‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 86 sur 217 · Port-Royal, t. II, p · texte numérisé non relu

Port-Royal, t. II, p

tence ancienne, et vous etes restes a ses yeux de bienheureuac jardiniers, de saints solitaires, A' humbles penitents et surtout de grands homines. Triomphez ; vous aviez bien attache" le masque ; vos amis 1'ont con solid 6 et embelli, et malgr6 les efforts des bons Peres, il tient encore solidement a votre figure. II y a dans le Supplement au Necrologe de V abb aye de Port" Royal une piece intitulee : Exercices de piete des solitaires ; c'est une apologie souvent reproduite par les panegyristes et destinee i conserver I'aure'ole menteuse dont la saintete de ces Messieurs s'est couronn6e. G'est ainsi qu'on y lit sous ce litre, leur solitude :

Us ne s'entretienmnt que des nouvelles de Vautre monde, dont Jesus- Christ et 1'esprit de Dieu nous instruisent dans 1'fivangile, et par les saints peres. Us ont renonce a toutes celles de celui-ci, et a 1'exemple de saint Charles, ne songent qu'a faire fortune dans la cour des anges et des bienheureux, rfayant de curiosite que pour apprendre la science des saints... Us ne voient personne, et ne sont vus de personne..,

Le veritable reglement des jans^nistes, solitaires des Champs et penitents de la ville, est celui que Charles Roberti dei Vettori, nonce a Turin, envoya au Saint-Office et qu'on lut en 1667 dans une congregation tenue devant le Pape. Le P. Rapin le trouva au Saint-Office et en prit copie. Cette piece a pour titre : Reglement et instructions de Messieurs les disciples de Saint- Augustin de T union. Elle nous ramene a la r6alit6 et nous fait tres-bien connaitre que, malgr6 le dire du Necrologe, nos saints avaient d'autre ambition que celle de se sauver, d'autre affaire que celle de leur conscience, d'autre joie que d'etre penitents et solitaires, d'autre aversion que celle de ' tout peclie, de tout interet et de toute intrigue.

La fin principale de cette union sera de remedier aux abus et aux desordres qui se sont glisses dans FEglise depuis saint Augustin, par les diffe'rents sentiments qu'on a pris de son excellente doctrine ; de retablir les pretres et les ecclesiastiques dans 1'estime des peuples et dans 1'exercice de la conduite des ames que les moines ont usurps; d'oter aux peuples la trop grande confiance qu'ils ont aux religieux...

Premier moyen de se mettre en estime.

1 Pour bien s'etablir aupres des peoples, il est a propos qiTon tache de regler ses mceurs, au moins quant a Vexterieur, afin que par une vie exemplaire on donne bonne opinion de la doctrine ;

2 On se portera et Ton tacbera de porter les peuples a quelques pratiques exterieures de piete, comme visiter les malades et les prisonniers, honorer le saint sacrement de Fautel, ce qui servira a eloigner le peuple de croire que la doctrine de saint Augustin est conforme a celle des Calvinistes;

3 On publiera partout que la doctrine de 1'Eglise, comme on 1'a mise en usage, est trop large; que les penitences ordinaires ne sont nullement conformes aux peches et a la pratique de 1'Eglise primitive; qu'on profane plutot le saint sacrement de 1'autei qu'on ne 1'hoaore de la facon qu'on frequente aujourd'hui la sainte communioa ;

4 On declarera les abus qui se sont glisses dans 1'Eglise par la conduite des religieux et par le droit qu'ils se sont donne de se faire suivre au mepris des paroisses et des vrais pasteurs ;

5 On se louera fort les uns les autres ;

6 Us feront profession d'etre savants; pour en acquerir du moins la reputation ils parleront souvent dans les chaires et dans les compagnies de la predestination et de la grace.

Second moyen.

1 Us seront soigneux de recueillir tout ce qui a ete ecrit contre les moines, pour s'en servir clans les rencontres, en sorte toutefois qu'il y paraisse plus de zele que d'animosite ;

2 Us feront connaitre aux peuples Pignorance des religieux et leurs dereglements.

Troisieme moyen.

Ruiner la doctrine des merites et etablir celle de la grace...

INSTRUCTIONS POUR L'^TABLISSEMENT DE LA DOCTRINE DE LA PREDES- TINATION.

Premiere instruction.

Comme il faut se gouverner avec les suspects.

... Us declareront qu'ils n'en veulent nullement aux bons religieux.

Us ne feront point de difficulte de desavouer la doctrine de Veve'que d'Ypres et dire qu'ils ne sont point jansenistes...

Us ne diront point ouvertement leur opinion, mais 1'exposeront sous des termes qui la feront paraitre semblable a 1'opinion commune...

Us pourront meme dire que Dieu donne des graces aux reprouves.

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Quoique nous ne commissions point d'autre liberte que cellc qui est opposee a la coutrainte, il faut toutefois fa ire sonner bien haut le nom de liberle...

Quoique la grace impose a la volonte la necessite d'agir, il ne faut point so servir du mot de necessite, mais il iaut dire que la grace victoricuse emporte la volonte sans la contraindre.

11 faut bien se garder d'avancer d'abord certaines propositions choquantes, comme: que Jesus- Christ n'est pas inort pour tons les homines, que les cominandements de Dieu sont impossibles, qu'il n'y a point de grace sufu'sautc, ruais, soU qu'on preche on qu'on ecrive, il ne faut parler que de la grace victorieusc ; on aura le reste quand on pourra obtenir cela.On dira que la contestation qui est entre les jansenistes el les molinisies ne vient quo de cc qu'ils ne s'entendent pas, que 1'une et 1'autre opinion n'est point heretique...

Us lemoigneront etre des gens paisibles, bien fachcs du bruit et du seamlale que cause cette contestation dans 1'Eglise, qu'ils ne veulent que la paix, afin qu'on ne les croie pas les auteurs principaux de tons ces muuvemenis.

S'ils veulent dire leur opinion devant des gens suspects, que ce soit au moins par forme de narration, disant : les jansenistes avancent telles ou telles cboses...

Si on leur demande raison de leur doctrine... Us sera bon quelquefois de ne repondre que par ce mot de saint Paul repete tant de fois dans saint Augustin : altitude !

Us auront tous unc liste des grands eloges qne les papes et les conciles out donnes a saint Augustin, afin de faire recevoir son autoritc avec une telle promptitude et une telle veneration que Ton no se donne pas la liberte de rechercher le sens de ses paroles.

Seconde instruction.

Comme il faut se gouverncr avec les simples.

... II faut les trailer a peu pres avec les memes precautions que les suspects pour ne pas les choquer...

Pour peu qu'on reconnaisse en eux 1' amour de la nouveaute, il faut leur dormer la doctrine comme nouvelle a 1'Eglise d'a-present et aux scolastiques.

Les femmes et les filles seront propres a recevoir cette doctrine et a lui donner vogue ; c'est pourquoi il faut s'insinuer par toutes sortes de voies aupres d'elles, et surtout par des devotions extraordinaires, parcc qu'elles aiment le cbangement et sont fort capables d'attirer les hommes a leur sentiment.

Quand il y aura quelque livre propre a insinuer cette doctrine, les riches sont eshortes d'en faire provision et d'en avoir un nombre preprement relies pour donner ou pour preter... Si dans le pays on ne

j trouve personne propre a faire cette depense, on la fera cle la bourse

I commune.

Troisieme instruction.

Pour les indifferents et les neutres.

Les disciples unis pourront traiter avec ceux qu'ils reconnaitront ni pour ni contre, comrne il a ete dit des suspects, avec discretion.

Us pourront faire couler des ecrits on imprimes dans les bonnes maisons, ct en cnvoyer en forme cle lettres aux notables des lieux...

II faut faire mystere des principaux articles cle notre religion pour attirer leur curiosite...

Quatrieme instruction.

Avec les fervents et les devots.

Us leur representeront que la plus solide devotion est celle cle saint Augustin.

Que la plus grande gloirc et la plus grande vertu cle 1'hommc est cle croire que la grace fait tout en nous ct sans nous.

Cinquie'me instruction.

Pour les indevots et les libertins.

Us cliront... que Dieu a rosolu de toute eternite notre salut et notre damnation, et que nous nc pouvons changer scs arrets ; que les pratiques de mortification des moincs nc servent de rien si Ton n'est en grace; que c'est la grace et non pas nos ceuvres, qui fait notre mente, si merite it y a, et que si nous ne sommes en grace ces bonnes ceuvres sont des peches mortels ;

Que si le concile de Trente enseigne le contraire, il faut dire qu'il n'etait pas cecumenique et qu'il n'etait compose que de moines et semblables autres ;

Que tons les savants efc bons esprits sont jansenistes.

On leur clira ce qu'on ne dit pas aux autres, que Jesus-Christ n'est pas mort pour les reprouves, qu'il ne donne aucune grace, qu'il n'y a point de grace qui ne soit efficace..., que qnancl on a regu cette grace, c'est une grande marque de predestination ; et qu'on reconnait cette grace par certains indices.

Sixie'me instruction.

Avec les prelats, pretres et autres ecclesiastiques.

Les disciples de saint Augustin auront grand soin de traiter nos seigneurs les prelats avec de grandes soumissions, et messieurs les pretres avec bien du respect et de la cordialite, pour marquer qu'ils savent mieux reconnaitre la dignite sacerdotale que les religieux.

Us feront entendre aux pretres que les moines n'ont que du mepris

pour eux, que la direction des atnes et le ministere de la predication leur appartiennent de droit, primativement a tout autre, et que les moines n'en sont en possession que par usurpation ; qu'ils ne sont point dans 1'ordre de la hierarchic, et que leur office n'est quede pleurer leurs peches ;... que tous leurs soins ne tendent qu'a tenir les pretres seculiers dans la haine et le mepris des peuples.

II faudra encourager les pretres de se faire paraitre dans les chaires en leur procurant de Femploi. Us s'assembleront et s'uniront autant qu'il sera possible par le lien de la charite, pour faire corps contre les religieux.

Us s'efforceront de gagner au parti... ceux qui seront en reputation de precher et d'ecrire le mieux.

Septieme instruction.

Comme Us doivent se comporter entre eux.

Les disciples unis de la sorte seront tellement lies ensemble dans cette alliance spirituelle que rien ne soit capable de les desunir...

Us ne communiqueront ces instructions qu'a ceux qui seront bien affermis dans la doctrine et dans la haine des adversaires...

Les plus senses et ies plus capables pourront faire profession ouverte de la doctrine, et faire la guerre ouvertement aux adversaires ; les autres non.

Les deruiers s'appelleront disciples secrets, tels qu'en avait le fils de Dieu...

Us tacheront de faire une bourse commune pour fournir aux frais...

On gardera un secret inviolable...

Gette piece, qui n'a pas besoin de commentaire, nous decouvre la vraie pbysionoraie des Messieurs. Une citation de Saint-Evremond completera le portrait. Saint-Evremorid avait pour ami un eleve de Port-Royal, M. d'Aubigny, grand aumonier de la reine d'Angieterre, a qui il raconta un jour que le pere Gannaye avail jug< devant lui les j6suites avec une tresgrande impartialite.

II n'est pas raisonnable, lui reponclit le prelat, que vous rencontriez plus de franchise parmi les jesuites que parmi nous. Prenez la peine de m'ecouter, et je m'assure que vous ne me trouverez pas moins homme d'honneur que le reverend pere dont vous me parlez.

Je vous dirai que nous avons de fort beaux esprits qui soutiennent le jansenisme par leurs ouvrages; de vains discoureurs qui, pourse faire honneur d'etre jansenistes, entretienuent une dispute continuelle dans les maisons ; des gens sages et habiles qui gouvernent prudemment les uns et les autres.

Vous trouverez dans les premiers de grandes lumieres, assez de bonne foi, souvent trop de chaleur, quelquefois un peu d'animosite.

II y a dans les seconds beaucoup d'entetement et de fantaisie. Les moins utiles fortifient le parti par le nombre ; et les considerables lui donnent de Feclat par leurs qualites.

| Pour les politiques, ils emploient chacun leur talent a gouverner la

machine par des moyens et par des ressorts inconnus aux particuliers qu'ils font agir...

Nos directeurs se mettent peu en peine des divers sentiments des docteurs ; leur but est d'opposer C. a C., E. a E., de faire un grand parti dans 1'eglise, et une grande cabale dans le monde. Ils font mettre la reforme dans un couvent sans se reformer : ils exaltent la penitence sans la faire : ils font manger des herbes a des gens qui cherchent a se distinguer par des singularites, tandis qu'on leur voit manger tout ce que mangent les personnes de bon gout.

Cependant nos politiqiies., tels que je vous les depeins, servent mieux le jansenisme meme par leur direction, que nos ecrivains par tons leurs livres (1).

Nous connaissons maintenant d'une maniere sufflsante les Defenseurs de la verite ; voyons-les a 1'oeuvre, car, comme parle Bossuet, les esprits s'emeuvent et les chosesse melentde plus en plus.

1. OEuvres nouvelles de M. Saint-Evremond. Troisieme partie, conversation de M. Saint-Evremond aeec M. d'A***

Les docteurs jansenisles. Us charmentla fleur de Fecole. Les docteurs catholiques. Partialite de M. Sainte-Beuve ; il s'en accuse a 1'abbe Gorini. Hardiesse des jeunes bacheliers. Influence des predications du P. Desmares. Desmares avait-il les quaiites exterieures de I'orateur ? nos Messieurs disent oui, nos Messieurs disentnon. Conference du P. Desmares avecle P. de la Barre : Quid est tibi, mare guod fvgisti ? M. Singlin, autre orateur a la mode. Dispute sur le fonds et la forme de ses sermons entre M. Sainte-Beuve et Fontaine. Precher par la bouche d'autrui, une des manieres de nos Messieurs : origine de cette manicre ; Saint-Cyran 1'enseigne par ses actes et la condamne par ses paroles. Raison de cette maniere. Nicolas Cornet et les cinq Propositions. Violente opposition des jansenistes : M. Arnauld apparalt comme un jeune lionceau. Intervention du Parlement. Les docteurs et les eveques catholiques en appellent a Rome. M. Sainte- Beuve dans les confidences du P. Annat et du P. Dinet. Saint Vincent de Paul en face du jansenisme. Lettre des eveques catholiques a Innocent X. Un emissaire janseniste part pour Rome. Saint Amour, son portrait, son sejour a "Venise. M. de Matharel lui raconte L'aventure d'Hersent. Sa peur du Saint-Office a Rome. Instruction de MM. les Peres. Lettre des eveques augustiniens au Pape. Les deputes de venfort. Le Mercure de M. Hallier. Les deputes catholiques. Innocente simplicite de la colontbe, ruses des plus vieux serpents. Reponse du P. Rapin aux accusations de Fontaine et de M. Sainte-Beuve.

G'6tait surtout en Sorbonne quela temp&te jansniste mouvait les esprits et melait de plus en plus les choses. Les docteurs partisans des nouvelles opinions s'y etaient multiplies, comme les solitaires au bienheureux Desert. La le grand exemple du saint vieillard, M. d'Andilly, attirait les 61us au combat de la penitence; ici le brillant genie de V admirable docteur, Antoine Arnauld, gagnait maitres et Sieves aux dogmes de M. d'Ypres. Richer, 1'ennemi de la supr6matie du souverain Pontife, lui avait rendu les conquetes faciles. Gallicans et janstoistes 6taient faits pour s'entendre ; ils confondirent d'abord leur haine contre Rome et bientot, leur cause et leur doctrine.

Gallicanisme et jansenisme furent et sont demeur6s les deux faces d'une m^me banniere, banniere peu glorieuse dont les plis fan6s ont fini par abriter de nos jours crignorainieux apostats.

Citons les premieres recrues d'Antoine Arnauld : Le Feron ; il dirigeait Arnauld avant que Dieu lui cut donne la volonte d'etre fils de M. de Saint-Gyran ; M. Sainte-Beuve 1'appelle un savant et pieux docteur. II fut pieux puisque, devenu chanoine et arcbidiacre de Cbartres, il 6crivit a Rome pour se disculper de 1'accusation de jansenisme ; inais il ne merite guere le titre de savant, car son eveque 1'excusa sur sa simplicite (1). Guillebert, professeur de philosopbie au college des Grassins. II enseigna le premier que la liberty pouvait subsister avec la n6cessit6, ce qui, sans doute, fait dire au Nccrologe de Port- Royal que la Facult6 de tbeologie de Paris eut peu de docteurs aussi babiles que lui. Devenu cure de Rouville, au diocese de Rouen, toutesa conduite et toutes ses actions furent marquees au sceau de la- grdce. Les Du Fosse et les Pascal se mirent sous sa direction. Le jeune Pascal commenga & apprendre de lui qu'il faut soumettre au joug de la religion la raison la plus sublime et la plus capable d'aller au vrai, et que ses lumieres les plus propres, malgre leur etendue et leur vivacite, doivent le ceder aux saintes obscurit6s de la foi (2). Quand il mourut, Antoine Arnauld ecrivit a M. de Barcos que la verite avait perdu un tres-zele defenseur. Beaubarnais, un des approbateurs de 1'edition parisienne de I'Augustinus. Le P. Rapin assure qu'il 6tait si ignorant, qu' Arnauld fut oblige de composer 1' approbation qu'il lui clemandait. Bourgeois ; il fut a Rome d6fendre le livre de la Frcquente communion. G'6tait un des plus habiles, sinon des plus eloquents th6ologiens du parti. Puis toute une pl^i'ade : Mazure, Faydeau, Hermant, La Lane, Dorat, Taignier, Qu^ras. Enfin le docteur Sainte-Beuve. II secondait Arnauld de tout son pouvoir, dit le P. Rapin, et de tout le credit qu'il s'6tait acquis sur 1'esprit des 6coliers, qu'il avait soin de cultiver par des entretiens particuliers, outre les ecrits qu'il donnait en classe sur la grace, conformement a la doctrine de l'6veque d'Ypres. Les discours qu'il faisait d'un air insinuant, en expliquant ses lemons, lui attiraient un grand nombre d'auditeurs.

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