III I
Bon cœur, folle imagination, esprit ardent, synthétisant en 9 lui tout le vieux tempérament des fils de France, voilà ce 1 qu’était Trousseau. Tout le monde le croyait heureux et beau- S coup l’enviaient. Mais dans le fruit vermeil il y a souvent le M ver qu’aucune apparence ne décèle. On nous a montré le « maître, sur la fin de sa vie, assistant calme et résolu aux M ravages du cancer qui le dévorait. En réalité, la plaie morale 9 immortale jecur, dont il souffrit longtemps, était autrement 9 douloureuse. 1
Trousseau avait eu deux enfants ; une fille, mariée à un 1 vieil ami de la famille, et un fils. Georges Trousseau avait £ hérité de toutes les qualités du père, mais exaspérées, en m quelque sorte. C’était le même esprit ardent, la même imagi- S nation folle ; seulement le frein de la nécessité n’était plus là »
1 Triaire, page 490, tome II.
NOTES INTIMES SUR TROUSSEAU
pour arrêter l’essor des dangereuses envolées. Le père se retrouvait dans son enfant, avec le bon équilibre en moins, et ce fut le chagrin de sa vie. Il eût voulu son Georges médecin, mais celui-ci déclara n’avoir de goût que pour l’agriculture. Il fit un premier essai qui dura dix-huit mois, puis il revint à la médecine. Il retourna encore à l’agriculture et, au Plessis, près de Tours, organisa une grande exploitation. On comptait beaucoup sur les sages conseils et sur l’autorité de Bretonneau. Malheureusement l’autorité fut méconnue, les conseils repoussés. Ce n’était pas que cet adolescent manquât de génie Toutes nos méthodes, utilisation des engrais chimiques, sage adaptation des progrès de la Science à l’Agriculture, Georges Trousseau connut et appliquatout cela bien avant notre temps. Mais hélas! toujours la folle du logis I Dès qu’une idée allait réussir, on l’abandonnait pour passer à une autre, d’où des déboires, des échecs et des pertes; il fallait recourir à la bourse paternelle et tout finissait par s’arranger. Le sujet était d’ailleurs si brillant, si ingénieux, si remarquable, qu’à une époque où la croix de la Légion d’Honneur ne se galvaudait pas, le jeune homme l’avait obtenue à vingt six ans pour ses innovations en agriculture. Mais le moyen de réussir dans une société qu’effarouche la moindre fantaisie ! Un jour, Georges Trousseau, las, découragé, dut revenir vers les siens.
C’était le moment de la grande fête. Au Cercle impérial, où fréquentait le brillant cavalier, se livraient des parties effrénées entre Khalil-Bey, Morny, le prince de Galles, etc. C’était le temps où la belle Anna des Lions, donnait, suivant le mode antique, des fêtes qui rassemblaient toute la jeunesse. Dans les salons, des coupes d’or remplies de louis s’offraient aux joueurs malheureux. La confiance de la courtisane en ses hôtes était telle qu’elle n’hésitait pas à mettre à leur disposition des sommes énormes. Mais si parfaite était la délicatesse des invités que nul d’entre eux ne préleva jamais une seule pièce dans les coupes d’or. Donc, un soir, le jeune Trousseau, pris dans l’engrenage d’une partie, perdit, sur parole, une somme considérable. Ce fut le désastre. L’honneur était sauf, sans doute, et jamais le jeune homme n’eut à rougir devant personne ; mais le père fut impitoyable. Dans une dern.ère
LES JARDINS DE LA MÉDliCINE
entrevue OÙ se jouait leur bonheur à tous deux, Trousseau et son fils se dirent un éternel adieu, et, muni d’un billet de 1.000 francs, Georges Trousseau, plus malheureux que coupable, alla courageusement au loin recommencer sa vie.
Deux fées président, disent les Hongrois, à notre destinée . L’une, la bonne fée, cherche à entremêler les pages blanches et les pages noires de l’existence ; la mauvaise, au contraire s’efforce de mettre toutes les pages blanches d’un côté et toutes les noires de l’autre. Chez le fils de Trousseau, la mauvaise fée l’avait emporté. Nous avons lu les pages noires, voyons maintenant les pages blanches.
Le malheureux s’était rendu en Australie. Là, ce viveur d’hier se fit mineur et il connut toutes les duretés du sort. Enfin à force d’énergie, ayant rassemblé un pécule de 15.000 francs il va poursuivre avec une ténacité indomptable la tâche qu’il s’est fixée. Il descend à Sydney et emploie son argent à se faire recevoir médecin ; puis en route vers Honolulu, la capitale des îles Sandwich. Ici, le succès fut extraordinaire, et Trousseau se retrouve le digne fils du grand consultant»
Chaque jour voit s’accroître sa renommée, sa clientèle est énorme, il gagne jusqu’à 300.000 francs par an. Son influence est sans bornes sur l’esprit du roi et surtout sur le cœur de la reine. Le médecin français est regardé comme un prophète ou un dieu bienfaisant. Mais l’exilé se dit qu’il porte sur la poitrine le ruban de la Légion d’honneur, tout son pouvoir, il l’emploie à faire rayonner l’influence de la mère-patrie. 11 fait venir de France un outillage perfectionné, crée des raffineries ; bref, c’est la fortune dans un palais des Mille et une nuits... Peut-être a-t-il oublié les siens. Eux, cependant, se souviennent. Un jour, sa sœur, devenue veuve, résolut de le surprendre. Souffrante, elle redoute horriblement le long et dangereux voyage ; mais tout cela n’est rien pour cette âme généreuse. Bravement, elle apporte au grand enfant prodigue, qui ne revint jamais au foyer, le baiser de paix qu’elle avait reçu du père mourant.
Le souvenir laissé à Honolulu par cet homme étrange est tel que les indigènes, dans leurs chansons, célèbrent encore aujourd’hui le blanc prestigieux qui les guérissait, les soula-
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NOTES INTIMES SUR TROUSSEAU
geait ou les apaisait. Le maître, lui, n’avait pas vu cette résurrection. En juin 1867, il s’était éteint doucement, à soixantesix ans, après une vie « rudement remplie », comme il disait lui-même au moment où la mort vint le prendre.
Quand on raconte la vie des hommes de talent partis d’une situation modeste, il semble que l’on revit un beau conte de fées inventé pour charmer les petits. C’est d’abord la période de luttes, avec l’angoisse du lendemain. Puis la chance tourne favorablement, le héros est distingué par le prince, il épouse sa fille et ils ont beaucoup d’enfants. C’est là que l’histoire s’arrête, heureusement. Et le bon conteur a bien raison de ne point nous dire ce que deviennent, à leur tour, les descendants. Combien n’en avons-nous pas vu, de maîtres, partis de rien, monter très haut, et dont l’héritage était dissipé dès la première génération?
D’ailleurs, ce n’est point la morale à tirer de ces notes. Il en est une plus haute: Nous avons vu, d’abord, ce que valait la province au début de l’autre siècle et les fruits merveilleux que produisait notre vieille terre lorsque Paris n’était pas le gouffre qui aspire tout, lorsque la décentralisation intellectuelle, ce vestige heureux de l’ancien régime, subsistait encore. On a pu voir aussi combien nos pères étaient riches d’idées générales, alors que nous en sommes si pauvres, combien leur thérapeutique était sage quand nous la traitons avec tant de dédain.
Je ne voudrais pas être ce joueur de flûte qui ne jouait que de vieux airs et dont les enfants se moquaient dans les rues de la grande Allemagne. Mais si j’avais pu rappeler, une fois de plus, que la médecine ne commence pas à nous et, qu’au contraire, nous devons tout à nos pères, je n’aurais pas perdu ma journée...
A PROPOS DES NOTES INTIMES SUR TROUSSEAU
l’odyssée de son fils; souvenir d’un témoin
Les « Notes intimes sur Trousseau » m’ont rappelé de vieux souvenirs sur son fils Georges, que j’ai connu; ces souvenirs sont tout à son éloge, peut-être intéresseront-ils le public. Les voici :
J’étais à Paris, passant ma thèse, au moment où est survenu l’événement malheureux qui a transformé l’existence de Georges Trousseau. Je fus envoyé, peu après, en Calédonie, pour embarquer, comme médecin-major, sur \e Marceau, Cet aviso faisait alternativement, avec un autre bâtiment de la station, le courrier mensuel de l’Australie. J’eus occasion de voir Georges Trousseau chez notre confrère, le D** Laure, ancien médecin de la marine de l’État, établi à Sydney. Trousseau était alors docteur en médecine, reçu en France ou en Australie, je ne sais. La place était occupée par notre ami Laure et un vieux réfugié du coup d’État, le D'’ Millier, qui pratiquait avec succès l’ophthalmologie. Voyant qu’il n’y avait rien à faire là, il partit pour la Nouvelle-Zélande et alla aux mines, non comme mineur, mais comme médecin, passant sa vie à cheval, gagnant pas mal d’argent. Mais, imi-
1. La lettre qui suit nous fut écrite au moment où ces notes parurent dans la Revue moderne de médecine et de chirurgie. Nous avons cru devoir la publier, car elle est le corollaire utile de l’étude précédente. On y verra ce que devint le fils du grand Trousseau ; et tous ceux quf s’intéressent à ce grand nom remercieront comme moi le D‘‘ Lemaire dont la dosumentation précise nous fixe sur un point jusque-là obscur de rtiistoire des Trousseau.
A PROPOS DES NOTES INTIMES SUR TROUSSEAU
tant ses nouveaux compagnons, il achetait des parts de daims à droite, à gauche, partout, à mesure que Targent arrivait, espérant tomber sur un bon lot, sur un filon extraordinaire. A ce jeu, il perdit ce qu’il avait gagné. Fatigué, ne voyant pas d’avenir pour lui dans ce pays, il écouta les conseils de ses amis et partit pour Honolulu. Cette odyssée, il me la raconta plus tard lui-même.
Le 31 mai 1873, l’aviso le Vaudreuil mouillait à Honolulu. On signale le canot de la santé; j’étais médecin-major, je vais attendre à la coupée; le médecin monte à bord... Georges Trousseau! La reconnaissance est vite faite, je le présente au commandant, aux officiers et, pendant une relâche de vingt jours, nos relations furent de tout instant. Les navires de guerre français étaient si rares aux Sandwich!
A la fin de 1872, un indigène avait été "admis à l’hôpital d’Honolulu ; diagnostic incertain ; Trousseau le vit avec les deux confrères américains, médecin et chirurgien dudit hôpital, et annonça une variole, se basant sur la rachialgie si importante pour son père. Incrédulité des confrères jusqu’au moment où ils furent obligés de s’incliner. Mais pendant ces jours perdus, la famille de l’indigène avait présenté les mêmes symptômes, les avait communiqués aux voisins; ce fut l’origine d’une épidémie, qui prit rapidement des proportions inquiétantes.
Le roi Lunalilo, informé de ce qui s’était passé, nomma Georges Trousseau médecin-chirurgien consultant de l’hôpital ayant le pas sur les confrères américains, et lui donna pleins pouvoirs pour enrayer l’épidémie; droit de réquisition de chevaux, voitures, etc., et, plus tard, il fut même nommé colonel !
Trousseau, comme il me le disait, avait passé ses premières années dans un milieu médical supérieur; faisant appel à ses souvenirs, aux conversations de son père et des habitués de la maison paternelle, il se mit à l’œuvre : lazaret pour les malades, lazaret pour les douteux, pour les voisins des malades, vaccination en grand nombre dès que l’on eut suffisamment de vaccin. Ce vaccin consistait en croûtes vaccinales entourées de cire blanche, revêtues de papier d’étain, que l’on
- faisait venir de Philadelphie au prix de cinq dollars l’une. On en écrasait une parcelle dans une goutte d’eau et l’on vaccinait. Trousseau en était très content. Grâce à ces mesures, l’épidémie fut rapidement enrayée. Disons qu’elle était venue par des vêtements d’occasion envoyés de San Francisco.
La lèpre était la grande question du mo ment. Inconnue, paraît-il, vingt-cinq ans auparavant, un cas avait été signalé à l’autorité par un Chinois, qui connaissait la contagion et avait averti que, faute d’un isolement complet, on ne tarderait pas à constater d’autres cas qui se multiplieraient rapidement, comme il l’avait vu en Chine. On n’y prit pas garde et à notre passage, d’après Trousseau, il y avait au moins un malade sur cinquante habitants. On les recherchait activement et ou les mettait en observation à Kalihi, dépôt dans une île à trois milles de la ville. Trousseau fut chargé de cet important service des lépreux et je l’accompagnais plusieurs fois, dans ses visites. Il les étudiait et désignait ensuite ceux qu’on devait envoyer à l’île Molokaï, d’où ils ne devaient jamais revenir. L’un des indigènes ainsi exilés par le médecin se jeta sur lui, le couteau à la main ; Trousseau, leste, vigoureux, put heureusement le maîtriser ; le cou, si je ne me trompe, fut légèrement éraflé.
Il a fortement insisté, pendant les visites que j’ai eu la bonne fortune de faire avec lui, sur ces malades et leurs symptômes, sur l’erreur des auteurs qui signalaient la chute progressive des phalanges. Il y a, me disait-il, résorption progressive des os, phalangette, phalangine, phalange ; les parties molles suivent le retrait osseux et un doigt amputé d’une ou deux phalanges présente toujours à son extrémité un ongle plus ou moins régulier ou déformé. Il avait envoyé récemment à Molokaï une femme dont un pied paraissait avoir subi la désarticulation de Ghopart ; mais la persistance des ongles montrait l’exactitude de ses observations, c’est ce qu’il m’a fait constater chez plusieurs sujets attendant leur départ. Il y avait, au moment de nos visites à Kalihi, un Français, âgé de cinquante-sept ans, qui devait partir avec les autres par le premier navire. Un autre Français, très iégè