A PROPOS DES NOTES INTIMES SUR TROUS SEAU
rement atteint et qui craignait d’être interné, demanda au commandant de le transporter à San Francisco, où nous allions en quittant Honolulu ; de là, il se serait fait rapatrier ; mais sa requête ne fut pas admise, étant donné le caractère contagieux de la maladie.
Le roi Lunalilo accepta une invitation à déjeuner à bord du Vaudreiül ; il vint, accompagné du colonel Trousseau en uniforme, uniforme, nous a-t-il raconté, qu’il s’était fait payer par le roi.
Tels sont les souvenirs que votre article m’a rappelés et qui montrent le côté médical du beau rôle de Georges Trousseau aux Sandwich, et l’une des causes pour lesquelles son nom est resté célèbre. Les services qu’il a rendus sont assez remarquables pour qu’ils soient tirés de l’oubli, et l'on peut dire qu’il y a porté, haut et ferme, le nom français et qu’il s’est montré digne du ruban rouge. Je suis heureux de pouvoir lui en rendre ici le bon témoignage.
Lemaire (du Tréport).
LE D'' BOuiLLY. — LE D>' GODET (de Lamballe).
Du temps où je terminais mes études, le hasard m’avait conduit un jour dans la salle des Thèses. Le candidat sur la sellette présentait un travail intitulé : Les palliatifs dans la phtisie laryngée. Il s’appelait, je crois, Fournier. Atteint de tuberculose du larynx au moment d’être reçu Docteur, le brave garçon avait tenu, avant de partir pour le grand voyage, à saluer une dernière fois ses maîtres et les compagnons de sa jeunesse. Je revois encore la vieille salle de la Faculté inondée de soleil et toute joyeuse, pendant que le pauvre candidat, presque aphone, expliquait les remèdes dont il tirait le meilleur soulagement. Malgré les objurgations affectueuses de ses juges, qui eux aussi, avaient la voix étranglée d’émotion, il alla jusqu’au bout de son épreuve. Puis, quand ce fut fini, s’étant péniblement levé, il serra les mains tendues vers lui. Et, souriant, alors que tous les yeux étaient mouillés de larmes, il s’en alla, heureux d’avoir célébré le rite qui ouvre à chacun de nous les portes de la vie, et qui marquait pour lui la dernière étape vers la mort.
Pareil héroïsme n’est point rare chez les médecins. En dehors de l’exemple mémorable de Trousseau, qui se trouve aujourd’hui dans les Manuels des écoliers, faut-il citer Dolbeau rassurant Nélaton qui lui pratiquait Tempyème et lui rappelant que le moment était venu de lier l’artère. Parleraije de Péan indiquant à ses amis la faiblesse de son pouls et l’imminence de la dernière syncope ? J’ai là, sur ma table, le journal d’un confrère morphinomane; rien de plus saisissant
que les notes de ce moribond. Il semble que, pour beaucoup ■d’entre nous, la terreur ancestrale du grand inconnu s’atténue pour faire place à une sérénité qui parfois surprend et déconcerte. Je n’insiste pas et veux simplement rendre hommage à deux confrères dont la fermeté vient ajouter un nouvel exemple aux cas nombreux déjà connus.
Bouilly et Godet sont d’autant plus à citer qu’ils ne se sont point contentés de tendre les ressorts de leur volonté pour faire front à l’orage. Ils ont été plus loin, ayant pris sur eux de s’oublier pour ne penser qu’aux êtres aimés. Placés à des niveaux bien différents de notre hiérarchie médicale, tous deux se sont rencontrés pour témoigner au suprême moment, de l'oubli de soi-même. Leur attitude nous montre combien, dans notre monde, les liens de famille sont solidement noués. C’est par là que leur cas intéresse ; en dépit de quelques apparences, il n’est pas, comme on va le voir, de cœurs plus dévoués et plus aimants que ceux des médecins.
— 11 n’est personne d’aussi heureux que moi, me disait un jour Bouilly, mais tout le secret de mon bonheur réside dans l’équilibre parfait de mon organisme. Je rentre chez moi éreinté, n’en pouvant plus. Je dîne, et me voilà dispos. Si je me trouve en face d’une situation difficile, mon incurable optimisme me la fait toujours envisager par le bon côté. Avoir du bou sens, se garder d’emballements, tout est là dans la vie. C’est ma pondération qui fait ma force. Et il avait bien raison. Nulle existence plus heureuse que la sienne. Il goûtait ce bonheur que connaissent seuls à Paris les hommes arrivés, bonheur si différent de celui des oisifs, pour qui la vie s’écoule doucement sans grands heurts comme sans grandes joies.
Peu touché de son demi-échec au professorat, il allait se retirer en Sologne dès cette année. Ce bon ouvrier estimait que sa tâche était remplie et qu’il devait céder sa place. Mais au moment où il échafaudait ses beaux rêves, il était déjà
guetté par la mort. Un jour il remarqua par hasard sur le bord gauche de sa langue un petit bouton auquel il n’avait pas pris garde jusqu’alors. 11 se rendit chez un de ses collègues ; l’examen fut long et la consultation solennelle. Dès l’abord, le confrère diagnostiqua un cancer ; mais quelle conduite tenir ? Fallait-il annoncer brutalement la vérité ? Au moment où roulaient sur la table les dés de fer du destin, n’était-il pas humain de cacher le jeu et de laisser au malade quelques jours d’espoir ? Derrière le masque du Parisien aimable et sceptique, une insondable faiblesse ne pouvaitelle pas se dissimuler ? Heureusement, Bouilly avait bien choisi son homme. Le consultant parut hésiter un peu, et son incertitude même était déjà une précaution oratoire ; enfin il dit la vérité : Tumeur maligne de la langue, à enlever le plus rapidement possible.
Comprenant tout ce qu’avait de terrible la situation de son ami, Bouilly le remercia, puis, dans la paix du soir, erra un instant par les grandes avenues désertes de la ville avant de rentrer chez lui. Ainsi le sort imbécile le frappait, lui qui avait si bien employé sa vie ! Il était encore jeune, la moisson était prête, le repos l’attendait. Et de son aile brutale le mauvais génie venait de balayer tous ses projets d’avenir. Bentré dans son hôtel, ce nid si admirablement orné, en revoyant ses objets d’art familiers et tout le beau luxe dont cet homme de goût aimait à s’entourer, il eut un moment de défaillance, le seul peut-être de toute sa vie. — Mon amie I ma pauvre amie ! dit-il en se penchant sur l’épaule de sa femme comme un enfant, c’est grave, c’est très grave I Qu’allons-nous devenir ?
L’homme a beau être fort, il a beau s’être discipliné en vue de la lutte, un peu de la faiblesse du premier âge demeure toujours en lui. Je me souviens d’avoir rencontré un des ministres de ce temps dans la circonstance la plus tragique de sa vie tourmentée. Son avenir politique, sa liberté, son honneur, il avait dû jouer tout cela au cours d’une séance mémorable. Durant plusieurs heures, cet être de force et de combattivité, dont l’allure pesante faisait penser aux grands fauves, avait dû vaincre les hurlements de la foule lâche et
Imbécile de ses collègues, heureux d’opposer leurs vertus de médiocres à la supériorité de ce bel animal humain dont ils avaient si souvent redouté la griffe [ou mendié Fétreinte. Eh bien, ce lutteur intrépide, je le voyais cas^é, plié, faible comme un petit enfant. Dans une allée solitaire du Bois, il allait, les yeux perdus, appuyé au bras de sa femme, tandis qu’elle semblait le bercer de ces mots que seules savent trouver celles qui nous aiment.
Bouilly, je Fai dit, se remit vite. Le soir même, il s’était tracé sa tâche. Le grand souci de cet homme, dont le cœur avait gardé la fraîcheur des vingt ans, était de n’être point mutilé. Sans doute, l’ablation totale de l’organe offrait plus de chances de survie. Mais à quoi bon? Ne valait-il pas mieux mourir en galant homme, plutôt que de traîner longtemps une existence misérable ? Le maître fît appeler son élève préféré et lui dicta sa conduite. Une première opération eut lieu, puis, presque immédiatement après, une autre. Tout se passa le mieux du monde. Le malade partit pour la campagne et l’aimable enjouement de jadis, trompant l’inquiétude de son entourage, ramena la sérénité à son foyer. Pourtant un jour, dans la petite église de son village, des yeux auxquels rien ne pouvait échapper virent couler ses larmes. Le lendemain, il montrait à un de ses amis de gros ganglions à l’angle droit de la mâchoire : c’était la récidive. Alors il rentra à Paris, où, en dépit de tout, il voulut reprendre son service d’hôpital. L’échéance était toute proche, le créancier inexorable ne voulait pas attendre; n’importe, Bouilly s’acharna contre la destinée. Mais un matin, le bistouri lui tomba des doigts. On dit qu’il le brisa et en remit les morceaux à ses élèves. Je n’ai pas contrôlé le fait; en tout cas, le geste est beau et digne de l’homme. Ayant fait ses adieux à son service, il quitta l’hôpital où il ne devait plus jamais revenir.
Pour tromper les longues heures, il s’était sur la fin adonné à l’Histoire. Revivre dans le passé, n’est-ce pas en quelque sorte prolonger sa vie ? Ce moribond se délectait aux récits de notre France héroïque. 11 la suivait, semant à pleines mains au dehors ses idées de liberté et de justice, tandis qu’au dedans elle était la proie des démagogues. L’action de nos aïeux, por-
tée à son summum, consolait le malade de son inactivité. Çà et là il pensait encore à son art; c’est ainsi qu’il avait commencé un travail où il démontrait, à l’aide de ses observations, la marche toujours croissante des affections cancéreuses.
Mais son grand souci était d’éviter aux siens la vue de son mal. C’était l’homme heureux de jadis qu’il s’efforçait de paraître, toujours et quand même. Grâce à ses soins minutieux, et je dirais à sa coquetterie si ce mot pouvait être employé ici, c’est à peine si son entourage, si ses nombreux amis, se rendaient compte des progrès du mal qui le rongeait. Comme cette héroïne du xvii® siècle qui « passa », après s’être fait coiffer et s’être mis du rouge, Bouilly s’attachait à conserver la correction de sa tenue. A ce moment, sa voix était presque inintelligible. Sa femme et sa mère seules le comprenaient. Les femmes ont le don spécial de saisir le premier et le dernier bégaiement des hommes. En dehors de leur finesse naturelle, peut-être faut-il voir là comme la survivance obscure des instincts ancestraux, lorsque l’homme, encore tout près de l’animalité, ne s’exprimait que par de vagues interjections.
Mais à force de descendre l’échelle, comme il disait luimême en souriant, il touchait aux marches du tombeau. Alors il prit soin de rédiger ses lettres de faire-part; il établit l’ordonnance de ses obsèques, autorisant seulement l’envoi de fleurs, parce que, écrivait-il, mes malades pauvres ont toujours aimé à m’en offrir.
Ici se retrouve encore le juste équilibre de ce sage. Il avait si bien tout prévu, tout calculé, que la tâche de ses amis fidèles fut des plus simples; par delà la mort, c’était encore lu qui veillait sur les siens. Un soir, il remit à ceux-ci le petit livre où il avait enfermé ses dernières volontés. Il les embrassa plus tendrement qu’il ne faisait d’ordinaire, et le lendemain on le trouva mort.
Ainsi finit cet homme de bien, si justement équilibré, si par faitement doué, et auquel il ne manqua peut-être qu’un peu d’ambition. La mort et lui se connaissaient déjà. Simple prosecteur, engagé dans les rangs des Russes, il l’avait bravée aux champs de Plewna, et les Slaves avaient pu admirer
alors la science et le tranquille héroïsme de ce Latin devenu un instant leur compagnon d’armes. Tel il s’était montré au* milieu des balles turques, tel on le vit dans son dernier combat. N’avais-je pas raison de le proposer comme un exemple de courage et de vertus familiales ?
Le jour de ses funérailles, comme le cortège se mettait en marche, un de nos confrères me montra la toge d’agrégé drapée autour du cercueil. — Pourpre triomphale autrefois, pauvre étoffe ternie aujourd’hui et mangée aux vers demain, voilà ce qui reste de notre effort! me dit-il. A quoi bon dès lors tant lutter, tant agiter sa vie? Élevant un peu mon regard, je lui montrai du doigt les petits bouquets de violettes maladroitement attachés en couronne autour de menus fils de fer, et que les cahots de la route détachaient un à un. — Regardez, lui dis-je, ce qui reste de nous : des petits bouquets de deux sous, c’est-à-dire le témoignage du bien que cet homme a pu faire aux humbles. Et ces hommages ne sont-ils pas là pour justifier Faction? Si courte que soit notre carrière, celui-là n’a pas perdu son temps qui, ayant aimé son art, emporte avec lui le regret de ses malades et tombe dans la lutte avec la conscience d’avoir apporté un peu de bonheur et de consolation à ses compagnons de misères...
Le Godet était d’une famille de médecins. Son père exerce encore en Bretagne, et son frère est un des bons praticiens de Saint-Brieuc. Lui aussi est mort ne pensant qu’aux siens, et l’on va voir comment j’ai été amené à réunir ici ces deux çonfrères dont les derniers moments se touchent par tant de points. Le Godet s’était établi à Lamballe, où il occupait une des premières situations.
L’homme subit, aussi bien que la faune et la flore, les lentes influences des climats et des terres. A la longue, on l’a dit, son âme prend la couleur du ciel et le caractère du site. L’âme, exubérante et joyeuse sous le soleil du midi, est plutôt fermée et mélancolique dans les brumes du Nord. Godet,.
que je connaissais bien^ avait plus qu’aucun autre peut-être» subi l’atmosphère de sa Bretagne. Il partageait son temps entre sa petite ville, dont les toits pointus semblent, par les jours bas, toucher le ciel, et la baie du Val-André, dont on dirait l’eau puisée aux golfes d’Italie. Catholique fervent, son bonheur n’eût pas été complet sans les joies de la paternité. Aussi était-il tout fier de voir augmenter sa famille. Or, un jour, en pleine prospérité, lui aussi, il eut à constater soudainement sur lui-même l’existence d’une tumeur siégeant au niveau du rectum. Il écrivit à son frère, dont il appréciait la sûreté de diagnostic. Celui-ci accourt; il pratique le toucher, mais le coup est si rude pour le consultant qu’il s’évanouit, et il fallut que le malade le consolât. 11 se rendit ensuite à Paris, où les confrères appelés manquèrent peut-être de temps et de décision pour intervenir. C’est en Bretagne qu’on lui fit l’anus artificiel. Comme Bouilly, Codet n’eut plus dès lors qu’une pensée : dérober aux siens, à sa femme surtout, l’angoisse de ses dernières journées. Il allait avoir un second enfant, et prévoyant chez sa femme les troubles qui suivraient la catastrophe, il tint à choisir lui-même une nourrice pour le petit être attendu. Dans son dernier voyage à Paris, il avait voulu montrer encore une fois son attachement à l’œuvre syndicale en assistant à l’assemblée des syndicats médicaux. N’oubliant personne, voici au surplus la lettre qu’il envoyait à un ami. Écrite au crayon comme tous les billets de moribonds qui ont à économiser leurs mouvements, elle est d’une éloquence qui dispense de tout commentaire :
« Mon cher ami, ma femme vous écrira ce soir pour vous donner de mes nouvelles, mais je vais, moi, vous donner les vraies. Hélas! cela ne va plus depuis quinze jours et je sens que je m’en vais. Depuis huit jours, ictère qui augmente, troubles cardiaques, oppression au moindre effort, douleurs réflexes dans toute la région axillaire, cervicale, brachiale gauche, avec léger œdème ou congestion fugace de tout le bras. H y a donc du coté du foie, de l’estomac et du cœur, des troubles qui vont sans cesse grandissant. Du train où cela marche je serai mort avant huit jours! avant huit jours! Je ne fais cependant pas abus de la mor-
phine; je n’ai jamais dépassé 8 centigrammes et je diminue la dose tous les jours. Peut-être, après tout^ mon état de faiblesse a-t-il permis au médicament de s’accumuler dans le foie et d’en troubler la fonction; ou bien plutôt n’est-ce pas les lésions cancéreuses qui gagnent les grands viscères. Je prends à peine un litre de lait en vingt-quatre heures, 50 grammes de liquide sont pour mon pauvre estomac un fardeau chaque jour plus pesant. Vous voyez où j’en suis, tout va bientôt finir... Enfin!... Gomme on l’a dit, il faut être toujours botté et prêt à partir. Si cette lettre est la dernière que je doive écrire, merci encore une fois du fond du cœur de ce que vous avez fait pour moi, pour mes bébés, pour mafemme, à qui je veux épargner jusqu’au bout mes angoisses. Merci du bonheur que vous avez tant contribué à nous procurer. Adieu, mon cher ami, si je ne puis vous revoir, et priez pour moi avec les vôtres. Un miracle seul pourrait me sauver... »
Dix jours après avoir tracé ces lignes. Godet était mort.
Je m’arrête là. On ne me blâmera pas, je l’espère, d’avoir remué ces cendres encore chaudes ; si pressés que l’on soit, on peut bien trouver une minute pour rendre hommage aux morts. D’ailleurs, en dépit de ses airs sceptiques, notre époque est meilleure qu’on ne croit ; l’exemple de Bouilly et de Godet n’est-il pas là pour le prouver? Notre indifférence n’est qu’affectée ; dès qu’on pénètre le tréfonds des âmes et les replis secrets de certaines existences, on y découvre à chaque pas des trésors de sensibilité et de tendresse; et les volontés que l’on croit uniquement tendues vers la lutte peuvent, aux
heures suprêmes, s’élever jusqu’à l’héroïsme.