Discours d’inauguration de l’Institut Pasteur de Lille
tour duquel tourne lentement mais sûrement la formidable machine. N’est-ce pas à l’Idée qu’on eut toujours recours dans les grandes journées de la race? Vainqueurs ou vaincus, n’est-ce pas toujours à elle qu’on s’adressa ? Le lendemain d’Iéna, notre arrière-garde à peine disparue à l’horizon, le roi faisait cadeau d’un de ses palais à LUniversité; et le discours d’inauguration prononcé ce jour-là par le Prince vaincu serait à citer tout entier. De même à Strasbourg, le premier acte de prise de possession fut la pose de la première pierre d’une Université comme aucune de nos grandes villes n’en possède encore. Cette association de l’Idée et de l’Épée se révèle pour ainsi dire à tous les carrefours. Ici, vous voyez le vieux feld-maréchal Blücher, et tout près, faisant face au porteur de sabre, la paisible figure d’un grand intellectuel, Schlesing, Goethe, ou un autre.
Est-ce à dire que les Allemands nous sont supérieurs?Non pas, puisque nous arrivons à les battre, avec une organisation la plupart du temps rudimentaire. Je cite un seul exemple. 11 y a quelque temps, le New-York Herald, dans un article très documenté, et qui naturellement a passé inaperçu, établissait un parallèle entre les stations minérales françaises et allemandes. Ayant opposé les eaux de même nature, il concluait à notre écrasante supériorité Quantité de travaux délicats ne peuvent être exécutés, me disait un antiquaire munichois, que par les ouvriers français. Mais quel bonheur pour nous, ajoutait -il, que vous sachiez si peu vous entr’aider et vous faire valoir ! C’est votre défaut d’entente qui fait notre force.
Être fort, voilà encore une de leurs grandes préoccupations. Comme nous avons dépassé, il y a beau temps, l’étape de l’impérialisme qui sévit chez nous au début du xix® siècle, nous croyons pouvoir nous permettre l’humanitarisme ; ici encore nous sommes des précurseurs. Mais pour ce qui regarde l’Allemagne, nous prêchons dans le désert. Oh !
1. Si la même étude eût été favorable à nos voisins, les syndicats intéressés l’eussent fait reproduire à des milliers d’exemplaires. Chez nous, personne n’y a fait attention.
IMPRESSIONS d’aLLEMAGNE
sans doute, ils appellent de tous leurs vœux les États-Unis d’Europe ; seulement ils entendent être seuls à les diriger. Annexer l’Europe à l’Allemagne, voilà comment ils comprennent l’idée de pacification universelle ! Placée sur un autre terrain, la question les amuse ou leur fait hausser les épaules. Vous oubliez vraiment trop, me disait un confrère, que la paix européenne a un anévrisme. Au surplus, après les manœuvres impériales qui avaient eu pour théâtre les environs de Rosbach, le village tragique où Soubise et ses braves en dentelles succombèrent, j’ai pu contempler un instant « tout le système planétaire du monde militaire allemand. Les officiers étaient si nombreux, les troupiers si occupés à rendre les honneurs, que j’eus ce jour-là une impression de force et de cohésion extraordinaires : l’armée allemande se saluait elle-même » comme l’a dit dans la même circonstance M. Lavisse.
Une autre armée, par contre, se forme dans l’ombre, c’est l’armée socialiste. Sans doute, l’Empereur qui tient solidement les rênes fait de son mieux pour arrêter les progrès de « l’ennemi de l’intérieur », mais ce dernier, avec l’esprit pratique de la race, a transplanté les procédés de discipline militaire dans l’armée révolutionnaire. Gomme on La dit, sur la route de l’inconnu elle marche d’un pas régulier et lourd, puissant comme une machine, effrayant, inexorable. La seule défense, c’est l’agrarien, le paysan ; mais de quoi demain sera-t-il fait ? Et la réserve suprême du corps social ne va-telle pas être entamée à son tour ?
Le socialisme est si envahissant que nos confrères des campagnes sont obligés déjà de compter avec lui. Si les Coopératives ouvrières sont puissantes \ elles ne sont guère généreuses. Joignez à cela la pléthore, et vous aurez le bilan des praticiens de campagne et de petites villes. Il est vrai que sur l’initiative des pouvoirs publics, des débouchés sont ouverts
1. Il existe, en Bavière, paraît-il, un bourg où se poursuit une expérience socialiste des plus intéressantes. Là, pins d’intermédiaires, plus de petits commerçants; auberges, brasseries, bouchers, boulangers, bottiers, tout cela fait partie d'une vaste coopérative. En cet endroit le socialisme touche à son rêve.
chaque jour vers l’étranger. Comme l’Américain, l’Allemand sait qu’il n’y a pas de meilleur agent de civilisation que le médecin. Et c'est pourquoi il en inonde l’Amérique du Sud et particulièrement le Brésil, en passe de devenir la plus vaste colonie de l’Empire. La vie du médecin de campagne diffère peu de celle du nôtre. Peut-être est-il plus facilement honoré et mieux écouté ; car c’est encore là une caractéristique de la race, on n’a pas idée ici de la facilité avec laquelle pénètrent dans la masse les principes de l’hygiène. Ainsi des novateurs ayant imaginé de supprimer le corset, on a inventé un « costume réforme » qui est bien la chose la plus horrible du monde. Or, malgré la coquetterie innée des femmes de tous pays, ce costume se voit non seulement dans les villes, mais dans les plus petites bourgades. Je n’insiste pas, d’ailleurs, pas plus que sur les procédés techniques que j’ai pu observer. Alors que nous revenons à la saine clinique, làbas la médecine de laboratoire fait toujours rage ;elle cadro trop bien avec l’esprit analyste de l’Allemand pour qu’il y renonce facilement. Au point de vue des théories générales,, j’aurai seulement à signaler un retour offensif du vitalisme^ le bio-mécanisme, comme on l’appelle ; il s’agit d’une thèse assez confuse où se rencontrent Skoda et Heckel, les acquisitions nouvelles sur la vie intra-cellulaire, et les principes d’énergétique universelle ; mais je ne fais qu’effleurer ces grands sujets, mon but n’étant pas de vous en entretenir ici.
La veille de mon départ, l’ami qui me recevait à Munich^, voulant distraire son hôte, m’avait conduit dans une « Chapelle de Dames », c’est-à-dire au café-concert ; — les Français sont si légers, même quand ils aiment à philosopher ! — Du répertoire, rien à dire ; c’est la banalité ordinaire à ressortes d’endroits, moins les jupes retroussées. L’établissement situé en plein air, est, au demeurant, agréable ; on peut y deviser en écoutant les bruits de la rue ou les sottises de la scène. On exibait ce soir-là un chanteur comique français, numéro sensationnel entre tous. Donc le cabotin parut. Vous rappelez-vous cette romance populaire, un peu pleurarde mais d’un sentiment si vrai, qui se chantait dans nos faubourgs il y a quelque vingt ans. Gela s’appelait, je crois,.