V.-. et M.-. 0. . FF
« Le G* . 0 . • nous ayant choisi, les V.-. Fv abbé du Cruzel, le F.'. Jouve et moi, pour nous charger de ses pouvoirs et faire en son nom l'installation de cette nouvelle L. ., sensibles, comme nous le devons, à cette faveur, j'en profite en particulier avec d'autant plus de plaisir, qu'elle me procure un avantage infiniment précieux pour mon cœur. C'est, M. • . C. ■ . FF. ■ ., celui de pouvoir vous adresser moi-même, dans cet auguste temple, les vives et sincères expressions de l'attachement fraternel que je viens vouer à tous les dignes Maçons qui se rassemblent ici, dans cette journée, pour élever un nouvel édifice à la gloire de l'Eternel sous le nom distinctif de la L. • . de la Candeur.
< Le G.\ Ov, qui jouit depuis longtemps du plaisir de porter dans son sein une partie des membres qui vont composer cette L. • ., a accueilli avec la plus grande satisfaction le projet que vous avez formé de vous réunir pour perpétuer la continuité des travaux maçonniques, multiplier les types symboliques de l'Art Royal et concourir à faire propager la vraie L • . dans cet univers encore tout plein de ténèbres. »
Le Vénérable, Bacon de La Chevalerie, et l'Orateur, marquis de Saint-Hermine, répondent ; et les trois discours applaudis figureront au procès-verbal. Alors,
« Le R. * . F. • . abbé de Montmorency-Boutteville, Orateur de la R. • . L • . de la Parfaite Égalité, a témoigné à la R. - . L. • . de la Candeur, au nom du R. • . F. . G. • . C. • comte de Busançois, la part que la dite L. • . de la Parfaite Égalité prenait à la satisfaction de la L . • . de la Candeur, qui venait d'être installée, et a dit ensuite que les FF. ' . de la L. • . de la Parfaite Egalité, désirant partager les travaux de la R. • . L.-. de la Candeur,
seraient très flattés de visiter la dite L . • . toutes les fois qu'on voudrait bien leur indiquer les jours d'assemblée, La R. . L.'. delà Candeur, sensible aux désirs de la R •. L.*. de la. Parfaite Égalité, a prié le R.-. P.'. abbé de Montmorency- Boutte ville de lui en témoigner sa reconnaissance. »
On voulait tenir de près cette importante Loge militaire. La célébration du banquet a suivi.
« Les sept santés prescrites par le G.-. 0.\ de France ont été tirées, savoir : 1° celle du Roi et de la famille royale, à laquelle on a joint la prospérité de l'Etat ; 2° celle du Grand-Maître, de l'administrateur général et du grand conservateur, des officiers d'honneur du G.1. 0. . et la prospérité de l'Ordre ; 3° celle de tous les Vénérables des Loges régulières du royaume, et en particulier celle du Vénérable F • . marquis de Saisseval : le F. • . ; secrétaire y a répondu avec tous les honneurs dus à cette santé ; 4° celle des députés duG.'.O.-. commis pour l'installation de la dite L • . de la Candeur ; 5° celle des officiers et membres de la L.#. de la Candeur : 6° celle des Grands-Maîtres des Orients étrangers et des Vénérables des Loges régulières qui en dépendent ; 7° celle de tous les Maçons dispersés sur la surface de la terre, à laquelle on a admis tous les FF.-, servants. Ces santés ont été tirées avec tous les honneurs qui sont dus à la maçonnerie et avec tout le zèle dont sont susceptibles de bons Maçons, et au bruit des instruments.
« Le Vénérable a fermé les travaux de la L.'. de Banquet et les FF. ■ . se sont retirés en paix, munis des symboles de la Candeur et couronnés de fleurs. »
Candides, assurément, la plupart de ces nobles officiers qui portent pour de bon la santé du Roi ! Le Grand-Maître du Grand-Orient qui la prescrit vient, il y a trois ans, pour devenir Parfait Maçon Elu, de frapper du poignard et de décapiter un fantôme dont le Roi est la réalité, bien comprise des chefs de l'initiation et facilement entrevue par lui-même. Aux signatures des précédents procès-ver-
baux s'adjoignent sur celui-ci celles de: « l'abbé duCruzel, F. Jouve, le chevalier Devéziez, l'abbé de Montmorency - Boutteville, le marquis de Saint-Hermine, le comte de Rieux, le vicomte de Montauzier, le comte du Moulin, J.-B. Willermoz, de Lyon »
Je détache rapidement des assemblées suivantes quelques détails à noter. Les banquets ayant été jusque-là « un article de dépense fort considérable », il est décidé le 22 juillet que « le prix des banquets n'excéderait pas la somme de douze livres par tête, non compris la dépense du vin », taux bien respectable, l'argent valant alors deux ou trois fois ce qu'il vaut aujourd'hui. Le 5 octobre, le loyer de la Loge est arrêté à » deux mille quatre cents francs ; » et « il reste à la caisse la somme de trois mille trois cent quarante livres, six sols ». Le vicomte d'Espinchal et la Sœur de Choiseul sont députés pour féliciter c la R.\ S.*. Choiseul Gouffier » de son « heureuse délivrance », politesse qui continue pour d'autres révérendes Sœurs. Une amende de six livres, au profit des Frères servants, est infligée à tout Frère qui manquera, sans raison plausible, à quelque réunion de la Loge; on ne tardera pas d'y joindre une amende de 1 liv. 4 sols pour chaque quart d'heure en retard. Le 16 octobre, « le Vauxhall » est loué « pour y ouvrir les travaux de la Candeur » .
Le 21 décembre, « le Vénérable a rendu compte de sa démarch1 auprès du S.*. G.'. M.-, duc de Chartres, qui lui a fait la faveur de lui promettre d'assister à la cérémonie de l'inauguration du temple et d'accepter la députation qui lui serait envoyée à cet effet. »
La cérémonie aura lieu le 25 décembre, jour de Noël, « un membre de chacune des chambres du G.-. 0.\ de France » étant présent. Le banquet sera de 24 livres par tête. La Candeur a adopté « la couleur blanche pour son temple ». Le procès- verbal de la cérémonie manque au registre.
Le principal intérêt des autres pages de ce registre consiste dans les noms des nouveaux initiés ou affiliés, qui près-
que tous figurent par des signatures originales, la plupart abondamment répétées. Les voici avec la date de leur apparition, en remontant trois mois plus haut, à la première assemblée qui a suivi l'installation officielle de la Loge. J'omets les noms des quelques Frères servants, tels que Jérôme, cuisinier, Richard, nègre de Nigritie, domestique, Lefort, domestique, reçus le 12 octobre.
1775 — 5 oct. : vie. Le Veneur — 12 : Radel, F. de Narbonne — 16 : Cellerier, de la religion cath. ; Torré, artificier du Roi et physicien, de la relig. cath. — 26 : c. de Civrac, de Courtemer (1). — 5 déc. : Falcaud, Bruaud, musiciens du rég. des Gardes franc., de la rel. cath. ; Lecoq, musicien du même reg., m. de Fontenilles, de la L. du rég. du Roi, c. de Gand, m. de Morand, de la rel. cath., m. de Saint-Germain. — 19 : de Merle, c. de Gouy d'Arcy, chevalier de Gouy, Tassin de l'Etang, maître des cérémonies de la chambre d'administration du G. • . 0. • . de France ; c. de la Châtre, col. du rég. de Monsieur, m. de Beuvron, cap. au r. de Royal cavalerie; chev. de Fitz-James, col. du r. de Berwick. — 21 : m. de Fénelon, cap. au régiment de Roy. Navarre. -- 30: chev. d'Astory, cap. au r. de Noailles, c. de Puy-Ségur, cap. de la légion de la Corse, c. de Baral, chevalier de Malte, m. de Champigny, officier aux G. françaises, c. de Damas, lieut. au rég. du du Roi, c. Jules de Polignac, Caumartin de Boissy.
1776 — 2 janv. : comte de Rieux, col. de caval. Maître. — 12 : Touzé, vicomte de Gand. — 19 janv. : c. de Tracy, c. de Grammont , vie. de Tavannes , c. d'Ecquevilly, c. de Frameret. — 31 : comtesse de Montmaure, comtesse de La Blache, c de Vauban, cap. du r. Chartrescavalerie, chev. de Tésan, cap. de la Reine-caval., m. de Bercy, cap. aur. de Royal-cravatte, c. deBriey. — 5 mars : c. Moreton de Chabrillant, m. d'Imécourt, baron de Salis,
(1) Nous indiquons par les lettres B. C. M. les qualités de baron, comte et marquis.
ET LA. franc -maçonnerie 93
inspecteur d'infanterie, Savalette de Langes, 2P surveillant de la chambre du G. 0. de Fr. — 11 : c. d'Imécourt, c. de Saint-Maime, col. d'infant, de Soissonnais. — 1er avril : c. deThésan,m. de Castellan-Dumesnil, c. de Vecamat. — 6 : c. de Gearaint. — 27 nov. : v. de Chastenet de Puy-Ségur. — 25 déc. : abbé de Rouzeau (officier du G. 0., auteur d'un almanach maç. et d'un cantique en l'honneur de l'inauguration de la L. de la Candeur); c. de Seuil, cap. au rég. des dragons de la R., Maître Ecossais; m. de Chappes. 1777.— 3 janv. : chev.de la Châtre, cap. de drag. au rég. de Monsieur. — 11 : Dinot, domestique du c. de Seiiil, qui en a répondu, m. d'Arcambal, grand conservateur de l'Ordre, Canteau, dom. du comte de Saisseval, c. de Barbançon, colon, du rég. d'Orléans-inf. — 20 janv. : duc de Luynes, m. d'Havrincourt, chev. de Vassan, offic. aux Gardes ; le Roi, domestique de la S. d'Ailly. — 8 fév. : c. de Béthisy, Prost de Royer, prés, du distr. Ecossais de Lyon, prince de Saint Mauris, m. de Roncherolles, c. de Ségur. — 24 : c. de Chàtenay, cap. de drag. — 13 mars : c. des Salles, Brionnet de Beaufeuy, avocat au P. de Paris, m. de Choiseul-Praslin. — 29 : Lioy, avocat à Naples, grand-garde des sceaux du G. 0. de Naples. — 16 av. m. de Sennecterre, c. d'Evry, duc de Lauzun, m. de Chabrillant, vie. de Béthune, cap. de cav. au rég. Dauphin, c. de Choiseul-Praslin, cap. de cav. au rég. de Roy.-cravat.; Renaud, gendarme de la garde ordinaire du Roi, chargé des affaires de France à Hambourg ; de Lille, consul de France à la cour de Suède ; Schult, homme de lettres. — 21 : Herbst, lieut. de cav. au service de l'Autriche, recom mandé par les quatre L. d'Hambourg. — 30 : b. de Béthu* ne, maître de camp de cav. — 6 juin: c. de Tracy. — 19 nov. : m. de Clermont-Gallerande, chev. ct'Escars, m. de » de Brique ville, m. de Jumilhac. — 27 : m. de Gherardini, de Venise, de la L.-. la Sagesse, à Lyon : prince de Cardito, de la L.-. du Contrat social; c. de Colonna, de la L.-. de Stuggard Aux Trois Cèdres. — 11 déc. : chev. des Deux- Ponts, col. en second au rég. des Deux-Ponts.
1778. — 8. janv. : m. de Saisniaisons, cap, au r. Dauphin-dragons, c. de Choiseul, cap. au r. de R.-crav., c. de Bouffiers-Rouvel, colon, ibid. ; chev. de Châtenay, gentilhomme d'honneur de M. le comte d'Artois, col. en second du r. Dauphin-cravat. — 15 : m. de Rennepont, cap. au r. de la Reine-dragons, de la Concorde à l'O. de Sens, v. de la Roche-Aymon, m. de Caulaincourt. — 22 : chev. d'Amilly, cap. d'artil. de la L. & Henri IV au. rég. de Toul ; m. de Chabrillan, premier écuyer de Mme la comtesse d'Artois ; Couture, dom. du m. d'Havrincourt; c. de Choiseul, cap. au r. R.-crav. - 11 fév. : c. d'Hunolstein. — 26 : m. de Saint-Cyr. — 19 mars : c. de Praslinet Français, élevés au grade d'Élu. — 29 : item. m. de Morand, c. de Béthune (v. deBéthune, Élu, 23 janv. 1779).
1779. 23 janv. : m. de la Tour-du-Pin-Montauban, col. en sec. au r. de Chartres- drag., de la L. du rég. du Roi infanterie ; c. deValence. —13 fév. : c. d'Havrincourt, s.-l. des G. du corps, v. de Bar. — 5 mars : m. de Gramont-Caderousse, m. de Sinetti, premier m. d'hôtel de Monsieur. — 25 : c. de Bouville, m. de Trestendam. — 1er mai : le Brasseur. — 2 déc. : c. de la Roche-Lambert, off. au r. des G. F.; de Guignes, a. off. d'inf., censeur royal ; chev. d'Espinasse, brigad. des armées du Roi — 15 : de Vial ; de Landouzière, habitant de Saint-Domingue : b. de Roy, de la L. S. Louis, à l'O. du rég. du Roi.
— 23 déc. : chev. de Rennepont, de Feuillide, cap. de drag. au r. de la Reine ; c. de Châtenay, de la L. S. Louis.
1780. — 13 janv. : de Gaigue, a. off. au service de l'Impératrice, censeur roy. — 3 févr. : c. Dulau, cap. au r. de Monsieur-drag., c. d'Ambly, cap. au 5e r. de Chevaux-1.
— 17: de Roquelaure, cap. à la suite du rég. de R. Lorraine. — 2 mars : chev. de la Calprenède. cap. au r. de Normandie cav., c. de Vassy, cap. à la suite du r. de la R. drag., chev. de Mesgrigny-Villebertin, de l'Ordre de S. Jean de Jérusalem, chevalier profès, L- colon, d'infant.
— 9 : Vassi, v. de Mortemart. — 16 : Douât, banquier à Bilbao, de la r. catho. — 21 : chev. de Pawlet.
1781. 4 janv. : marquise de Persan. — 11 : marquise de Bousols. — 8 fév. : m. du Persan, m. du Goulet. — 22: Coquelin, dom. du marquis d'Arcy, Cribier de Halon, dom. de lac. Dauvet, Gentil, dom. de la S. Colbert, Dupart, dom. de la comtesse de Brassac, Vial, dom. de la marquise de Persan, Comtois, dom. de la comtesse de Persan. — 6 mars : cap. au r. de la R. Champagne. — 21 avril : Barré, de Piis. — 28 oct. : c. de Beaufort, m. du Boulet; Leclair, chirurg. maj. entretenu par le Roi dans la marine; m. de Caumels, chev. de Villaret.
1782. - 7 janv. : c. de Roucher, s.-lieut. aux G. Fr.. prince de Hesse, col. de R. Allemand. - 14 : m. le Boulanger dAcque ville, m. le Tourneur, major des G. du corps de Mgr le comte d'Artois, comte de Pinieux, off. au r. du Roi. — 28 fév. : b. de Montesquieu, c. de Chateaugiron, c. de Barrai, c. de Clermont- Tonnerre, chev. de Vassan. — 4 mars : m. de la Ferronnays, cap. de drag. — 12 déc. : b. d'Auvet, ch. de Boniface, m. de la Moussaye.
1783. — 8 janv. : de Pons, hab. de Saint-Domingue, m. delà Vieuxville, m. de Saint-Léger, m. de Belinage, chev. de Vergennes, m. de Boysseùil. — 16 : prince L. d'Aremberg. — 23 : deVougny, off. au r. de Condé. — 6 fév. : c. de Velthem. — 13 : Léman, gentilh. natif de Chester en Angleterre, de la rel. anglicane ; Trévillan, gentilh. anglais, né dans le c. de Worcester, de la rel. anglicane ; m. de Maselières, de Paris ; chev. de Vergennes ; vicomte de Vergennes.
La Franc-Maçonnerie envahit tout à ce moment. Les statistiques portent déjà à trois millions le nombre des initiés. La loge de la Candeur, dit le P. Deschamps, « une « des Loges -Mères établies à Paris, dans une circulaire du « 31 mars 1782 se flattait d'en trouver un million dans la « France seule (1). » La reine Marie- Antoinette vient
d'écrire, le 26 janvier 1781 : « Tout le monde en est. » Voici les chiffres de la Loge de la Candeur. Le 13 mars 1783, le marquis de Gouy d'Arcy, Vénérable depuis le 27 décembre 1 780, déclare que dans cet intervalle :
« Le nombre des FF.-, avait été porté de 19 à 49, celui des SS.\ de 21 à 40 ; que toutes les dettes avaient été acquittées, au milieu des dépenses qu'avaient exigées les fêtes les plus brillantes et les plus coûteuses, et qu'un prince et une princesse du sang avaient été ajoutées à notre tableau. »
On n'a rien oublié pour faire de la propagande, et les dames y ont été intéressées non moins que les messieurs.
Le 19 janvier 1776, « 11 a été arrêté qu'on n'admettrait désormais aucun Frère ou Profane sans le consentement unanime des Sœurs, qui seront préalablement consultées sur l'admission de tel ou tel Profane ou Affilié. »
A la date du 2 mars 1780, voici quel était le règlement des cotisations :
« Les membres admis dans la Loge depuis le l*r mars jusqu'au 31 octobre suivant payeront l'année entière, fixée à 120 liv. ; ceux qui le seront du 1er novembre au 1er décembre, payeront 96 liv. ; du lec décembre au 1er janvier, 72 liv. ; du 1er janvier au 1er février, 48 liv. ; du 1er février au 1er mars, 24 liv., le tout sans préjudice des droits de réception et d'affiliation. Les FF/, qui ne se seront pas mis en règle avec le F.-, trésorier au 1er mars, seront exclus de fait. »
Le 22 février 1781, il sera arrêté « que la quote-part (des dettes de la Loge) pour chacun des FF.-, qui se retirerait continuerait d'être fixée à 96 livres ».
Une partie de la caisse passait aux banquets. Maintes fois nous trouvons des demandes de secours refusées, et les secours sont maigres. La dépense des banquets ne laisse pas de susciter des réclamations. Ce qui en provoque aussi, c'est la ferveur qui baisse grandement dès la troisième année. Pour la réveiller, le comte de Sesmaisons proposant comme modèle des vertus, non plus Jésus-Christ,
mais le plaisant Hiram, dit, le 15 janvier 1778, dans une homélie pour « des enfants sensibles » :
« C'est ainsi qu'Hiram encourageait les travaux de ce temple auguste . . . lorsque des mains perfides, armées par la jalousie. . . je m'arrête mes Frères, je crains d'allumer votre indignation ! ah ! ce n'est pas vengeance qu'Hiram demande du fond de son tombeau. Entendez-le vous dire : « Pardonne à ceux qui m'ont ravi le jour ! 0 mes enfants., « au lieu de cette vie d'un moment que toute votre ten- « dresse ne peut me rendre, faites moi revivre dans cha- « cun de vous. J'ai aimé le bien, j'ai pratiqué la vertu... » Nous vous le jurons, ô mon Maître, nous vous le jurons sur cette tombe, dont nous vous arracherions si nous pouvions vaincre l'irrévocable arrêt qui nous enchaîne à la mort. Votre temple sera notre guide. Attachés à la vertu par le seul intérêt de faire le bien, nous suivrons vos traces respectables ; et si nous n'avons pas la force de vous imiter entièrement, nous aurons au moins le courage de le désirer, et celui plus rare encore d'avouer combien nous sommes au-dessous de notre modèle.
« Je suis dans ce moment l'interprète de tous vos cœurs, mes chers Frères . . . Lorsque des enfants sensibles font l'éloge d'un Père chéri, le sentiment ne laisse rien à faire à l'éloquence. »
L'homélie n'a qu'un demi-succès ; et le médecin Tissot, à huit jours de là, le 22 janvier, revient à la charge par une chaude mercuriale, dont voici la fin :
« Cette ardeur éphémère qui anima leurs premiers travaux s'éteint ; et ils finissent par l'indifférence, quelquefois même par le mépris de l'institution la plus sacrée et la plus chère à l'humanité. Evitons ces écueils contre lesquels notre zèle échoue si souvent, combattons notre inconstance, et tâchons surtout de prouver à nos aspirants que nous mettons en pratique un des principaux devoirs de notre Ordre, la charité. »
Le 29 mars suivant, la réception au grade de Maître du
chevalier de la Châtre nous offre le programme religieux et moral de la Loge :
« Le Vénérable F.-, marquis d'Arcambal a envoyé trois questions morales au récipiendaire pour y répondre. A la première question, conçue eu ces termes : Quel est l'objet essentiel que vous supposez dans la maçonnerie ? le R. a répondu que c'était l'union et l'amour du bien. A la seconde question, qui était de savoir par quelles qualités les hommes se font-ils le plus estimer ? a dit que c'était par l'honneur. Enfin, pour troisième question on lui a demandé quel défaut il se reprochait le plus ? Il a dit que c'était l'indulgence personnelle. Les FF., assez satisfaits des réponses du récipiendaire, ont procédé à sa réception de Maître. »
C'est là le programme avoué, où la vanité solide prime trop la vertu nuageuse. Mais sous ce programme de montre, il y en a un autre d'effet, dont nous pouvons suivre la piste. On va voir si c'est à l'union, à l'amour du bien, à la charité qu'il va nous conduire, ou aux dernières épouvantes.
Le 26 février 1781, Marie-Antoinette écrit à sa sœur Marie-Christine, à Vienne :
Je crois que vous vous frappez beaucoup trop de la Franc-Maçonnerie pour ce qui regarde la France ; elle est bien loin d'avoir ici l'importance qu'elle peut avoir en d'autres parties de l'Europe, par la raison que tout le monde en est ; on sait ainsi tout ce qui s'y passe; où donc est le danger? On aurait raison de s'en alarmer, si c'était une société secrète de politique ; l'art du Gouvernement est, au contraire, de la laisser s'étendre, et ce n'est plus que ce que c'est en réalité, une société de bienfaisance et de plaisir ; on y mange beaucoup et l'on y parle, et l'on y chante, ce qui fait dire au Roi que les gens qui chantent et qui boivent ne conspirent pas; ce n'est nullement une société d'athées déclarés, puisque, m'a-t-on dit, Dieu y est dans toutes les bouches; on y fait beaucoup de charités, on élève les enfants des membres pauvres ou décédés, on marie leurs filles; il n'y a pas de mal à tout cela. Ces jours derniers, la princesse de Lamballe a été nommée Grande-Maitresse dans une Loge; elle m'a raconté toutes les jolies choses qu'on lui a dites, mais on y a vidé plus de verres qu'on y a chanté de couplets ; on doit prochainement doter deux filles; je crois après tout que l'on pourrait faire du bien sans
tant de cérémonies, mais il faut laisser à chacun sa manière : pourvu qu'on fasse le bien, qu'importe ! Adieu, je vous embrasse en sœur (1).
Le père de Marie-Antoinette, l'époux de Marie-Thérèse, François de Lorraine, avait été initié en 1731, à la Haye, dans une Loge d'origine anglaise, présidée par le comte de Chesterfield. Le frère de Marie-Antoinette, Joseph II, affilié dès sa jeunesse aux Loges, se livrait complètement a. des francs-maçons avancés, en même temps qu'aux Jansénistes. Janséniste et franc-maçon, c'était souvent tout un, témoin le médecin Van Swieten, membre de la Loge où François de Lorraine a été reçu Maçon. Directeur général des études sous Marie-Thérèse, il les a complètement livrées aux Jansénistes, inaugurantlejoséphisme qui en ce moment bouleverse tout le Saint-Empire, pour amener bientôt sa fin. On comprend les terreurs de la cour de Vienne au lendemain de la mort de Marie-Thérèse et trop aussi, hélas ! les folles illusions de Marie-Antoinette. Que n'écoutait-elle la voix de Clément XII, la voix de Benoit XIV, qui a confirmé, il y a trente ans, toutes les condamnations portées par son prédécesseur contre la Franc-Maçonnerie, la voix de tous les souverains de l'Europe, avant que l'esprit de vertige eût remplacé la sagesse dans leurs conseils !
L'instinct, à défaut de l'esprit de foi ou de la raison, devait avertir la reine de France. Le duc de Chartres, son cousin, est son mortel ennemi. Elle le sait, et ne cessera, hélas ! de le savoir jusqu'à la prison du Temple et audelà. Or, il est Grand-Maître du Grand-Orient : toute la Franc-Maçonnerie est dans ses mains, ou plutôt dans celles des horribles conseillers qui exploitent son ambition vaniteuse, félonne, impie. Tout lui obéit. Pour ne ne parler que de la Loge Militaire de la Candeur, le 22
(1) Correspondance inédite de Marie -Antoinette, publiée sur les documents originaux par M. le comte Paul Vogt d'Hunolstein, in-8, 1864, p. 95.
fHECA )
janvier 1778, le registre porte : « Lettre du Grand- Orient qui renfermait le mot nouveau de la Saint-Jean d'hiver 5777 à la Saint- Jean d'été 5778. » Voilà un « mot » qui peut mener loin !
Deux mois plus tard, l'influence de cette Loge au sein même du régiment du Roi se révèle par des actes solennels. Ce régiment a pour annexe une Loge hypocritement baptisée du nom de Saint-Louis. Elle vient fraterniser avec celle de la Candeur. On lit sur le registre de celle-ci, à la date du 25 mars, le marquis de Saisseval, Vénérable, présidant l'assemblée :
« Il a été fait lecture d'une lettre de la L.\ du régiment du Roi ; il a été arrêté de répondre à cette L.\ pour lui annoncer la réception de son tableau et de sa lettre ; et de lui mander en même temps que s'il était possible à ces FF.-., lorsqu'ils passeront à Saint-Denis avec leur régiment le 19 avril, de se rendre à Paris, ils flatteraient infiniment la L.\ de la Candeur s'ils voulaient venir prendre part à ses travaux. Il a été arrêté en même temps que si cette L.\ ne pouvait se rendre à Paris, il lui serait envoyé une députation composée des FF.', marquis de Saisseval, de la Chevalerie, vicomte de Béthune, baron de Béthune, comte de Choiseul, comte de Ségur, marquis de Morant, chevalier de la Châtre, Tissot, et que le F.-, comte de Sesmaisons serait chargé de porter la parole, et d'inviter la L.\ de S. Louis à, venir participer à nos travaux du lendemain, ou tel autre jour qu'il lui serait possible de se rendre à Paris, pendant son séjour à Saint- Denis. »
Le 18 avril, on Ht encore :
« Le Vénérable ayant annoncé que leï.\ de Caumartin s'était rendu ce matin à Saint-Denis, à l'arrivée du régiment du Roi, et qu'il demanderait aux FF.-, de la L.\ Saint-Louis à l'O.v de ce régiment le jour auquel ils pourraient se rendre aux travaux de la Candeur : sur ce, il a été arrêté que si cette R.\L.\ peut se rendre aux travaux, la Loge sera convoquée pour le jour qu'elle aura désigné,
à 6 heures du soir, et que, vu les frais à faire, chacun des Frères présents ou absents payerait une cotisation de douze livres ; et que dans le cas (où) ces FF.", ne pourraient s'y rendre, les FF.#. orateurs leur adresseront au nom de la Loge une lettre d'excuses. »
Le procès- verbal suivant portant la date du 24 décembre, le registre ne dit rien des suites de ces démarches. Mais la gravité nous en est assez révélée ; et n'avons- nous pas vu déjà deux officiers, un marquis et un baron de la Loge du régiment du Roi, de la Loge Saint- Louis, affiliés les deux années suivantes, 1779-1780, à la loge de la Candeur ? L'année présente ne s'est pas terminée sans des faits bien plus graves encore.
Les dignitaires de la Loge de la Candeur viennent, à la fin de 1778, d'être élevés, par dessus les trois grades ordinaires d'Apprenti, Compagnon, Maître, au grade transcendant d'Elu, dit encore Elu illustre. Le 13 février 1779, t il a été décidé unanimement que la Loge adoptait le rit Ecossais ». Une surcharge du texte pour adoptait porte désirait : elle trahit la crainte qu'on a d'entrer dans cette voie, ou plutôt d'écrire la chose ; mais la voie n'en a pas moins été unanimement choisie. Or grade d'Elu, rite Ecossais, nous l'avons vu, « c'est l'école de la vengeance, » c'est la « Maçonnerie rouge (1), » c'est l'horrible sublimité à laquelle s'est élevé le duc de Chartres, un poignard, puis une tète coupée à la main, quand il a été créé Grand- Maître de toute la maçonnerie, il y a sept ans. En 1780, il s'achemine par diverses industries à mettre complètement sous sa main la Loge de la Candeur, ainsi livrée à des chefs faits à sa sanglante image. Sa sœur, l'aidant dans la manœuvre, va arriver à la souveraineté sur les Sœurs avant qu'il obtienne celle sur les Frères. Le Registre porte :
(1) N. Deschamps, t. I, p. 40.
19 janvier 1780.
« On proclamera le prix {d'un sujet mis en concours par la Loge) le 2 février prochain, et le F. de la Chevalerie s'est chargé de s'assurer du local pour le dit jour.
« Arrêté que le 8. G. M., les SS. duchesse de Bourbon, duchesse de Chartres et princesse de Lamballe seront invitées à assister aux travaux du même jour. »
21 mars 1780.
« Le F. Boucault, Vénérable de la R. L. de la Fidélité, a fait part que sa Loge désirant former un lien de plus avec la nôtre, il était chargé de nous faire hommage d'une médaille portant au revers le frontispice d'un temple dédié au G. A. de l'U., et en tête le portrait du S. F. Louis Ph. .T. de Bourbon, duc de Chartres, Grand-Maître de toutes les LL. de France. Cette médaille et une planche à tracer de la R. L. de la Fidélité a été accueillie avec reconnaissance ; tous nos FF.-, ont témoigné leur satisfaction à cet égard par des applaudissements multipliés. >
25janv. 1781.
c II a été arrêté... que désormais la S. qui tiendra le maillet à l'O. aura le titre de représentante de la S. Grande- Maîtresse de l'Ordre et inamovible dans la L. de la Candeur. »
Cet arrêté est pris un mois avant la lettre où Marie - Antoinette dira que la franc-maçonnerie est simplement « une société de bienfaisance et de plaisir », répétera le mot du Roi : « Les gens qui chantent et qui boivent ne conspirent pas, » et croira sur parole que « ce n'est nullement une société d'athées », parce que « Dieu est dans toutes les bouches », A un mois à peine de la lettre, la sœur du duc de Chartres exerce son empire dans la Loge de la Candeur .
22 mars 1781.
« Le Vénérable a lu une lettre de la S. S. (Sérénisme Sœur) duchesse de Bourbon, par laquelle elle recommande àlaL. le nommé de Grammont, de Marsal près Alby,
ET LA FRANC-MAÇONNIiRIX 103
accablé de malheurs que cette auguste Sœur avait déjà cherché à adoucir ».
Un mois encore, et le duc de Chartres aura obtenu à son tour le sceptre.
3 mai 1781.
c Le Vénérable a fait lecture d'une lettre adressée à la L.*. par le S.-. F.\ duc de Chartres, par laquelle il nous annonce l'envoi de son portrait qu'il avait promis et qu'étant flatté des marques d'amitié fraternelle qu'il avait reçues en différentes occasions dans la L., il désirait s'en rapprocher davantage et, en conséquence, demande l'affiliation.
« On s'est empressé d'applaudir à cette intéressante nouvelle; et la lettre du S. G. M., dont copie sera annexée à cette planche, a été déposée aux archives. L'objet mis en délibération, le Vénérable a proclamé l'affiliation du G. M. et il a été décidé qu'il serait désormais le Vénérable de la L . * . , et à perpétuité » .
La Loge de la Candeur qui est ainsi à la discrétion du duc de Chartres et de sa sœur, a les relations les plus élevées, qui n'embrassent pas moins que les deux mondes. Nous lisons sur le registre :
8 fév. 1777.
« La Loge a fait l'ouverture d'un paquet adressé à la L.-. par la grande Loge nationale des Loges unies en Allemagne sous la grande maîtrise de S. A. S. Mgr le duc Ferdinand de Brunswick et Lunebourg.
31 mars 1777.
« Le F.-. Bacon de la Chevalerie a fait la lecture de la lettre qu'il avait été chargé de faire pour être adressée à la reine de Naples, au nom de la Loge ; on a applaudi à la lecture de ladite lettre, qui sera envoyée ». 27 nov. 1777.
« Réponse du G. 0. de Naples à la Loge. Il fait des remerciements des amitiés qu'elle a témoignées au F. de Lyon et fait espérer.... que la reine de Naples accueillera favorablement la lettre y.
< — Tableau des Loges unies aux trois glaives et aux vrais amis àl'O. de Dresde ».
5 mars 1778.
« Lecture d'une lettre du G. 0. de Berlin ».
6 mars 1781.
< La Loge est en relation avec la Loge de . . . à l'O. du fond des Nègres. »
Le duc de Brunswick est à la tête de la maçonnerie en Allemagne, comme le duc de Chartres en France. En 1781, il réunit à Wilhemsbad, à deux ou trois lieues de Francfort- sur-le-Mein, de toutes les parties de l'Europe, du fond de l'Amérique et même de l'extrême Asie, les. agents et députés des sociétés secrètes. Le 15 février 1785, la réciproque aura lieu dans un convent général convoqué à Paris par le Comité secret des Amis réunis, faisant fonction de Grand-Orient. La Loge des Amis réunis sous la direction du Grand-Orient — qui, pendant que 81 Loges sont sous ses ordres à Paris seulement, correspond avec 282 villes — était spécialement chargée de la correspondance étrangère. Ses membres s'appelaient Philalèthes ou chercheurs de la vérité, du nom de leur dernier grade et en souvenir du Pantheisticon du célèbre impie irlandais Toland. Mirabeau y donnait la main à l'abbé Talleyrand de Périgord, prochain évêque d'Autun. Parmi ses chefs elle comptait Savalette de Langes, surveillant du Grand- Orient, que nous avons vu entrer en 1776 dans la Loge de la Candeur. Cet homme, qui est chargé de la garde du trésor royal, est fait président du grand convent. Un autre membre de la Candeur, Touzay, y figure parmi les députés français (1). C'est dans ce convent que va être résolue la Révolution française et sa propagation européenne, et que, comme détail d'exécution, sera décidé le régicide. L'année suivante, ce point est précisé dans une réunion plus secrète continuant celle de Paris.
(1) Deschamps, t. Il, p. 116-122.
Il y eut à Francfort, en 1786, vient d'écrire le cardinal Mathieu, une assemblée de francs-maçons où furent convoqués deux hommes considérables de Besançon, qui faisaient partie de la société : M. de Raymond, inspecteur des postes, et M. Maire, deBouligney, président du parlement. Dans cette réunion, le meurtre du roi de Suède et celui de Louis XVI furent résolus (1).
Notre registre de la Candeur s'arrête deux ans avant le convent de Paris. Il offre comme derniers traits mémorables la proposition faite par le Vénérable, Gouy d'Arcy, le 7 juin 178"2, de mettre la Loge à la tète d'une souscription de toutes les Loges françaises pour offrir au Roi un vaisseau de 110 canons, à la suite d'une défaite de l'armée navale, et la nomination solennelle, par acclamation générale, le 19 décembre, du duc de Chartres comme "Vénérable. Inutile de dire que le vaisseau de 110 canons est un vaisseau de mirage pour donner dans l'œil du Roi et lui faire croire au zèle, sincère ou non, de la Loge de la Candeur. L'acclamation du duc de Chartres est chose plus sérieuse.
A la mort de son père, le 18 novembre 1785, neuf mois après le convent de Paris, il est devenu duc d'Orléans, chef de la branche cadette des Bourbons. Sans aucun doute, il vient d'approuver, s'il n'a inspiré, les décisionsdu convent. Ignorera-t-il, lui chef de toute la maçonnerie, les décisions subséquentes de l'assemblée de Francfort, qu'on ne cache pas à un président du parlement et à un maître des postes de Besançon, et le roi de France et le roi de Suède choisis par les régicides pour victimes ? Quoi qu'il en soit, il entre, pour aller jusqu'au bout, dans cette voie. En 1787, après l'assemblée des Notables, le Parlement ayant déclaré, le 30 juillet, dans une remontrance au Roi, que « la nation, représentée par les Etats- Généraux, est seule en droit d'octroyer au Roi les subsides nécessaires (1)» et le 19 novembre, le Roi s'étant transporté au Parlement,
(2) Lettre à M. Robinet de Cléry, du 7 avril 1875, citée Ibid, p. 134. (1) Mémoires de Bachaumont, t. XXXVI, p, 378.
et sur son ordre, Lamoignon, garde des sceaux, ayant prononcé l'enregistrement d'un Édit d'emprunt, d'après la formule usitée dans les lits de justice, où le Roi décide d'autorité, « le duc d'Orléans se leva, et, troublé comme « s'il eut entrevu où le pas qu'il faisait devait le conduire, « il dit ces mots entrecoupés : Sire,... cet enregistrement « me paraît illégal ! Louis XVI ne montrait pas moins « de trouble — Cela m'est égal, répliqua-t-il. Si, c'est • légal, parce que je le veux; - La protestation du duc c d'Orléans fut rédigée avec développement et inscrite au « procès-verbal, et l'assemblée rendit un arrêté par lequel, « vu l'illégalité de ce qui venait de se passer à la séance « du Roi, le Parlement déclarait ne prendre aucune « part à la transcription de l'Edit d'emprunt sur le « registre... Le duc d'Orléans fut exilé à Villers- Cotte - « rets; deux conseillers, qui passaient pour avoir excité « ce prince, furent envoyés prisonniers dans des châteaux « forts (1). » A Villers-Cotterets, à dix lieues de Paris, était le magnifique château de plaisance du duc, dont le père venait en 1785 de vendre Saint-Cloud à la reine. Là, près de la Chartreuse, célèbre par le berceau mystérieux du jansénisme qui, depuis un siècle et demi, a si bien frayé la voie à la Révolution, le duc d'Orléans allait, dans l'ombre, en donner le premier signal .
La reine écrira, en septembre 1791, à sa sœur Marie- Christine :
Le duc d'Orléans a juré notre perte, et un pressentiment insurmontable m'avertit qu'il accomplira ses desseins. Ce parent dénaturé ne nous pardonnera jamais l'exil de Villers-Cotterets, que je suis incapable d'avoir conseillé, que le Roi ne voulait pas consentir, et que le garde des sceaux Lamoignon, homme très-décidé et trèsviolent, sut obtenir comme de vive force (2).
(1) H. Martin, t. XVI, p. 597.
(2) P. 289. Cette lettre contient deux graves témoignages sur la politique égoïste et traditionnelle chez les Bourbons, rois absolus, de prétendu droit divin, qu'il faut trop compter parmi les causes de la Révolution :
L'exil de Villers-Cotterets met en 1787 le sceau aux com" plots régicides du convent de Paris de 1785, de l'Assemblée de Francfort de 1786. La « Maçonnerie rouge, » l'écossisme, réitère l'initiation de 1772 de Philippe -Joseph, en supprimant vraiment cette fois tous les voiles. De Parfait Maçon Elu, il est ordonné Grand Inquisiteur, Grand Elu, Chevalier Kadosch, dit aussi de l Aigle blanc ou noir, . . dernier terme comme but réel de l'écossisme, de même qu'il est le nec plus ultra de la maçonnerie templière{\). » C'est le suprême grade philosophique, l'initiation complète. Là, Hiram s'évanouit et devient Jacques Molay, le Grand-Maître des Templiers, qu'il faut venger par le poignard et le glaive, sur Philippe-le-Bel et Clément V, un Roi, un Pape. Le Credo du déisme, ne attendant celui de l'athéisme, va remplacer le Credo de l'Eglise et des sociétés chrétiennes. Deux contemporains nous sont garants, après la voix publique, de cette nouvelle initiation : l'un publiciste intrépide et défenseur, au péril de sa tête, de Louis XVI, Montjoie, écrivant à Paris en 1796 ; l'autre jésuite, rédacteur du. Journal ecclésiastique depuis 1787, Barruel, écrivant au milieu des émigrés à Londres, en 1797. Celui-ci, rapportant les préliminaires de la scène, se contente de rappeler la description que vient d'en faire le premier. Barruel dit :
Dans les troubles qui divisaient la cour et les Parlements, Philippe s'était déjà ligué avec quelques magistrats. Louis XVI l'avait exilé dans son château de Villers-Coteret ; ce fut là l'étincelle qui alluma
« Le Roi.. . a promis au vieux comte de Maurepas de tenir dans « une brillante nullité les princes de sa famille. Il a promis à ce « vieux comte de Maurepas que je ne serais jamais couronnée.»
Et ces lignes touchantes :
« Le duc d'Orléans a trois fils ; il gouverne les deux premiers à sa « fantaisie... Le jeune comte de Beaujoloisne pense pas de même... « Il est resté Bourbon dans toute l'innocence de son àme, et cet « estimable enfant éprouve une tendre pitié pour mes malheurs... « Leur mère, vous le savez, est aussi mon amie. »
(1) Le Tuilleur de l'Ecossisme. Paris, 1821, p. 215, t. 9.
dans le cœur de Philippe d'Orléans tous les feux de la vengeance... Il appela auprès de lui ce Laclos, dont le génie semblait celui que l'enfer a chargé de tracer aux forfaits leur route tortueuse et souterraine.
Mirabeau et Sieyes accoururent, et il leur fut aisé de lui faire sentir les ressources que lui offraient ces Loges maçonniques, dont il était déjà le chef honoraire. .. La partie se lia dans le peu de jours que Philippe resta dans son exil. Dès lors, il n'était plus réduit dans les mystères à ce qu'il plaisait aux adeptes d'en manifester aux hommes de son rang. Au moins, est-il certain que vers ce temps-là le comité des Frères l'avait connu assez atroce, pour l'admettre aux dernières épreuves. Celle qui lui offrit dans l'antre des Kadosch un Roi à poignarder, fut pour lui un essai voluptueux. Philippe, en prononçant ces paroles: haine au Culte, haine auxRois, conçut tout ce que ce serment devait mettre d'obstacle à ses vues ultérieures sur le trône de Louis XVI, mais il voulait surtout être vengé ; il avait dit : Je le serai, dusse-je y dépenser ma fortune, y perdre ma vie même ! La vengeance l'emporta sur l'ambition.
En prononçant ce vœu, une carrière immense de forfaits s'était ouverte devant lui ; pas un seul ne l'effraya. Il lui tardait de la parcourir tout entière. Un aveu de Brissot nous apprend que Philippe s'y fut lancé dès ce moment, mais qu'il crût voir la Cour encore trop forte, et ne partit alors pour l'Angleterre que pour laisser à la Révolution le temps de se mûrir. J'ai trouvé cet aveu dans les mémoires de M. le marquis de Beaupoil, qui l'avait entendu de la bouche de Brissot même. Le temps marqué d'ailleurs par les Régulateurs n'était pas arrivé. Ils attendaient la convocation des Etats-généraux (1).
Montjoie avait décrit ainsi l'initiation du duc d'Orléans :
On recevait indistinctement dans cette Société (celle des Francs- Maçons) des hommes de tous les pays, de toutes les sectes. Elle se divisait et se subdivisait en grandes et petites sections appelées loges. Elle n'initiait à la totalité de sa doctrine et de ses mystères, ni les souverains, ni leurs ministres, ni leurs agents fidèles ; elle ne les admettait que pour en être illustrée et écarter d'elle tous les soupçons. Elle usait de la même réserve envers les indiscrets et ceux qui auraient eu un intérêt réel à combattre sa doctrine et ses mystères. Ces sortes de personnes n'étaient promues qu'à des grades subalternes; mais on leur persuadait qu'on n'en connaissait pas d'autres dans la Société que ceux auxquels on les
(1) Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, 5 vol, in-8, t. II, en. XIV.
avait élevés. On n'eut pas ces ménagements pour Louis-Philippe- Joseph ; il monta au grade le plus éminent ; il sut tout ce qu'un véritable Franc-Maçon pouvait savoir.
On n'accordait une révélation complète de l'esprit et du but de la Société qu'à celui qui était personnellement intéressé à adopter cet esprit, à marcher vers ce but. Et pour cela, on le soumettait préalablement à des épreuves qui conduisaient à connaître jusqu'à quel point on pouvait compter sur sa constance et sa fidélité. Lorsqu'il avait subi toutes les épreuves, alors tous les secrets lui étaient dévoilés ; il savait que les véritables Maçons avaient pour devise : Ennemis du Culte et des Rois. Dès 178U, quelques personnes, du nombre desquelles entre autres était le baron Menou, membre de la première Assemblée Constituante, se servaient pour les lettres qu'ils adressaient à leurs amis d'un cachet où cette devise était empreinte.
Voici en peu de mots un précis de la doctrine au maintien et à la propagation de laquelle Louis-Philippe- Joseph jura de contribuer de tout son pouvoir, lorsqu'il fut admis au grade de chevalier Kadosch(l).
«Tous les hommes sont égaux; nul ne peut être le supérieur d'un « autre, ni lui commander.
« Les souverains doivent appartenir à la multitude ; les peuples « donnent la souveraineté comme ils veulent, et la reprennent quand ii ils veulent.
h Toute religion présentée comme l'ouvrage de Dieu est uneabsurii dite.
h Toute puissance se disant spirituelle est un abus et un attentat. ti
Pour être admis au grade de Chevalier Kadosch, Louis-Philippe- Joseph fut introduit par cinq Francs-Maçons, appelés Frères, dans une salle obscure. Au fond de cette salle était la représentation d'une grotte qui renfermait des ossements éclairés par une lampe sépulcrale. Dans un des coins de la salle, on avait placé un mannequin couvert de tous les ornements de la royauté, et au milieu de cette pièce on avait dressé une échelle double.
Lorsque Louis-Philippe-Joseph fut introduit parles cinq Frères, on le fit étendre par terre, comme s'il eût été mort ; dans cette attitude il eut ordre de réciter tous les grades qu'il avait reçus, et de répéter tous les serments qu'il avait faits. On lui fit ensuite une peinture emphatique du grade qu'il allait recevoir, et on exigea qu'il jurât de ne jamais le conférer à aucun chevalier de Malte. Ces premières cérémonies finies, on lui permit de se relever ; on lui dit de monter
(1). Ce mot est hébreu il signifie #uï renouvelle. Le but de ce grade est de renouveler le genre humain, c'est-à-dire de le faire passer de l'esclavage à la liberté. Note de Montjoie. — Kadosch pourrait signifier saint, séparé, parfait.
jusqu'au haut de l'échelle : et lorsqu'il fut au dernier échelon, on voulut qu'il se laissât choir. Il obéit, et alors on lui cria qu'il était parvenu au nec plus ultra de la maçonnerie.
Aussitôt après cette chute , on l'arma d'un poignard, et on lui ordonna de l'enfoncer dans le mannequin couronné ; ce qu'il exécuta. Une liqueur couleur de sang jaillit de la place sur le candidat et inonda le pavé. Il eut de plus l'ordre de couper la tête de cette figure, de la tenir élevée dans la main droite, et de garder le poignard teint de sang dans la main gauche ; ce qu'il fit. Alors on lui apprit que les ossements qu'il voyait dans la grotte étaient ceux de Jacques de Molai, grand-maître de l'Ordre des Templiers et que l'homme dont il venait de répandre le sang, et dont il tenait la tête ensanglantée dans la main droite, était Philippe-le-Bel, roi de France. On l'instruisit de plus que le signe du grade auquel il était promu consistait à porter la main droite sur le cœur, à l'étendre ensuite horizontalement, et à la laisser tomber sur le genou, pour marquer que le cœur d'un chevalier Kadosch était disposé à la vengeance. On lui révéla aussi que l'attouchement entre les chevaliers Kadosch se donnait en se prenant les mains comme pour se poignarder.
Enfin loutes ces burlesques et tragiques scènes se terminèrent par un interrogatoire qu'on fit subir au nouveau chevalier, et dont voici les principaux articles:
D . Que prononcez-vous en venant de la grotte ?
R. Nekôm (1).
D. Qu'avez-vous en main ?
R. La tête du traître qui a assassiné notre père, et un poignard.
D. Comment nomme-t-on les ouvriers qui s'unirent pour la construction du nouveau temple?
R. Paul-Kal, Pharras-Kal (2).
Comme ce qui est su de plus d'une personne n'est jamais bien caché, une partie de ce que je viens de rapporter transpira dans le public, vers les premiers jours de la Révolution, et par ce penchant qu'on a en général à exagérer même le mal, on prétendit que le mannequin que Louis-Philippe-Joseph avait frappé d'un poignard, représentait la personne de Louis XVI. Sans m'arrèter aux bruits populaires, et pour m'en tenir au sens que présentent naturellement les actions, il me parait qu'on peut raisonnablement présumer
(1). Mot hébreu qui signifie : je Vai retranché du nombre des vivants. (Note de Montjoie). — Nàkàm, QpJ , signifie vengeance.
(2). Mots hébreux qui signifient : ceux qui mettent à mort des profancs. (Note de Montjoie). — Interprétation libre et douteuse. Faut-il
lire : 73~"U^")S^ 7D~7lN£), Tout-est-accompli, Il-a-lout-briscl Assurément le sens de ces deux noms propres se trahit et se rapporte à l'idée de vengeance .
que Louis-Philippe-Joseph fit, parmi les Francs-Maçons, apprentissage de cruauté ; qu'en se faisant initier à leurs plus hauts mystères il eut l'idée de les convaincre qu'il leur était entièrement dévoué, et qu'enfin ce fut dans leur sein qu'il conçut l'espoir de s'étayer des menées et des ressources de cette nombreuse Société, pour arriver au but que lui montrait sa vengeance et son ambition. Il semblait s'en écarter en se déclarant avec énergie l'ennemi des rois et l'ami de la liberté et de l'égalité. Mais la philanthropie est le masque de tous les usurpateurs; quand c'est à l'aide de la multitude qu'ils prétendent s'élever, il faut bien qu'ils donnent dans son sens, il faut bien qu'ils lui présentent un appât; et plus ils sont grands, plus ils cherchent à paraître petits, afin delà bien convaincre de l'attachement qu'ils feignent de lui porter.
Louis-Philippe-Joseph, en concevant l'idée de se faire des Francs- Maçons un parti puissant, ne raisonnait point mal ; car cette singulière Société couvrait de ses Loges l'Europe entière ; et l'événement a prouvé que sa prévoyance ne l'avait point trompé. Au moment où la Révolution éclata, tous les Francs-Maçons ardents, non-seulement de la France, mais des pays étrangers, furent de son bord. Ce fut sous le nom des Jacobins, que ceux qui étaient parmi nous, se rangèrent sous ses étendards (1).
Cet important récit que nous avons tenu à donner tout entier en somme, dans sa rédaction originale et improvisée à la manière des Mémoires, sera résumé avec soin, en 1828, par l'auteur de X Histoire du Clergé de France pendant la Révolution, dédiée àMonseigneur Lambruschini, nonce du Saint Siège (2). Ecrivant parmi des contemporains encore, en face du duc d'Orléans bien instruit des gestes de son père dans la maçonnerie où il était à ses côtés, et si intéressé à contredire, ce qu'il ne fera pas, et écrivant sous le patronage du nonce, l'auteur qui confirme Montjoie et Barruel ajoute un poids, qu'une critique impartiale trouvera volontiers décisif, à leur témoignage (3).
(1). Hist. de la Conjuration, etc. t. 1, ch. 1.
(2) Paris, à la librairie catholique, in-12, t. 1, p. 13.
(3i Voici son texte, que le lecteur aura avec plaisir sous les yeux: « Afin de donner une idée de ce qui se passait dans le secret de la Société, nous allons tracer une analyse de la cérémonie qui précéda l'admission de Philippe d'Orléans au grade suprême de la Franc-Maçonnerie. Cinq Frères l'introduisirent dans une salle obscure, au
Voilà dans quelles conditions de sectaire plus que féroce, le Grand-Maître du Grand-Orient et des Loges Ecossaises de France, le Vénérable à perpétuité de cette Loge de la Candeur dont les dignitai îs ont reçu, il y a dix ans, le
milieu de laquelle était placée une échelle double très élevée. Dans un coin de la salle, l'on voyait une espèce de mannequin couvert de tous les insignes de la royauté, et le fond était rempli par le simulacre d'une caverne où des ossements répandus à terre recevaient la lumière vacillante d'une lampe sépulcrale. On fit étendre le duc sur le parquet, et après l'avoir interrogé sur les grades auxquels il avait été promu, sur le désir qu'il avait d'arriver plus haut, après lui avoir fait répéter tous ses serments, on lui annonça qu'il allait être admis au grade de chevalier Kadosch (mot hébreu signifiant qui renouvelle) ; ensuite on exigea de lui le serment de ne jamais confier les grades de la Franc-Maçonnerie à un chevalier de Malte. On lui commanda de se relever, et on lui dit de monter au sommet de l'échelle. Celleci était placée sur une trappe pratiquée dans le plancher et que l'on abaissait au fur et à mesure que le duc d'Orléans montait un nouvel échelon, en telle sorte qu'il se trouvait toujours à la même distance du sol. Quand il fut parvenu au dernier degré, on lui ordonna de se précipiter en bas de l'échelle ; il obéit et fut proclamé Chevalier. Aussitôt, lui mettant un poignard à la main, on lui ordonna de l'enfoncer dans le mannequin couronné, ce qu'il exécuta sans hésiter ; une sorte de liqueur rouge et semblable à du sang jaillissant de la plaie, couvrit le prince.
Le calme avec lequel il se prêta à cette expérience engagea les Frères à la pousser plus avant ; ils commandèrent au candidat de couper la tête de cette figure symbolique, de la tenir élevée dans la main droite, et de garder le poignard teint de sang dans la main gauche. Après que le duc eut obéi, on lui donna l'explication des objets qu'il avait sous les yeux. Les ossements placés à l'entrée de la caverne étaient ceux de Jacques de Molai, grand-maitre de l'Ordre des Templiers ; le roi dont il venait de répandre le sang et dont il tenait la tête, était Philippe-le-Bel. Après différentes explications de ce genre, on lui fit jurer qu'il contribuerait de toute sa puissance au maintien et à la propagation de la doctrine maçonnique, dont les préceptes étaient contenus dans un acte dont il entendit la lecture. Voici à peu près quel en était le sommaire : u Tous les hommes sont « égaux : nul ne peut être le supérieur d'un autre, ni lui commander. H Les souverains doivent appartenir à la multitude ; les peuples don- « nent la souveraineté comme ils veulent. Toute religion présentée « comme l'ouvrage de Dieu est une absurdité. Toute puissance se il disant spirituelle est un abus et un attentat, n La Révolution tout entière est là. T. 1, ch. 1.
grade (XElu, et adopté, ou si l'on veut, désiré, pour la Loge le rite Ecossais de la Vengeance, le duc d'Orléans, arrive à l'heure de ce.+te vengeance même, aux Etats-Généraux de 1789. Au noment de leur ouverture, « il y avait en tout plus de quarante régiments à la dévotion des chefs occultes de la secte (1) », c'est-à-dire dans la main du duc. La Loge militaire de la Candeur avait contribué pour une large part à donner cette puissante armée à son Vénérable. La Révolution était faite. Elle sera l'œuvre des Jansénistes et des disciples de Voltaire, se donnant la main dans les Loges maçonniques ou recevant de là leur inspiration.
Les Francs-Maçons, écrira Barruel, ont peuplé l'antre des Jacobins (2); là se trouvent les bandits de Philippe d'Orléans, et Chabrond, son avocat, et Lafayette, son rival. Là se trouvent le duc de Chartres (Louis-Philippe Ier), les marquis de Montesquiou et de La Salle, Victor de Broglie, Talleyrand-Périgord, Barrère, Sieyes, Grégoire et tant d'autres : Saint-Just, Warat, Robespierre (3).
La Loge de la Candeur, par tels de ses membres, jouera dans la Révolution un des premiers rôles, le premier peut-être au point de vue de l'action. C'est le quartiergénéral de son Vénérable perpétuel qui pousse, sinon dirige tout. Un historien vient d'écrire ici ces paroles :
« Dans la Loge de la Candeur étaient, outre les députés du Grand -Orient, les Lameth, Lafayette, le marquis de Montesquiou, Moreton de Chabrillan, Custine, Laclos, Latouche, Sillery, d'Aiguillon, le marquis de Lusignan, le prince de Broglie, et généralement les Maçons dévoués au duc d'Orléans (4). »
C'est pendant que Lafayette commande l'armée à Ver-
,it(l) N. Deschamps, t. II.j). 92.
(2) Révolutionnaires ainsi nommés du Couvent des Dominicains ou Jacobins, voisin des Tuileries, où était leur grand club.
(3) Mémoires, ibid.
(4) M. Lecoulteux de Canteleu, cité par N. Deschamps, t, II, p. 140.
sailles, et au milieu de ses tergiversations, dirai-je de ses défaillances? que la canaille pénètre dans le château et enlève le Roi et sa famille, qui désormais sont à sa merci. Le héros satanique de ces journées des 5 et 6 octobre 1789, où finit l'antique monarchie, est Laclos, l'agent du duc d'Orléans. Il dirige la société des Amis de la Constitution fondée le 3 avril 1789, à Versailles, dont on a bien dit : «Nulle machine plus efficace; on n'en a jamais vue de mieux combinée pour fabriquer une opinion artificielle et violente, pour lui donner les apparences d'un vœu national et spontané, pour conférer à la minorité bruyante les droits de la majorité muette, pour forcer la main au gouvernement. »
Et voici ce qu'il fait. Son portrait vient d'être peint de main de Tacite :
« Pour l'argent, dit M. Taine, parlant de la société des Amis de la Constitution, on puise dans la caisse du duc d'Orléans, et on y puise abondamment : à sa mort, sur 114 millions de biens, il avait 74 millions de dettes ; étant de la faction, il contribue aux dépenses ; et comme il est l'homme le plus opulent du royaume, il contribue à proportion de son opulence. Non pas qu'il soit un chef vérible, son caractère est trop mou, trop ramolli ; mais « son petit conseil, » et notamment son secrétaire des commandements, Laclos, ont de grands projets pour lui ; ils veulent le faire lieutenant- général du royaume, à la fin régent ou même roi, afin de régner sous son nom et de « partager les profits ».
« En attendant, ils exploitent ses velléités, Laclos surtout, sorte de Machiavel subalterne, homme à tout faire, profond, dépravé, qui depuis longtemps a le goût des combinaisons monstrueuses : nul ne s'est complu si froidement à suivre les amalgames inexprimables de la méchanceté et de la débauche humaines ; dans la politique comme dans le roman, il a pour département les liaisons dangereuses. Jadis il maniait en amateur les filles et les bandits du beau monde ; maintenant il manie en praticien
les filles et les bandits de la rue. Le 5 octobre 1789, on l'a vu <r vêtu d'un habit brun » parmi les premiers groupes de femmes qui se mettaient en marche pour Versailles, et l'on retrouve sa' main <c dans l'affaire Réveillon, dans l'incendie des barrières, dans l'incendie des châteaux », dans la panique universelle qui a soulevé la France contre des bandits imaginaires. « Toutes ces opérations, dit Maloumet, ont été payées par le duc d'Orléans » ; il y concourait « pour son compte, et les Jacobins pour le leur » . A présent, leur alliance éclate à tous les yeux : le 21 novembre 1790, Laclos devient le secrétaire de la Société, le chef de la correspondance, le directeur en titre du journal, le directeur occulte, effectif et permanent de toutes les manœuvres (1) . »
lie 15 septembre 1792, Louis XVI étant déclaré déchu et enfermé au Temple, et Paris tout sanglant des massacres des 2 et 3 septembre, les titres de noblesse venant d'être abolis, la royauté allant l'être le 21, Philippe d'Orléans reçoit de la Commune de Paris le titre tout court d'Egalité. Il remercie, disant qu'on ne pouvait lui en donner qui fût plus conforme à ses sentiments. La Loge de la Par faite Egalité, mère'de celle de \bT Candeur, l'a baptisé de son nom. Mais déjà ce n'est plus qu'un fantôme. Egalité, devenu une unité dans la Convention, vote par peur, le 18 janvier 1793, la mort de Louis XVI. Il n'en gravira pas moins, le 6 novembre, l'échafaud même de Louis XVI sur la place Louis XV, cet échafaud sur lequel la Reine a suivi le Roi le 16 octobre. Du moins, il s'est souvenu, avant d'y monter, qu'il est le petit-fils de S. Louis, et il a pu transformer un supplice tant mérité en expiation (2).
(1) La Révolution, t. II, 8e édit. 1881, p. 55-60.
(2) «Leduc d' 'Orléans {Egalité) entendit son arrêt de condamnation à mort sans que sa physionomie laissât apercevoir le moindre trouble.. . Sur les trois heures, un des juges du tribunal révolutionnaire fut introduit dans sa chambre... Le prince parla à voix basse pendant vingt minutes environ avec le délégué du tribunal. Il dit ensuite, de manière à être entendu des -personnes qui étaient dans la
Le général Custine avait précédé sur l'échafaud so Vénérable, le 28 août ; le prince de Broglie l'y suivra, le 27 juin 1794. Les Lameth et Lafayette ont émigré. « Les Maçons dévoués au duc d'Orléans dans la Loge de la Candeur, » vont ainsi à l'exil, s'ils peuvent échapper à la mort. La Providence aussi a sa vengeance. Couvrons ici la Loge, et reconnaissons la véritable lumière qu'elle laisse à l'histoire.
chambre : Au reste, monsieur, je n'en veux nullement au tribunal; je n'en veux pas davantage aux républicains de. la Convention, aux Jacobins, aux véritables patriotes ; ce n'est pas eux qui veulent ma mort : ma condamnation vient de plus haut et de plus loin. Le membre du tribunal qui reçut les derniers avis du duc d'Orléans vit encore, et cette considération seule nous empêche de le nommer. Nous garantissons tous les détails relatifs à la condamnation et au supplice du duc d'Orléans (Egalité), aussi positivement que si nous en avions été témoins auriculaires et oculaires. » — Montgaillard, Histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI jusqu'en 1825, t. IV, p. 140-144.
— « Ce fut vers les quatre heures après midi que le funèbre cortège sortit de la cour du Palais... Dès que le bruit se répandit que le malheureux prince allait être exécuté, des flots de peuple se précipitèrent de toutes parts sur son passage. .. Quoiqu'on ne vit en lui aucun effroi de la mort, il est assez vraisemblable qu'il souffrait cruellement. Toutes ces excroissances sanguines qui défiguraient sa physionomie étaient entièrement disparues, et son visage, sans être pâle, avait la blancheur des autres parties de son corps.. i..» Lorsque la charrette eut passé la rue de Richelieu, qu'on appelle dans ce moment (1796) de la Loi, il fit signe au confesseur de s'approcher de lui, le pria de ne plus l'abandonner, et ne cessa en effet de s'entretenir avec lui jusqu'au pied de l'échafaud. où il reçut sa dernière bénédiction. » — Montjoie, t. III, ch. XVIIL
Nancy. — Imprimerie polytechnique de N. Collin.
La Bibliothèque.
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