Beuve avoue que le P. Vavassor n'avait pas si tort, mais il 1'avoue discretement et il se hate de nous avertir qu'a. son avis Pascal a couvert des splendeurs correctes de son style tout le fratras litteraire de ses amis, et rachel6 par son esprit toute leur sottise (1). Les adversaires de nos Messieurs n'ont pas eu cette fortune, et M. Sainte-Beuve, qui estime plus le style que la verit6, ne le leur pardonne pas. Voulez-vous savoir le secret de cette partialite ? M. Sainte-Beuve Fa livre a un
(1) Porl-Rogal, torn, m, p. 5 0-51.
eminent d6fenseur de FEglise. Critiques genes que nous sommes, lui disait-il, obliges a d'extremes managements par bon gout et par politesse envers les auteurs que nous connaissons personnellement et qui sont le plus souvent nos amis, c'est tout si nous pouvons insinuer quelquefois le blame ou le doute sous 1'eloge et a travers le compliment (1).
Le zele des docteurs orthodoxes fut inipuissant a ramener la jeunesse de la Sorbonne s6duite par 1'esprit de nouveaute et charmee de pouvoir faire une opposition doctrinale a ses vieux maitres, ce qui a 6 te de tout temps le grand plaisir des 6coliers. D'ailleurs les propositions jansenistes, que les bacheliers inseraient dans leurs theses, Desmares, 1'incomparable Desmares, les faisait retentir dans les chaires de Notre-Dame et de Saint- Roch, et la gloire dont il se couvrait encourageait 1'audace de ses jeunes admirateurs ; ils se voyaient deja predicateurs applaudis, par cela seul qu'ils precberaient la grace de saint Auguslin. Je trouve dans le premier volume des Vies intc'ressantes et e'di/iantes des rcligieuses de Port-Royal trois relations de la vie de Toussaint-Guy-Joseph Desmares. Or la premiere dit : Tout se trouvait dans sa maniere de precber... le son d'une voix sonore et ou il n'y avait rien ni d'aigre, ni de faux; le geste qui efcait naturel et proportionn6 aux choses; jusqu'a 1'air de son visage qui etait mortiJBe et recueilli... La seconde relation dit au contraire : II ne possedait aucun des talents exterieurs ; il tait petit et de peu de mine, et n'avait rien d'agreable ni dans sa personne, ni dans sa prononciation.
Quoiqu'il en soit, le P. Desmares enflammait les esprits. Un J6suite, le P. de la Barre, lui donnait la replique dans la chaire de Saint-Benoit, paroisse de 1'Universite. Ce tournoi oratoire n'etait pas fait pour apaiser la controverse. Le P. Rapin raconte a ce sujet une anecdote qui peint bien 1'ardeur que les hommes du monde eux-memes apportaient a ces disputes theologiques. Quelque temps apres Paques, nous sommes en 1647, Paget, maitre des requetes, bomme riche et somptueux en so- table, donna h diner. Le P. Desmares, qui etait de ses amis, s'y trouva avec le marquis du Goudray-Montpensier, le marquis de la Rocbeposay et quelques autres. On parla de la grande question du jour, de saint Augustin et de Molina. Le
Vie de M. Gorini, par 1'abbe F. Martin, p. 246.
P. Desmares dit ce qu'il voulut sans trouver de contradicteurs parmi des gens peu versus dans la connaissance des mysteres de la grace. Malheureusementil traita les jesuites peu charitablement. Le marquis du Coudray lui fit remarquer qu'il n'6tait ni chr^tien, ni honnete de parler mal du prochain en son absence, et lui dit qu'il serait bien aise de le voir aux prises avec un j6suite. Le P. Desmares accepte le deft et le combat. Le P. de la Barre, dit le marquis, est de mes amis et de mon pays ; il ne me refusera pas . En effet, on avertit le reverend Pere; on prend jour pour la conference, et on se donne rendezvous a Arcueil. Le P. Desmares, pour marquer encore plus son assurance, demanda des t6moins et des spectateurs ; outre le marquis de la Rocheposay, il prit pour second La Barde, docteur de Sorbonne, le marquis de Liancourt et Bernieres, maitre des requetes. Le P. de la Barre prit le P. Deschamps, le mar6ebal de la Meilleraye et d'Orgeval, maitre des requetes aussi. Avant d'avoir combattu,le P. Desmares cbantait victoire; il faisait courir le bruit que le P. de la Barre, ou deliberait, ou se trouvait mal, ou que ses superieurs interdisaient la conf6rence, ce qui obligea le jesuite a etre plus ponctuel au rendezvous. Le jour assigne, d'Orgeval 1'y mena de bonne beure. Comme ils etaient bors du faubourg, leur carrosse fut arrete" par le fils du marquis du Coudray qui apportait une iettre de la Rocheposay pour les avertir que le P. Desraares ne croyait pas devoir entreprendre une dispute en matiere de religion sans la permission de 1'archeveque de Paris. Du Coudray en colere repond a la Rocheposay qu'on avait eu du temps pour obtenir cette permission, si on eut voulu sincerement la confe'rence ; d'Orgeval persiste a alter quand meme a Arcueil, d'oii on envoya un gentilhomme a cheval aux temoins du P. Desmares, afin qu'il fut bien constate que les disciples de saint Augustin avaient manque a leur parole. L'aventure fut bientot connue. Le lendemain le chancelier dit malicieusement a Orgeval qu'il etait alle centre les ordonnances en nouant des conferences sur la religion sans la permission du roi. Gelui-ci repondit sur le meme ton qu'il n'avait pr6tendu faire qu'une action de charit6 pour tirer de Terreur un de ses collegues qui s'etait laisse gater 1'esprit par la nouvelle beresie. Bernieres, pique au vif, tire de sa poche un Nouveau Testament et dit au chancelier : Voiia ma creance et mon evangile ; je n'en ai pas d'autres. On se moqua un peu do lui. Mais on fit des railleries
plus fortes du P. Desmares, et on lui appliqua ce verset des psaumes : Quid est tibi, Mare, quod fugi-sti ?
En ces memes ann6es, Singlin, le confesseur de nos Messieurs, prechait avec force la verite et attirait un audi Loire, d'elite dans l'6giise de Port-Royal de Paris. Avec le P. Desmares, dit M. Sainte-Beuve, il est un des precurseurs incontestable de 1'eloquence toute grave et saine des Bourdaloue et des Le Tourneux. Nous ne connaissons pas les sermons du pre"dicateur de Saint-Roch. Mais nous avons lu ceux de M. Singlin, et il nous semble que comparer cette parole sans couleur, sans profondeur et sans vie a 1'eloquence grave et saine de Bourdaloue, c'est comparer un ruisseau dessecbe a un fleuve qui coule a pleins bords. La Mere Angelique (que M. Sainte-Beuve s'entende avec elle !) trouvait que M. Singlin parlait comme un courtaut de boutique (1). M. Sainte-Beuve nous avertit a qu'on ne pent guere juger du genre de talent oratoire de M. Singlin d'apres les cinq ou six volumes ft instructions chretiennes, parce que a 1'erudition de ses sermons n'est pas de lui ; il la demandait a M. Arnauld, a M. de Saci qui lui en preparaient la matierc ; il apprenait ce fonds par co3ur ; mais cela s'animait bientdt d'une nouveaute d'onction sur ses levres (2). Si nous en croyons Fontaine, c'est tout le contraire qui avait lieu dans cette predication en collaboration. M. Singlin donnait la matiere, le fonds, et M. Arnauld, surtout M. de Saci, Fabeille attique de Port-Royal, animaient tout cela d'une nouveaute d'onction, si nouveaut6 d'onction il y avait :
C'etaient ces Messieurs la qui pour 1'ordinaire dressaient en secret les sermons que M. Singlin faisait. Us s'adressaient d'orclinaire a M. de Saci, en lui disant en gros sur quoi il voulait prfcher, et sur quel endroit de son evangile il voulait plus particulierement s'etendre. M. de Saci ayant lien pris ses vues et ses idees, tournait cela ensuite a sa maniere, et il mettait la liaison et 1'ordre qu'il fallait. Ainsi quelque invisible que fut M. de Saci, et quelque silence qu'il gardat, on peut dire qu'il ne laissait pas de precher par la bouche de .M. Singlin. M. de Saci lui pretait sa plume, et M. Singlin lui pretait sa langue... II attribuait tout a M. de Saci, comme au premier auteur de ce qu'il ne faisait