CHAPITRE VIII
L'ancien Japon. — VOmetské, — Les troubles de Kioto. — Condamnation du prince de Nagato. — Supplice des dou;2e Samourai. — Bataille de Fushimi. — Déchéance des Shogun. — Disparition de la féodalité. — Révolte de Satsuma.
Avant de relater les événements qui devaient faire disparaître un état de choses auquel le Japon avait dû sa prospérité et sa longue et pacifique existence^ il est intéressant de jeter un dernier coup d'oeil sur cet ancien organisme au sommet duquel se trouvait le Shogun, chef de Texécutif et commandant de toutes les forces militaires, ayant à côté de lui le Mikado ou Empereur spirituel, pour ainsi dire contemplatif.
Le pouvoir des Daïmio était généralement pro* lecteur. Une grande partie des revenus des provinces dont ils étaient gouverneurs était à leur disposition et dépensée sur place. Les produits du sol subissaient peu de déplacements, et il n'existait pas d'échanges en dehors du cercle de production ; aussi le pauvre se trouvait-il à peu près assuré contre la cherté des denrées, contrairement à ce qui arrive aujourd'hui* Les arts, protégés, encouragés par les Daïmio, nouveaux Mécènes ou Médicis orientaux, florissaient
dans la mesure du tempérament de ce pays, et les artistes, travaillant sans impatience et à leur aise, produisaient des œuvres finies et bien supérieures à celles que, talonnés par le besoin, ils peuvent concevoir et engendrer aujourd'hui. Aussi verrons-nous bientôt l'influence néfaste du nouvel ordre de choses sur les productions artistiques du pays : on ne trouve déjà plus ces merveilleuses laques d'or devant lesquelles s'extasient les connaisseurs; la peinture sur émail disparaît, et les ciseleurs sur métaux s'en vont sans faire d'élèves capables de leur succéder.
Les Japonais modernes rêvent de relations commerciales, d'exportations, dont ils sont incapables : toutes les œuvres de patience dans lesquelles consistaient leur mérite et leur véritable talent ne sont plus possibles et disparaissent au moment même 011 ce peuple naïf ouvre ses portes aux étrangers, et détruit inconsciemment de ses propres mains l'asile ou pendant des siècles il a vécu tranquillement.
Le pouvoir autocratique et aristocratique au Japon n'était pas, comme on pourrait le supposer, dépourvu de toute garantie pour le peuple. Chaque année les seigneurs se rendaient à Yédo, et à leur retour ils devaient faire une tournée dans leur province et surveiller de quelle façon la loi était appliquée. C'était le rôle des missi dominici sous Charlemagne; comme eux, les Daïmio en tournée étaient les représentants de l'Empereur, et comme eux, ils devaient s'assurer s'il y avait des droits lésés, des sujets opprimés, recueillir en un mot toutes les plaintes et réclamations des habitants. Ils devaient sérieuse-
ment remplir cette partie de leur charge, car ils étaient chaque jour sous le coup d'une accusation qui aurait eu pour eux les conséquences les moins agréables : l'invitation, par exemple, d'avoir à s'ouvrir le ventre, cérémonie dont nous indiquons l'ordre et la forme plus loin.
Les feudataires ne pouvaient se soustraire au sérieux contrôle et à la surveillance quotidienne d'une police secrète spéciale, appelée Ometské, Les curieux moyens employés par les agents qui la composaient valent la peine d'être cités : ils se présentaient comme domestiques chez les personnages dangereux, chez les Daïmio les plus remuants, dans les maisons de thé, rendez-vous ordinaire des conspirateurs; ils s'introduisaient même chez les Européens, toujours soupçonnés et inspirant dans tous les cas peu de confiance. Ils filaient souvent plusieurs semaines un ennemi avant de le dénoncer.
Chaque Daïmio essayait de se défendre contre la surveillance occulte dont il était l'objet, afin de prévenir les accusations, et avait aussi sa police particulière. Un vieil adage prétend que sur trois Japonais réunis, deux au moins jouent le rôle d'espion,
La puissance des gouverneurs de province était limitée par des règlements et des lois; elle Tétait surtout pour les moins importants. Ainsi, les simples possesseurs dt yashiki, sortes de châteaux forts, ne pouvaient pas prononcer la peine de mort sans être contraints pour cet objet d'en référer à Yédo.
Les Samourai formaient le corps de la noblesse. Gens très-fiers et très-susceptibles sur le point d'hon-
neur, toujours disposés à se battre, ils étaient attachés aux grands Daïmio et à leur fortune. Le plus souvent, lorsque le seigneur qu'ils servaient était battu ou tué, ils se suicidaient, préférant la mort à la honte de survivre à la ruine de leur bienfaiteur. Ils remplissaient le rôle des anciens chevaliers. En temps de paix, ils s'occupaient de l'administration des provinces dans ses détails. Ils avaient le droit de porter deux sabres, et leur rang nobiliaire était indiqué par la couleur de leurs armures. Parmi leurs prérogatives, ils avaient entre autres la faculté en voyage de ne pas payer les frais de transport, ni même le prix de leur nourriture dans les hôtels où ils s'arrêtaient, c'est-à-dire de voyager à peu près gratuitement.
Au-dessous de ces castes, à divers degrés privilégiées, vivait la classe populaire divisée en trois catégories : les paysans ou cultivateurs, les artisans et les marchands.
Il faut maintenant remonter un peu en arrière et reprendre à son origine l'évolution singulière opérée de 1847 à 1866. Pendant cette période de dix-neuf années se passèrent une série d'événements, une quantité de faits, causes déterminantes de la révolulion qui devait bientôt éclater et dont les conséquences devaient être considérables pour le Japon.
Depuis longtemps les nobles turbulents supportaient impatiemment le joug du Shogun, ne cherchant qu'une occasion favorable pour le secouer et s'en affranchir. L'arrivée des Européens la leur foucnit. Tous les princes impuissants isolément,
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