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II y a deux periodes dans la Revolu tion frangaise : dans la premiere, sous pretexte de liberte et d egalite on supprime les lois et les institutions anterieures, surtout celles qui sont pourvues de quelques privileges; dans la seconde, sous pretexte de salut public, on opprime et on viole les droits essentiels de Tindividu.
En 1790, on est dans la premiere periode. L Assemblee constituante proteste de ses bonnes intentions pour I figlise et surtout de son respect pour la liberte des cultes. La constitution civile du clerge n est pas encore rendue.
Le decret du 13 fevrier 1790 est 1 expression de ces idees. II declare que la loi ne reconnaitra plus les voeux solennels et supprime les ordres dans lesquels on les fait. tait-ce une loi prohibitive?
Non. Jusque-la ces ordres avaient eu leur existence propre dans TEtat. La loi reconnaissait leur capacite et Tinea-
pacite de leurs membres. Les parlements interposaient leur autorite pour faire rentrer les religieux fugitifs dans leurs monasteres et faire reprendre leur habit aux moines defroques, G est ce regime que la loi nouvelle abroge. Elle supprime les ordres monastiques comme institutions legates; elle defend qu on en etablisse dans Tavenir avec ce caractere, mais les religieux peuverit rester dans leurs maisons s ils le veulent, etla loi prend meme soin d y determiner leur condition. Ces regies prohibitives en apparence sont en realite permissives. L Assemblee ne veut pas retirer aux religieux leur liberte, mais au contraire la ieur rendre. G est ce qu explique clairement M. Treilhard dans son rapport du 1 7 decembre 1 789 sur la loi qui allait etre votee.
En cessant de proteger des liens qui blessent plusieurs individus, doit-on rompre ies chaines de tous? En venant au secours du religieux fatigue de son etat,
ne devez-vous pas proteger celui qui de sire d y vivre encore?
Vous donnerez un grand exemple de sagesse et de justice lorsque dansle meme instant ou vous vous abstiendrez d employer 1 autorite civile pour maintenir reflet exterieur des vceux, vous conserverez cependant les asiles du cloitre aux religieux jaloux de mourir sous leur regie.
C est pour remplir ce double objet que nous vous proposons de laisser a tous les religieux leur liberte entiere de quitter leur cloitre ou de s y ensevelir.
L Assemblee determina elle-ineme le sens qu il fall ait donner a la loi. En 1790 elle avait aboli le costume monastique.
Le 11 mars 1791 elle declara qu elle n avait pas voulu le proscrire, mais seulement aflranchir les religieux de Tobligation de le porter.
Les Jesuites ont-ils ete proscrits sous rEmpire comme congregation? Pour 1*6tablir on cite les articles organiques du 18 germinal an X et le decret du 3 inessidor an XII.
Les articles organiques n y font aucune allusion. On lit seulement dans Particle \ I que les archeveques et les eveques pourront, avec I autorisation du gouvernement, etablir des chapitres cathedraux et des seminaires dans leur dio cese et que tous autres etablissements ecclesiastiques sont supprimes.
11 est evident que des congregations religieuses n auraientpas pu pretendre a une existence officielle et venir prendre place, a litre d etablissement ecclesiastique, dans la constitution Idgale de TEglise. Yoila ce que les articles organi ques defendent, mais ils ne defendent rien de plus. Les institutions privees restent en dehors de leurs prescriptions.
Le decret du 5 messidor an XII est
en apparence plus redoutable. D anciens Jesuites viennent s etablir a Paris sous le nom de Paccanaristes, du nom de Paccanara, leur fondateur. L Empereur Tapprend, 11 croit voir lout son em pire mine, eiabirato il rendun decret qui supprime toutes les congregations existantes , ordonne & leurs membres de se disperser sans delai et leur defend de se reunir. C/est le decret de Tan XII.
Le decret du 3 messidor an XII peut-il etre applique aux congregations religieuses? Nous ne le pensons pas, parce qu il 6tait inconstitutionnel a 1 origine, parce qu il est abroge, parce qu il est inapplicable, parce qu il est depourvu de force et de sanction.
En admettant que 1 Empereur put par un simple decret dissoudre la congre gation des Paccanaristes, il ne pouvait retirer aussi lestement a tout le monde tine liberte essentielle comme celle de se reunir pour prier Dieu et pratiquer les
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maximes de la perfection. II y avait a cette epoque une Constitution, un Corps legislatif, un Tribunat et un Senat ; si peu que fussent ces corps, ils etaient cependant, et leur examen des lois se serait-il borne a Fenregistrement pur et simple des volontes du maltre, cette formalite etait necessaire pour en faire des lois. Hors de la ces lois n etaient plus que des ordres, depourvus de toute autorite morale, et dont il ne devait rien rester quand la force qui les soutenait se serait retiree.
En admettant done que les articles 1 et 2 du decret qui prononcait la disso lution des Paccanaristes et autres con gregations existantes, fussent constitutionnels, les articles 4 et 6 qui supprimaient pour 1 avenir le droit de s associer sans Tautorisation du gouvernement ne 1 etaient pas. Cette incapacite exorbitante, contraire a la liberte des cultes et au droit cominun, ne pouvaitpas, sous
un gouvernement regulier, sortir d un simple decret. II aurait fallu au moins une loi.
Le decret porte au surplus en luimeme la preuve de son infirmite constitutionnelle. II se refere aux lois ant6rieures. II declare dans son article 3 que les lois qui s opposent a 1 admission de toute association dans laquelle on se lie par des voeux perp^tuels continuent d e tre executes selon leur forme et teneur.
Nous avons vu ce qu il faut penser de ces lois. Le decret ne trouvant pas assez de force en lui-meme s y refere. II n en avait pas davantage pour les associations dont les voeux sont temporaires, car les unes et les autres decoulent de la meme liberte.
C est la ce qui explique sans doute la faiblesse de ce decret qui du temps meme de 1 Empire fut viole : car les Paccanaristes un peu plus tard reparurent et en-
seignerent, et la police iinperiale les laissa vivro.
Ce decret rendu dans un moment de colere et sans reflexion, n avait done pas en lui-meme la force necessaire pour durer; mais de plus il a ete abroge. II Pa ete par la loi civile qui retablit le droit dissociation et en regie tous les modes au Code Napoleon. II Pa ete par toutes les lois constitutionnelle qui se sont succede depuis PEmpire, Charte de 1814, Gharte de 1830, Constitution de 1848, Constitution de 1852, qui proclament a Penvi la liberte des cultes et qui ne peuvent par consequent la refuser aux Jesuites. II a ete abroge par les lois spe~ ciales du 2 Janvier 1 817, du 21 mai 1825, decret du 31 Janvier 1852 sur les con gregations religieuses qui nomment sans les proscrire ies congregations non autorisees, et qui en leur refusant le droit a la personnalite, leur reconnaissent implicitement le droit a Pexistence! II a ete
abroge enfin par non-usage, puisque la magistrature a laquelle il donnait des ordres ne les a jamais accomplis.
Enfin il ne serait pas abroge qu il serait inapplicable. Qui se cbargerait de PexScuter? L autorite administrative; maisil n est pas question d elle, on ne lui donne pas de pouvoir, et elle ne peut s en arroger sans arbitraire. L autorite judiciaire? Les procureurs generaux sont en efiet charges de poursuivre par la voie extraordinaire. Mais c est lt tout. II n y a ni sanction, ni peine. Poursuite extraor dinaire en effet, qui viendra expirer aux pieds de la justice, puisque celle-ci ne pourra pas punir. Decret inconstitutionnel , abroge , abandonne par le pouvoir meme qui 1 a rendu, et impuissant entre les mains du pouvoir qui voudrait le relever. Qu on cherche d autres armes contre les congregations religieuses, car celle-la ne les frappera point.
Les Jesuites ne sont proscrits ni comme Jesuites, ni comme religieux, ni comme congregation ; ils ne sont pas proscrits davantage comme association interdite, et les articles 291 et suivants du Code penal ne leur sont pas applicables.
Ici nous sommes en droit criminel. La loi est nette et precise comme le tranchant du glaive, Tous ses termes doivent etre entendus dans le sens etroit. 11 n est pas permis d en etendre la portee pour y englober plus de delits, et le doute, s il y en a, se resout toujours en faveur de la non-culpabilite.
Or, que decide done cet article 291?
Que nulle association de plus de vingt personnes dont le but sera de se reunir tous lesjours ou a certains jours marques, pour s occuper d objets religieux, litteraires, poliliques ou autres, ne pourra se former qu avec ragrementduGouvernement. n Si le but de ces associations interdites est de se reunir tous lesjours ou
a certains jours marques, leurs membres ne demeurent done pas habituellement ensemble. On ne reunit que ce qui est separe. Comment done cette loi s appliquerait-elle aux Congregations religieuses, dont le premier caractere est la vie commune permanente?
Lelegislateurpoursuit: Danslenombre de personnes indique par le present article ne sont pas comprises celles domiciliees dans la maison ou Tassemblee se reunit. Mais, alors, si toutes etaient domiciliees dans la meme maison, habi tant sous le meme toit, mangeant a la meme table, le delit ne serai t jamais commis. La loi n est-elle done pas deux fois claire ? Ce qu elle interdit, ce sont les assemblies p^riodiquesquireunissent de temps en temps, dans un local distinct de leur domicile, en vertu d une associa tion mysteneuse qui n a pas d autre signe exterieur, des personnes vivant habituel lement les unes loin des autres et sans
relations apparentes. Maiselle ne s applique ni aux membres d une meme famille, constammentrassembles autourdu meme foyer, sous Pautorite du pere commun, ni a ces maisons religieuses qui ne sont que des families spirituelles unies par un lien plus durable que celui de la chair et du sang, sous Pautorite paternelle du superieur.
On ne songeait done nullement aux congregations religieuses : personne ne pensait qu elles tombassent sous le coup des articles 291 et suivants du Code pe nal. II y avait d ailleurs une raison excellente pour qu on ne voulut pas les faire rentrer dans les termes de ces arti cles : c est qu elles etaient deja prohibees par le decret de Pan XII qu on croyait encore en vigueur, et qu il etait inutile de les frapper deux fois. Aussi n est-il pas question d elles. L article 293 punit les chefs, directeurs ou administrateurs ; il ne parle pas des abbes, su-
perieurs generaux, et n emploie aucun terme qui puisse s appliquer aax con gregations rcligieuses. Enfin si Ton eut voulu les punir par ces articles, on se fut bien garde de metlre cette limite du n ombre de vingt membres, puisque la plupart des maisons religieuses n en comptent pas davantage, et qu il eut e"te" bien facile aux autres de se diviser pour rester dans les conditions de la loi.
Ainsi en 1810, quand le gouvernement propose, que les Chambres discutent et votent les articles 291 et suivants du Code penal, dans la pens^e de personne ces articles ne s appliquent aux congregations religieuses. On ne les oublie pas, on ne peut pas les oublier quand on traite des reunions qui s occupent d objets religieux. On les ecarte volontairement pour les abandonner a la legislation speciale qui les regit. On sait bien que la loi nouvelle pourra atteindre des assemblees religieuses. La jurispru-
dence n hesite pas en effet a les appliquer & ces novateurs qui viennent dans un pays precher une religion nouvelle et rassembler des adherents. Us tombent sous le coup de la loi, et le legislateur songe a eux en la redigeant. Des con gregations monastiques, il n est pas ques tion. Leurs regies sont ailleurs.
Tout, dans la loi, confirme Tinterpretation que nous avons donnee. L article 293 traite des discours prononces ou des ecrits distribues dans ces assemblies.
L article 294 edicte unepeine speciale contre ceux qui pretent ou louent leur maison pour tenir de semblables reu nions. Partout, en un mot, il est ques tion de reunions qui rassemblent momentanement des personnes qui habituellement sont separees.
C est la ce qui fait le danger des associations illicites, et ce qui les distingue des congregations religieuses. Celles-ci viventau grand jour; elles sont etablies.
On connait exactement le nombre des membres qui les composent. On salt qu elles ne s occupent pas de politique.
D ailleurs, elles sont toujours sous la main de la police, qui peut y pnetrer a toute heure, interroger les personnes, saisir les papiers, constater les moindres symptomes de delit. Au contraire, les premieres etendent leurs ramifications dans la societe tout entiere, et sans enlever chacun de leurs membres a sa famille, a ses affaires, au monde, elles les rattachent tous entre eux par un lien mysterieux qui leur permet de se voir, de se concerter et d unir leurs efforts vers un but commun. Elles sont insaisissables; elles n ont pas de centre ni d &ablissement principal. Geux qui en font partie ne se iaissent pas connaitre : leur nombre est variable; 1 objet de leurs reunions peut egalement changer d un jour a 1 autre. Entre les mains d un parti, de pareilles associations peuvent effecti-
vement devenir un puissant moyen d agitation et de revolution, et 1 Etat ne permet pas qu on en constitue sans son automation.
Les articles 291 et suivants du Code penal, sur les associations illicites, sont completes par des dispositions ulterieures.
La loi du 10 avril 1834 prevoit le cas ou les associations, pour echapper a la penalite, se subdiviseraient en sections de moins de vingt personnes et ne se reuniraient pas tous les jours ou h des jours marques. La meme loi aggrave les peines portees par le Code penal et les etend des chefs de 1 association aux sim ples membres. Enfin, elle traite comme complices ceux qui pretent ou louent leur maison pour une ou plusieurs reu nions de ces associations non autorisees.
La encore se revele la pensee de la loi :
les reunions sont le but des associations, elles n en sont pas 1 etat constant.
Le decret du 28 juillet 1848 sur les
clubs poursuit la meme pen see, et le decret du 25 mars 1852, qui abroge le precedent, ne s ecarte pas davantage du principe. Bien plus, ce dernier decret englobe dans ses dispositions les reu nions publiques,de quelquenaturequ elles soienl. La reunion temporaire, qui est le contraire meme de la communaute permanentc, voilii le caraclure du delit.
Centre qui done a etc dirigee toute cette serie de lois et de decrets sur les associations illicites? Uniquement centre ces societes politiques secretes qui. depuis pres d un siecle, minent tous les gouvernements d Europe et en ont deja fait tomber un si grand nombre.
Sous I Empire, on n avait pas perdu le souvenir de ces fameux clubs rvolutionnaires qui avaient si longtemps fait trembler la France et tenu en echec les pouvoirs constitues. Le 1 8 brumaire ne lea avail pas tous fermes. Quelques-uns etaient seulement rentres sous terre, tra-
vaillaient dans I ombre, et la police imperiale ne parvenait pas toujours a les saisir. La societe des Philadelphes estde cette epoque, et Ton sail par quelles conspirations elle se signala.
La Restauration etlegouvernement de Juillet sentirent plus d une fois le sol s ebranlersous leurs pas. La societe A idetoi< le del t aider a, la societe des Droits de rilomme et beaucoup d autres ne furent-elles pas la principale cause des troubles qui ont marque cette epoque?
Enfin, onconnait les Yentes italiennes, les carbonari, avec leur forte organisa tion, leurs ramifications dans toute 1 Europe, leur but, leurs reuvres.
En 1848, les clubs reparurent. En 1852, toutes ces associations se cachent de nouveau ; depuis cette epoque elles n ont plus discontinue et s occupent en ce moment d affilier tous les ouvriers.
Les f^nians en Auierique, 1 Internatio nale en France sont des echantillons de
ces societes. II y en a d autres, et les nombreux desordres qui eclatent a chaque instant nous permettent de les juger h leurs fruits.
Yoil& centre quels perils le gouvernement a voulu rester arme.
Qu on ne lui reproche done pas de faire des distinctions, de creer des privileges, et d accordcr aux Congregations religieuses des faveurs qu il refuse a d au tres.
Le droit dissociation existe; il est 1 essence meme de toute societe. Mais il y a des associations de toutes sortes, differentes par leur but, par leur regie, par leur organisation, par leur caractere.
Ghacune d elles asa loi. Les associations industrielles et commerciales sont regies par le Code civil et le Code de commerce.
Les associations politiques sont sous le coup des articles 291 et suivants du Code penal et de la loi de 1834. Les Congre gations religieuses ont les lois du 3 jan-
vier 1817 et du2imai 1825 ou la liberte dudroit commun. On nepeut confondre tout cela et appliquer indistinclement a toutes les associations la loi de chacune d entre elles 8
Enfm il ne reste plus qu un point. Les Jesuites ne sont pas proscrits comme corps enseignant. La question est evidente, nous la traitons neanmoins avec soin ; des interets considerables en de pendent. II ne s agit pas seulement de la liberte des congregations religieuses, mais de celle de tous les peres de famille de faire elever leurs enfants comme bon leursemble, et dans les maisons qui leur offrent le plus de garantie. Us ne veulent plus etre contraints d aller en Belgique, en AAlemagne ou en Suisse pour y trouver Tenseignement qui leur convient. Us pretendent F avoir chez eux, en France
m6rne, partout ou ils voudront Tetablir, sans que 1 fitat ait rien a y voir.
C est la cette fameuse liberte" d enseignement secondaire, conquise par vingt ans de luttes et d efforls, a laquelle tous les hommes eminents de France ont atta che* leur nom, et qu on pretend nous ravir.
Nous la defendrons. Les libertes sont chez nous des conquetes assez difficiles pour que nous tenions a celles que nous avons obtenues.
On a done dccouvert les ordonnances de 1828, et c est a Taide de cette ma chine qu on pi Btend abattre les etablissements ecclesiastiques.
La Revolution, sans remonter plus haut, avait deja proclame le principe de la liberte d enseignement. Mirabeau, dans les discours qu il devait prononcer quand il mourut,et Condorcet, dans le projet qu il soumit a TAssemblee legislative en 1792 yrendaient hommage; Ialoidu29 frimaire an II contient & ce sujet une disposition
formelle; dans son article 1 er elle reconnait a tout citoyen le droit de former des etablissements prives. Comme la Re volution avait eu soin de confisquer la liberte des cultes et de supprimer les congregations religieuses, elle n avait a redouter pour les 6coles de FEtat aucune concurrence serieuse et pouvait sans crainte accorder une liberte dont personne ne songeait a se servir.
L Empire retablit a peu pres la liberte des cultes, mais confisqua celle de Tinstruction. Le monopole universitaire s epanouit dans toute sa splendeur. L Universite devint un des grands corps de 1 fitat, arme de privileges, pourvu d honneurs et d argent , et tout -puissant pour detruire les etablissements rivaux.
Cetait pour 1 Empereur un moyen de gouvernement. Maitre de IMnstruction, il entendait bien devenir maitre des ames et les faconner plus aistoent a servir ses desseins.
La Restauration herita de ce systeme.
Elle negligea d accepter la succession de 1 Empire sous benefice d inventaire, et laissa ainsi penetrer dans son gouvernement beaucoup de choses qu elle aurait du severement eliminer. D ailleurs, 1 Universite avail etc constitute de fagon a avoir la vie dure. Ces corps privilegies sont malaises a detruire. Us insinuent leurs racines partout, et quand on les arrache ils repoussent. Et puis, faut-il le dire? la Restauration avail eu un grand tort. Le inalheur ne iui avait rien appris.
Gallican on s en etait alle ; gallican on etait revenu. On n avait pas compris les dures lecons de la Providence, et Ton avait rendu necessaires des lecons nouvelles. On avait conserve dansFexil et on rapportait au pouvoir les injustes mefiances contre le Saint-Siege, ce vieil orgueil entete qui avait si souvent pousse Fancien regime a des actes qui etaient en contradiction avec la foi et dementis par le coeur de la
France. Les fameuses maximes de 1682 avaient peut-etre plus d admirateurs en 1828 qu en 1682 meme.
Les Jesuites en etaient a bon droit consideres comme les adversaires; ils etaient ce qu ils ont toujours ete, les defenseursnes du Saint-Siege, et bien que leurs etablissements destruction secondaire n eussent rien de commun avec ces questions, ce fut par la qu on les frappa.
Ils avaient huit maisons : les ordonnances du 16 juin 1828 les supprimerent et decreterent que nul ne pourrait etre ou demeurer charge soit de la direction, soit de Fenseignement dans une des maisons d education dependantes de 1 Universite ou dans une des ecoles secondaries ecclesiastiques, s il n avait affirme par ecrit qu il n appartenait a aucune congrega tion religieuse non legalement etablie eu France.
Tout cela, c est fort bien ; mais c est de Thistoire ancienne. Quarante ans ont
passe par-dessus. Le gouvernement, qui avait peur que \Q parti pretre ne tint son pouvoir en echec, etqui redoulaitles maximes subversives de saint Ignace de Loyola, tomba juste deux ans apres les mesures qu il avait prises pour en empecher la propagation, line revolution eclata : elle inscrivit dans son programme la phrase suivante : II sera pourvu successivement et par des lois ceparees, et dans le plus court delai possible, & Instruction publiqueet a la liberte d enseignement. Des homines ardents, energiques se croiserent pour obtenir Texecution de ces promesses. Us commencerent par prendre la liberte, se laiss^rent traduire devant les tribunaux, et combattirent les uns de la plume, les autres de la parole, pour cette grande cause.
Trois ans plus tard, une premiere bataille etait gagnee ; la liberte d enseignement primaire etait conquise. La lutte necessa point. De nouveaux noms vinrent se join-
dre aux premiers. La guerre fut generate Elle dura vingt ans. En 1850. la liberte d enseignement secondaire etait conquise a son tour; mais> de plus, un tel courant de liberte etait imprime atoute la France, que le second Empire, malgre ses velleites decompression, n a pu 1 arreter ni le ralentir, et que nous sommes, presque sans efforts, conduits a la liberte d enscignement superieur que nous aurons avantsix mois.
On invoquela loi. Qu on prenne seulement la peined ouvrir celledu 15 mars 1850, et on verra ce qui suit: Tout Francais age de 25 ans au moins peut former un etablissement destruction se condaire, sous la seule condition d en faire la declaration au recteur. La loi ne s inquiete pas s il porte 1 habit ou la soutane, s il appartient au clerge seculier ou regulier, si la congregation est autorisee ou ne Test pas. La disposition de Tordonnance de 1828n est pasrepro-
duite. Est-ce un oubli? Non. Un amendement avail dte presente pour retablir cette disposition. II etait ainsi concu :
Nul ne pourra tenir une ecolepublique ou libre s il fait partie d une congrega tion religieuse non reconnue par 1 fitat.
Aucune congregation religieuse ne pourra d ailleurs s etablir que dans les formes et sous les conditions determinees par la loi speciale. EU amendementaetediscute, et il a ete repousse par 450 voix centre 148, apres que M. Thiers eut dit a la Chambre : L admission des congrega tions religieuses dans Tenseignement est la consequence rigoureuse de la liberte proclame e par la Constitution. (Test done plus qu une liberte legale : c est une liberte constitutionnelle, et il faudrait une revolution pour la retirer.
En 1850, le lendemain du jour ou Tamendement contre les Jesuites avait et6 repousse, M. Laurent (de 1 Ardeche) le reprit en sous-ceuvre.Il demandait qu on
exclut de I enseignement public toute con gregation religieuse abolie par les edits, lois et arrets rendusconformement a Tancien droit public de la France. On ne pouvait pas designer plus clairement les Jesuites. M.Laurent (derArdeche)parla longuement pour developper sa these :
il parla tout seul. Quand il eut fini, il se trouva qu il avait convaincu la Chambre en sens contraire, et son amendement fut rejete a une majorite considerable.
Enfin, quelques jours apres, 1 article 70 portant que les ecoles secondaires ecclesiastiques seraient inaintenues sous la seule condition de rester soumises a la surveillance de 1 fitat, M. Barthelemy- Saint-Hilaire demanda si c etait avec les conditions qui sont imposees par les ordonnances de 1828 ; et la commission et le ministre repondirent negativement.
Est-ce clair?
Ainsi, quand on parle de la loi de 1828, qui regissait les congregations
religieuses et que le gouvernement aurait laissee tomber en desuetude, de cette loi, mauvaise comme toutes les lois d exception, mais qui n en re girait pas moins encore la matiere. et qu il faudrait appliquer, ou bien abroger pour arriver & la liberte d enseignement (1) , on commet juste autant d erreurs qu on prononce de mots.
En 1828, il n a pas e te rendu une loi, mais deux ordonnances, ce qui n est pas la meme chose, et il n est pas permis a un legislateur de commettre de pareilles meprises.
Ces ordonnances n avaient pas pour but de regir les corporations religieuses, qui etaient suffisamment regies par les lois de 1817 et 1825? elles avaientpour but de re glementer Tenseignement secondaire ecclesiastique, ce qui est un point tout different.
(l) Interpellation de M. de Keratry.
Elles n etaient pas des lois d exception, car elles ne faisaient qu appliquer aux etablissements ecclesiastiques le principe du monopole universitaire etabli par le decretdelSOS.
Le gouvernement ne les a pas trouvees inauvaises ni laissees tomber dans 1 oubli ; mais il les a, au contraire, rigoureusement appliquees tant qu eiles ont ete en vigueur.
Elles ne sont pas tombees en desue tude, mais ont ete tres-clairement et tresexplicitement abrogees par la loi de
Puisqu elles sont abrogees, elles ne regissent plus aujourd hui la matiere ; et le gouvernement, qu il le veuille ou non, ne peut plus en exiger Implication.
Enfin, il n y a pas lieu de nous accorder la liberte en cette matiere, car nous Tavons depuis vingt ans. Ainsi, en quatre lignes, on a coinmis sept erreurs qui
indiquent une ignorance absolue de Thistoire et du droit.
Ainsi, en resume, les Jesuites ne sont pas proscrits comme Jesuites, ils nesont pas proscrits comme religieux , ils ne sont pas proscrits comme congregation, ils ne sont pas proscrits comme associa tion, ils ne sont pas proscrits comme corps enseignant. Ils tiennent de la Con stitution meme et du droit commun la liberte d etre ce qu ils sont et de faire ce qu ils font, et Ton ne trouve aucune loi generate ni aucune loi speciale encore en vigueur qui les atteigne; au contraire deux lois speciales, celle du 4 mai 1825 et celle du 15 mars 1850, consacrent implicitement ieur liberte.
La loi ne frappe point les Jesuites.
L histoire les condamne-t-elle? La politique exige-t-elle leur suppression?
Pour les defendre , le mieux est encore de saisir Tune apres 1 autre toutes les accusations qu on eleve contre eux, de les discuter et de voir ce qu il en reste quand on les examine a la lumiere de la justice et du bon sens.
On attaque d abord leur constitution comme une osuvre de despotisme qui soumet les ames et les corps & une degradante servitude.
Elle repose sur le principe monarchique, et voila tout. Et encore le chef du pouvoir est electif ; ii peut etre de pose ; il est constamment averti, sur-
veille, controle, ce qui constitue en de finitive la monarchic la plus moderee qu on puisse imaginer.
Le gen6ral est nomme par la compagnie. Mais elle nomme en meme temps un admoniteur qui doit lui representer ce qu on remarque d irregulier dans sa personne et dans son gouvernement.
Quel est celui de nos souverains constitutionnels qui acceptcrait ce perpetuel controle?
Ge souverain absolu peut etre depose s il tomb? dans quelque scandale public, s il fait servir les revenus de la compagnie a ses propres d6penscs ou a 1 enrichissement de sa famille, s il aliene les immeubles de la societe, ou s il enseigne quelque doctrine perverse. Ouel est done celui de nos rois parlementaires qui soit dechu pour vie scandaleuse, nepotisme ou dilapidation des finances publiques? Et si on leur appliquait la meme loi, combien en resterait-il debout ?
Enfm le general a pres de lui quatre assistants dont le pouvoir derive de 1 election comme le sien. Us sont ses surveillants, ils peuvent devenir ses juges. S il tombe dans Fun des cas de destitution prevus par les regies, ils convoquent malgre lui une congregation generale qui le depose. Quelle est done celle de nos institutions parlementaires qui presente de plus puissantes garanties et un contre-poids d un mecanisme plus facile ?
Ajoutons enfm que les congregations provinciales qui s assemblent tous les trois ans doivent , avant toute deliberation, examiner en dehors du general, par vote ecrit et secret, s il n y a pas lieu de convoquer une assemblee generale.
Ainsi ce gouvernement qu on dit absolu est le mieux surveille qu on puisse concevoir. Tous taut que nous sornmes, Francais, Allemands, Anglais, Americains ou Russes,sujets d un Empire oucitoyens d une Republique, nous subissons sans
mot dire un regime beaucoup plusdur.
D ailleurs pour le general nul avantage : meme costume, meme nourriture, meme cellule, meme vie pour lui que pour le dernier des novices : le travail seul en plus.
Ajoutons que les Jesuites n offrentplus de surface au despotisme. 11s font voeu de pauvrete, on ne peut done pas les frapper dans leur richesse. Us font voau de chastete, on ne peut done pas les frapper dans la famille. Us font voeu d obeissance et tiennent pour agreable tout ce quirentre dans le service de Dieu. On ne peut pas leur commander autre chose.
Tout ce qui leur est ordonne leur plait.
Mettant leur liberte a obeir , ils deviennent adt3quates a tous les pouvoirs.
D ailleurs nulle contrainte materielle, puisque la loi civile n en reconnait pas.
line contrainte morale volontairement acceptee, apresles plus mures reflexions, dans la plus haute expression de la li-
berte. C est atrente ansseulement, apres un temps d epreuve qui varie de dix a dix-sept ans, que les religieux sont admis a former des voeux publics. Quel est done le contrat, meme de ceux qui engagent toute 1 existerice, comme le manage, qui exposent la vie , comme 1 engagement militaire , qui disposent de la fortune, comme la donation, du travail, comme la societe, des affections, comme 1 adoption, quel est celui pour lequel nos lois civiles stipulent plus de garanties ?
Dans ces immenses servitudes que le monde, les affaires, les families, 1 fitat nous creent, il n y a plus qu un asile pour laliberte: c est celui de la viemonastique.
Etrange contradiction des passions humaines. On avait critique les anciens ordres religieux parce que 1 habit y etait singulier, les prieres trop longues, les austerites trop dures , la cloture trop etroile, la vie extraordinaire. Yiennent les Jesuites qui portent le costume des pre-
tres seculiers, prient comme eux, se melent au monde, sont dispenses de Toffice du choeur et des frequentes abstinences, et loin de desarmer la haine, ils 1 exasperent. On leuv reproche le contraire de ce que Ton reprochait aux autres. L inaction de ceux-la, voile transparent des activites interieures de la priere leur etait impute h crime. Inactive charite de ceux-ci, est centre eux un autre grief; les uns sont accuses de se tenir en dehors du monde, les autres de s y meler.
A peine fondee, la compagnie de Jesus jeta un eclat incomparable par ses doc trines.
Le P. Laynes, le successeur de saint Ignace, est une des plus brillantes lumieres du concile de Trente ; il siege avant les genera ux d ordre et apres les eveques, et les congregations s ajournent quand il ne peut point y parler. A Rome,
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saint Ignace cree le college remain. Ce college dure encore et sa gloire n estpas diminuee. Partout les etablissements des Je*suites s etendent et sont la recompense de leur science, de leur merite, de leur vertu. A Paris, ils fondent le college de Clermont devenu le college Louis-le- Grandp L 7 eclat de leurs lecons en meme temps que la gratuite de leur enseignement enleve a TUniversite ses eleves et mille auditeurs se pressent autour des chaires nouvelles. En Allemagne, la science deCanisius s imposeaux rois, aux peuples, aux heretiques, aux infideles.
Sa reputation est telle que la Hongrie, la Silesie , la Boheme, la Pologne, la Transylvanie s adressenta lui pour avoir desmissionnaires. II parle dans les dietes, arrete les prin ces sur la pente du schisme, convertit les peuples, parle, ecrit, et les innombrables etablissements qu il fonde en Allemagne ne sont que le fruit naturel de sa science et de ses vertus.
Un ermemi non moins redoutable que I heresie desolait ace moment TEmpire :
c etait la peste. Elle revenait periodiquement, decimait les villes, depeuplait les campagnes, et ne laissait pas meme assez de vivants pour enterrer les morts.
Les Jesuites se trouvent en presence des ministres de la reforme ; les uns et les autres se disputaient r amour et la confiance du peuple : leur emulation peat s exercer.
La peste s abat sur Geneve : les mi nistres declarent au conseil d fitat que leur devoir serait d aller consoler les pestiferes , mais ils prient le conseil de les en excuser, Dieu ne leur ayant pas donne fintrepidite necessaire pour regarder le peril et raffronter. Quant a Calvin, une permission ne lui suffit pas, il lui faut une defense. Le conseil lui interdit de visiter les malades vu les grands besoins que 1 Eglise et TEtat ont de lui.
Pendant ce temps que faisaient les Jesuites ? A Rome, ils se partagent tous les quartiers de ia ville, leur general en tete, soignent les malades, confessed t les modbonds, appliquent 1 oreille a ces bouches empestees qui leur apportent la mort, et en recompense de leur heroique charite, ils solli.citent et obtiennentdu Souverain- Pontife S. Pie V, le privilege que toutes les fois que la ville sera visitee par le fleau, ils seront designes pour le combattre.
Ce qu ils font a Rome, ils le font en Espagne. La-bas c etaient des Chretiens qu ils soignaient. Ici ce sont des Maures, des infideles que le peuple repousse et maudit. A Salamanque, ils interrompent leurscours, changent leur college en am bulance, vont recueillir les malades dans les rues, assistant les moribonds, enterrant les morts, gagnant eux-memes le fleau, et tombant martyrs de leur cha rite. A Cadix, magistrats, gouverneur,
commergants, riches, tout le monde s enfuit ; les Jesuites restent seuls avec le peuple ct ils meurent en le soignant.
Us font de meme dans les Pays-Bas, en Suede, en France, partout, et Ton s etonnera ensuite que le peuple les aime; et Ton cherchera les raisons secretes de leur influence.
Mais ce sentiment extraordinaire et mysterieux n a qu un nom dans toutes les langues, il s appelle la reconnais sance. Aussi partout, le fleau passe, les villes appellent les Jesuites, cherchent a les retenir dans leurs murs et leur construisent des colleges. Beaucoup de leurs etablissements n eurent pas d autre origine. Ge sont des arbres de science avec la charite pour racine.
Les Jesuites ne s adressent pas seulement aux doctes et aux puissants, ils se vouent a Teducation de la jeunesse. Ce labeur ingrat, de beaucoup de fatigue et de peu de gloire, tous les Jesuites le doi-
vent remplir. Sortis du noviciat, il faut qu ils etudient et qu ils enseignent, et plus tard, s ily a lieu, onles enverrapour recompense terminer leur vie par 1 apostolat et le martyre,
Au xvii e siecle, ils couvrent done 1 Europe entiere de leurs colleges. Presque toutes les gloires du xvir 3 et du xvm e siecle ont ete elevees par eux : rois^ papes, orateurs, savants, ecrivains, magistrats, poetes, philosophes, avocats, generaux, sortent de leurs colleges.
Villars, Luxembourg, Richelieu, Saint- Simon, Grequi, Saint Francois de Sa les, Bossuet, le Cardinal de Berulle.
Lamoignon, Seguier, Mole, Pothier, Montesquieu, Pontchartrain, Malesherbes, de Seze, le Tasse, Descartes, Corneille, Moliere, Cassini, Buffon, A. Jussieu, Tpurnefort, la Condamine, et jusqu a Voltaire et Diderot, furent leurs Sieves et leur engarderent toujours quelque reconnaissance. Ce fSont des titres
d influence sur un siecle. On neles conquiert pas sans travail. Si leurs colleges etaient frequentes, c est qu ils etaient les meilleurs. C est que des homines de scien ces, de genie et de labeur, ne dedaignaient pas de s enfermer dans ces penibles labeursde la science pedagogique.
Encore en reste-t-il des preuves ecrites.
Les livres publics par les Jesuites rien que sur les graminaires grecque et latine s elevent a plus de quatre cents. Tous DOS dictionnaires, lexiques, gradus, sont leur oeuvre. Les Editions posterieures n ont fait que perfectionner et polir leurs travaux et surtout en recueillir la gloire et le profit. L Universite apris leurs methodes, leurs programmes, leurs prece des, jusqu a leurs editions. Ce n est pas seulement le grec et le latin qu ils approfondissent. Toutesles langues du monde, jusqu a ces langues savantes et compliquees de 1 extreme Orient, ces idiomes informes des peuplades sauvages, les Je-
suites les ont etudiees, parlees, ecrites; ilsen ont fait des grammaires et des dictionnaires ; ils en ont trouve les regies et ils les ont expliquees a ceux-la memes qui les parlaient.
Aucune science ne les trouve inferieurs. Tolet s illustre dans la philoso phic, Bellarmin dans la controverse, Suarez dans la metaphysique et dans la science des lois, Petau dans la theologie; Cornelius a Lapide, Menochius et Canisius illuminent TEcriture Sainte de leurs commentaires. Le P. Labbe et le pere Hardoin collectionnent les actes des conciles. Le P. Sirmond commence ces travaux qui feront plus tard la gloire des benedictins de la congregation de SaintMaur. D autres Jesuites s adonnent a Tepigraphie, d autres a la numismatique, d autres a 1 etude des antiquites chretiennes ou pai ennes. Le P. Daniel ecrit 1 histoire de France, le P. Duhalde Fhistoire de la Chine, et les Bollandistes
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entreprennent cette vaste collection qu ils continuent depuis deux siecles et qui est la mine d or de 1 histoire universelle.
Dans les sciences exactes et dans les sciences naturelles meme gloire. Le P.
Clavius traduit Euclide ; le P. de Saint- Vincent est proclame par Leibnitz Tegal d5 Descartes et de Fermat en geome trie; le P. Riccati cre"e Talgebre transcendante. Ailleurs ils elevent des observatoires et se distinguent dans cette science de 1 astronomie dans laquelle Tun d eux tient encore aujourd hui 1 un des pre miers rangs.
Le P. Scheiner apercoit avant Ga lilee les taches du soleil ; le P. de Gusman avant Mongolfier invente les aeros tats; le P. 1 Hoste redige des ouvrages sur Tart nautique qui, pendant un siecle, restent le manuel du marin. Les missionnaires eux - memes utilisent leurs voyages et transmettent en Europe les decouvertes qu ils font. Ils rapportent le
quinquina, la rhubarbe, la vanille, le caoutchouc; en Chine ils apprennent Tart de fabriquer la porcelaine, en Amerique Fusage des mordants pour la teinture. En meme temps ils font servir leurs courses lointaines a I avancement de la geographic. Tantde decouvertes sont des litres a la reconnaissance des hommes.
En resume, cette illustre Compagnie compte des saints, des savants, des grands hommes par milliers. Les ouvrages publics par elles sont en nombre considerable, les services qu elle a rendus a rhunianite entiere sans distinction d origine ou de croyances ne sauraient se compter. Et c est la qu il faut aller chercher les raisons de son influence bien plus que dans de miserables intrigues que 1 histoire n a jamais pu demontrer.
II n y a que les petits esprits pour trouver de petites raisons aux grandes choses.
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Etait-ce les honneurs que les Jesuites recherchaient. Mais ils allaient dans le monde entier partout ouil y avait a parler pour la ve>it6 et surtout a soufirir pour elle. Le schisme se declare en Angleterre et la persecution y sevit, des Je suites y accourent. C est le regne sanglant d Elisabeth; les defenseurs du Saint-Siege sont emprisonnes, tortures, mis a mort; ils le savent, ils arrivent, et par une sanglante derision ils sont con duits du chevalet a la chaire, obliges, les membres encore ruisselants du sang de la torture, de discuter centre les heresiarques qu ils reduisent au silence.
Ils vont ensuite hors d Europe.
En 15/iO, un roi de Portugal veut evangeliser les Indes. II y a envoye des soldats : ceux-ci ont tout detruit et tout pille. II a envoye des marchands, ils ont trafique de tout, de la liberte des homines et de la vertu des femmes. Bref la civili sation chretiennen est encore represented
que par des mines et des hontes. Le roi, humilie de ce resultat, demande au pape pour reparer ces desastres six Jesuites.
11 n y en a que dix dans le monde entier.
Le pape en envoie deux. Le roi en garde un; 1 autre part pour les hides : c est saint Francois-Xavier. II est seul, sans arme, sans argent, avec son crucifix.
Dix ans plus tard tout 1 Orient etait conquis a la justice, a la verite, a la foi.
Le Mozambique, le pays de Socotora, Goa, la cote de Coromandel, la presqu ile de Malacca, les Moluques, le Japon elaient evangelises.
Comment saint Francois-Xavier s y prend-il. A tous, negres, infideles, barbares, idolatres, il parle la langue universelle de la charite. II soigne les malades, il assiste les mourants, il instruit les enfants, il brave la faim, la soif, la chaleur, la fa tigue, la fievre, la peste ; il dedaigne 1 or, les plaisirs, les honrieurs, le repos ; il court d un royaunie a un autre, ra-
conte aux pauvres, aux petits, aux esclaves toutes les douceurs de la loi evangelique, en montre toutes les severites aux Portugais leurs oppresseurs, eleve ceuxla a Pesperance, ramene ceux-ci a la jus tice, et enfm apres dix ans de ces labours incessants, fmit par se faire Jeter nu sur les cotes de la Chine pour entreprendre cette conquete nouvelle; c est alors que la mort envoye*e de Dieu vint, comme a un athlete qui avait bien combattu, lui annoncer Theure durepos, et poser sur son front la couronne de la victoire. Voila comment fut conquis pour 1 Eglise ct par les Jesuites un empire plus grand et plus durable que celui d AIexandre. Ceux qui envieront a la Compagnie de Jesus ces conquetes peuvent en acqu^rir autant et par les memes moyens. La terre tout entiereest ouverte devantleur ambition.
Ce que saint Francois-Xavier fit aux Indes, d autres Jesuites 1 entreprirent ailleurs.
En 1579, ils se rendent dans le Mogol.
Ilsprechent, ils enseignent, ils batissent des colleges.
En 1604 , ils penetrent en Guinee , baptisent le roi et sa famille, et comme premier fruit de la bonne nouvelle qu ils apportent, ils font abolir 1 horrible coutuine d immoler aux f unerailles des princes leurs femmes, leurs esclaves et leurs amis.
En 1608, ils arrivent au Monomotapa.
Le premier Jesuite qui met le pied sur cette terre meurt pour sauver la vie d un cafre. G est la premiere semence de la religion chreiienne dans ce pays.
En 1590, ils sont au Perou, au Chili, au Bresil, s exposant aux fleches des sauvages, au poison, aux supplices. Les Espagnols y sont detestes a cause de 1 esclavage qu ils ont introduit dans le pays.
Les Jesuites affranchissent leurs esclaves.
Menaces de la haine des commergants dont ils detruisent les esperances, ils
portent la question jusque devant Phi lippe II et en obtiennent la confirmation des promesses de liberte qu ils ont faites aux indigenes. Grace a leurs efforts, 1 esclavage est aboli en 1597 au Bresil.
La ou ils no peuvent affranchir les en claves, les Jesuitesse font leurs serviteurs. Le Pere Claver devient Fapotre des negreb. lls intitule lui-memeesclave des n&gres pour toujours. II passe sa vie a Carthagtjne, sur le port, pret a recevoir les malheureux noirs que la cupidite espagnole a enleves sur les cotes d Afrique. II les visite dans les bouges ou on les entasse, dans les mines ou ils travaillent, dans les cases ou ils demeurent : malades, il les soigne ; mourants, il les assiste. II les secourt de toutes fagons, les instruit des verites fondamentales de la religion et des regies les plus essentielles de la morale, leur obtient le droit d entrer dans Teglise, d assister aux offices a cote des blancs, leurs maitres
suivant le monde, leurs freres suivant la foi, etil finit par mourir accable desinfirmites qu il a contractees a leur service.
Henri IV envoieles Jesuites au Canada, Us y jettent les premiers fondements de la colonie francaise, et apprennent a ces populations sauvages le nom et la langue de la France qu elles n oublieront plus.
Pour convertir ces nomades, il faut les suivre clans leur vie vagabonde , descendre et remonter les fleuves sur leurs pirogues, penetrer avec eux dans les profondeurs des forets, habiter leurs huttes, s exposer a leurs caprices et souvent, apres avoir tout fait pour gagner leur confiance, mourir victiii.e de leurcruaute. Les Jesui tes se vouent a cette tache. Us convertissent les Hurons, lesAlgonquins, lesAbenakis : les Montagnez. Hien ne les decourage.
Ceux d eritre eux qui tombent entre les mains des tribus ennernies perissent dans les pi us affreux supplices. Ici on les baptise avec de i ? eau bouiilantej la on leur coupe
bras et jambes et on les traine de village en village pour elrc le jouet des femmes et des enfants. Ailleurs on les fait cuire a petit feu et on les devore vivants. Us
supportenttoutescesdouleurs,etrenergie de leur foi arrive ainsi a fonder ces bril-^ lantes colonies francaises que les erreurs de la politique ont perdues. Ainsi partout les memes moyens. II y avait alors trois precedes dc colonisation en pre sence. II fallait tuer comme les Espagnols, acheter et vendre comme les Hoilandais et les Anglais, en brocantant de preference sur le vice, ou convertir comme les missionnaires catholiques , comme les Jtsuites : de ces precedes lequei vaut le mieux? Au Japon les Hollandais penetraient en marchant sur le cru cifix. Les Jesuites le portent sur lapoitrine et se font egorger plutot que de le renier. En Chine, les Anglais speculent sur I ainour du peuple pour Topium. Les Jesuites prechent 1 abstinence et con-
damnent 1 ivresse. En Afrique, les Espagnols et les Portugais ne voient que des esclaves a enlever et a vendre. Les Jesuites prechent la liberte des hornmes, fletrissent la traite et partagent au besoin les chaines et les cachots desnegres.
En Amerique, les Jesuites se rendent au milieu des sauvages, ies elevent a la ci vilisation chretienne, en torment un peuple pur, doux, laborieux, et etablissent ces Reductions du Paraguay qui ont fait 1 admiration du monde. Mais cet exemple excite la jalousie des hommes d Etat. Les jesuites sont rappeles : les Reductions sont disperses. Les indigenes retombent dans la vie sauvage; les colons les chassent coinme un gibier malfaisant et condamnent leur race a perir.
De tous ces precedes, lequel e tait le bon, le juste, le plusutile aux vainqueurs comme aux vaincus, le civilisateur par excellence et le plus conforme aces prin-
cipes de liberte dont les adversaires des Jesuites se disent les apotres ?
D innombrables temoignages confirmeraient au besoin ces faits. Nous empruntons & un ouvrage recent (1) quelques appreciations des auteurs protestants sur les missions entreprises par Is Jesuites :
Au milieu du siecle dernier , dit Ranke, si les Jesuites n avaient pas ete supprimes, ils auraient convert! 1 Inde entiere. Leur succes depassa toute attente.
(( Malgre toutes les preventions du monde, dit George Campbell, on ne peut nier que les Jesuites n aient ete de grands maitres dans Tart d instruire ; la superiorite des Chretiens de Pondichery en est la preuve.
II y aurait fanatisme, dit le docteur
(i) Les Commentates d un marin , par Felix Julien. Plon^ editeur.
Middleton, eveque anglican de Calcutta, anier les merveilles que I figlise romaine a accompliesen Orient.
Les missionnaires catholiques, dit un agent consulaire, transmettenfc en une annee plus de documents utiles a 1 Eu rope et contribuent plus a repandre les lumieres et la civilisation dans le monde que ne le font dans leur vie entiere les agents officiels de tousles gouvernements reunis.
Voila pour 1 Inde.
Voici pour 1 Afrique.
(i L influence des missionnaires au Congo a ete si grande, dit le docteur Livingston, que les naturels sous la di rection de rnaitres indigenes apprennent encore a lire et a ecrire. Depuis 1 expulsion des Jesuites et des capucins par le marquis de Pombal, ils ont continue a s instruire les uns les autres , et c est toujours avec le plus grand respect que Ton parle des padres Jesuitas. Pourquoi
les anciennes missions se soutenaientelles d elles-memes en dovenant des foyers de civilisation dont on ressent en core les bienfaits, tandis que les missions modernes ne sont que des depots de mendicite?))
Au docteur protestant la reponse est facile : ces missions anciennes qu il ad mire sont les missions catholiques ; les missions modernes dont il fait une si amere critique sont les missions prolestan tes.
Pour TAmerique ce sont les memes attestations.
Dans I Amdrique du Sud, dit le pro testant Richard, plusd un million et demi d Indiens de race indigene pure professent le christiaaisme, tandis qu e toutes les tentatives de conversion cbcz les Indiens du Nord n ont ete qu une serie d echecs, ce qui honore le catholicisme et jett( un jour sombre sur 1 histoire du protestantisme.
Les Jesuites, dit Southey, avaient fait des sauvages indiens un peuple industrieux, brave et relativement police.
Etailleurs, en parlant da Paraguay : II n e xista jamais une societe dans laquelle le gouvernement s occupa avecune egale sollicitude du bien-etre temporel et eternel de son peuple.
Au Bresil, dit le prince de Prusse , la decadence commenca avec 1 expulsion des Jesuites.
Au Mexique, dit Sir Georges Simp son, la spoliation des missions a fletri la civilisation dans son germe.
Quand les catholiques rendront-ils aux institutions catholiques la justice qu elles obtiennent des protestants?
Chez les peoples catholiques, au contraire, il n est sorte de calomnie qu on n imagine contre les Jesuites. On les ac-
cusc o?e toutes les erreurs et de tous les crimes pour les mieux faire condamner.
Pascal a faKfie les textes. Micheiet a de nature les fails. ii d mis 1 histoire en roman. Eugene Sue a transform^ le roman en calomnie. On sert cela au public decoupe en livres, en feuilletons, en articles, et c est ainsi qu on fait son instruction.
II y a en France cent mille homines tres-convaincus que les Jesuites out enseigne la doctrine du regicide, et que tous ceux qui attentent a la vie d un souvcrain ont fait chez eux leurs etudes. Si Ton resiste, ils citent Mariana. Qu cst-ce que Mariana, oil et quand professait-il ? et quelle influence ses doctrines ont-elles eue sur Tesprit public? Personne n en sait rien. Les plus doctes n ont pas seulement pris la peine d ouvrir ses livres, et Ton etonnerait bien ces incroyants credules si on leur apprenait qu il s agit la d une these purement personnelle, condamnee formeilement des son apparition par la
compagnie et professee par un homme que Philippe II avait choisi comme precepteur de son fils. Que 1 onprenne cette page perdue d un traite de theologie espagnole, destine a Teducation d un prince, et qu on la compare a ces theories de toute sorte qui s etalent chaque matin dans les journaux devant plusieurs millions de lecteurs.
Mais il y a des accusations plus pre cises. Pierre Barriere essaya d assassiner Henri IV. Jean Chatel renouvela cette criminelle tentative. Plus tard R availlac reussit dans cet execrable forfait.
Henri IV avait ete huguenot. On accusa les Jesuites.
Barriere s etait, dit-on, confessea un Jesuite. II est vrai qu il s etait confesse aussi a un capucin et a un docteur en Sorbonne. II n importe : les Jesuites etaient
ilBRARY ST. /v^RY S COLLEGE
coupabfes. II est vrai que ce n etait pas 1 avis d Henri IV qui disait avoir ete pr6vonu de 1 entreprise par un Jesuite et ajoutait qu un autre Jesuite avait menace 1 1 assassin de la damnation. Mais nous en savons la-dessus bien pins que Henri IV.
Jean (. hatel ne se confessait plus ; mais il avait et6 eleve des Jesuites. II est vrai qu en dernier lieuil etait eleve de 1 Universite. Neanmoinsce furentles Jesuites qu on impliqua dans son proces. Mis kla torture, Chatelnelesaccusapoint. Hn importe, ils furent condamnes, expulses du royaume, et 1 un d eux, lePereGu.ignard, chezlequel on trouvaun libelleinjurieux, quelque chose comme une Lantrrne de ce temps-lSt, fut pendu. Les gens qui disent qu on a bien fait sont les memes que les six mois de prison de Rochefort exasperent.
Quant a Ravaillac, il n etait ni parent, ni ami, ni eleve, ni penitent des Jesuites.
Ne anmoins ce sont eux que Ton accuse
encore. Henri IV les aime, les protege, choisit partni eux son confesseur. 11s le feront assassiner rien que pour le plaisir d appliquer les theories de Mariana.
Pius tard encore ils tenteront de faire as sassiner Louis XV par Damiens. Damiens avaitete domestique chez eux, cela suffit pour prouver leur culpability llestvraique bienavant son crime ils Pavaient chasse, qu il etait janseniste ardent, et etait devenu domestique chez desparlementaires.
II n importe; ce sont les Jesuites qui sont coupatales, et cette accusation figure au nombre des motifs de leur expulsion.
Des Jesuites regicides on passe sans transition aux Jesuites confesseurs des rois, et Ton entend bien les rendreresponsables de la vie des souverains comme de leur mort.
Henri IV etait bon vivant, c est la faute du P. Coton, son confesseur. Louis XIII etait taciturne, c est la faute du P. Arnoux. Louis XIV etait depensier, c est
que le Pere Lachaise aimait le faste et la depense. II ecrasait d impots ses sujets, c est que le P. Letellier Fy engageait.
Aussi aes qu il fut mort, le conseil de regence s assembla, et decida que Ton ne confierait plus la conscience du roi a un Jesuite. Louis XV fut reinis aux soins de Tabbe Fleury. On sait comme cela tourna bien et quel bon roi Tabbe Fleury nous donna.
Voila les contes que I on imprime, que Ton propage, qui forment encore aujourd hui le fonds commun des opinions du public; ces calornnies, les unes odieuses, les autres ridicules, ont ete vingt fois refutees; elle subsistent, et jusqu a la fin dessiecles it se trouvera des gens pour y croire,specialementparmi les libres penseurs qui se croiraient deshonores sMls pensaient par eux-memes et resistaient aux prcjuges.
Le systeme d attaque que Ton a em ploye contre les Jesuites atoujours reussi.
Au dernier siecle , il a amene leur expulsion de tous les Etats dependant de la marche des Bourbons, el un peu plus tard leur sup pression dans 1 Eglise. En France ils suo comberent a une immense coalition formee centre eux. L Universite leur en voulait du succes de leur enseignement, les parlements de leur independance, les jansenistes de leur doctrine, les gallicans de leur attachement a la cour de Rome, les philosophesde leur foi. Toutes ces haines firent cause commune. Les vertus des Jesuites, leurs merites, leurs services ne purent les sauver. Si le peuple avail ete consulte, il les aurait defendus; il a la memoire des bienfaits. Mais il n avait pas voix an chapitre. La royaule se laissa circonvenir, et le Saint-Siege lui-meme crut devoir sacrifier la compagnie a la paix publique.
On essaye aujourd hui de renouer les filsde ce complot : mais en pure perte.
La vaste machine de guerre que Ton edi-
fie pour renverser les Jesuites se brisera centre le bon sens public, et ses debris s en iront a vau-1 eau dans le grand courant de liberte qui nous emporte. Leur3 vieuxennemisd autrefoisne sontplus que des ombres. L Universite, leur antique adversaire, aujourd hui privee du monopole de I enseignement primaire et secondaire, est boiteuse etmanchote, etson dernier privilege lui echappe. Les parlementaires, jadis si solidement assis sur ces sieges achetes a beaux deniers comptants, sont devenus des magistrals fort mobiles, etleur vieil orgueil s en est alle.
Les jansSnistes ont disparu. Les gailicans, fort preoccupesd eux-memesjouent fievreusement leurs dernieres cartes, et les Jesuites n ont plus contre eux qu une foule ignorante commandee par des journalistes attardes, ou quelques mauvais eleves jadis fouettes dans leurs colleges, et qui leur en ont garde rancune. Piron, qui etait dans ce cas, disait : Ma tete se
resp.ectetroppour condescendre a venger de pareils outrages qu elle n a point recus. Mais tout le monde n a pas Fesprit de Piron. Ces criailleries isolees ne prevaudront pas contre la grande voix de la justice. Les Jesuites n ont rien a craindre. Laloi les absout, etl histoire lesglorifie. C est bien le moins que de ce double verdict la liberte sorte, et qu au moment 011 Ton delie toutes les entraves, on ne resserre pas celles de 1 Eglise.
La question juridique epuisee, la ques tion historique eclaircie, il ne reste plus que la question politique ; mais ici les adversaires des Jesuites triomphent, car la politique c est la bouteille a 1 encre, el Ton peut toujours en faire sortir da quoi noircir beaucoup de papier et quelques honnetes gens par surcroit.
La politique n a rien a voir dans les querelles que Ton fait aux ordres religieux. Us sont fondes pour combattre Tignorance, 1 erreur, levice, qui sont de tous les temps, de tous les lieux et de tous les partis. Avant-poste de 1 figlise contre la barbarie, ils ne peuvent avoir pour ennemis que les ennemis de 1 Eglise elle-meme ; mais ceux-ci pour triompher
sont obliges de deguiser leurdessein, ce qu ils font.
Les congregations religieuses en ge neral, disent-ils, les Jesuites en particulier, sont pour le developpement de la civilisation un insurmontable obstacle, et qu il faut detruire. Et alors les griefs se multiplient. Les congregations religieuses enlevent aux families franchises une partie notable de leur patrimoine, un mil liard au moins qui devient Fobjet d une exploitation theocratique; elles attaquent et detruisent le droit de propriete en France. Elles envahissent la magistrature et Tarmee et en font occuper les principaux postes par leurs eleves. Elles penetrent dans les conseils du gouvernement et dans les grands corps de 1 fitat.
II y avait onze Jesuites a la Gonstituante de 18/|8; il y en avait cinq a la Legislative de 1849; il y en a trois dans le Corps Legislatif actuel (1). Les Jesuites
(l) Paris Journal du 22 fevricr 1870.
ont fait avorter la Revolution de 1830 et celle de 1848. Us ont dirige a leur gre les consequences du coup d Etat.
Us gouvernent les families par la confes sion, et par les families ils sont les maitres du pays. Ils oppriment Ffiglise, imposent leurs idees aux eveques, tiennerit le pape lui-meme dans la dependance, et se servent de cette immense influence pour enrayer tout progres social.
Cette inontagne de griefs, tout le monde travaille a ia grossir. Beaucoup de gens y apportent leur pierre, qui devraient travailler a une autre besogne, et si Ton reprenait Tune apres 1 autre chacune de ces accusations, on verrait qu elles ne proviennent pas toutes des ennemis de ITSglise.
Cependant quelle est la consequence necessaire de ces accusations? Est-ce seulement Tapplication de la loi aux Jesuites? Non, car la loi leur permet de faire ce qu ils font, et dans ioutes leurs
ceuvres ils usent des droits qu elle recon nait, et se placent sous la protection qu elle accorde & tout le monde. Que veut-on done? Est-cc la destruction des Jesuites? Non, car h cote d eux il y a de nombreuses congregations qui vivent sous des regies analogues et poursuivent le meme but? Est-ce la suppression complete de tous les ordres religieux?
Cela ne suffirait pas encore, car le reli gieux n est que Fauxiliaire du pretre ; ils sont ouvriers dans la meme vigne et places sous Fautorite du meme maitre* G est done 1 Eglise elle-meme qu il faut renverser.
Allons an fond de ces reproches.
L figlise acquiert, administre, transmet dans les formes voulues par la loi; elle pave Timpot, et il pese plus lourdemont sur elle que sur tout le monde, a cause des moyens quelle doit
employer pour assurer la securite de sa propriete : pour la depouiller de ce qu elle possede ct Fempecher de recevoir, il faut meconnaitre la volonte des morts, entraver celledes vivants, annuler les testaments, discuter les donations, eplucher les contrats, epier ce qui se dit, ce qui se fait, supposer, soupconner, et c est I Eglise que Ton accusera ensuite de detruire la propriete en France. Mais qu est done la propriete, sinon la liberte pour rhommede disposer de ses biens, et quelle atteinte plus grave y peut-on por ter qu en Fempecbant d en faire 1 usage qui lui convient?
D ailleurs a qui sert le patrimoine de TEglise? Est-ce qu il ne se con fond pas avec le patrimoine des pauvrcs?
LesasileSjlesorphelinats, les hopitaux, les hospices sontles palais du peuple, les maisons des enfants sans mere, desmalades sans famille, des vieillards sans en fants, de tons les pauvres, de tous les mise-
rables,*de tousles infinnes, (jue le monde laisse sur les grands chemins et quc 1 Eglise recueille comnic ses fils bien-aimes.
G est pour cux qu elle acquiert, c est pour eux qu elle epargne, c est pour eux qu elle construit. Elle se fait mendiante pour leur epargner ^humiliation de tendre la main : elle marche pieds nus et se couvre de bure pour qu ils soient bien chausses et bien vetus. Elle jeune pour qu ils aient du pain. Elle veille et elle etudie pour que sa parole leur soit douce, agreable et convaincante. Pour eux, elle a des marbres, de Tor, des lumicres ; elle convie tous les arts a ?es fetes du dimanche, spectacle gratuit de 1 ouvrier, ou il trouve le plaisir de ses sens et la joie de son ame; on veut detruire la source de tout cela, et Ton se dit democrate. Le peuple n a pas de plus inortels ennemis que ses pretendus defenseurs.
L industrie forme ses millions de parcelles prelevees sur le travail desouvriers
quelle emploie ; le commerce s enrichit des imperceptibles sacrifices qu il impose a la masse des consommateurs de ses produits. On salue la puissance du com merce et la gloire de rindustrie, et quand I Eglise vien t ensuite clemander aux ri ches une portion de leur superflu pour reconstituer le patrimoine des pauvres, on s en prend a elle, on 1 accuse de troublerl economie politique. Mais qu est done cette science economique, si elle n enseigne pas la legitimate et la fecondite de ces principes? Comment 1 Eglise detruirait-elle la propriete, quand presque tousses propres biens proviennent du don qui est 1 usage le plus legitime et le plus eleve dont la propriete soit susceptible?
Nous ne demandons a nos adversaires que la stricte justice et Texactitude dans [ observation ; mais s ils voulaient clever un moment leur esprit, s ils en etaient capables, nous leur montrerions que la propriete ecclesiastique est la plus haute
consecration et la plus poissante garantie
qu il y ait des proprietes privces. En donnant une portion de leurs lucns aux pauvres, les riches purifient leur fortune entiere, et si dans leurs acquisitions anterieures il y a eu des precedes qui ont c leve le benefice plus quo de raison, tt pourraient ainsi infecter le principe meme de leur propriete legitime. en se debarrassant par 1 aumone de cet excedant mal acquis, ils gagnent la securite dans lapossession du reste. En rendant volontairement. aux pauvres, ils otent aux pau vres la tentation de reprendre violemment Les revolutions sociales n ecialent orclinairement que pour suppleer a 1 insuflisancc dc la charitc.
On redoute la main-morte. Mais qu est done la main-morte, et avons-nous aujourd hui quelque chose qui y ressemble?
La main-morte, c est la terre soustraite a rimpo;, soumise a un regime special, geree par 1 oisivete et pour lelnxe, et re-
tiree, pour ainsi dire, a Futilite com mune.
Est-ce que la propriete ecclesiastique ressemble acela? Est-ce qu elle ne paye pas 1 impot? Est-ce que des eglises, des hopitaux, desecoles peuvent changer de proprietaire tousles dix ans? Mais, s ils restent l.ongtemps dans les memes mains, est-ce qu une taxe special e n a pas ete etablie pour compenser les dommages que 1 Etat en pourrait eprouver?
Est-ce que les biens des congregations religieuses ne sont pas soumis a tous les articles du Code Napoleon, duGode de procedure, des lois administratives?
Est-ce qu ils ne sont pas administres d une facon plus economique et plus sage que les proprietes privees? est-ce que ceux qui les cultivent ne tirent pas des fruits de la terre la plus malsaine et la plus ingrate et ne detruisent pas, souvent aux depens de leur propre vie, des foyers d infection que Tincurie des
proprietaires anterieurs avail laisses s etablir ?
Est-ce que ces revenus produits par les sueurs du peuple, puisque c est de lui que sortent la plupart des membres des congregations religieuses , ne retournent pas au peuple , puisque des pauvres les consomment?
Est-ce que TEtat ne veille pas d un ceil jaloux sur la propriete ecclesiastique et n en empeche pas par son refus d au> toriser les acquisitions ou par les condi tions qu ii y met, le developpement excessif? Quant aceux qui sont donnes& des congregations non autorisees, est-ce qu ils ne sont pas ? par 1 effet meme des lois, dans des conditions qui les rendent les plus precaires des proprietes?
On se plaint que les congregations religieuses et les Jesuites soient trop ri ches, et Ton suppute les millions qu ils possedent. Toutes les fois que Ton prendra une classe quelconque de citoyens et
qu on additionnera les fortunes privees, on arrivera toujours a un chiffre qui eblouira les niais. Qu on additionne les fortunes de tous les notaires de France, de tous les banquiers, ou seulement des marchands de chandelies, et que Ton compare. Pourquoi done ne proclamet-on pas que la fortune de ces honnetes citoyens est un peril national et doit attirer Inattention du gouvernement ?
Les congregations religieuses sonttrop riches? Est-il surprenant que travaillant beaucoup et depensant peu, elles s enrichissent? G est la ioi commune. Et cependant elles s enrichissent peu. Si leur patrimoine s accroit, la fortune publique s accroit aussi et dans une proportion beaucoup plus rapide , de telle sorte qu elles n en posse-dent qu une fraction minime, et qui va en diminuant.
Enfin, faisant oauvre de charite et d education, elles remplissent un service public. Une somme considerable est in-
scrite au budget dc 1 Etat pour Fassistance publiqueet pour { instruction. Sans les congregations religieuses, lamoitie de la besogne seulement serait faite, ou il faudrait doubler la somrne. Les congrega tions pourraient done, en bonne justice, y pretendre. Or que Ton suppute a quel chiiTre s eleverait cette somme, si FEtat 1 avail fidelement pay eeaux congregations religieuses pour les services q^ il en a recus depuis cinquante ans, et Ton verra de combien elle de*passerait la valeur des biens qu elles possedent. Et non con tent de ne pas payer ses dettes, PEtat repreniirait a ses creanciers ce que des particuliers charitables out paye a son acquit !
Laissons done la les objections contre la propriete des congregations religieu ses ; ni au point de vue de Feconomie politique, ni au point de la politique, elles ne soutiennent la discussion.
Nous reclamons pour les congrega tions religieuses, pour les Jesuites, la li berte de la propriete. Nous reclamons aussi la liberte d association.
Ou est le danger, ou est P obstacle?
Ces associations n ont qu un voeu pour lien, la charite pour but, la parole pour moyen d action.
Est-ce que le vceu n est pas une des formes de la liberte? est-ce que la cha rite n est pas permise a tout le ironde?
Est-ce qu une epoque de discussion et de contradiction comme la notre aurait peur de la parole ?
On redoute les doctrines des Jesuites.
Mais ces doctrines, ils n en font pas mystere; ils les exposent dans des livres, dans des revues, dans des journaux : ils les prechent du haut de la chaire a qui veut les entendre; depuis de longues annees une foule nombreuse se presse dans Peglise de Notre-Dame pour ecouter Pun des plus illustres d entre eux
traitant toutes les questions philosophiques, economiques et sociales. Quel inal en est restilte? Si cesideessontfausses, il faut les refuter; si elles sont vnies, il est utile qu elles soient re pan dues.
Quant a 1 association, elle est permise ci tout le monde. Des commergants peuvent se reunir pour monter une entreprise, speculer, gagner de I argent. Us peuvent confondre leurs capitaux, ouvrir des etablissements principaux, fonder des comptoirs , entretenir des correspondances par toute la terre. Us peuvent accaparer un grand service public, comme les compagnics de chemin de fer, armer des flottes, comme les compagnies mantimes, se rondre maitres du marche des valeurs ettenir les finances des Etats dans leur dependance, comme les compagnies fmancieres, etendre le reseau de leurs hypotheques sur une part importante du terriloire national, comme les compa gnies de credit foncier; les Etats n en
prennent point ombrage. Ces corps im- .
menses sont anonymes; ils ont des milliers de membres inconnus et des administraleurs irresponsables. Les gouvernements ne s en effrayent point. Ils ont renonce a les soumettre a la necessite d une autorisation et se sont departis du droit de tutelle qu ils s etaient d abord arroge. Pourquoi done des societes d un caractere purement spirituel seraientelles soumises a une loi differente ? En quoi sont-elles plus redoutables ?
Craint-on leur influence sur la politique? Mais leur esprit les en detourne, et leurs regies condamnent formellemeiit toute immixtion dans les. affaires temporelies. Les Jesuites ont vecu sous tous les gouvernements, et ils se sont accommodes de toutes les constitutions qui leur accordaient la liberte. La monarchic absolue d Espagne et de Russie, et la monarchic parlementaire de la Grande- Bretagne, la republique aristocratique
de Yeliise et les republiquesdemocratiquos de Suisse et des Etats-Unis, et jusqu aux royautes despotiques et capricieuses des grands empires d Orient les ont toujours trouves pacifiques et dociles. Us n ont jamais preche Tinsurrection ou foments les intrigues : ils ont traverse les revo lutions sans s y meler. Si quelques-uns d entre eux, emportes par un faux zele, Bont inter venus dans lesluttesdes partis, ils ont etc desavoues par la compagnie et condamnes par elle. La-dessus aucune equivoque. Henri III se plaint qu un Jcsuite prenne part SLC-X coalitions qu on forme centre lui ; le general Aquaviva repond : Dites au roi que nos constitu tions nous defendent de nous immiscer dans Fadministration des choses temporelies. Si Tun de nous enfreint la regie sur ce point, que !e roi le nomme et il ne restera pas impuni. Un religieux est effectivement signale comme ayant, avec une intention droite d ailleurs, pris part
a cles combinaisons auxquelles 11 devait demeurer etranger : le general Texile, et le tient le reste de ses jours interne dans unc petite ville, loin des affaires et du bruit, et en meme temps il se plaint au pape en ces termes : II est necessaire a la gloire de Dieu et au salut des ames que la societe s abstienne de toute affaire civile; il faut que non-seulement elle soit lib re de tels actes, mais degagee de tous soupcons. C est la, en effet, Fesprit veritable de la compagnie, et dans son histoire on trouverait cent exemples pour etablir qu elle y est toujours demeuree fidele.
Pourquoi en effet se melerait-elle aux affaires du monde? Elle n a pas de theorie politique a faireprevaloir, pas de gouvernement de predilection a faire triompher. II est defendu formeilement a tous les Jesuites de se charger des affaires de leurs parents ou des personnes etrangeres, de travailler a leur procurer des
HO
dignites eccle siastique?et seculieres. Pour eux-memes ils repoussent les honneurs.
Bien des fois lesrois, les souverairis pontifes leur ont offert le litre d e veque, le chapeau de cardinal. Presque toujours ils ont refuse. Les interets de I Eglise les absorbent. La pensee de servir la foi est au fond de leurs actes. Les exceptions qui en ont et6 signalees, et dont la malignite publique a grossi Timportance, ne fontque confirmer cettc regie, etle scandale qu elles ont causa en prouve la raret6.
Mais comme toutes les generations libres-penseuses, nous sommes disposes aux terreurs paniques. Nous nous moquons des maux veritables et nous tremblonsdevant les perils imaginaires. Nous sommes incroyants et credules. Sceptiques devant les realites de 1 histoire, nous en acceptons volontiers les fables, et nous ecoutons sur la compagnie de Jesus tout ce que racontele premier venu
Hi
qui le tient d un autre, lequel n en salt rien.
Nous reclamons enfin pour les con gregations religieuses comine pour tout le monde laliberte d enseignementatous les degres. Les Jesuites ont commence a Tintroduire en France : qu ils puissent au moins en recolter les derniers fruits.
Nousavons vu quepour Tenseignement primaire et secondaire la cause est gagnee. Pour Fenseignement superieur, elle va 1 etre.
Gette question est revenue par voie de petition devant le Senat. Ecartee Tannee derniere avec un certain dedain, elle pro file aujourd hui du souffle liberal qui a passe sur le gouvernement et sur le pays; d ailleurs, beaucoup de peres de familie dontl aUentionavaitetejusqu ici distraite des graves perils qui menacent Tintelligence et le coeur de leurs enfants au sor-
tir du college, s en preoccupent aujourd hui. 11s se sont joints aux petitionnaires de Tan dernier, et cette masse enorme de 40,000 signataires n a pu inutilement frapper a la porte du palais du Luxem bourg ; il a fallu les recevoir et leur faire accueil.
Les petitionnaires avaienl d ailleurs pour eux la loi naturelle et la conscience publique. Ce n est pas que nous reconnaissionsaucunementledroitabsolud cxprimer, de publier, de repandre, et encore bien moins d enseigner toute espece de doctrines. Si une doctrine est impie, obscene, immorale, dangereuse pour la paix publique, nous croyons que I Etat a non-seulement le droit, mais le devoir de la frapper, de la proscrire, d en empecher la propagation et meme la simple expression publique. C cst une des pro positions du Syllabus: c est un des arti cles du Code penal; c est une verite de sens commun, et les lois de tons les peu-
Dies civilises ont formule la-dessus la
meme regie.
Mais 1 Etat a exerce jusqu icile monopole de Fenseignement superieur. II y a une medecine officielle, unejurisprudence officielle, une histoire et une litterature officielles. Geux qui ne portentpas au front 1 estampille universitaire, qui est loin de garantir toujours la bonne qualite des connaissances acquises, voient se former devant eux toutes les carrieres: c est une injustice, car ilspeuvent ensavoirautant que leurs concurrents, timbres par TUniversite.L Etatn a pas plus ledroitexclusif de nous debiter la science que de nous vendre le pain que nous mangeons et le vin que nous buvons.
Lui reconnaitre ce dernier monopole, ce serait lui laisser le droit par trop cesarien de detenir les sources de la vie publique, que le mauvais vouloir ou la sim ple negligence de ses agents pourrait empoisonner. Le premier privilege n est
pas moins dangereux. Si ses enseignements sont frelates, si la science de ses professeurs, exacte dans les fails, s allie dans ses principes avec une philosophic mauvaise, si elle blesse la conscience et la foi des peres de famille, ceux-ci ontle droit de s adresser ailleurs, de chercher d autres maitrcs, d elever d autres chaires. 11 suffira que cet enseignement nouveau ne sorte pas du cercle trace par la morale publique et par les lois, que la societe ait un droit de surveillance et de controle, et que les jeunes gens eleves dans ces university s justifient de leur instruction et de leur aptitude aux carrieres qu ils sollicitent. Nous sommes done a la fois les adversaires du monopole et les ennemis dela liberterevolutionnaire, qui, la pas plus qu ailleurs, ne veut ac cepter de limite, et nous avons ainsi & lutter des deux cotes.
Le parti revolutionnaire voit tres-bien que les catholiquesessayerontdese servir
de cette liberte nouvelle, si on Taccorde, et cela suffit pour la lui rendre suspecte.
11 y renonceraitvolontiers, rien que pour nous en priver. Car son pretendu liberalisme n estqu une intolerance forcenee; quand il a ete au pouvoir, il a depose le masque de la liberte et montre les traits du despolisme qui forment son visage veritable. Cette inquisition, qu il denigre toujours,il a bien su, en 1793, en etablir une contrefacon sanglante et la faire fonctionner au profit de ses principes. Quand il attaque aujourd hui le monopole universitaire, c est dans Fespoir d y substituerlesien; mais il s arrete des qu il s apercoit qu une autre puissance s apprete a en recueillir Theritage et luttera energiquement contre lui sur le terrain de la liberte. De la ses attaques incessantes contre les congregations qui donnentl enseignement primaire et ses efforts pour les calomnier et leur arracher leurs ecoles ; de la ce denigrement perpetuel de la
loi de 1 850, qui a etabli la liberte de 1 enseignement secondaire; de la, enfin, sa tiedeur a reclamer la liberte de 1 enseignement superieur.
Elle viendracependant, et sans tarder ; car elle est le complement des deux autres, et inoins dangereuse qu elles. II est plus aise de corrompre Tame tendre des enfanls que Tesprit dejaplus ferme de la jeunesse; la premiere education, si elle a ete bonne, arme le jeune homme de discernement et de resistance centre les mauvaises doctrines qui 1 attendent au seuil de la vie serieuse. Si done la liberte n apas eu d inconvenients pour 1 enseignement pi imaire et pour Tenseignement secondaire, elle n en aura pas davantage pour Tenseignement superieur. Au contraire. Goncentree dans un petit nombre d etablissements, elle sera (Tune surveil lance plus facile que dans les quarante mille ecoles de 1 Empire, et les ecarts
qu elle pourrait se permettre seront plus aisement signales.
On s etonne et Ton s irrite que 1 Eglise cherche a enseigner, et on 1 accuse de faire concurrence a 1 Universite. Mais quand 1 Universite laisse eteindre son flambeau, ii faut bien que 1 Eglise le rallume. Quand ces verites naturelles qu elle est chargee d enseigner, 1 Uni versite les laisse tomber dans la boue, il faut bien que 1 Eglise les releve. Quand TUniversite, perdue dans le labyrinthe de ses inextricables systemes, et ernbarrassee dans les filets de sa propre logique, ne sait plus rien dire a I homme sur Dieu, sur lui-meme, sur son avenir, sur ses destinees, ne peut plus rien repondre a ces questions impatientes et obstinees qui s elevent du coeur de I homme, qu elle se contredit jusque dans la de termination de ses devoirs, il faut bien alors que 1 Eglise parle a sa place, et substitue sa parole claire, precise, con-
cordante, invariable, a ces confus begaicmcnls.
Yous dites que 1 Eglise deploie une activite sans egale pour s emparer des ccoles, mais seulemcnt quand d autres veulent en creer. Encore une accusation que les fails dernentent. Depuis Jesus- Christ, 1 Eglise enseigne. Elle enseignait dans les Catacombes. Elle enseignait quand vous, Ecole, n existiezpas encore.
Elle instruisait les peuples quand vous les dedaigniez ; elle donnait des lecons aux rois, quand vous ne saviez que les flatter. Ce qu elle fait aujourd hui, elle n a jamais cesse de le faire ; ce que vous faites, vous ne le faites que par elle, car vous etes ea creation, bien que, comme un enfant ingrat, vous rougissiez de votre origine et essayiez de la renier.
C est done sur vous-memes que retombent vos reproches; c est vous qui faites ce que vous nous accusez de faire ; c est vous qui voulez vous emparer des
ecoles, mais seulement quand d autres les ont creees. G est vous qui obeissez, non a 1 amour de I enseigneraent, mais a la crainte qu il ne soit donne par autrui.
L Eglise, poussee par sa passion pour la verite, va partout cherchant des ignorants a instruire. Ni la pauvrete, ni la maladie, ni 1 exil, ne la rebutent. Elle deploie pour quelques miserables enfants le meme zele que pour la plus brillante assemblee, Yous la trouvez dans les campagnes comme dans les villages ; au chevet du mourant, vous la trouvez enseignant encore ; vous la trouvez au mi lieu des barbares, sure du martyre et enseignant toujours. Toutes les initiatives de 1 enseignement populaire partent d elle, et c est vous qui venez par derriere, 1 imitant, la cop^ant, la suivant partout, jusqu au danger exclusivement.
Le Senat a etc d avis que 1 Etat pent accorder 1 enseignement, mais qu il doit retenir la collation des grades. G est don-
ner une maison et en conserver la clef.
Qui s avisera de frequenter les cours libres, quand une autorite jalouse presidant a la delivrance des dip!6mespourra faire payer cher aux eleves leur prefe rence? Ignore-t-on tout ce qu il faut d impartialite a un examinateur pour peser exactement dans un interrogatoire de quelques minutes la valeur du candidat? Un peu de brusquerie dans la question, de severite dans le regard, de mauvaise humeur sur la figure, ne suflisent-ils pas pour demon ter cette science timide ct qui se cache des qu on la regarde? Et Ton veut que les professeurs accueillent, le sourire aux levres et avec une bienveillanceexquise, ces eleves qui, en laissant leurs amphitheatres deserts, out, par leur conduite, fait une critique amere de leurs cours ! Les professeurs des Facultes ne sont pas tous des saints ni des heros. 11s sont de chair et d os, et la science qui occupe leur cerveau y laisss
encore quelque place aux passions humaines. Us sont homines, enfin, quoique savants, et voila poarquoi il est dangereux de les constituer seals juges de la bonte de leur propre enseignement com pare a celui de leurs rivaux.
II n y a que deux solutions possibles: des dipl6ir.es distincts conferes par les Facultes de 1 fitat et par les Facultes libres et portant la marque de leur origine, ou des diplomes identiques, mais delivres par des jurys mixtes. Nous preferons la premiere solution. Elle evite beaucoup de difficultes et de conflits. Si TEtat n est pas seul a pouvoir donner la science, pourquci serait-il seul apte a lajuger?
Est-ce qu il se fait le controleuruniversel de tout ce qui se debite et se distribue pour les besoins de Tame et du corps ?
Non, il se contente de veiller a ce qu on ne mette pas en vente des substances malsaines. Et encore, dans 1 ordre des doctrines, ce point de vue ne Tinteresse
plus, et il proclame son indifference parfaite sur la valeur morale et religieusede la science. Pour la valeur scientifique, son controle est inutile. Le public saura bien reconnaitre par lui-meme les habiles avocats, les medecins instruits, tout comme il sait reconnaitre les bons architectes, les bons musicians et les bons pcintres, sans le certificat universitaire.
La publicite de I enseigneinent et la pu blicite des examcns sont une garantie sufiisante que les aspirants possedent ce minimum de connaissances sans lequel il serait temeraire de leur laisser le droit d exercer leur profession. D ailleurs, les universites, rivales les unes des autres, honorees ou compromises par les hommes qu elles feront arriver, aurontinteret ane pas delivrer trop aisement leurs brevets, et Ton ne verra pas plus qu aujourd hui de medecins qui tuent leurs malades et d avocats qui ruinent leurs clients par inexperience.
En resume , des lois que le ministere a promises et qu il prepare, nous attendons pour les congregations religieuses trois choses :
La liberte de la propriete, c est-a-dire pour les particuliers la liberte de donner, pour les congregations la liberte de recevoir dans les limites et dans les formes prescribes pour tout le monde par le Code Napoleon ; la suppression de ces empechements, de ces reductions, de ces antorisations, de ces presomptions d incapacite, creees par des lois d exception, exagerees encore par la jurisprudence et qui mettent des entraves considerables a la circulation des biens. Qu on impose aux congregations constitutes en etablissements perpetuels la necessite d une declaration, afm que 1 Etat soit informe de leur existence. Que sur les biens de mainmorte on fas=e peser un impot equi valent aux droits qui frappent les biens circulants, les congregations le payeront.
Mais la loi ne doit pas aller au dela.
La liberte d association, c est-a-dire le droit pour les congregations religieuses d user de toutes les for.nes sociales consacrecs par nos Codes et par les lois postcrieures, Felargissement meme du contrat de societe s il est possible, afin qu il corre-ponde a tons les besoins, et pardessus tout la suppression des prohibi tions edictees a diverses epoques et qui subsistent encore au moins comme me naces. Nous avons demontre que ceslois n atteignent plus les congregations reli gieuses ; mais il est utile de dissiper toute equivoque.
Enfin la liberte d enseignement etendue a i cnseignement superieur et comprenant la collation des grades.
Cette triple liberte, liberte d associa tion, liberte de propriete, liberte d en seignement n est qu une consequence rigoureuse et logique de la liberte religieuse. L Eghse existe, 1 Etat la recon-
nait, la protege, traite avec elle, lui rend et en recoit des services. Or elle ne peut exister que suivant sa nature et suivant les lois qae Dieu lui a donnees. Societe, elle posscde le droit d association, sans lequel elle serait irnmediatement dissoute: societe tempordle et spirituelle elle possede le droit de propriete, qui est la condition de toute existence terrestre ; societe institute pour garder la verite et la repandre, elle possede le droit d enseignement qui est 1 essence meme de sa fonction.
Ouel est le meilleur moyen d assurer le respect de ces droits sans porter ombrage a TEtat? Ici se presente une formule celebre que certains catholiques ont troplegerement acceptee comme une delivrance, et qui, partout ou elle a etc appliquee, n aproduit que des desastres.
Cette formule, c est PEglise libre dans TEtat libre.
L figlise libre dans 1 Etat libre. Si
nous voulions nous servir de la meme formtile, nous dirions au moins : TEtat dans TEglise. Car Pfiglise est la society superieure. Elle estlasocieteuniverselle, dont les nations chretiennes ne sont que des elements. Mais la premiere contra diction d un grand nombre d esprits est de nicltre tout d abord i Eglise dans 1 fitat, de telle facon qu elle y soit contenue, enfermee, prisonniere, rencontrant partout, sous le nom de droit commun et d ordre public, la limite, les prohibi tions, la police, les lois, les tribunaux, les peines, et ne conservant en definitive quecette liberte morale que personne ne peut perdre.
Cependant on lui promet son independance; mais la condition necessaire de cetteindependance serarisolement. L fitat aura son domaine, TEglise aura le sien. Marchant tous deux a des buts differents par des chemins divers, ils ne courront aucun risque de se gener, ni
meme de se rencontrer. L unbornerason action a Fordre temporel, 1 autre a 1 ordre spirituel. Des iors plus de contact, plus de conflit. De cette double situation nettement etablie sortiront sans efforts et par une sorte do germination naturelle toutes leslibertes; dans 1 fitat, la liberte de conscience, la liberte des cultes, la liberte de la presse; pour 1 figlise, la li berte de la propriete, la liberte des asso ciations, la liberte de la parole. Aucune des deux puissances ne sera subordonnee a 1 autre, et elles ne seront pas meme liees ensemble par aucun contrat. Les concordats deviendront inatiles, et devront etre bannis comme ne renfermant que des servitudes ou des pieges.
Nous n examinons pas si cette solution n est pas r abandon de lapolitique suivie par FEglise depuis des siecles, et particulierement la condamnation formelle du gouvernement de Pie IX, qui a conclu des concordats avec presque tous les fitats
Chretiens de la terre. Nous voulons n invoquer que des arguments de raison, et laisscr la momentanement les arguments d autorite.
Or, a co, pretendu partage qui donne les ames a 1 Eglise et les corps , 1 Etat, il y a une objection invincible : c est Tunite de 1 homme. II est compose d une ame et d un corps, qui sont inseparables tant qu il vit. Or, 1 figlise entend bien regir les ames et les corps. Elle est trop pratique pour diviser ainsi ce qui est uni par Dieu meme. Elle se presente en ce monde comme une societe parfaite, qui possede tous les droits de 1 Etat et d autres encore. Elle a le droit de parler, le droit de Her et de delier les consciences; elle a en outre tous les droits necessaires a la conservation de son existence, le droit d agir, le droit de posseder, le droit de recourir a la force pour se defendre, le droit meme de contraindre ses enfants
a I obeissance, de punir ses enfants rebelles.
Quel usage doit-ellefaire de ses droits?
G est la une question tout autre et dont elle est seule juge. On salt d ailleurs qu elle est pleine de rnansuetude, qu elle a horreur du sang, qu elle aime la misericorde. Mais la misericorde ne peut etre la negation de la justice, bien qu elle en arrete quelquefois le bras. L Eglise est done une societe a la fois temporelle et spirituelle, qui commence sur la terro, bien qu elle doive se continuer dans les cieux, et qui, par consequent, est soumise en ce monde aux conditions des choses de la terre. Le sol la porte, des homines la composent, et ce sont des hommes et non pas seulement des ames qu elle regit. La reduire a une sorte d organisation impalpable, qui n existerait que dans le domaine de 1 esprit, c est a la fois meconnaitre les lois de la vie et blesser la foi ; c est pratiquer vis-a-vis du
dogmc" de 1 Eglise une erreur analogue a celle de ces heretiques qui nient la pre sence reelle et pretendent que Jesus- Chrisi n est venu sur la terre et ne reside a 1 autel qu cn esprit.
L autorite de 1 Eglise s etend sur nos .corps et sur nos ames. L autorite de 1 fitat aussi. Ouoique sa juridiction ne regisse que nos actes exterieurs, il atteint par la I homme tout entier, et il serait plaisant de dire que nos corps seuls lui sont soumis. Quand il envoie nos corps a la guerre, il faut bien que nos ames les y suivent. Quand il les enferme dans ses prisons, nos ames trouvent fort amoindrie la liberte qui leur reste. D ailleurs, il ne se fait pas faute d enseigner ou d empecher qu on enseigne, de regiementer la tribune et la presse, de publier enfin toutes sortes de lois et de reglements qui atteignent les ames bien plus que les corps.
Laissons done la cette separation de
domaines qu on voudrait etablir entre 1 Eglise et TEtat. Elle n est pas vraio, elle n est pas possible. Ce sont deux societes qui vivent dans le merae lieu, fonctionnent dans le meme temps, ont des elements communs, sepenetrent Tune 1 autre, et se rencontrent a tout instant, dans 1 homme, unique et indivisible objet de l.eurs lois.
Entre elles il faut 6tablir des rapports, ou plutot ces rapports existent; il faut les rcconnaitre. Quels sont-ils? Des rapports derivalite et de complete independance?
Cela encore n est pas possible, car il y a d innombrables matieres mixtes ; les deux pouvoirs voudront des choses differentes, le plus souvent opposees, et en conse quence Fun des deux devra ceder, a moins qu ils ne portent tous deux des decisions contradictoires, ce qui amenera necessairement un con flit.
Mais si cette theorie de la separation, qu on decore du nom de liberte, n est pas
conforme aux principes, n est-elle pas commandee par les neccssilesde la politique prcsente, et les catholiques ne doivent-ils pas Taccepter au moins comme expedient? Les conseils qu on leur donne a cet egard sont pleins de perils. II est toujours dangereux d abandonner un principe sous pretexte qu il est impos sible. Cette politique trouble la conscience, et Ton ne salt jamais si le principe est renie ou suspendu. D ailleurs, la vie de 1 Eglise n est-elle pas la realisation con tinue des choses presumees impossibles?
Si elle avait voulu a tous ses ages menagcr les aspirations lies societes contemporaincs, et chercher les solutions possi bles au lieu des solutions vraies, ou serait-elle? Jesus-Christ aurait-il enseigne la loi nouvelle aux Juifs obstinement at taches aux prescriptions de la loi mosaique? Saint Pierre seraiUil venu plan ter sa chaire a Rome, en face du trone des Cesars?Les apotres et les martyrs
auraient-iis parle du Dieu nouveau et de
la vie future aux philosophes sceptiques
et materialistes de la Grece, et brave de-
vant leur tribunal les orgueilleux legistes
de Rome? Les moines auraient-ils couru
au-devant de nos farouches ancetres de la
Germanic, pour leur precher le jeune,
1 abstinence, les macerations, la vie si-
lencieuse des cloitres, la captivite de la
cellule et toutes ces pratiques que la chair
et le sang barbares devaient avoir le plus
d horreur a subir? Enfin , anjourd hui
meme, n est-ii pas centre toutes les lois
de la prudence humaine que des mission-
naires aillent par centaines chez les sau-
vages, chcz les negres, en Chine, au
Japon, braver la mort et les supplices,
et dejouer tous les calculs de la politi-
que?
11 faut de la prudence, mais il n en faut pas trop, et surtout il n en faut jamais centre la verite.
La separation n est pas possible; mais
des rapports amicaux, fondes sur la jus tice, etablis par des traites, interpretes de part et d autrc avec bienveillance et loyaute ne porteront aucunc atteinte a la liberte respective des deux puis sances.
L Eglise ne demancle pas a intervenir dans les luttes des partis. Elle respecte tons les gouvcrnements Icgitimes, obeit memo aux gouvcrnements de fait, et prcfere la souffrancc a la revolte.
Elle demandc en retour a TElat de ne pas intervcnir dans son propre gouverncment ; qu il lui laisse toute liberte de pourvoir comme elle le veut a ses interets spiritucls, qu il ne pcut avoir la pretention de connaitre, et de gerer comme bon lui semble, ses inteiets temporels sous la seule condition de ne pas troubler Tordre public, et elle n y songe point.
Qu il la laisse maitresse de definir ses dogmes, de lespromulguer, de lesrepandre, etn apporte a son action ni empeche-
mentexterieur.nientrave secrete. Puisqu il fait profession de n avoir pas de croyance, comment pourrait-il apprecier celles d autrui, et a quel critermm de verite les mesurerait-il ? Puisqu il accorde a toutes les opinions la- liberte de s exprimer, pourquoi appliquerait-il a la verite catholique une loi differente, et comme il sait parfaitement qu elle ne blesse pas la mo rale, et ne trouble point la paix, au nom de quel interet l entraverait~il?
Qifil laisse 1 Eglise maitresse d etablir les institutions qui peuvent servir sa mission. II peut leur dernander leur nom, connaitre les conditions exterieures de leur existence et ce qui constitue leur vie civile. II n a pas le droit d aller au dela, de penetrer dans le secret des consciences, de sender les mysteres de cette vie spirituelle, qu il ne pourrait pas comprendre, et qui d ailleurs ne lui de mandc rien. Yoici comment la regie et 1 organisation interieure des congrega-
tions luf echappent, tout aussi bien que les reglements et les traditions qui regissent la vie interieure des families. II lui s jflitdesavoirqu on n y violepas leslois, et qu on n y conspire pas contre sa propre securite.
Nous savons que ces idees ont des advcrsnires acharnes. 31 y a surtout un parti qui les combat avec fureur, c est celui de la democratic autoritaire.
Le democrate autoritaire est de tous los temps ; mais il change de nom, de forme et de langage avec les siecles :
cependant il a certains caracteres ineffacables qui permettent de le reconnaitre partout.
Si 1 on supprime les societes de Saint- Vincent-de-Paul, qui se reunissent sans mystere et ne s occupent que de la charite, le democrate autoritaire applaudit ; si Ton suspend une loge de francs-macons, ou on enseigne Timpiete, il crie a 1 intolerance.
II demande qu on proscrive les Jesuites et qu on permette les Solidaires ; qu on ferme les couvents, ou les hommes ne s assemblent que pour prier, et qu on autorise les societes secretes, dont ious les membres sont des conspirateurs.
Si le libre-penseur mourant met le pretre catholique a la porte, le librepenseur est couvert d eloges ; si le pretre catholique refuse de recevoir dans son eglise le corps de celui qui, vivant, a refuse d y entrer, le pretre catholique est accable d injures.
Le democrate autoritaire trouve bon qu on condamne les journaux qui publient des bulles du Pape; mais il trouve mauvais qu on punisse ceux qui impriment des obscenites ou prechent la revolte.
II approuve les meetings et demande qu on empeche les processions : si les ouvriers, comme a Londres, se reunissent par milliers pour demander la reforme de la Constitution et des lois, ils ne font
qu useT dc leur droit ; si dcs catholiques se promenent dans les rues banniere en tele pour demander a Dieu le beau temps ou lapluie, ilstroublent lapaixpublique, et la police doit les disperser.
Au total, le democrate autoritaire in cline a Tabsolutisme, et de la liberte il ne porte que la livree. II a la liberte de tester en horreur, la liberte d enseignement lui deplait, la liberte da celibat ecclesiastique le chagrine. En revanche, il approuve fort la liberte du divorce, et s il veut qu on annule les testaments au profit deseglises ou des pauvres, il soutient la validite des donations au profit des enfants adulterins ou incestueux.
Mais ce qu il prefere, c est la succes sion legitime obligatoire, 1 enseignement obligatoire, demain ce sera le mariage obligatoire, le travail obligatoire; apresdemain, cesera la loi penelrantpar voie d enquete entre le pere et Tenfant pour s assurer que celui-ci est bieneduque;
entre le maitre et la terre, pour voir si la terre est cultivee convenablement : le democrate autoritaire ne repugnerait point a exproprier le pere de ses enfants pour cause d utilite publique, et a mcttre de force ceux-ci dans les colleges de rfitat. II a d ailleurs deux instruments avec lesquels il ouvre toutes les portes et detruit toutes les resistances : c est la raison d fitat et la loi, la loi, c est-a-dire la volonte du plus grand nombre, declares la maitresse absolue de tous et la regie unique du droit ; la raison d fit at, c esta-dire 1 utilite publique suspendant la loi elle-meme , pour ne plus laisser de barrieres devant le despotisme. Le despotisme, voila en effet le but supreme du democrate autoritaire, pourvu que ce soit luiqui 1 exerce ; tout le reste, a. ses yeux, n est que moyen, II aime les libertes d autrui comme le renard aime les poules, pour les croquer.
Ces principes viendront echouer contre
1 honnetete du gouvernement et le bon sens du public.
La question des associations religieuses est une cause de trouble pour la paix publiquo depuis plus de cinquante ans. II depend du gouvernement actuel de laresoudre. II lui suffira pour le faire de porter la quelques-uns des principes de liberte qu il veut etablir partout. Qu il les inscrivc en tete des lois qu il projette, qu il les suive dans ( application des lois existantes , et la paix renaitra d ellememe, car ce ne sont pas les ordrts religieux qui agitent les gouvernements, ce sont lesgouvernementsqui s agitent inuti lenient a leur sujet.
. Paris. Imp. Gusset , r. Racine, 26.