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Teissier, loc cii

j’osais plaisanter ici, je dirais qu’il était l’antithèse vivante de son nom.

Heureusement, le hasard l’avait conduit au pavillon d’Alphonse Guérin, alors prosecteur à l’Ecole pratique, où il eut pour compagnons Labric, Axenfeld et Lacaze-Duthiers. Les relations nouées dans la fétidité du vieil amphithéâtre devaient ^voir une telle influence sur sa vie que force est de s’y arrêter un instant. N’est-ce pas Axenfeld qui, avec son esprit pratique. devait être aux heures troubles son guide et son conseil? N’est-ce pas Lacaze-Duthiers qui fut l’artisan de sa candidature à l’Institut, dont il était président lors de la nomination de Potain?

Si notre race répugne aux vastes groupements, en revanche elle est peut-être la plus apte aux liaisons intimes. Il y a là un phénomène d'agglutination restreinte sur lequel on a peu insisté, mais dont pourraient témoigner mille exemples célèbres : Montaigne et ses amis ; l’union étroite de Rabelais avec ses protecteurs, d’anciens camarades de collège ; l’amitié de Boileau, Racine, Chapelle, sans parler des nombreux petits groupes du xviii® siècle. La littérature elle-même a su exploiter cette tendance spéciale, témoin les bohèmes de Murger et les Mousquetaires d’Alexandre Dumas. N’était-ce pas un acte pareil à celui des héros du bon romancier qui liait les mousquetaires de l’École de Médecine, puisque leur amitié à toute épreuve ne devait s’éteindre, elle aussi, qu’avec la vie?

M. Lacaze-Duthiers, un des survivants de cette petite épopée intime, en a rapporté l’histoire savoureuse. On travaillait ferme et l’on se nourrissait plutôt mal ; mais si l’on tirait le diable par la queue, on ne se refusait pas quelques distractions. Ainsi, les nouveaux amis allaient à l’Odéon applaudir les romantiques. Au spectacle des aventures héroïques du passé, ils oubliaient les platitudes du présent. Et c’est même là tout le secret des enthousiasmes soulevés par l’école romantique: n’est-ce pas grâce à elle que la jeunesse d’alors, affamée d’idéal, pouvait jeter la poudre d’or du rêve sur les mesquineries de la réalité? On faisait aussi un peu de place à l’art. Le jeune Potain commettait quelques vers ; — « Malheur

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à qui n’a pas été poète une fois dans sa vie I » a dit Lamartine. En outre, excellent musicien, compositeur à ses heures, il tenait habilement, dans des concerts improvisés, la partie d’alto. Entre temps, il s’occupait de menuiserie et de serrurerie. C’était là un vestige des idées de Rousseau, qui seul avait compris ce qu’il y a de vertu éducative dans la pratique d’un métier manuel. Potain, l’ai-je dit, avait d’ailleurs un goût inné pour la mécanique, et même il avait songé un instant à l’École polytechnique.

Mais cette vie de travail, coupée çà et là de quelques plaisirs, n’était pas sans l’inquiéler fortement. Il n’eût pas été l’homme que j’ai dit, si dès cette époque il ne s’était imposé une règle rigide, s’il n’avait tendu à perfectionner ce qu’il appelait les défauts de sa nature. Il traversa donc une grande crise de réforme. D’abord, au moyen d’une machine construite par lui, et renouvelée du Grec Alexandre, il voulut remédier à son insatiable besoin de dormir. Venait-il à sommeiller pendant son travail matinal ou durant ses veilles, une lourde bûche de bois s’abattait sur son cou. Et il ne s’en tint pas là. Fortement imprégné des grands esprits du xvii® siècle, il entreprit à leur imitation d’écrire son « livre de raison » ; et ceci est un trait de plus dans sa ressemblance avec M. Hamon. Tous les soirs, il notait les occupations de la journée. Et il faut décidément croire que l’on se connaît mal soimême, car à chaque page, il se traite de paresseux, il se gourmande, regrette le temps perdu, les dépenses inutiles. Elles ne devaient cependant pas être grandes, ces dépenses, à en juger par le mince état de sa garde-robe. Alors qu’il était externe chez Baillarger, le médecin de la Salpêtrière, passablement original, s’appliquait à réprimander ceux de ses élèves qui, les jours de mauvais temps, oubliaient leur parapluie. Un matin, par un grand orage, le maître vit de loin venir à lui, la tête penchée, tendant le dos à l’averse, le jeune Potain. — En voilà au moins un, s’écrie-t-il, qui est prudent! Il a son caoutchouc. Et ce disant, il lui tape vigoureusement sur l’épaule. Hélas I ce qu’il avait pris pour un brillant imperméable n’était qu’un pauvre veston d’alpaga, lustré par l’usage et tout ruisselant de pluie, le petit externe était trempé jus-

qu’aux os. Baillarger n’insista pas, mais touché de cette détresse si courageusement supportée, il s’intéressa désormais davantage à son élève, et c’est à ses côtés que nous l’allons trouver.

Peu après, Potain était reçu à l’internat en même temps que Charcot et Parrot ; il avait alors vingt-trois ans. Ce fut une époque relativement douce pour lui : la trêve entre deux batailles. Mais ses quatre années d’hôpital terminées, où se diriger? Heureusement, Axenfeld veillait. Il lui céda généreusement sa place de médecin-adjoint à l’Hospice des fous, d’Ivry, où Baillarger fut heureux de l’accueillir. C’était l’avenir assuré loin de ce Paris où il ne se croyait pas de force à se tailler une place ; c’était le « fixe » après lequel soupirent les jeunes Français, tous plus ou moins attirés vers le port du fonctionnarisme. Et le voilà heureux dans son hôpital, car déjà il s’est habitué à n’avoir aucun besoin. Sa bourse, ouverte à tous les amis, à tous les vents, commence à être traversée de larges courants d’air. Il se fût endormi peut-être dans la tiédeur de sa nouvelle existence, mais Axenfeld est toujours là, persuasif et bougon. — Viens à Paris, lui écrit-il sans cesse, c’est ici que tu dois faire ta vie, ton devoir est de me suivre h

Puisqu’on faisait appel à son devoir, Potain ne pouvait longtemps résister. Il rentre à Paris et il est nommé chef de clinique de Bouillaud. Cette fois, il a le pied dans l’étrier, « c’est l’heure décisive que traverse tout homme marqué par le Destin, et où il dépense sa part des forces éternelles ».

Si j’en avais le temps, je vous dirais l’histoire de cette chaire de la Charité où brillait alors Bouillaud. Au début du

1. La correspondance de Potain avec ses amis est très riche en documents de toutes sortes. Grâce à elle seulement on pourra connaître à fond l’homme, son caractère, ses idées. Il y a trop d’enseignements à tirer de cette belle vie, elle est trop fertile en exemples pour qu’on en prive à jamais les admirateurs du Maître.

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XIX® siècle, Pinel tenait le cerveau, Corvisart le cœur, et Broussais les voies digestives. Mais notez combien le train du monde est lent. N’avons-nous pas vu une trinité pareille succéder à l’ancienne ? à Pinel s’opposer Charcot, à Gorvisart, Potain, et à Broussais, Bouchard ? Aujourd’hui encore, n’est-ce pas l’étude des voies digestives qui a fourni les théories les plus vastes, les plus discutées, les plus fécondes peut-être ? Certes, les doctrines ont changé, mais nos ressorts secrets sont toujours les mêmes, identiques aussi nos passions et nos façons de sentir.

Quoi qu’il en soit, dans ce milieu si étroitement relié au passé, Potain devait renforcer encore ce sentiment de la tradition qu’il tenait des siens. C’est là qu’il connut le prix de ce bel instrument que nous avons vu se fausser en d’autres mains et qui est le sens clinique. Bouillaud, allant plus avant dans la voie de Corvisart, avait étudié les lésions des valvules en s’appuyant sur la physiologie normale du cœur. Il avait décrit la péricardite et l’endocardite ; toutefois, comme le disait récemment M. Vaquez S l’idée de la maladie ne se substitue pas encore à celle de la lésion. A Potain était réservée cette dernière partie de la tâche. Toutefois l’influence du vieux maître de là Charité ne se fit pas seulement sentir dans la direction donnée à ses recherches, il agit encore sur son élève dans le domaine moral. Ainsi, on a beaucoup loué Potain de s’être engagé, en 1870, dans un régiment de marche; pouvait-il oublier que Bouillaud avait tait en 1814 la campagne de France comme simple cavalier au 3° hussards?

Nous sommes en 1861, le jeune homme est maintenant agrégé, médecin des hôpitaux ; il s’agit de vivre. Il s’est installé dans un vieux logis de la rue de Grenelle, et toute la journée, à pied le plus souvent, il court la ville. Rien de plus pénible que ses débuts. Des artisans, quelques domestiques du noble Faubourg, constituent sa seule clientèle. Ses recettes annuelles, jusqu’à l’âge de quarante-sept ans, satisferaient à peine aujourd’hui un praticien de quartier, frais émoulu de

' 1. Cours de la Faculté de médecine.

l’École. On peut d’ailleurs le suivre pas à pas dans sa route, grâce à un système de comptabilité qui était bien à lui : chaque jour, jusqu’à la fin de sa vie, il inscrivit gains et dépenses sur une page blanche avec le report des totaux de la veille. Ce dossier de feuilles volantes, tout hérissé de chiffres, est parfois, dans sa sécheresse, d’une éloquence singulière. Par exemple, tel jour : donné à X... 100 francs; déjeuner, 0 fr. 95. Le total de la dernière feuille résume tout ce qu’il a gagné dans sa longue carrière, à peine 1 million 1/2. On y voit aussi qu il paya ses dettes fort tard, car Potain — qui l’eût cru? — connut les dettes. Celui à qui Trousseau prédisait la plus belle clientèle de Paris courut longtemps le cachet à 3 francs. j\lais que lui importait l’argent ? Alors que l’Humanité, clouée sur son crucifix d’or, souffre mille passions pour la conquête de la fortune, ce sage, fidèle aux vieilles traditions de notre art, avait banni de sa vie la question d’argent. Levé à l’aube — c’était ce qui coûtait le plus à ce grand dormeur, — il se mettait à l’étude, rédigeait ses leçons, mettait à jour sa correspondance. Puis, en route pour l’hôpital. Là, sans hâte, il examinait chaque malade, et tout lui devenait prétexte à enseignement. Rien de plus délicat que ces petites cliniques intimes. Si l’on n’y est pas gêné par la solennité de l’amphithéâtre, en revanche pas de préparation possible. Gomme le général sur le champ de bataille, le maître n’est-il pas obligé de changer sans cesse son plan, de transporter d’une minute à l’autre tous ses moyens sur le sujet que le hasard lui présente?

Même vigilance, même souci de la perfection s’il s’agit de ses leçons. Les emplois élevés, qui parfois marquent le terme des travaux scientifiques, constituent pour lui comme une obligation de travailler davantage. Il avait trop souci de sa dignité de professeur pour en faire seulement office de décor. « Voyez ces dossiers, disait-il à un de ses élèves, ce sont ceux de mes cours. Remarquez comme les premiers sont volumineux et bourrés de documents. Ceux du milieu sont plus maigres : le professeur s’est habitué à sa fonction et s’observe moins. Pais, avec le temps, lui apparaissent la grandeur et la responsabilité de la tâche. Alors les dossiers-

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redeviennent corpulents... Les meilleures leçons d’un maître sont les premières et les dernières. »

Ses malades, ses élèves, son hôpital, rien en dehors de ce petit univers dont il connaissait si bien l’histoire et dont il discourait volontiers. Souvent il évoquait les grandes figures du passé. Ainsi un jour on parlait de la cuisine des concours, — cuisine où il dédaignait de tremper, et on la blâmait fort. — Mais lui, toujours indulgent, de faire un retour en arrière. C’était au début du xix® siècle, racontait-il, à un concours d’agrégation qui comportait alors une épreuve en latin. Dupuytren,le meilleur élève de l’École, était sur les rangs. Ignorant tout de la langue de Cicéron, ce candidat n’eût pu en composer correctement deux lignes. Audacieux, solidement trempé pour la lutte, il rédige froidement sa copie, mais en français. Le lendemain, quelle n’est pas la stupéfaction des juges en l’entendant lire couramment en latin le texte écrit la veille en français : Vingt-quatre heures lui avaient suffi pour obtenir une traduction et l’apprendre par cœur, véritable tour de force si l’on songe qu’il ne comprenait goutte à ce qu’il récitait. Laënnec présidait le jury. — Il est des cas, dit-il,, où la règle doit céder à la valeur. A en juger par ce trait d’audace et d’énergie, cet homme sera grand parmi les plus grands et nous ne pouvons priver notre École d’une force pareille. Je vote l’admission. — Le jury se rangea à son avis et dans la suite, qui l’ignore ? le pronostic de Laënnec se vérifia à la lettre.

On sait comment en 1870, dédaignant les galons d’aide- ^ major, Potain endossa la tunique grise à boutons d’étain du i garde national. Le rôle du médecin est de soulager et de ! guérir, celui du soldat, de , détruire, d’où deux morales en J apparence contradictoires. Mais il en est une autre plus au- I guste et plus impérieuse. Il n’avait eu qu’à écouter la voix de I ses morts pour la connaître et courir au secours de la Patrie menacée. Il s’attachait d’ailleurs à allier ses deux devoirs : Le lendemain d’une faction, d’un combat, il passait toute sa journée à l’hôpital et n’en partait qu’à la nuit.

D’humeur toujours égale, Potain s’animait seulement à son laboratoire et c’était là le meilleur de son temps. La vue

d’un instrument le mettait en une sorte de délire dont ses élèves savaient au besoin profiter. Souhaitaient-ils de voir retarder l’heure de la visite ? ils installaient sournoisement sur sa table quelques tubes de verre, ou bien l’instrument à l’étude. Le maître arrivait, s’asseyait, et, pris tout entier, il laissait couler le temps. Son adresse manuelle était extrême, — peut-être même en avait-il un peu d’orgueil. Que d’appareils créés par lui comme en se jouant I Ils sont dans toutes les mains et il est inutile de les énumérer. Parfois cependant on le vit se fâcher contre la matière rebelle. Il jurait alors, mais si doucement qu’on ne savait si c’était une imprécation ou une prière. Et cela faisait dire gentiment à une personne de son entourage : « Le bon Dieu ne pourra pas oublier M. Potain ; il pense à lui souvent car il ne manque jamais d’invoquer son nom lorsqu’il est embarrassé. »

Je n’ai point le temps ni le pouvoir, hélas ! d’analyser son œuvre scientifique. Gomme chercheur, les influences qui agirent sur lui sont multiples. J’ai noté celle de ses maîtres ; il en est d’autres. Nous sommes à la fois les fabricants et les produits de notre époque ; autrement dit, si nous subissons son action, nous réagissons sur elle. A noter ici l’enthousiasme réfléchi avec lequel il accueillait toute découverte nouvelle susceptible d’étendre le champ de ses investigations. Ainsi, détail peu connu, Potain fut certainement le doyen des laryngologistes, ayant été le premier en France à se servir du laryngoscope. Il fut aussi, je crois bien, le premier qui tenta de mettre le Laboratoire au service de la Clinique. Lors delà publication des travaux de Rœntgen, il saisit immédiatement le parti à tirer des rayons X et s’appliqua à les utiliser dans son service.

Au point de vue des idées générales, trois hommes influèrent sur son intelligence toujours curieuse : Claude Bernard, Darwin et Pasteur. Ses premières recherches sont celles d’un physiologiste ; c’est appuyé sur la physiologie qu’il met au point la séméiologie du cœur, qu’il décrit les bruits de galop, qu’il assigne leur vraie place aux bruits anormaux. Mais n’est-ce pas à Darwin qu’il dut d’étudier la façon dont l’organisme, avec sa volonté de vivre, va s’adapter à sa lésion et

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restreindre ses besoins ? Sa belle théorie de la miopragie substituée à celle de la compensation qui ne contient qu’une part de la vérité, nous donne seule la clé d’une foule de phénomènes jusque-là inexpliqués.

L’influence des idées pastoriennes n’est pas moins sensible. A l’explication physico-chimique de Lavoisier, perfectionnée par Liebig, l’Ecole française avait substitué l’explication biologique. Pénétrant plus avant dans les secrets de la vie, on avait démontré que les cellules sont les agents de toutes les mutations. Ce n’est point la graine qui domine la scène, comme on l’avait cru un instant, c’est le terrain. La déchéance organique seule peut expliquer le triomphe des infiniment petits, des microbes. En passant, je note que si les théories bactériologiques ont si vite conquis l’esprit des masses, c’est peut-être, on l’a déjà dit, parce que la nouvelle école fournissait la preuve éclatante de la loi du nombre et de la force des faibles. Donc, tenir de plus en plus compte des éléments cellulaires, voilà ce que chercha Potain, d’où ses études sur le sang et les appareils si ingénieux que, seul, il était arrivé à fabriquer. Sans doute, son intelligence, emprisonnée dans une armature solide, ne se jeta jamais au milieu d’une multitude de faits qu’il n’eût pu étreindre : sans doute, il répugnait au vague des théories. Il avait vu, au début de sa carrière, saigner des anémiques, et il savait trop le danger de l’esprit de système pour ne pas s’en méfier un peu. Mais, du moins, quand il s’était attaché à un sujet, il l’épuisait, et c’est bien ce qui rend son œuvre solide et pure comme le diamant.

On a dit que Potain fut surtout iatro-mécanicien ; cela est assez délicat à contrôler. En tout cas, le voisinage desLancisi, des Chirac et autres n’est pas déjà si blâmable. On a dit encore « qu’il faisait de la médecine de cordon de sonnette » ou pour parler plus clairement de la médecine de réflexes. Le mot est drôle, mais inexact. Nul esprit plus enthousiaste que le sien pour les idées générales. Je n’en veux pour preuve que l’anecdote suivante, à la fois topique et piquante : Un jour qu’il était malade, M. Bouchard était venu le voir. Vous connaissez tous par expérience la façon absurde et délicieuse

dont se passent ces consultations de confrère à confrère. Quelques menus propos sur Tobjet de la visite, et la conversation dévie vers le terrain des mutuelles confidences. Les deux premiers consultants de Paris ne pouvaient échapper à la règle commune. Au bout de quelques minutes, Potain, assis sur son lit, expose ses travaux récents. M. Bouchard l’argumente, puis passe à son tour au sujet qui lui tient à cœur. De causerie en causerie, maladie et malade sont oubliés. Pourtant, en s’en allant, M. Bouchard croit devoir formuler une potion. Et le lendemain, comme on interrogeait Potain sur la consultation de son confrère ; — Oh ! ce Bouchard, comme il m’a dit de belles choses ! — Mais votre traitement ? — Bah ! il a bien laissé une fiole ; voyez, elle est là, mais je ne l’ai pas prise: j’aurai confondu prendre et apprendre. Au surplus elle m’a fait le plus grand bien, je suis aux trois quarts guéri.

J’ai dit qu’il trouvait dans les recherches de Laboratoire son plus grand réconfort. Mais là encore il apportait son esprit de discipline. La tête penchée comme pour écouter la vérité lointaine, il savait se garder de tout emballement. Tout le premier, il regrettait le défaut d’équilibre entre le Laboratoire et la Clinique. Et il avait bien raison ; on oublie trop que Claude-Bernard a dit lui-même : La médecine doit partir du malade, mais pour y revenir. A l’occasion, il ne se gênait pas pour railler doucement les exagérations de l’étranger, qu'il connaissait bien. — Les expérimentateurs, disaitil, saignent.un animal, ils lui ouvrent le thorax, mettent des petits ballons à la place du cœur et nous reprochent ensuite d’échalauder nos théories sur des organismes malades !...

Enfin, toujours fidèle à la tradition, il n’était point de ceux qui font dater la médecine de leur entrée dans la carrière. — Ne dédaignons pas trop les Anciens, disait-il souvent ; qui sait ce que nos successeurs penseront de nous ? — Le seul reproche à lui faire,— est-ce bien un reproche ? — C’est que ce père ne sut jamais faire valoir ses enfants. Ne faisant pas de la science à la petite semaine, il ne fallait pas lui parler de tirer d’un travail plusieurs moutures. Là où d’autres inondant le marché entassent communications sur communica-

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tions, lui se contentait d’une brève note. Si la marque d’un vrai savant est la concision, on peut dire que nul en ce temps ne fut plus grand que lui.

Mais avec les années, la clientèle était venue, formidable. Dolbeau, toujours un peu « emballé », ne cessait jamais de le prôner à ses collègues. Dans le public s’établissaient maintes légendes: C’était une malade, en état de mort apparente, qu'il avait remise sur pied, et mille autres racontars, monnaie courante du succès. On le voit alors prendre sur lui de se discipliner davantage pour être tout à tous. Déjà il avait appris à moins dormir ; maintenant, en dépit des objurgations de ses amis, il s’entraîne à se nourrir seulement de lait K Cela ne simplifiait-il pas sa vie? Avec sa tête bosselée, « son front lourd d’idées et qui semblait continuer, sous ses paupières closes, quelque vision de l’éternel », il apparaissait aux malades comme une majesté. Son silence même près d’eux était éloquent, tant il savait bien écouter.

C’est à ce moment que le nombre de ses obligés croît dans des proportions inouïes. Je voudrais redire la liste de ses bienfaits, mais comme le vieux grenadier, je recule : ils sont trop ! Rappellerai-je l’histoire du bon confrère qui durant le siège vient lui demander à titre de prêt quelques subsides. — Ouvrez mon tiroir, dit Potain, faites deux tas. — Cher maître, il y a 800 francs. — C’est bien, prenez-en 400, et

1. Parmi les menus faits évoqués à ce propos, il en est qui ont un tour humoristique spécial. A la longue, Potain était, à notre insu, devenu un type légendaire. Gomme nous sommes un peu gouailleurs par nature, on en était arrivé à faire circuler sur son compte des hisloires dont sa gravité paisible faisait par contraste toute la gaîté. Ainsi pour symboliser sa vie occupée, on imagina que, n’ayant pas eu le temps de visiter assez tôt un malade, il s’était présenté le jour où celui-ci venait de mourir, et qu’il fut pris par la famille pour un fonctionnaire chargé du service des convois funèbres. Le quiproquo n’était pas trop méchant et le bon maître eût été le premier à en sourire.

bon courage ! — Dirai-je tous les clients qui oubliaient de payer la consultation, ou qui même emportaient les 40 francs laissés par celui qui les avait précédés dans le cabinet ? C’est aussi le vieux médecin qu’il va visiter tout au bout delà France, et auquel il abandonne les 1,200 francs emportés avec lui, se privant ainsi de manger pendant tout le reste du voyage. — î Et que dirai-je des étudiants qu’il secourut ? et non pas toujours, qu’on le sache bien, des sujets d’élite, mais le premier pauvre diable désemparé qui osait recourir à lui. Un jour — ici je cite mon auteur, M. le professeur Gaucher — un candi- ! datest refusé pour la troisième fois à l’un de ses doctorats: — i Mais vous devriez bien me recevoir, à la fin ! s’écrie le malheureux. Ne savez-vous pas que c’est le père Potain qui paye mes examens ^ ?

Donner était chez lui un réflexe. Il en est qui ne peuvent i voir une main tendue sans regarder ce qu’elle contient ; lui j ne songeait qu’à l’emplir. Et tout cela si discret ! C’était le revenant-bon du succès ; il y apportait cette habitude du secret professionnel dont nul plus que lui ne fut le rigoureux observateur. Aucune mésaventure, — car il ne fut pas sans obliger des indignes ou des ingrats, — n’arrivait à troubler sa

1. J’aurais dû parler davantage de ses élèves, mais la plupart vivent encore et la réserve s’impose. Je ne puis oublier cependant Esbach et le D*' Clermont, morts il y a quelques années. Ce pauvre Esbach, à part son tube pour le dosage clinique de l’albumine, n’a pas laissé grand souvenir. C’était cependant un joyeux compagnon. Ancien commis-voyageur en draperie, il était arrivé comme on dit, à la force du poignet» mais il avait gardé de sa profession une allure spéciale. Si l’on peut dire qu’au point de vue moral un homme arrive à être absorbé par un autre, cela s’applique surtout à notre confrère. Le D*" Esbach n’eût pas pu vivre, semble-t-il, en dehors du rayon de Potain. Avec le bon D’’ Clermont, cet ami si dévoué, si délicat et si distingué, il passa sa vie dans l’ombre du maître. C’est Esbach qui, un jour, apprit à ses dépens combien il fallait se méfier de l’acuité auditive du clinicien. A une consultation s’était présenté un jeune homme blond et d’air timide, dont les traits rappelaient vaguement ceux de Potain. L’élève ne put s’empêcher d’en faire à voix basse la remarque : « Il est blond comme lui, petit comme lui, et louche comme lui. » Mais Potain, qui avait entendu, de répliquer doucement : « Oui, mais ce n’est pas du même côté. »

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sérénité. Jusqu'à la fin, il avait gardé son âme d’enfant, toute jeune et toute tendre, par l’austérité du travail, âme d’artiste aussi, capable de vibrer à une noble pensée. Pascal, Montaigne, Courier, étaient ses auteurs favoris, et il ne manquait jamais d’en lire journellement quelques passages. On se fera une idée de sa vie laborieuse si je dis qu’il donnait parfois rendez-vous à ses élèves à 3 heures du matin. Ces jours-là, il laissait sa porte ouverte, se fiant à sa bonne étoile pour le garer des voleurs.

Souvent on le pressait de se mêler au monde. Alors il recevait un peu, se rendait à l’Opéra. Mais vite il retournait à ses livres, et comme on le morigénait : — Que voulez-vous, disaitil, je me suis tellement habitué à travailler que je ne saurais avoir d’autre plaisir. Je n’ai par ailleurs aucun mérite à regarder comme un délassement ce que d’autres considèrent comme une servitude.

Et de fait, plus il allait, plus sa ferveur grandissait, plus son esprit se faisait alerte. L’avantage d’enseigner lajeunesse ne lui échappait pas. C’est au contact des jeunes ardeurs que les maîtres doivent en partie l’entretien de leurs énergies L ïl y a dans le commerce des nouvelles générations et des anciennes comme un phénomène d’exosmose et d’endosmose dont nous oublions l’importance, mais que connaissaient bien les grands universitaires du moyen âge. Il était, lui, si pénétré de cette vérité, qu’il écoutait comme un écolier, — et ici j’en parle par expérience, — le plus humble interlocuteur, tenant pour importante toute parole tombée d’une bouche humaine.

Il était, je l’ai dit, un peu enclin à la rêverie. Son habitude à réfléchir fortement sur ses études lui donnait des distractions et ne lui permettait d’apporter qu’une] médiocre attention aux événements communs de la vie. Le journal, la

1. Au moment où je relis mes épreuves, j’ai connaissance du discours prononcé par M. Debove à l'Association coopérative des Etudiants en médecine. Dans sa péroraison, notre doyen soutient la même thèse que moi. Si je souligne le rapprochement, c’est moins pour m’abriter sous sa haute autorité, que pour rendre hommage à sa judicieuse éloquence .

formidable machine qui fait chaque malin « la voirie de la Ville, balayant les idées et les hommes », le trouvait indiffé* rent. Cependant il souffrait parfois que sa sœur lui en fît la lecture. Et combien je regrette de ne pouvoir évoquer ici l’image de cette compagne dévouée ^ qui vécut dans l’ombre du Maître pour lui épargner les menus tracas de la vie 1 On a remarqué enfin que son abord était plutôt hésitant. Timidité, dit le profane ; poursuite d’une idée, répondent les initiés. Blotti dans sa voiture, il s’était interrompu de causer avec Harvey, Sydenham ou Bœrhave pour écouter le chant divin des Lettres latines, qu’il défendit souvent avec tant d’éloquence. Il fallait bien lui donner le temps de se remettre et de redescendre peu à peu sur la terre.

Cependant l’heure de la retraite avait sonné pour le bon ouvrier. Ouvertement il faisait ses préparatifs de départ, se promettant de longs stages dans les laboratoires de physiologie. En réalité, il dissimulait. — Quand la fonction est usée,, avouait-il un jour, l’organe doit disparaître. Et, de fait, peu après avoir quitté l’École, il s’en alla sans bruit, en homme de bonne compagnie qui ne veut déranger personne.

Il est mort depuis cinq ans, et le voilà déjà presque oublié. Pourquoi cette soudaine éclipse? pourquoi le doute de quelques-uns sur la grandeur de son œuvre ? Notre orgueil est tel que nous nous permettons tout, même de mesurer nos contemporains. Et cependant, quand on examine les vrais mâles qui ont fécondé notre pauvre humanité, que trouve-t-on le plus souvent? Des inconnus pour les leurs. Nous passons

1. Y eut-il une autre femme dans la vie de Potain ? Bien des suppositions ont été hasardées à ce sujet, mais rien de net, je dirai plus, rien de sérieux.

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à côté de celui qui crée sans seulement savoir qu’il existe. « C’est un moine qui écrit dans sa cellule, un patron de bateau qui court la mer, un ouvrier qui rassemble des caractères d’imprimerie, un géomètre qui écoute graviter les astres, un physicien qui regarde bouillir l’eau. » Vain jeu, donc, que de préjuger de l’avenir ! Mais pourquoi, chez Potain, l’absence de bruyante popularité ? Parce que la popularité est une maîtresse tyrannique ; il faut la chercher, la courtiser, l’aimer, et cela lui était bien défendu. Il faut un beau physique, il manquait d'élégance, une voix sonore, et la sienne, était voilée. De plus, il fut un précurseur. Alors que la chaire vibrait encore des accents des grands cliniciens, il apportait, lui, un langage simple et l’aride énoncé des faits. Il appartient, en outre, à une époque de transition où les expériences s’accumulent en attendant la synthèse : C’est la mixture qui lentement dépose avant d’apparaître limpide. Dirai-je encore qu’il n’y a plus d’écoles, plus de discussions passionnées, plus d’enthousiasmes? La Faculté est devenue le prolongement du Lycée ; rien n’y manque, ni les surveillants, ni les récompenses. Enfin, si au point de vue intellectuel nous avons une poussière d’élite^ nous manquons peut-être d’élite morale. Ce sont les grands caractères qui sont rares, plutôt que les intelligences. Les qualités du cœur, parce que moins communes, l’emportent dans l’opinion sur les dons de l’esprit ; voilà pourquoi, chez Potain, l’homme fit tort au savant...

Quand il fut mort, ses amis couchèrent dans le cercueil sa pauvre dépouille amaigrie. Ils fermèrent ses bons yeux encore pleins d’une arrière lueur, ces yeux où ne brilla jamais un éclair d’ironie, de méchanceté ou de convoitise, et on le scella dans l’éternel repos. Il l’avait bien gagné, lui qui n’avait jamais cessé de lutter dans l’ombre pour le bien et pour le vrai. Sur sa pierre on eût pu graver le signe sacré des Égyptiens, l’humble scarabée qui, sous de rudes élytres, cache des ailes légères, symbole d’idéal et d’immortalité ; n’avait-il pas, sous l’austérité de sa vie, caché son rêve d’homme et de savant? Mais malgré sa réserve jalouse, une lueur rayonnait de son être concentré, bienfaisante et douce. Elle nous ré-

chauffera longtemps encore. On pourra désapprendre son œuvre, on n’oubliera jamais combien son âme fut belle. Tant il est vrai que le secret d’une force, on l’a dit bien avant moi, est moins dans la profondeur de l’intelligence que dans la souveraine bonté du cœur.

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M. Maurice Barrés raconte qu’à Séville, dans la froide obscurité d’un cloître, des religieuses gardent jalousement le masque ravagé de celui qui fut Don Juan; nulle possibilité de l’étudier ou de le reproduire. L’homme, dont toutes les femmes subissaient la loi triomphante et qui emplit le monde de son nom, se trouve à son tour le prisonnier des vierges mystiques. On aura beau employer tout le génie qu’on voudra à évoquer sa vie, nul ne se pourra flatter d’avoir fixé définitivement son image et la nuit d’une petite chapelle de couvent dérobera éternellement aux yeux les traits du terrible séducteur.

Cette main-mise sur le masque de Don Juan me semble le symbole des difficultés où se heurtent ceux qui veulent étudier et animer du souffle de vie les figures du passé. Gomme les froides vierges de Séville, le Temps nous voilera toujours le tréfonds des âmes évanouies. Le chercheur ingénieux ou tenace pourra bien ébaucher une silhouette intéressante, mais l’être vrai, en chair et en os, avec ses douleurs et ses joies, ses amours et ses haines, le connaîtrons-nous jamais? Cette impuissance à reconstituer exactement les idées, les passions et les actes de nos prédécesseurs est peut être une des causes qui détournèrent notre génération, positive autant que pressée, des visions de l’Histoire, et cela malgré les enseignements, les profits qu’elle en pourrait tirer.

Le hasard d’une visite dans un vieux logis où s’éteignaient doucement de très vieilles gens me fit entrevoir, il y a quelques années, un Trousseau que je ne soupçonnais pas. Je croyais cependant bien connaître le maître. Ce sont ses élèves qui enseignèrent la médecine à ceux de ma génération.

Avec ce beau livre qui s’appelle les « Cliniques de V Hôtel- Dieu », nous avons tous bégayé nos premières phrases médi cales. Des éloges, des panégyriques nombreux ont mis en relief, semble-t-il, et montré sous toutes leurs faces les qualités magnifiques du grand clinicien. Or, je crus voir qu’il y avait encore beaucoup à glaner autour de cette grande figure dont quelques traits demeurent dans la pénombre comme le Don Juan dans la chapelle.

On me montra une miniature éclatante de fraîcheur et do jeunesse dans un cadre décoloré et piqué aux vers. De vieilles mains ridées remuèrent pour moi des papiers jaunis par les années, lettres enflammées où palpitent, encore chaudes et vibrantes, toutes les ardeurs de la vingtième année. Aidé de ces reliques oubliées, aidé surtout du beau livre de M. le D' Paul Triaire, que tous les médecins devraient avoir lu b documenté aussi par notre excellent confrère, le D’’ Trousseau, l’ophtalmologiste distingué et le petit-fils du maître, je vais essayer de parler à mon tour de Trousseau. Peut-être certains lecteurs, bayant connu directement, trouveront-ils que je n’ajoute rien de bien neuf au modèle ; mais ceux-là, j’en suis sûr, me pardonneront : on a toujours plaisir à entendre parler de ceux qu’on a aimés, et nul n’approcha cet homme sans subir son charme captivant. Quant aux autres, ils auront peut-être quelque plaisir à voir évoluer un instant les grandes personnalités médicales du xix® siècle. La médecine contemporaine n’est elle pas, en dépit qu’on en ait, tout imprégnée encore de leur enseignement ?

Les doctrines qui dominent notre art sont presque toujour& le reflet de la société du moment. Avec le mysticisme du Moyen-Age, l’Astrologie règne en maîtresse. A la Renaissance, ce sont les anciens, Hippocrate et Galien, qui rentrent

1. Bretonneau et ses correspondants, ouvrage comprenant la correspondance de Trousseau et de Velpeau avec Bretonneau, publié avec une biographie et des notes, par M. Paul Triaire, de Tours.

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triomphants sur la scène. Avec le xviii® siècle, les idées philosophiques prennent une prépondérance envahissante. Cela se comprend, d’ailleurs ; l’homme qui donne le branle aux idées nouvelles peut-il s’arracher complètement à l’influence du milieu ?

La Révolution ne pouvait donc manquer d’innover en médecine. L’Humanité fatiguée venait de secouer le lourd fardeau de traditions que depuis dix-huit siècles elle traînait lamentablement. Dans l’art de guérir, comme ailleurs, il fallait du nouveau, et c’est Broussais qui assuma la tâche souhaitée. Tantôt brûlé par le soleil du Midi, tantôt glacé par le souffle du Nord, le médecin de la Grande-Armée avait, au bruit du canon, échafaudé pierre sur pierre, et durant des années, un édifice si simple de lignes, si accessible à tous, quo la masse, d’emblée convaincue, l’avait déclaré définitif, intangible et parfait L

Quelques esprits indépendants crurent devoir néanmoins

1. Je n’ai point à insister ici sur La médecine physiologique de Broussais. Ses théories sont, au surplus, partout résumées. Mais ne les a-t-on pas un peu compliquées en les réfutant? Ce qui fit leur force et aussi leur faiblesse, ce ne fut pas seulement, comme on l’a dit, le talent fougueux de l’inventeur, mais bien plutôt leur simplicité extrême.

Les tissus de l’organisme sont doués de deux propriétés essentielles, la sensibilité et la contractilité, enseignait Brown. — Le médecin écossais a raison, reprenait Broussais, mais quand la contractilité dépasse les limites physiologiques, on tombe dans l’irritation. L’exagération de la propriété essentielle de nos tissus constitue le commencement et la fin de toute pathologie. Mais où se manifeste le mieux l’irritation, phénomène anormal? Au niveau des muqueuses les plus directement en contact avec le monde extérieur : muqueuses de l’estomac, muqueuses du tube digestif tout entier. Par sympathie, — par action réflexe, disons-nous aujourd’hui, — d’autres points de l’organisme peuvent être irrités, enflammés, mais l’incendie, — nous disons l’intoxication, — débute toujours au niveau des voies digestives Dès lors, plus de diathèse ; foin de ces classifications aux noms baroques, imaginées par Pinel dans sa Nosographie philoso* phiqiie.

Le traitement découle des prémisses établies ci-dessus. Puisqu’il y a irritation, inflammation, rien ne vaudra jamais le traitement antiphlogistique, saignées, sangsues, etc. On le voit, tout cela est simple, mais combien trop simple ! (Voir Doctrines médicales, par Broussais, 2 vol. Paris,. 1821.)

s’insurger contre la tyrannie de cette médecine physiologique, et parmi ceux-ci Bretonneau. Ce petit officier de santé avait l’âme haute et fière. Venu à Paris pour quelques mois, dans le but de subir ses examens de doctorat, il avait été sottement ajourné à une épreuve par Boyer, et sans récriminer, il avait incontinent regagné sa Touraine. — « Ils ne veulent pas de moi comme docteur, soit; ils ne m’empêcheront pas d’étudier et de guérir comme officier de santé. »

D’une vieille famille de chirurgiens, Bretonneau avait eu la bonne fortune d’être accueilli par la châtelaine de Chenonceaux; Dupin, l’amie de Voltaire, une de ces admirables femmes de la société du xviii® siècle qui payèrent si cher leur ardeur pour les idées nouvelles. Dupin, avec sa nature fine et délicate, n’avait pas été longue à apprécier son jeune commensal. Elle s’était faite son éducatrice, lui enseignant l’anglais, l’allemand, et un peu aussi les belles manières. — Ce qu’on sait, lui disait-elle, souffre de ce qu’on ne sait pas. » Et le jeune homme avait puisé près d’elle une curiosité pour les choses du monde extérieur qui devait porter plus tard les fruits les plus merveilleux.

A la mort de sa protectrice, Bretonneau, qui logeait dans une aile de la somptueuse demeure de Chenonceaux, avait été envoyé à Tours, un peu malgré lui peut-être, en qualité de médecin en chef de l’hôpital. Là, faisant table rase des idées courantes pour ne retenir que l’importance des lésions dans les maladies, il était arrivé à créer un centre d’enseignement très prospère. Ses élèves raffolaient de lui et le secondaient de leur mieux. Or un soir, dans une petite réunion, on présenta à Bretonneau un jeune professeur de rhétorique, de belle allure et de beau langage. Bretonneau avait appris le latin sur le tard, et il avait, semble-t-il, un peu souffert du temps qu’il avait dû mettre à le bien connaître. Ce professeur de rhétorique de vingt ans l’attira donc de prime abord. Trousseau, qui avait la tête pleine de rêves, lui fit part de ses craintes, de ses espérances, et lui expliqua ce qu’il était Sa mère était veuve, sans fortune, avec trois enfants,

1. Trousseau était d’une très ancienne famille. Un Jacquelin Trousseau avait épousé Perrette, fille de Jacques Cœur. L’écusson de la maison repré-

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dont deux d’un premier lit ^ On était alors en pleine réaction, et l’avenir n’était pas brillant pour les professeurs de l’Université. — Lâchez-moi donc toute cette engeance, lui dit Bretonneau, et devenez médecin ! Ainsi fut fait.

Sans trop savoir où il s’embarquait, lâchant la bride à sa belle imagination, le jeune Trousseau se jeta dans la mêlée et suivit Bretonneau. Pendant deux ans, avec son maître, il vécut dans la plus étroite communion d’idées, passant les matinées à l’hôpital et les soirées à l’amphithéâtre, d’où le nom de « vultur papa^ psipa vautour, » que ses camarades d’autopsie lui avaient décerné. Puis, au bout de deux ans, notre homme prit son vol vers Paris. « Faulte d’argent, c’est douleur non pareille. » Le petit étudiant avait bien été muni d’un léger viatique, le maître lui avait bien bourré les poches de toutes les lettres de recommandation possibles, mais tout cela était insuffisant pour assurer la vie matérielle. Heureusement, une place d’interne était vacante chez Royer Collard, à Charenlon. Trousseau comprend vite le parti à tirer de cette aubaine. Non seulement il aura le vivre et le couvert assurés, mais encore, grâce à la proximité de l’École d’Alfort, il pourra, en amadouant les vétérinaires, se livrer à toutes les expériences désirables. Et ce sont, en effet, des recherches sans fin, soit sur l’animal vivant, soit sur le cadavre. Chaque minute est prise par une étude nouvelle, et le soir, Esquirol, qui a succédé à Royer-Collard, présente son élève à ses amis de la famille médicale.

sentait des troussels, sortes de ballots que l’on voit encore gravés sur certains blasons et qui décèlent une origine commerciale. Trousseau, qui était lui-même le fils d’un brave directeur d’institution de Tours, se garda bien, parvenu au faîte des honneurs, de revendiquer sa lignée ; il eût jugé ce travers peu digne de lui.

« Mon ami, écrivait-il à un admirateur qui lui rappelait la noblesse de ses origines, mon bon ami, les titres dont vous me parlez me paraissent, en effet, curieux Je ne sais trop si je pourrais prétendre à être gentilhomme. Le* fait est, à vous dire vrai, que je n’en ai point envie... Lettre de A. Trousseau, 3 mai 1864. »

1. L’un de ses frères fut un architecte distingué; l’autre, le général Jacquemin, encore vivant, a pris sa retraite comme général de brigade après une carrière des plus brillantes.

C’est là que Trousseau ébaucha l’idylle que je n'ai fait qu’indiquer au début de ces lignes. Il y eut échange de lettres, un portrait fut offert à la jeune fille. Pourquoi les choses en restèrent-elles là ? C’est ce que je ne pourrais dire. Peu importe d’ailleurs, n’est-ce pas l’histoire éternelle, le buisson sacré, derrière lequel passent, enlacés et frémissants, les êtres de jeunesse et d’amour ? Si je fais allusion à ces détails imprécis, c’est surtout parce qu’ils expliquent les variations du jeune homme ; sa folle du logis paraît l’emporter tout à fait à cette époque. Tantôt il songe sérieusement à se faire vétérinaire et à apprendre à ferrer les chevaux chez un maréchal-ferrant du faubourg Saint-Antoine ; tantôt il pense devenir médecin aliéniste. Avoir à soi une maison de santé remplie de malades, n’est-ce pas la fin de toutes tribulations ! Que dis-je ! la porte ouverte sur le chemin de la fortune ? Cela nous explique encore comment Trousseau, dans un jour de détresse de l’âme, fait des pieds et des mains pour être nommé chirurgien de Thôpital de Tours. Puis quand Bretonneau, le bon maître, a aplani toutes les difficultés et s’abandonne à la joie, une saute-de-vent arrive — ô inconstance des amoureux ! — et la barque de Trousseau reste ancrée dans le port.

Bretonneau comprit-il tout ce que la nature de Trousseau exigeait de ménagements ? Cela paraît à travers ses lettres : toujours est-il que nous le voyons inlassablement prêt à soutenir et à consoler. Bien de plus touchant que le commerce du médecin de Tours avec ses élèves, Velpeau et Trousseau. Velpeau est sans doute très avant dans les bonnes grâces du maître, mais le disciple bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances, c’est toujours et surtout Trousseau. Quels trésors d’affection et de sensibilité dans les lettres brûlantes de la correspondance intime « Vale^ carissime vale... mon cher fils... mille tendresses ». Tous les doux mots d’un père à son enfant illuminent, échauffent les pages refroidies. L’absent est-il malade, ce sont des prescriptions sans fin, des recommandations de maman. Et quelle joie lorsque Trousseau annonce gaillardement qu’il vient encore d’échapper à un danger : la fièvre jaune en 1828 (mission de Gibraltar),

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le choléra en 1832. Aucun nuage entre ces deux âmes fraternelles. A peine çà et là quelques graves conseils : — Il faut se garder d’être versatile ; — le monde est aux opiniâtres ; — rien ne vaut dans la vie que le bon sens ; la meilleure pièce d’un homme n’est ni son savoir ni son avoir, c’est son caractère. »

Trousseau, presque tous les jours et dans toutes les circonstances de sa vie, adresse en quelque sorte une prière à son maître et lui écrit les occupations de la journée. C’est dans ces lettres que Bretonneau nous apparaît réellement grand. On a trop oublié que c’est un médecin de campagne- ‘ qui domine toute la médecine du xix® siècle. Nous tous, ses enfants ingrats, nous ie connaissons à peine. Et cependant, que ne lui devons-nous pas, à ce père de la moderne médecine qui, solitaire, sans outillage, presque sans aide, avec le seul appui de son génie, a construit un monument que le temps n’a pu que consolider 1 « Un germe spécial propre à chaque contagion donne naissance à chaque maladie contagieuse. Les fléaux épidémiques ne sont engendrés, disséminés que par leurs germes reproducteurs L » Gela est daté de 1855 ; parlerait-on autrement aujourd’hui? Et ailleurs, à son maître qui l’a quelque peu morigéné au sujet d’un cas de diphtérie, Trousseau promet de mieux surveiller la désinfection à l’avenir :

Je ferai brûler les lits et les couvertures, je ferai jeter au feu les papiers de tenture, je ferai enlever les cordons de sonnette, j’engagerai la mère à se purifier comme une hindoue ; autrement, quelle querelle ne me feriez-vous pas !... Vous m’avez accusé d’avoir apporté dans mon habit la diphtérie que j’avais prise en Sologne et d’en avoir gratifié de Bonneville. Après tout, je ne dis pas non. Avec vous je puis être assez bête pour

1. On a vu que Bretonneau avait débuté à Ghenonceaux avant de venir à Tours.

2. Lettres de Bretonneau à Blache et à Guersant (Lettre CGGXLV, in Triaire, toc. cit,, page 593, tome II.) Gette lettre est, sinon la plus belle, du moins la plus importante qui ait été écrite par Bretonneau.

croire à cette contagion différée. Je le dirai dans mon testament, mais de mon vivant ils me crieraient à la chienlit ^

La spécificité des lésions, la spécificité des causes, le rôle capital du terrain, la contagiosité des maladies infectieuses, la nécessité de désinfecter, Bretonneau avait vu tout cela. Et sommes-nous bien plus avancés, nous, les orgueilleux, avec nos substances empêchantes, bactériolysines, sensibilisatrices et autres humeurs peccantes qui semblent, révérence parler, rappeler un peu trop le Diafoirus de Molière?

Le malheur est que le maître n’aimait point à écrire; c’est merveille de voir ses élèves, Velpeau ou Trousseau, s’escrimer pour en tirer quelque maigre copie. Tantôt on emploie la semonce, et. Dieu me pardonne! la menace; tantôt on se fait câlin. Mais le praticien, là-bas, ne marche que quand il lui plaît, et combien lentement ! — Ah I les bons disciples, ah I le bon maître 1

Si j’avais le temps, je vous dirais, — le beau livre de M. Triaire à la main, — combien notre art s’est perdu avec l’âge. Obéissant à la loi du moindre effort, nous taillons, coupons, ouvrons, là où nos pères, Lisfranc, Broussais, etc., guérissaient sans effraction. Je voudrais, avec Trousseau, vous montrer Lisfranc aux prises avec une tumeur blanche, accélérant ou diminuant pour ainsi dire à son gré l’inflammation; ou Broussais jugulant une pneumonie. Tout cela d’ailleurs, vous le verrez dans le journal écrit chaque soir par l’élève à son maître L Vous verrez aussi que si l’on parle beaucoup de médecine expérimentale aujourd’hui, Bretonneau et Trousseau s’en occupaient sans cesse.

Sans diminuer la mémoire de ce dernier, on peut bien dire qu’il fut surtout le vulgarisateur des idées de Bretonneau. A la fin même il ne savait plus ce qui appartenait à ce dernier et ce qui lui appartenait en propre, à lui. Trousseau. «Cela n’a d’ailleurs pas grande importance, avouait-il gentiment. C’est vous ou moi, mais qu’importe? Le fils ne procède-t-il pas du père, à Tours comme à Bethléem? »

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