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réunissant leurs haines accumulées, vont se grouper autour d'une ombre, le Mikado, qui se fera réalité et les subjuguera ensuite encore davantage, pour les faire disparaître bientôt complètement.
Tous les traités signés avec les Européens avaient été faits par le Shogun, investi de la puissance souveraine. Les Daïmio lui dénièrent tout droit de traiter sans Tassentiment du Mikado, et profitant du sentiment populaire hostile à l'étranger, exploitèrent perfidement les passions de la populace contre son pouvoir.
Tous les mécontents se rendirent à Kioto, qui devint le foyer des intrigues politiques. Le Shogun essaya en vain d'opposer un frein, avec le sentiment, tardif il est vrai, des daqpirfi que cette agitation faisait courir à son pouvoir. Il nomma le prince d'Aïdzu Shoku de Kioto (littéralement : gardien, sorte de commandant militaire, chargé de protéger la ville), fit exécuter une cinquantaine des Samourai les plus turbulents, destitua, mit en retraite ou enferma plusieurs Daïmio et fonctionnaires de la cour, et fit strictement surveiller les gens des différents clans, ainsi que les Lo«m, Samourai sans emploi. Plusieurs clans proposèrent d'envoyer leurs troupes à Kioto, sous prétexte de protéger le palais impérial.
Les habitants de Nagato, de concert avec quelques dignitaires influents, intriguèrent pour contraindre le Shogun à refermer le pays aux étrangers, et firent proposer au Mikado de venir à Yamato, sur la tombe de Jimmu-Tenno, le père de la nation et son premier souverain, et de partir de là, à la tête des armées, pour chasser les Européens.
Le Shogun ne tint pas grand compte de tous ces faits, mais des difficultés sans nombre lui furent suscitées de partout, et des complications graves allaient se produire. Des sujets britanniques avaienf été assassinés par les gens du prince de Satsuma. Des navires anglais furent envoyés à Kagoshima pour réclamer une indemnité; le prince refusa d'entrer en négociation et de faire droit à leurs réclamations. La ville fut bombardée et réduite en cendres. Cet acte de vigueur surexcita encore les colères dans ce pays déjà ennemi de l'ingérence étrangère. Les puissances européennes crurent nécessaire, pour défendre et protéger leurs nationaux, d'envoyer en 1864 dans les eaux du Japon une flotte composée de neuf vaisseaux anglais, trois français et quatre hollandais.
Malgré tous les efforts du prince de Nagato pour s'y opposer, les coalisés forcèrent le détroit Simonoseki, la porte de la mer intérieure.
Le prince dut s'incliner et feignit une entière soumission; mais ayant refusé de payer l'indemnité de guerre qui lui avait été imposée, il fut traduit devant le tribunal criminel de Yédo, et la plus singulière condamnation fut prononcée contre lui : il reçut probablement Tordre de s'ouvrir le ventre, cette vieille faveur accordée aux nobles ; mais chose inique et incompréhensible, après avoir ordonné de raser son palais, Tarrêt ajoutait que ses serviteurs et toutes les personnes attachées à sa maison seraient mis à mort. Cette odieuse condamnation fut exécutée après approbation des deux empereurs, et quatre cent vingt
hommes et deux cent quinze femmes furent massacrés dans son palais.
Le gouvernement anglais ne se montra pas encore satisfait de ces sanglantes représailles et réclama la punition des meurtriers de ses deux nationaux. Les douze Samourai coupables de ce crime furent invités à s'ouvrir le ventre : ils jouissaient encore de ce privilège. Au jour fixé pour cette lugubre opération, les douze condamnés s'accroupirent en ligne devant le consul anglais. Le premier s'ouvrit le ventre suivant la formule prescrite, c'est-à-dire de gauche à droite, avec son sabre; son voisin lui coupa la carotide, selon l'usage, pour abréger ses souffrances, et il tomba la face contre terre, posture imposée par la tradition, qui considère toute autre chute comme un signe de faiblesse et un manque de courage déshonorant son auteur. L'horrible tragédie se continua ainsi jusqu'au dernier, auquel un parent ou un ami rendit le suprême service qu'ils s'étaient mutuellement rendu. Ecœurés d'un pareil spectacle, les Anglais ne purent en soutenir la vue jusqu'à la fin et quittèrent le théâtre de cette épouvantable boucherie.
Ces exemples de sévérité et ces mesures rigoureuses amoindrissaient le prestige du Shogun, sans suffire cependant à faire cesser les réclamations et les protestations contre les traités, ni apaiser les mécontents. Le premier ministre Ti-Naosuke fut assassiné, et son collègue Ando-Nabunasa échappa avec peine aux poursuites des meurtriers, non sans avoir été grièvement blessé.
Leprinced'Aidzu, gouverneur de Kioto, se mutina
go LES JAPONAIS, LEUR PAYS ET LEURS MŒURS.
à son tour. L'amiral Enomato suivit son exemple et s'enfuit avec huit navires. Ils furent vaincus tous les deux et obligés de se soumettre. Mais le pouvoir du Shogun avait été ébranlé jusque dans sa base par ces révoltes successives, et bientôt un parti plus puissant allait lui porter un dernier coup et le briser définitif vement.
Les quatre Dàîri les plus puissants, ceux de Satsuma, de Hizen, de Tosa et de Nagato, se réunirent autour du Mikado, qui, à la tête de ces contingents formant une armée imposante, attaqua son rival. Le Shogun défait en bataille rangée à Fushimi, non loin de Kioto, et contraint à s'enfuir, se retira à Mito et disparut complètement de la scène politique, pour laisser le Mikado gouverner seul le Japon et reprendre les véritables fonctions de son titre d'Empereur.
Nous avons eu l'occasion de faire la connaissance du fils du Shogun, qui, venant de passer cinq années en Angleterre, retournait dans son pays et avait fait avec nous la traversée du Pacifique sur le Gaëlic. Ce jeune homme, descendant de Yégas, est le dernier représentant delà famille de Tokougawa qui a régné deux cent soixante ans sur le Japon.
Le Mikado transféra à Yédo, appelée désormais Tokio, le siège de son empire, et inaugura une ère nouvelle, celle de Meiji, dont 1867 est la première année ; mais malgré cela on adopta en même temps l'usage du calendrier grégorien.
Ceci fait, le Mikado convoqua une assemblée de Daïri possédant un revenu de plus de 100,000
koku (ancienne mesure du pays), qui proclama la déchéance du Shogun, et profitant d'une grande fête, l'Empereur déclara solennellement qu'il abandonnait l'ancien mode gouvernemental pour s'inspirer désormais de l'opinion publique.
Deux années plus tard, les quatre puissants princes qui avaient prêté leur concours au Mikado remettaient entre ses mains l'administration de leurs provinces. Le régime féodal allait disparaître.
Jusqu'en 1871, le gouvernement conserva les anciennes divisions, et les daïmiats restèrent sous la domination de leurs chefs, devenus simples délégués de leur suzerain, sans prérogatives particulières; mais leur suppression entraînait avec elle l'abolition des titres de noblesse.
Les Daïraio et les Samourai, dépossédés de leurs privilèges aristocratiques, le furent en même temps de tous leurs biens et des revenus attachés à leurs dignités ; ils étaient les plus riches, ils devinrent les plus pauvres. L'État, pris de commisération pour ceux qu'il avait si prestement dépouillés, leur alloua cependant de maigres pensions, pour subvenir à leurs besoins immédiats, tout en limitant la durée de cette charité du voleur au volé à une courte période. Puis, honneur insigne, on fit des Samourai des employés de. ministère, des bureaucrates; le nouveau régime inaugurait l'ère de la paperasserie, et enfin il recruta parmi eux ses agents de police. Les jacobins de 1793 n'avaient pas pensé à cela.
Le Mikado était vainqueur et dominait tout-puissant; mais bien des intérêts avaient été lésés et des
orgueils froissés. Les nobles n'avaient peut-être pas tout d'abord compris la gravité et encore moins les conséquences, ruineuses pour eux, de cette transformation politique et sociale: ils s'avouèrent enfin leur naïveté, et leur inquiétude grandit trop tard, en se voyant absolument dépouillés. Réduits à cet état précaire, les seigneurs regrettèrent leur indépendance d'autrefois. Le peuple lui-même, privé désormais de leurs libéralités, s'émut ; les villes oîi ils résidaient, ayant perdu de leur importance, se montrèrent réfractaires : une sourde agitation régna dans tout l'empire.
La province de Satsuma, plus énergique, s'insurgea en masse ; sous les ordres du maréchal Saïgo, les hommes se levèrent; les femmes elles-mêmes — la femme sous toutes les latitudes est réactionnaire, et les Japonaises ne furent ni les moins frondeuses, ni les moins ardentes — se précipitèrent en bandes dans les montagnes pour garder les défilés. Armées de longues lances dont les têtes sont en forme de faucille à lame peu recourbée, et dont elles savaient se servir avec une dextérité rare pour ouvrir le ventre de bas en haut aux malheureux qu'on leur opposait, elles chargeaient avec furie leurs adversaires et luttaient partout victorieusement contre les soldats pourvus de fusils à tir rapide et de baïonnettes, dont ils ne savaient pas se servir et qui dans leurs mains étaient presque inoflfensifs. De toutes les provinces, des bataillons entiers, leurs officiers en tête, abandonnèrent même leurs casernements pour aller rejoindre l'armée de l'insurrection.
à travers les conseils d'une aristocratie toute-puissante^ et aussitôt elle abandonne ses prérogatives aux mains d'une sorte de César, lequel César détruit le César militaire. Le Pape renversant Charlemagne ? c'est-à-dire Tillogisme se faisant réalité. Un peuple prospère, civilisé, abandonne la voie suivie pendant des siècles par ses ancêtres, et dans laquelle ont vécu heureuses tant de générations, pour se lancer aveuglément dans l'inconnu, poussé qu'il est par une sorte de mauvais génie d'imitation inintelligente, qui est du reste la caractéristique de sa nationalité.
Ces changements considérables dans la forme n'ont pas cependant très-sensiblement modifié l'esprit et les mœurs du pays.
Dix ans après 1789, la France n'était plus reconnaissable, mais la révolution existait dans les esprits bien avant de s'être manifestée dans les faits. Elle avait été en réalité le résultat logique, inévitable, d'un état morbide dont souffrait depuis longtemps la nation française.
Au Japon, il n'existait aucune cause déterminante. Les Japonais n'ayant pas de désirs, pas d'aspirations^ ont eu ce qu'ils ne demandaient pas et ce dont ils n'avaient pas besoin : aussi l'effet de ces perturbations politiques est-il simplement superficiel. Au régime disparu, survit et survivra longtemps encore la société qu'il avait constituée, si même elle peut jamais être modifiée, tout au moins dans un grand nombre de ses parties. Les nobles, par exemple, légalement dépossédés de tout privilège^ sont encore très-
respectés et considérés, et la hiérarchie sociale supprimée subsiste malgré tout.
La classe des marchands, entrepreneurs de travaux industriels, banquiers, y aie plus gagné; elle a été tirée de l'état médiocre où elle était reléguée. Les lois somptuaires, vraiment oppressives, interdisant en effet aux bourgeois la jouissance de leur fortune, n'existent plus. L'Empereur a bravé l'indignation de ses courtisans en rendant visite à un marchand et en acceptant son hospitalité.
Dans l'armée, le recrutement appelle aussi indistinctement le fils de l'ancien noble, de l'industriel, de l'ouvrier et du paysan. L'instruction est donnée à tous les enfants indistinctement.
Le but poursuivi est de faire succéder à Tancienne noblesse une classe plus instruite et plus laborieuse. La révolution, en un mot, qui avait eu en France pour résultat de mettre le tiers état au pouvoir, semble avoir été faite, au Japon, au profit d'une classe qui n'existe pas encore ; c'est comme une sorte de préparation à Tavénement de nouvelles couches.
Quels seront pour ce peuple les résultats de cette brusque transformation? Il serait téméraire de se prononcer dès à présent. Dans tous les cas, sans tenir compte de l'opinion de certains philosophes plus rêveurs qu'observateurs, les Japonais n'ont aucune des aptitudes indispensables pour s'assimiler la civilisation européenne, incompatible avec leurs antécédents, leur degré de civilisation très-avancé, leur sol, leur climat et leur langue. Leurs mœurs antiques ont subi l'épreuve du temps et leur ont assuré de
nombreuses années de paix, de tranquillité et de bienêtre relatif. Le Japon a évidemment produit tout ce qu'il est susceptible de donner; il serait plutôt anémique, épuisé comme toutes les vieilles nations, qu^apte à s'assimiler une nouvelle civilisation. Il ne verra point augmenter ses ressources, et par conséquent sa prospérité, avec le développement des idées démocratiques libérales ou l'application des principes parlementaires, vers lesquels il semble s'engager inconsidérément de plus en plus.