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LE HAMON, MÉDECIN DES MESSIEURS DE PORT-ROYAL

restes de la plupart des Solitaires. Ainsi le vieux praticien, après avoir été persécuté toute sa vie, ne trouva dans la reconnaissance des hommes, pour prix de ses rares vertus, que la promiscuité de la fosse commune.

AVENTURES D’UN MÉDECIN-MINISTRE

RÉCIT AUTHENTIQUE AUTANT QU’iNVRAISEMBLABLE

La séance de la Chambre avait été orageuse et longue. Dans l’atmosphère surchauffée de la salle, les partis aux prises avaient échangé les paroles âpres, les reproches sanglants. Des cris de haine étaient venus battre la tribune sans relâche, cependant que le président, débordé, impuissant, tentait en vain d’apaiser la tempête. A droite comme à gauche un vent de folie avait passé sur chacun; l’instinct obscur du grand ancêtre planait sur l’Assemblée, prêt à suggérer, après les menaces farouches, les gestes de brute. Les uns, obéissant à la voix du passé, les autres, les mains tendues vers l’avenir, hypnotisés par leur chimère, ils avaient tous hurlé jusqu’à l’aphonie; et de cette mêlée confuse on se demandait qui allait sortir vainqueur.

Le ministre, malgré son âge, — car pour lui la vieillesse se faisait chaque jour plus pesante, — avait tenu tête à l’orage. On l’avait vu donnant sans cesse de la voix comme une bête traquée, ralliant ceux-ci, gourmandant ceux-là, offrant à tous l’exemple de l’énergie et de l’entêtement. Quand ce fut fini, il était à bout de forces. Le cœur gonflé, les tempes battantes, il rentra chez lui, tout chaud encore de la lutte, et se demandant si malgré les ressorts tendus de sa volonté il n’al. lait pas laisser sur le champ de bataille plus que son portefeuille, sa vie.

Arrivé dans son cabinet, il s’affaissa, très las ; et c omme il n’avait pas donné d’ordres, ses familiers crurent devoir le laisser seul. La pièce où s’élaborent nos destinées et d’où par-

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tent à chaque heure les ordres et les contre-ordres qui mettent en branle notre vieille machine administrative, forme, par son ameublement, le plus ironique des contrastes. L’or et le blanc de ses boiseries Louis XV évoquent des frivolités de l’ancien régime, alors que ses casiers et son lourd secrétaire font penser aux pesantes occupations d’un chef de bureau. Combien d’intrigues se sont nouées, combien d’espoirs sont venus mourir là ! Tel s’y est installé la veille, se croyant maître de la France, qui le lendemain, en dépit de tous les services passés, sombrait dans l’irrémédiable oubli.

Accoudé sur son bureau aux cuivres du grand siècle, le ministre songeait. La combinaison ministérielle qu’il avait élaborée paraissait à peine viable au début ; c’était, de l’avis de tous, un pis-aller, un groupement transitoire, en attendant la formation d’un ministère solide. Or, en perfectionnant simplement les habiletés de Waldeck-Rousseau, son prédécesseur, en plaçant comme lui, mais avec plus de brutalité, une série progressive d’obstacles devant sa majorité, il l’avait obligée à le suivre sans renâcler. Tomber avait été sa grande angoisse, non qu’il fût avide du pouvoir, mais par crainte de laisser le souvenir d’une âme médiocre. Ancien médecin, il était assez fin psychologue pour savoir ce qui lui manquait. D’abord, venu tard dans la politique, il n’avait point passé par la Chambre, la seule école où l’on apprenne le gouvernement;il ignorait tout du droit administratif; enfin, demeuré praticien de campagne, il n’avait ni la roublardise de ses rivaux, ni la souplesse et le ressort qui permettent de pallier le manque d’acquit. Mais une chose lui restait, c’était la volonté; et à cette époque de veulerie, c’est quelque chose. Avec cela, il pouvait toujours essayer de rallier les faibles et d’imposer à tous l’illusion de son autorité. Manière d’imperator en redingote, il avait lutté avec violence, donnant à ses collègues, parfois défaillants, irrésolus, l’exemple de la force et de la jeunesse. Encore qu’il prêchât sans cesse l’abaissement de l’individu devant la collectivité, il ne s’était maintenu au pouvoir que par l’exaltation voulue de son moi. Imbu des principes nietzchéens, cet ancien sentimental s’était fait dur jusqu’à l’arbitraire, ne reculant devant aucun moyen, devant

aucune tâche.* Et peu à peu la courtisanerie des uns, la haine des autres l’avaient porté si haut qu’il sembla un instant résumer en lui toutes les idées autoritaires de ce jacobinisme qu’on dit républicain et qui n’est peut-être que la contrefaçon du jacobinisme césarien.

Il n’était pas fait, cependant, pour cette tension perpétuelle et ces luttes sans merci. Tandis qu’au souvenir des injures dont on venait de l’accabler son vieux cœur battait dans sa poitrine, voici que tout son passé se mettait doucement à chanter dans sa mémoire. Oh ! combien doux, ce passé, et comme à cette heure il se sentait soulagé de le revivre I Chaque jour ses adversaires s’en servaient pour le souffleter, et c’était cependant le meilleur de lui-même.‘

C’était d’abord le Séminaire, où la vie s’écoulait si paisible, partagée entre l’étude des Lettres et la discipline des exercices pieux. Le prêtre vit comme un courtisan ; il en a les gestes onctueux, les manières polies. Le service de son Roi est d’autant plus facile qu’on ne le voit jamais et qu’il est au-dessus de toutes les faiblesses. Tous les moyens sont bons pour l’honorer, et chacun, suivant la nature de son esprit, peut faire son choix parmi ceux qu’il juge les plus puissants auprès du Maître. Le long cortège des Evêques, des Confesseurs, des Saints et Saintes, des Anges aux ailes blanches, le cœur de Marie, les plaies du Crucifié, individualités, organes, la Religion réunit tout dans une commune adoration. On ne sait qui aimer davantage, et à ceux auxquels Tamour est interdit, tout parle d’amour. Le matin, lorsque la cloche, de sa voix cassée de vieille nourrice, appelait à la prière ; le soir, quand le sommeil, repos des humains, frère de la mort, allait clore les paupières, toujours c’était l’hymne d’amour qui montait dans la paix profonde du vieux cloître. Exaltation de tout l’être, exagération de la sensibilité pour anesthésier la raison, telle avait été longtemps sa règle. Cela avait duré des années, des années ; lorsqu’un jour, l’amour profane s’était installé, formidable et vainqueur, dans cette âme, sublimée en quelque sorte, pour la jeter pantelante, éperdue, non plus aux pieds du Créateur, mais aux genoux de la créature. Cette crise, toute naturelle, en somme, n’est

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pas pour surprendre. Ceux qui sans cesse prêctient l’amour ressemblent à des maîtres imprévoyants qui donneraient des allumettes à Tenfant dont ils ont la garde et qui s’étonneraient de le voir se brûler. Ils oublient la Nature, la grande sournoise qui réussit toujours à nous conduire à ses fins.

Il avait vécu alors les journées les plus terribles et les plus délicieuses. Son amie était religieuse dans le couvent voisin. Belle entre toutes les femmes, elle avait été aimée longuement en silence. La liaison avait débuté par des lettres où les déclarations ardentes se voilaient mal sous les maximes impersonnelles des Livres saints ; oraisons, conseils pieux, on avait tout essayé pour dissimuler les progrès du mal, pour t’endormir. L’histoire sentimentale des âmes n’est qu’un perpétuel recommencement. S’il vous arrive jamais de parcourir les lettres d’Abeilard et Héloïse, toutes chaudes encore malgré les siècles écoulés, vous verrez de quelle tendre délicatesse est fait l’amour mystique. C’est la flamme qui se dissimule pour brûler davantage.

Mais les lettres ne suffisant plus, les deux amants avaient ffini par se rapprocher. Enfin, un soir d’été ils avaient connu simultanément le grand mystère. Et chaque nuit, retombant dans leur péché, ils avaient savouré, toujours plus ardents, l’ivresse du fruit défendu. Nuits terribles et qu’il n’eût pas échangées contre sa part de Paradis. Crainte d’être surpris, voluptés infinies, remords affreux, il avait tout connu. Parfois, lorsque las des plaisirs partagés il contemplait sa compagne, il lui trouvait les yeux pleins de larmes. « Hélas! disait-elle, ce n’est point sur mon péché que je pleure. Qu’importe si je suis damnée! c’est sur vous que je m’attendris, c’est pour vous seul, ô bien-aimé, que je redoute les flammes éternelles 1 » Quand il la quittait, il se demandait toujours si cette nuit aurait un lendemain.

Or, un jour, la trahison d’un subalterne fit tout crouler. Sur des ordres subits, la petite religieuse était partie on ne savait où, au bout du monde, sans laisser ni un adieu, ni une trace. Ce coup l’avait terrassé. Longtemps il fit l’impossible pour la retrouver, mais ni la famille, ni les compagnes de l’exiiée ne purent ou ne voulurent fournir aucun renseignement.

Que de nuits passées à pleurer, à crier dans le grand dortoir plein d’ombre ! Enfin, n’y tenant plus, il s’était enfui de sa géhenne ; il se souvenait que, de longues heures cette nuit-là, il avait erré sur des falaises d’où l’on entendait la respiration lointaine de la mer. D’abord il avait voulu mourir, mais le désir de la revoir, de l’arracher à ses ravisseurs, lui avait rattaché la vie au cœur. Et puis, c’était un énergique ; pourquoi s’enliser dans le passé, alors que l’avenir le conviait à une vie nouvelle ? Il choisit l’état qui paraissait se rapprocher le plus du sien, la médecine. Il y a plus d’analogie qu’on ne pense entre l’art médical et le sacerdoce, tous deux né& dans les temples. N’est- ce pas autour du bénitier de Notre- Dame que se réunissaient jadis en conférence les médecins du corps et les médecins de l’âme ? Les uns et les autres durant des siècles, n’avaient-ils pas vécu sous la protection de l’Eglise, dans l’ombre des grandes cathédrales ? Mais, chose singulière, à mesure que baisse l’influence du prêtre, celle du médecin monte. L’extrême civilisation semble vouloir faire de lui le maître des âmes comme celui des corps, le guérisseur des douleurs morales comme des douleurs physiques.

Après de solides études à la Faculté, il s’était fixé dans son pays natal ; là, durant des années, il avait partagé la vie des paysans, les consolant dans leurs misères, les conseillant, et par-dessus tout leur aplanissant la route ardue qui mène vers la mort. De son ancien état il avait gardé l’ardeur de l’apôtre, de sa crise passionnelle la crainte de la femme. Peu à peu cependant le calme était revenu en son âme, il avait fondé un foyer et sa vie s’écoulait très douce. Ses malades et sa famille bornaient tout son horizon. Mais une place étant devenue vacante au Sénat, ses amis lui offrirent le siège, et il accepta. Il avait apporté dans la politique toute son énergie, latente jusque-là, toute une fougue longtemps contenue, enfin comme une haine d’ancien séculier contre les moines. Son instruction, sans relâche complétée,, lui permettait, certes, l’espoir de jouer un rôle ; il était toutefois sans ambition. Entré au Parlement comme dans unemanière de congrégation, il y avait conservé son esprit do

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discipline, ses habitudes d’ordre, de travail ; et, grâce à sa persévérance, à son aménité bourrue, son nom avait fini par sortir de l’ombre des Commissions. Il avait paru à la tribune ; nommé Rapporteur en maintes occasions, il faisait preuve de qualités suffisantes pour devenir ministrable. Et, en effet, on le choisit d’abord pour faire partie d’une combinaison, puis, d’une autre, jusqu’au moment où les hasards de la bataille le poussèrent au premier rang. Triomphes, déboires, dévouements aveugles, trahisons cyniques, il avait tout connu dans cette nouvelle phase. Et ce soir-là il songeait encore à toutes les difficultés surmontées.

On parle de la naissance de l’homme ; mais combien ce terme vague reste irréel I Qu’est-ce que la naissance, apparition vagissante et obscure d’un être, à côté des autres naissances successives qui le transformeront au cours de l’existence ? L’homme est le fils de ses œuvres, a-t-on dit. — Mais sait-on ce que représente de tortures l’enfantement de soimême auquel chacun de nous est condamné? Lui, il était né d’abord, à la prêtrise, puis à l’amour, puis à l’intelligence. Jour par jour, pierre par pierre, il lui avait fallu construire sa maison ; et s’il avait résisté jusqu’alors, de quoi demain serait-il fait ?

On lui reprochait à cette heure un vague attachement aux procédés bonapartistes, mais Bonaparte fut-il autre chose qu’un Jacobin couronné ? Et quand on lui jetait à la face ses origines, il eût pu répondre que les plus farouches Conventionnels ne furent autres que d’anciens prêtres. Ses idées d’absolutisme jacobin, parées d’oripeaux nouveaux, d’ajustements modernes, il les devait précisément à la direction première de son esprit. Quand il affirmait que tout est permis à qui s’appuie sur la Démocratie, faisait-il autre chose que de s’appuyer sur le droit divin du Peuple, comme il se fût appuyé jadis, avec la même logique, le même entêtement, sur le droit divin du Roi ? Il se rappelait à ce propos son Platon, qui parle de ce jeune lionceau élevé dans le temple par des prêtres; chaque jour, orné de bandelettes, on le promenait sous le portique. Or un matin, au cours de sa promenade coutumière, la bête avait entendu au loin le mugissement de

la foule ; et en dépit des gardes, en dépit de la vie paisible qu’on lui faisait, l’animal avait fui le sûr abri pour se jeter dans la lutte. Eh bien, lui aussi avait entendu la clameur populaire, lui aussi avait saisi le sens des imprécations venues d’en bas. Évidemment il était trop différencié pour ne pas savoir que le gouvernement idéal sera celui qui, en échange du minimum d’entraves, offrira le maximum d’appui et de liberté. Mais avant cette aurore splendide, que de nuits à traverser, que de préjugés, que de forces anciennes à détruire I Son esprit étroit l’avait peut-être empêché de voir l’ensemble des causes sociales, mais ce dont il était sûr, c’est qu’on n’arrive que par la force et l’énergie. Et à coups redoublés il avait frappé ses ennemis. Expulsant, taillant, rognant, excommuniant, il avait fait de ses adversaires des manières de schismatiques. Hors de son Église, pas de salut ; il fallait être pour lui ou contre la Démocratie.

Certes, il n’eût pas demandé mieux que de s’appuyer sur les modérés, moins exigeants, plus mesurés que les autres. Mais était-ce sa faute si l’Histoire se recommence toujours ? En refusant leur appui à Danton, les Girondins n’ont-ils pas, <le leurs mains, forgé les lourdes chaînes du Robespierrisme? Si on ne l’avait obligé de s’associer à l’extrême gauche, il ne fût sûrement pas, de lui-même, allé si loin. Peu lui importait d’ailleurs, en ce moment, le jugement de ses contemporains I quant à l’Histoire, n’est-elle pas là pour nous apprendre que les ministres les plus grands furent ceux qui soulevèrent le plus de haines? Et puis, qu’avait-il fait que d’autres n’eussent déjà tenté avant lui? N’est-ce pas l’éternelle lutte de Jacob contre l’Ange, la mêlée éternelle des forces contradictoires ? En dépit des hommes, l’Humanité aspire au bonheur comme la plante au soleil. En fin de compte, si son ceuvre, comme on le prétendait, n’était tissue que d’erreurs et d’abjections, le peuple qui veut vivre n’était-il pas là, avec son sûr instinct, pour remettre chaque chose à sa place?

Certains mots ont la vertu magique d’éveiller en nous toujours les mêmes visions. Celui de bonheur venait de faire réapparaître le souvenir de la petite religieuse, sa compagne d’un instant. Obsédante et narquoise, son image se dressait

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à nouveau devant lui comme pour lui rappeler que Tamour seul est bon, seule bonne la jeunesse. Sa pensée, détournée de sa pente initiale, allait reprendre le chemin des jeunes nnnées, lorsqu’un coup discret frappé à la porte vint le rappeler à la réalité. Deux dames, deux religieuses, attendaient -depuis fort longtemps le bon plaisir de M. le Ministre. Avant de les congédier, l’huissier, touché de leur patience, avait voulu s’assurer qu’elles ne seraient pas reçues. Comme il s’informait de l’excuse à donner pour les conduire sans trop de brutalité, il reçut l’ordre de les faire entrer incontinent. Le geste avait été inconscient; à peine esquissé, le Ministre eût voulu le retenir, mais déjà les deux femmes étaient devant lui, l’une grande,- avec des yeux très clairs et très doux, belle encore malgré son âge, l’autre effacée, toutes deux tremblantes. Machinalement il avait levé la tête, et au premier geste, à un petit battement des paupières à peine perceptible, il reconnut sans hésitation celle qu’il avait tant pleurée. Son émotion fut telle qu’il pensa tomber ; il avait envie de fuir et en même temps il eût voulu s’élancer -vers elle. Quel jeu misérable que la vie ! La femme qu’il avait cherchée avec toutes les forces de son amour sans pouvoir la retrouver jamais, voici que sa haine, la rigueur de ses décrets la lui ramenaient en suppliante.

Ah ! comme il se sentait faible à ce moment et comme il eût voulu être loin, bien loin de cette politique qui lui valait cette minute cruelle I Domptant tout son être frémissant, il la pria, d’une voix blanche, étranglée, d’expliquer le but de sa visite. Comme elle parlait, exposant, ainsi qu’elles faisaient toutes, la nécessité d’un sursis, il sentait naître en lui l’espoir de lui être utile. S’efforçant de donner à sa bienveillance un caractère personnel, il indiquait la marche à suivre pour' réussir, ainsi qu’eût fait un avocat donnant un conseil. Sans doute la Communauté pourrait être maintenue, il y avait connu jadis des femmes de mérite ; sans doute sa Supérieure pouvait être sûre de tout son appui. Et tout en-parlant il s’ingéniait à glisser dans ses phrases des allusions discrètes au passé. Un moment il crut voir une ombre d’émotion sur le pâle visage de la religieuse ; mais il s’était trompé probablement

car la voix, cette voix qui lui avait été si chère, de suppliante s’était faite soudain froide et étrangère. Ce n’était pas de la Communauté qu’il s’agissait, mais de l’Ordre : l’Ordre seul pouvait bénéficier d’une faveur qui lui était bien due pour ses longs siècles de dévouement. Formée d’humbles pécheresses pleurant sur leurs fautes, la Communauté n’était rien, ne méritait aucun traitement privilégié ; les services de l’Ordre seul, devaient entrer en balance. Il avait beau vouloir donner à ses paroles un sens particulier, toujours on le ramenait aux choses générales. Et plus elle parlait, plus il se sentait impuissant et misérable ! Tout à l’heure, à la Chambre, il avait, dominant les cris et le tumulte, rallié une dernière fois la majorité impatiente et hargneuse; et voici que toute son éloquence venait échouer contre ce cœur de femme, clos pour jamais aux souvenirs du passé.

Voyant qu’il n’aboutirait pas, ayant une dernière fois constaté qu’on mettait autant de soin à généraliser la requête qu’il en mettait à personnaliser la faveur,. il se leva, l’esprit chaviré par cette rencontre inouïe et son amer dénouement. Ainsi que font les ministres, il conclut en de vagues assurances, qui n’engagent à rien; puis, contrairement à l’usage, il reconduisit les deux visiteuses. Comme il traversait l’antichambre, la tête perdue, quelqu’un fit remarquer qu’il semblait porter le diable en terre et que rien ne manquait au cortège, pas même le clergé. Hélas I c’étaient bien des funérailles, et c’étaient celles de sa jeunesse! Une dernière fois il voulut revoir le fantôme adoré ; mais de leur pas silencieux, les deux religieuses avaient disparu dans la nuit. Le lendemain, pur effet du hasard assurément, les journaux annonçaient sa démission.

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