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l'année les nombreux touristes américains quittent l'ancien continent et regagnent le nouveau monde ; tous les paquebots en partance pour les États-Unis étaient bondés. Après de nombreuses démarches, nous finîmes cependant par obtenir de mauvaises places sur un steamer écossais partant de Glascow^, le i« septembre, en destination de New^-York, et le jeudi matin 3i août 1882, nous débarquions sur les quais de Londres.
Passer une journée dans la capitale des îles Britanniques suffit pour faire comprendre comment le spleen se gagne; quand la pluie ou le brouillard se mettent de la partie, Londres devient mortellement ennuyeux; nous nous en aperçûmes une fois de plus.
En arrivant enfin, vingt-quatre heures après, à GlascoV^, nous apprenions, à notre grand déplaisir, que le départ du Circassia, paquebot sur lequel nous devions faire la traversée de l'Atlantique, était retardé jusqu'au lundi suivant, pour cause de réparations indispensables.
L'année précédente déjà, le même contre-temps nous était réservé à Edimbourg, où pendant cinq longs jours nous étions forcés d'attendre un bateau pour l'Islande.
La compagnie évite aux passagers la descente désagréable de la Clyde; un train spécial lés conduit à Greenock, d'où un petit vapeur les transporte à bord du navire mouillé en grande rade. A peine embarqués sur le Circassia, nous voyons, non sans terreur, que nos lits ne sont que d'étroites banquettes, placées dans le couloir qui contourne les cabines^ tout à fait
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à Tarrière du bâtiment. Cet endroit est un continuel passage, et nous n'avions pas même un modeste rideau pour nous préserver des regards indiscrets. Encore n'étions-nous pas seuls, et deux infortunés partageaient l'espace restreint qui nous était affecté. Il fallut faire contre fortune bon cœur, et grâce au peu de longueur de ces couchettes improvisées, se mettre tête contre tête, car il eût été peu agréable de recevoir des coups de pied dans la nuque, s'il avait pris fantaisie au voisin d'allonger les jambes en dormant.
Le mardi matin 5 septembre, l'hélice du Circassia commença à se mettre en mouvement et à battre l'eau sale du golfe de la Clyde. Le soir, vers huit heures, nous touchions Moville en Irlande, pour prendre de nouveaux passagers, et, après avoir remonté un peu au nord pour contourner cette île, le navire mit sa proue dans la direction de l'Amérique.
Notre voyage commençait enfin.
La première journée fut consacrée à faire connaissance avec notre maison flottante. Le Circassia de la compagnie Anchor-Line est un magnifique steamer décent trente mètres de long, jaugeant quatre mille trois cents tonneaux. Environ deux cent cinquante passagers de Woon étaient à bord; comme les bateaux anglais n'ont pas de deuxième classe, le reste des voyageurs, pour la plupart émigrants, se trouvaient parqués à l'avant.
Le commencement de la traversée fut; contrarié par la tempête; un violent vent debout retardait notre marche. Les vagues écumeuses, hautes comme des montagnes, se précipitaient impétueuses et battaient
avec rage Pavant du Circassia, en soulevant ce colosse, qui, livré aux fureurs de TOcéan, était ballotté comme un léger morceau de liège.
Ce spectacle était grandiose; mais ayant au-dessus de nos têtes la machine à vapeur de la barre, et sous les pieds Fhélice frémissant chaque fois qu'elle sortait de Teau, nous sentions durement toutes les oscillations amplifiées du navire à chaque coup de tangage, et eussions peut-être préféré voir les éléments moins déchaînés.
La plupart des passagers, surtout parmi le sexe faible, éprouvés par le mal de mer, restaient confinés dans leurs cabines. Le quatrième jour, la mer se calma un peu, et quelques nouvelles figures, blêmes ou verdâtres, apparurent sur le pont, essayant leurs forces encore incomplètement remises.
Le 1 1 septembre, des sondages peu profonds heurtèrent le sable du banc de Terre-Neuve, dont la surface n'émerge pas, mais se trouve à quelques brasses au-dessous du niveau de TOcéan ; d'immenses vagues d'un aspect particulier, et la couleur de Teau, indiquaient que nous n'étions plus sur les grands fonds. Chaqueannée, sur ce banc, des milliersde bateaux viennent, surtout des ports de France, pêcher la morue qui abonde dans ces parages. Ce n'était pas la saison de la pêche; aussi Phorizon était-il désert; de gros marsouins en bandes animaient seuls la monotonie de ces solitudes ; de loin enr loin des baleines ou des souffleurs se montraient au-dessus des flots, chassant leurs jets d'eau par leurs évenis pour plonger lentement ensuite et se livrer à la pêche des hyales, petits
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mollusques dont ils font leur pâture, et qui, emportés par les courants chauds du golfe du Mexique, se rencontrent là en grande abondance.
Le beau temps était venu; toutes les cabines ne tardèrent pas à s'ouvrir, et le pont du navire, transformé auparavant en salle d'hôpital, offrit une animation inaccoutumée. Aussitôt s'organisèrent des entertainements de toutes sortes. Nous pûmes faire de curieuses observations sur les Américains livrés à eux-mêmes, et étudier de près les mœurs intimes de leur société.
Aux Etats-Unis, les jeunes filles les mieux élevées, appartenant aux meilleures familles, jouissent de la liberté la plus étendue ; leur seule règle de conduite est la maxime : a Honny soit qui mal y pense. » Elles sortent seules quand bon leur semble, le jour ou la nuit, souvent passent la soirée au théâtre avec des jeunes gens qui viennent les chercher dans leur famille et les y ramènent après le spectacle. Les jours de fête, il n'est pas rare de voir jeunes gens des deux sexes s'en aller en troupe à la campagne, rester la nuit dans les hôtels qui se trouvent à proximité de tous les lieux de promenade, et rentrer seulement le lendemain matin, sans que la morale ait à en souffrir, du moins les Américains le prétendent.
Chaque année, des bandes plus ou moins nombreuses de jeunes couples partent, sans, aucun mentor pour les diriger, et viennent en excursion sur l'ancien continent. Ces voyages à deux sont presque toujours les préliminaires de mariages qui se concluent au retour. Plusieurs sociétés de ce genre se trouvaient
à bord du Circassia, et le sans gêne régnant entre les hommes et les femmes eût pu paraître bien singulier, si Ton n^avait songé qu'en arrivant, tout serait régularisé. Nous constatâmes avec non moins d'étonnement la grossièreté et le manque complet d'éducation de ces excentriques pionniers dégrossis; leur tenue est absolument inconvenante : ils s'étendent, mettent les pieds sur les bras des fauteuils, crachent partout, se mouchent avec leurs doigts, et, suprême élégance, chiquent et fument la pipe même en flirtant avec les jeunes miss, qui, de leur côté, ont Tabominable courage de se laisser embrasser entre deux jets de salive noire- Ce laisser-aller incroyable, ces habitudes sales et répugnantes sont générales; dans les plus grands hôtels de New-York, les vestibules oîi se tiennent les hommes sont toujours ornés de cet avis appendu aux murs : Keep jrour feets down, « Laissez vos pieds par terre».
Le 14, une barque semblable à un point noir paraît à l'horizon, s'approche rapidement et amène le pilote à bord. Nous étions encore bien éloignés de terre, mais la concurrence oblige ces malheureux à venir par tous les temps passer les jours et les nuits sur leur frêle esquif à plus de deux cents milles au large, où, comme des vautours guettant leur proie, ils cherchent les navires et fondent sur le premier qu'ils peuvent apercevoir.
Dans la journée du lendemain, l'horizon s'estompe au nord d'une ligne un peu plus sombre, et la terre de Long-Island devient bientôt assez distincte pour
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laisser apercevoir sa côte nue et aride, parsemée de grandes maisons isolées, dont les contours se détachent nettement sur le fond blanc du ciel. La présence de nombreuses voiles brillant au soleil et semblables à d'immenses oiseaux de mer rasant légèrement la sur^ face de l'Océan, annonce l'approche du port.
A cinq heures et demie, nous doublons la pointe de Sandi-Hock, l'entrée du golfe au fond duquel se trouve la rade de New- York. La terre se rapproche de plus en plus de chaque côté; en face de nous, le soleil couchant, comme un énorme phare rouge vers lequel nous nous dirigeons, illumine de ses rayons incandescents les innombrables bateaux de toutes tailles et de toutes formes au milieu desquels, majestueux géant, le Circassia fraye sa route. Çà et là, en dehors du chenal, de hideuses carcasses de navires à demi submergées profilent sur l'horizon empourpré leurs silhouettes noires et grimaçantes.
Après avoir traversé l'étroit canal qui sépare Long- Island du continent américain, l'heure avancée nous empêchant de subir les formalités indispensables de la santé et de la douane, nous passons la nuit au mouillage, et le matin suivant, i6 septembre, nous traversions la rade de New- York, l'une des plus belles du monde. Aux grands steamers qui l'animent et la sillonnent, sont mélangées les modestes goélettes aux voiles déployées, attendant une brise favorable pour gagner le large, et se croisent dans tous les sens les ferrjr-boats , sans mâts, portant sur leur quille une véritable maison à deux ou trois étages débordant de tous côtés, et flanqués dedeuxrouesimmenses,
mises en mouvement par des machines de Watt, dont le levier, placé au-dessus du pont supérieur, oscille pendant la marche. •
La ville de New- York, séparée de ses deux faubourgs, Nev^-Jersey et Brooklyn, par des bras de mer, est reliée à ce dernier par un pont suspendu suffisamment élevé pour permettre aux bateaux de passer avec leurs mâts sous son arche. Ce pont, auquel on travaille depuis treize ans, était encore inachevé. Une chaussée y donne accès en passant audessus des maispns; il mesure en entier deux kilomètres de long, et son tablier entre les deux piles est de cinq cent trente mètres. Cette construction gigantesque apparaît de loin comme un trait d'union jeté par le génie des hommes entre ces deux villes.
Le Circassia se met enfin à quai, les passagers se pressent et se bousculent sur Péchelle. Après avoir satisfait à toutes les rigoureuses exigences de la douane, nous entrons dans cette ville de New- York, la tête de la civilisation du nouveau monde. Nous nous engageons dans des rues droites et régulières, hachées de lignes de tramways, recouvertes de voies de chemins de fer aériens, et obscurcies d'un véritable nuage de fils télégraphiques enchevêtrés les uns dans les autres, et formant un inextricable réseau soutenu par d'immenses poteaux.
Tel est le cadre dans lequel se meut sans cesse une fourmilière humaine, une population dont Tactivité fiévreuse est indéfinissable.
New- York est bâtie sur une île allongée, de forme elliptique. Du côté de la rade se trouvent les docks et
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la vieille ville; les rues en sont étroites, tortueuses, et bordées de maisons à six et sept étages. Comme dans la Cité de Londres, c'est le quartier commerçant ; le matin et le soir, il est désert, et dans la journée, son animation rend la circulation difficile. A Tautre extrémité se trouvent les maisons d'habitation, dont les rez-de-chaussée de quelques-unes sont occupés par des boutiques aux étalages disposés sans goût, qui ne peuvent ni retenir ni égayer un voyageur parisien.
L'aspect de cette ville immense, tracée avant d'être construite, traversée d'un bout à l'autre par de grandes avenues droites, coupant perpendiculairement toutes les rues parallèles, me remit en mémoire cette boutade de Victor Hugo, dans Notre-Dame : (( Je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, tt ne présente aux yeux cette richesse de ligne, cette « opulence de détails, cette diversité d'aspect, ce je ne a sais quoi de grandiose dans le simple et d'inattendu a dans le beau, qui caractérise un damier. » Voilà bien décrite la moderne New- York. ,
Les voitures de place et les voitures de maître y font presque défaut; les piétons, les charrettes et les nombreuses lignes de tramways et d'omnibus forment seuls l'animation des rues. Ni les tramways, ni les omnibus n'ont de conducteurs; le nombre des voyageurs n'est pas limité ; chacun en montant dépose dans une petite boîte ad hoc cinq cents (25 centimes), prix unique de la course, et se place comme il peut, assis ou debout.
Le moyen de locomotion le plus employé est ïeleveted, chemin de fer aérien par lequel on peut aller,
avec correspondance, sur tous les points de la ville, pour la ipodeste somme de dix cents (5o centimes). Les trains marchent très-vite, tournent avec une rapidité effrayante dans des courbes de 90 degrés, se succèdent sans interruption, s'arrêtent et repartent instantanément. Ils se composent d'une petite machine traînant derrière elle quatre ou cinq wagons articulés, très-longs, dans lesquels on pénètre par les deux extrémités au moyen de plates- formes. Les voies supportées par des piliers de fonte', à la hauteur d'un premier étage, couvrent entièrement la rue si elle est étroite, ou sont placées au-dessus de chaque trottoir lorsqu'elle est plus large.
La ville en elle-même offre peu d'intérêt. Elle ne possède aucun monument remarquable, aucune promenade, et Broadway est bien loin de pouvoir être comparé à nos boulevards. Le touriste n'a pas le loisir d'étudier les seules choses intéressantes, c'est-à-dire les mœurs et la civilisation de ce peuple neuf, composé uniquement de marchands et d'originaux agités d'une fièvre perpétuelle et ne reconnaissant comme divinités que ce Mercure » et le « Veau d'or ».
Quelques heures nous suffirent pour visiter cette ville ennuyeuse, et désireux d'admirer les chutes du Niagara, nous partions, en toute hâte, le surlendemain de notre arrivée 18 septembre, caria date du départ du bateau sur lequel nous avions l'intention d'embarquer à San-Francisco pour traverser le Pacifique, nous laissait juste le temps nécessaire de nous y rendre en nous arrêtant à peine.
N'ayant pas trouvé de place dans les sleeping
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cars^ il nous fallut passer cette première nuit empilés comme des sardines, sur des banquettes peu rembourrées aux dossiers trop bas pour appuyer le haut du corps. Dans ces fameux chemins de fer, si renommés chez nous pour leur confortable, s'il prend aux voyageurs la fantaisie originale d'essayer malgré tout de fermer les yeux pour dormir, le conducteur vient obligeamment les réveiller entre chaque station, pour contrôler les billets.
Nous arrivions vers trois heures de l'après-midi à la station de Niagara-Falls, rompus par ce trajet de dix-huit heures fait dans d'aussi mauvaises conditions, et nous nous dirigions immédiatement vers l'endroit d'oîi l'on peut voir les chutes dont le panorama est justement renommé comme l'une des plus belles pages de la nature.
Les chutes du Niagara se trouvent placées entre le lac Erié et le lac Ontario. Les eaux du lac Erié, après avoir formé cette gigantesque cascade, coulent pendant quelques kilomètres, sous le nom de rivière Niagara, dans un lit profond à berges verticales qu'elles se creusent dans le roc depuis des siècles, et vont alimenter le lac Ontario pour en sortir ensuite en un fleuve large et tranquille sous le nom de Saint-Laurent. La rivière Niagara forme la frontière du Canada et des Etats-Unis.
C'est une scène imposante de voir ce grand lac^ ou plutôt cette mer intérieure, car le lac Érié en a les cfrages et'les tempêtes, et presque les dimensions, se précipiter impétueusement tout entier sur les rapides; de suivre ces énormes masses d'eau bondis-
sant de rocher en rocher, jusqu'au moment où le sol cédant tout à coup, elles tombent d'une hauteur de cinquante mètres sur une largeur de près d'un kilomètre. Nulle expression ne peut donner une idée de rirrésistible force de ces flots, de ces tourbillons écumeux et de la rapidité de leurs mouvements, de l'éclat et de la variété magique des couleurs, du volume et de la vélocité de ces vagues en furie, des nuages de vapeurs qui s'élèvent à perte de vue et se condensent en pluie dans les airs, de Thorrible fracas, du terrible mugissement de ces avalanches liquides se précipitant dans Pabîme.
11 n'existe malheureusement pas d'endroit d'où l'on puisse embrasser le panorama en entier.
Une île recouverte d'une végétation luxuriante et entourée de petits îlots boisés se dresse sur le bord du gouffre au milieu des rapides et sépare en deux chutes le torrent, dont la violence furibonde la ronge petit à petit et l'entraîne dans son cours. Un pont de bois donne accès dans cette île; mais même de ce point oti l'on surplombe la cascade, la vue est obstruée par l'eau, qui, tombant d'une telle élévation, se pulvérise et se décompose en formant un voile de gouttelettes microscopiques.
Après trois heures passées à contempler ce spectacle grandiose, nous reprenions le chemin de fer pour entrer dans le Canada après avoir franchi la rivière Niagara, sur un grand pont suspendu à deux tabliers, dont le plus élevé supporte la voie ferrée et dont l'autre est destiné à l'usage des piétons et des voitures.
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Nous étions encore endormis en arrivant sur le bord de la Detroit-River qui réunit le lac Huron et le lac Erié, et sur laquelle est bâtie la ville de Détroit; ce nom français est écorché d'une horrible façon par les Américains. Ce n'est du reste pas le seul, et l'on retrouve fréquemment aux États-Unis les noms de villes existant en Europe; on traverse ainsi Rome et Salamanque, Rochester et Paris, Eurêka, Francfort, Genève et bien d'autres encore, preuves de nombreuses colonies d'émigrés qui ont voulu consacrer dans leur exil un souvenir à l'ancienne patrie perdue.
Un large bateau transporte le train en une seule fois de l'autre côté de la rivière pour rentrer aux Etats-Unis, et après une monotone journée nous arrivions à la nuit tombante, sur les bords du lac ,Michigan. La voie côtoie assez longtemps ses rives, et l'on entend au loin, comme un léger murmure, les vagues lécher doucement ses berges de sable.
A huit heures du soir, nous étions à Chicago.