LE PÈRE POTAIN
L’autre soir, dans la paix de la nuit mélancolique, je lisais l’histoire du Port-Royal. Arrivé à ce passage où Sainte-Beuve raconte les vieux exploits de M. Hamon, le médecin des Solitaires, une autre physionomie venait, dans mon esprit, se superposer à celle du grand Janséniste. Je trouvais ainsi, sans l’avoir cherchée, une preuve de plus à l’appui de cette thèse, qui veut que la Nature borne son effort à la création de types simples et peu nombreux. Seule, leur adaptation à des milieux nouveaux nous les rend dissemblables. Mais si nous rapprochons certains caractères, — Alexandre, César, Napoléon, par exemple, — c’est bien souvent le même modèle qui apparaît aux yeux. L’espoir de réincarnation caressé par nos pères n’était peut-être, après tout, que le résultat d’une longue observation.
La figure que me renvoyait le portrait du D** Hamon n’était autre que celle de Potain, du « père Potain », comme nous l’appelions avec une familiarité à la fois respectueuse et tendre. Au physique, un certain air de famille; au moral, même
bonté, même perfection, même ardeur pour le bien. « On ne presse point trop M. Hamon d’écrire, parce qu’on dit qu’il y a trop de répugnance », écrivait Nicole Arnaud. Il fallait la croix et la bannière pour obtenir de M. Potain une ligne ; ses cliniques de la Charité, commencées en 1863, n’ont pu paraître qu’en 1900. Tous deux détestent le vain bruit des mots. L’un habitait un cloître; mais Potain ne semblait-il pas un bénédictin égaré dans le siècle, un moine en peine de son oouvent ? Tous deux furent des saints.
Et en écrivant ce mot redoutable et doux, voici qu’avec mon humilité je sens toutes les difficultés de ma tâche. Il faudrait un état de grâce particulier pour parler convenablement du maître, pour faire jouer sans brusquerie et d’une main légère les ressorts secrets de son âme si belle. Mais cet état m’ayant été refusé, je le sens bien, ces notes vaudront seulement par leur sincérité. Ce sera, si vous le voulez, une manière de bout de l’an comme en célébraient nos pères aux pâles jours de la rentrée de novembre, alors que maîtres et élèves, avant de reprendre fraternellement le labeur interrompu, cherchaient à se mieux connaître, résumaient l’étape parcourue, et honoraient leurs grands morts.
Oh! qu’on n’attende point de moi un Potain au jus de guimauve ou à l’eau de riz, adoucissant et constrictif à la fois. Ce n’est point une silhouette falotte et flasque que je voudrais camper, mais bien un type d’homme solide et qui dut surtout ses mérites à sa patiente et forte discipline. Qu’on n’attende pas davantage des documents rares ou des vues inédites ; j’ai simplement consulté ceux de ses élèves qui l’ont le mieux connu, entre autre le professeur Gaucher, nos confrères Teissier et Vaquez, agrégés à la Faculté, et le D'' Watelet. J’ai lu aussi la touchante biographie écrite avec une émotion si vraie et si discrète par son dernier secrétaire ^ Enfin, j’ai puisé dans l’œuvre du Maître, pour déga-
1. Pierre-Carl Potain, professeur à la Faculté de Paris, médecin des Hôpitaux, membre de l'Académie, 1825-1901, Biographie par le Pierre Teissier, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris, médecin des hôpitaux. Cet ouvrage, tiré à un petit nombre d’exemplaires, n’a pas été mis en librairie.
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ger les traits principaux de cette noble figure que j’eusse voulue encore plus populaire.
Si l’on parle de Potain, c’est pour vanter sa bonté; on ajoute qu’il était timide, modeste, et l’on ne va pas au-delà. Ces dons sont si naturels chez lui qu’il semble n’avoir eu rien à faire pour les perfectionner. Devant cette belle frondaison de bonté, de patience et d altruisme, nous oublions l’effort nécessaire pour y atteindre. Et cependant, comparons-nous la prairie émaillée de fleurs sauvages à la splendide corbeille, œuvre du jardinier, sans rendre justice aux soins de l’artisan? Combien cet homme me paraît plus grand, plus complet, si je découvre que sa timidité n’était faite que d’égards délicats pour toutes les créatures, crainte d’en contrister une; que sa simplicité résultait d’un dédain voulu des richesses ; qu’il devait son humeur paisible à la perfection de son jugement : tout comprendre, c’est tout pardonner. Alors ce n’est plus un être passif qui subit la loi de sa bonne nature, c’est un homme conscient, bien doué sans doute, mais qui n’en a pas moins enlevé la palme de haute lutte. Et comme il est ainsi moins compliqué et plus vrai ! S’il ne se mêle pas aux querelles, ce n’est point par faiblesse, mais bien parce qu’il sait que, si les disputes des Rois intéressent les peuples, celles des savants servent surtout à l’amusement de la galerie. S’il dédaigne les honneurs, c’est parce qu'il a connu en eux de vains fantômes, parce que sa joie est en lui, dans le paisible contentement de son àme, dans le travail qu’il sait fécond. De même son indifférence apparente est celle d’un juste qui refuse à juger autrui.
Il a fait deux parts de sa vie, l’une qui est à la disposition de chacun, l’autre dont il reste le seul m^aître et l’on serait tenté de lui attribuer l’orgueilleuse devise d’un prélat moderne: Servus et dominator omnium. S’il est prêt à se livrer à toute heure à qui le réclame, s’il n’épargne ni sa peine,ni sa science, ni son argent, en revanche il est le vrai dominateur quand il s’agit de son moi, de sa ligne inflexible de conduite dont nul ne le fera dévier. C’est ici qu’il plane. A peine admet-i^ quelques élus dans le tréfonds où son âme se cache, et combien rares, les initiés ayant pu connaître réellement cette
nature concentrée qui gardait sa pensée avec une pudeur de vierge, alors que tant d’autres l’exposent toute nue sur la place publique !
Il nous a appris lui-même ses origines. Il venait d’une longue lignée de médecins, établis de père en fils à Poissy. Dans ce paysage aux lignes tranquilles, où la colline, le fleuve et la vallée sont en proportions si justes, en si parfaite harmonie, peut-être ses ancêtres avaient-ils puisé le bon équilibre moral transmis à leur descendant. Exerçant leur art depuis de longues années, ils devaient en outre Pimprégner du sentiment profond de nos traditions. Mais par-dessus tout se révèle l’influence paternelle. Arrivé au faîte, n’est-ce pas vers son père qu’il se tournera pour lui offrir son bon témoignage? La situation de l’excellent homme était loin d’être brillante ; rompant avec les usages de la famille par suite de sa répugnance aux travaux anatomiques, il était devenu directeur des postes à Saint-Germain-en-Laye. Faute de ressources nécessaires, ce fut lui qui tint à diriger les études de son fils.
Tous les jours, aussitôt le Bureau fermé, le père et l’enfant gagnaient la forêt voisine. Là, sous un arbre, dans le grand apaisement du soir, le professeur montrait les richesses de notre langue; il disait aussi l’histoire de notre vieille terre. On remontait ensuite aux sources de l’éternelle Beauté : Homère, Virgile, défilaient tour à tour devant les yeux éblouis du disciple et du maître que n’arrêtaient ni la pluie, ni la neige. Cultivée dans ce décor merveilleux, l’intelligence du jeune homme s’était, sans fatigue, ouverte à la curiosité du monde extérieur, et l’échéance du baccalauréat le surprit en plein rêve; — car il fut toujours un peu distrait et grand dormeur, nous disent ses biographes. Ici, je m’en voudrais de ne point lui laisser la parole. Il s’était rendu à la Sorbonne :
« Vous jugez de mes terreurs, a-t-il dit. Homme des bois, je ne m’imaginais pas capable de répondre ;tout haut à des messieurs assemblés pour m’interroger. Cependant, comme je n’avais d’autre alternative que de demeurer petit employé
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dans le Bureau paternel, ou de tenter la fortune de l’examen, je me décidai et me voilà parti. » En arrivant, il trouve tous ses camarades armés de volumineux dictionnaires. Jugez de son redoublement d’émoi, lui qui ne s’en était jamais servi ! Il en loue un, pour faire comme les autres. « On nous donna, continue-t-il, une version écrite. Elle me parut facile et je crus m’acquitter convenablement de ma tâche. Pourtant, quand on proclama le nom des élèves admis à l’examen oral, le mien n’était pas sur la liste. Je m’en allais assez confus, quand, dans l’escalier de la Sorbonne, je rencontre un camarade qui connaissait très bien les êtres de la maison pour les avoir pratiqués. — Tu t’en vas ? — Oui, je ne suis pas admis. — Pas possible ! — Attends, je vais aller trouver Joseph. — Joseph c’était le garçon de bureau de la Sorbonne. — Ma foi, dit Joseph, je ne sais pas ; il y a là des copies que M. Cousin a oubliées, peut-être votre ami est-il dans le tas. — J’y étais, M. Cousin corrige. On m’appelle, je suis reçu. Et voilà comment ce brave Blondeau, concluait le maître, a contribué à me faire entrer à l’Institut, car je ne sache pas que l’Administration des Postes soit une voie qui puisse aisément y conduire. »
Notre petit écolier est maintenant étudiant en médecine et il va traverser la période la plus dure peut-être de sa vie. Sans doute, il est solidem.ent trempé et sous son apparence chétive il a une santé à décourager tous les empoisonneurs du Quartier Latin : Potain ne fut presque jamais malade. Mais comment se débrouiller dans le tumulte de la Ville? Son aspect est plutôt minable ; joignez à cela le tour particulier de sa physionomie. Il n’avait, comme le personnage de Voltaire, qu’un œil en place, mais c’était celui qui voit le bon côté des choses et des hommes. Jouant avec un pétard, il en avait reçu la décharge dans l’œil. Ce fut assurément, dit son biographe, la première fois de sa vie où volontairement il projeta de faire du bruit C et mal lui en prit car il était résulté de cet accident une asymétrie qui donnait une expression des plus changeantes à son regard. Avec cela, très renfermé ; si