Les Jésuites à Caen, [1604-1764]
Les Jésuites sollicitent leur rappel eu France. — Dispositions de Henri IV , ses terreurs , sa politique. — Il livre la France aux Jésuites. — Progrès de la Société. — Propagande habile.
Vers le milieu de l'année 1603, le roi Henri IV, de débonnaire et valeureuse mémoire, fit un voyage ?i Metz. Lfi , quatre religieux , se disant de la compagnie de Jésus (1) , le vinrent trouver au nom de leur ordre, le suppliant de leur rouvrir l'entrée du royaume , pro-
(1) Le nom des Jésuites ne fiil j.imais reçu officiellement en France avant l'édil de leur rapi)el en 1604.
testant de la plus fidèle et sincère obéissance à l'avenir et promettant de ne se plus mêler des affaires publiques. Le roi tomba dans une grande perplexité. Il savait que les corps les plus respectables ^ le parlement, Tévêque et les curés de Paris, la Faculté de théologie et l'Université tout entière s'étaient prononcés constamment, et dans les termes les moins équivoques, contre l'introduction de la Société dans le royaume (1) ; que lui-
(1) Dès l'année 1554 , c'esl-à-dire 14 ans après la fondation de la société , la Faculté de théologie de Paris déclare que « la recevoir a c'était introduire des troubles dans l'église et des divisions dans « l'Etal ; et enfin que cette société était plus propre à détruire qu'à « éditjer. »
L'évêque de Paris, Du Bellay , s'exprime dans les mêmes termes dans le parlement et s'élève en outre contre le nom de Jésuites , comme un titre plein (Varrogance. — L'assemblée du clergé deFrance à Poissy ne les admit, en 1561 , que sous le nom de prêtres du collège de Cltrmont , les soumit au droit commun des ordres religieux nonobstant les privilèges à eux accordés par les papes.— On sait avec quelle force , en celle même année 1561 et avec quelle vigoureuse éloquence, Charles Dumoulin, Estienne Pasquier et l'avocatgénéral Dumcsnil s'élevèrent dans le parlement contre cet ordre nouveau. Ils ne durent d'être tolérés qu'à l'influence toute puissante des Guise qui les avaient appelés.— En 1594 , l'Université et les curés de Paris les citent devant le parlement « comme des esprits séditieux, « espions des Espagnols , auteurs de tous les troubles de la ligue « funeste qui avait désolé le royaume , tendant à ruiner toute dis- « cipline de l'église et de l'Etat, détruisant la soumission due aux « archevêques , évêques, curés, et en général à tons les supérieurs « ecclésiastiques, et demandent qu'ils soient bannis, non seulement de « rUniversilé de Paris ,mais encore de toute la France. »— Sur ces entrefaites arrive l'attentat de Jean Chastel, élève des Jésuites , contre la vie du roi.— Aussitôt , par arrêt du 29 décembre 1594 , le parlement condamne « les prêtres du collège de Clermont et tous autres « soi-disans de la société de Jésus.... à vuider dedans trois jours , « hors de Paris... et quinzaine après, hors du royaume. »
même avait ratifié un arrêt solennel qui les flétrissait et les bannissait comme corrupteurs de la jeunesse , perturbateurs du repos public , ennemis du Roi et de l'Etat (1). Pouvait-il oublier que les Jésuites s'étaient montrés les fauteurs les plus ardents de la Ligue et de l'Espagne ^2) ; que ces assassins dont Dieu , par une grâce merveilleuse , avait jusqu'alors détourné le bras levé sur lui. Barrière (3) , Chastel {h) , sortaient du confessionnal ou des leçons de morale des Pères, et qu'enfin tout récemment un Jésuite , confesseur d'un Roi et l'une des lumières de son ordre , érigeant en tliéorie cette abominable pratique du régicide , avail divinisé Jacques Clément , l'assassin plus heureux de Henri III, son parent, son prédécesseur (5) ?
(1) Arrêt (lu parlement de Paris du 29 déc. 159L— Lellrcs-palenles du 27 janv. adressées au p.irlement de Rouen.
(2j Le P. Pigenai était du Conseil des Seize.
(3) « Barrière (je tremble , Sire , de proférer ce nom ) avait été instruit par Varade, jésuite , et confessa avoir reçu la communion sur le serment fait entre ses mains pour vous assassiner. « Remontrances du président de Ilarlay au roi, 1604.
(i) Chaslel avait reçu pendant deux ans les leçons de philosophie du P. Gueret , et avait récemment fait un exercice public au collège fies Jésuites.
(5) Joannis Marianre llispani c socielate Jesn de Rege llb. très. Toleti 1509. — « A mon avis (meA quidem senlentià) l'oppression « que souffre la république et le pouvoir qui lui manque de s'assem- « bler n'ôte point la volonté d'abolir la tyraimie , de ven|;er les « crimes manifestes et intolérables du prince, comme s'il détruisait n la religion du pays ou (|u'il allirAt l'ennemi sur le territoire. « Quiconque (entera de tuer un tel prince, jamais je ne le croirai « coupable d'une action injuste.... — Ont-ils (les meurtriers) le « bonheur d'échapper au danger ? Les voilà rejjardés comme des héms « (instar magnorunj Ileroum ) pendant toute leur vie. Le contraire
Il fallait donc fermer plus que jamais la France à cette terrible milice et à ses doctrines : mais un refus , n'étaitce point provoquer d'inévitables vengeances ? ceux auxquels on retirait le grand jour ne pouvaient-ils se glisser plus sûrement dans l'ombre ? Telles étaient les inquiétudes amères et les tortures d'esprit que Henri confia un jour à son vieil et fidèle ami Sully : « Par nécessité, il me faut à présent faire de deux choses l'une; à savoir, les admettre ( les Jésuites ) purement et simplement ; les décharger des diffames et opprobres desquels ils ont été flétris , et les mettre à l'épreuve de leurs tant beaux serments et promesses excellentes, ou bien les rejeter plus absolument que jamais et leur user de toutes rigueurs et duretés dont l'on se pourra aviser , afin qu'ils ne s'approchent jamais de moi , ni de mes états : auquel cas , il n'y a point de doute que ce ne soit les jeter
« arrive-t-il ? Ils tombent, victimes agréables au ciel cl à la terre, et
« deviennent illustres à jamais par la noblesse de leur action —
<' Ainsi périt Clément, l'éternel ornement de la France ( œlernum « Galliae dccus ), à l'âge de vingt-quatre ans, jeune homme d'un ca- « raclère simple et d'un corps peu robuste : mais une vertu plus « grande soutenait son âme et ses forces. » Liv. 1 , chap. 6 et 7.
C'est là la doctrine professée par tous les docteurs jésuites au XVP. siècle cl au XVir. , Bellarmin , Mariana , Emmanuel Sa , Becan , Escobar , Tursellin ( Epilome , à l'usage de la jeunesse , imp. à Caen , chez Cavelier , 1G78 ) ; et même au XVIIP. ( voir l'ouv. de Busenbaum et de Lacroix , approuvé en 1707 par l'assemblée générale de la société , réimprimé en 1757 et condamné au feu par le parlement de Rouen ).
Mais est-il nécessaire qu'un prince soit un tyran pour qu'un ecclésiastique ail droit de ^e révolter contre lui et de le tuer ? Non, suivant Emmanuel Sa : Clerici rebellio iti Regem non est crimen laesae [majestalis , quia non est subjeclus Régis. Verbo Clericus , p. 514.
au dernier désespoir , et par Icelui dans des desseins d'attenter à ma vie ; ce qui me la rendrait si misérable et langoureuse, demeurant toujours daus les défiances d'être empoisonné ou bien assassiné; car ces gens ont des intelligences et correspondances partout, et grande dextérité h disposer les esprits selon qu'il leur plait (1). » Douloureux pressentiment que six ans plus tard le poignard d'un Ravaillac ne devait que trop justifier!
Henri IV céda à ses terreurs : il jugea plus prudent d'avoir les jésuites pour amis que pour ennemis. C'est le père Jouvency , l'historien de la société qui nous l'apprend (2). La société fut rappelée en France (3). On y mit une condition, bien onéreuse sans doute: ils durent prêter le serment que voici :
a Je promets et je jure de vouloir vivre dans la foi catholique , apostolique et romaine , sous l'obéissance de Henri IV, roi très chrétien et catholique de France et de Navarre, et je renonce à toutes ligues et assemblées faites contre son service , et je n'entreprendrai rien contre son autorité {U), »
Cet engagement , les Jésuites de France refusèrent tout d'abord de le conlracler. Leur général Claude Aquaviva fit les derniers efforts pour les en faire dis-
(l) OKconomies royales do Snlly , 166i , t. 2 , p. 205.
(9) Consullius judicavil habcre illos obseqtienles et aiiiicos quam inrensos. Juventius , hist. Soc. J. p. C9 et 70.
(3) Lellrcs-palcnles du mois de sept. 1G03 données à Rouen. Le parlement , par l'organe du présideiil de Harlay , adressa de Irèshumblps , c'est le mol ofTlriel , mais en réalité de très -vertes remontrances au roi. Nonobstant l'édil fui enr.'sislré le i janv. 160 1.
^4) Requête de l'Univ. de Paris en faveur de l'Univ. de Reims, 17i4, mss. in-P., à la Bibliolh. de Caen — Lellres-palenles de sepl. 1603.
penser. Le roi négocia à Rome , descendit aux prières auprès des Jésuites qu'il avait autour de lui. « Il ne cessait d'inviter doucement [leniter) ceux-ci à se tenir en repos, à faire pour le moment ce qu'il souhaitait d'eux : qu'il ferait à son tour dans la suite tout ce qu'ils voudraient(l).» N'est-ce pas là traiter de puissance à puissance ? Les Jésuites jurèrent (2) ; mais dès-lors Henri IV fut à leur merci. Il leur rendit leurs collèges, il prit un confesseur jésuite, le père Coton. Peut-être s'accommoda-t-il , à l'épreuve, de ce joug qui d'abord lui avait paru si dur, si honteux; on serait tenté de le croire. Ces noirs oiseaux de proie parlaient parfois un ramage si plein de miel et d'enchantement : comment résister h cette dévotion aisée, à cette casuistique facile qui applanissait les scrupules sur la route et menait si doucement au salut? Et puis le vert-galant n'avait-il pas toujours quelque fol retour de jeunesse à se faire pardonner? Pour la paix de son corps et le repos de sa conscience, Henri IV livra la France aux Jésuites.
Peut- être enfin le roi dans cette affaire céda-t-il à des motifs plus nobles, plus politiques du moins.
Henri avait reconquis son royaume sur la Ligue, le Pape et le roi d'Espagne. Mais en était-il véritablement le maître ? Ici les chefs ligueurs avec qui il avait fallu transiger; \^ les royalistes catholiques, et les huguenots, ces vieux compagnons de la fortune du Béarnais, créanciers exigeants, qui n'estimaient nulle récompense trop grande pour leurs services. Gratifications, pensions, gou-
(1) Juvenlius loc. citaf.
(2) Mais leur généra! Aquaviva refusa conslammenl d'accepler les conditions de leur rappel.
verncments , leur avaient été jetés à pleines mains. Le roi se saignait pour celte nouvelle féodalité qui se partageait les dépouilles de la France. Biron démentant douze années d'une glorieuse fidélité avait payé de sa tôte son indigne trahison ; mais les plus grands seigneurs avaient applaudi secrètement h. son projet de démembrer le royaume ; les protestants pleins do défiance et de colère envers le prince qui avait déserté leur foi, revenaient à leur vieille opposition républicaine ; unis , quoique dispersés , fortement organisés, ils aspiraient à former un Etat dans l'Etat, à dicter du moins les conditions de leur obéissance. Enfin au-dessous de cette turbulente noblesse, les grandes communes du royaume , naguèrcs ligueuses pour la plupart, toujours catholiques exaltées, n'avaient accepté qu'avec hésitation un roi né de la réforme.
Si la noblesse s'était fait acheter, les masses catholiques étaient accessibles à des séductions moins intéressées, plus généreuses. C'est à elles que Henri avait sacrifié ses croyances premières : c'est h elles sans doute qu'il croyait donner un nouveau gage en rappelant les Jésuites.
Proscrit , cet ordre , quoiqu'absont , entretenait les haines , grAce îi ses ramifications infinies ; rappelé dans ses honneurs, il travaillerait puissamment l\ rattacher ;\ la royauté la population des villes, contre- poids formidable opposé à la féodalité renaissante. Si telle fut la pensée d'Henri IV , il se trompa grandement : sur la reconnaissance des Jésuites d'abord ; et ensuite sur la coopération qu'il en pouvait espérer à l'intérieur, lorsque lui-même au-dehors succédait li Elisabeth d'Angleterre comme chef du parti protestant en Europe.
Toujours est-il que les Jésuites furent rappelés.
Aux termes des lettres de rétablissement de sept.
1603, la Société ne devait avoir de maisons professes que dans neuf villes ou localités désignées, et de collèges, que dans quatre seulement, Paris, La Flèche, Lyon, Dijon. Ils devaient être tous Français , soumis à toutes les lois du royaume, aux juridictions diocésaines, et au droit commun de l'église gallicane. Mais ces entraves qu'ils semblaient accepter, on les vit les élargir peu à peu, les ronger patiemment , les briser enfin et s'en faire des férules pour régenter les rois et les peuples. Vingt fois les parlements , les universités donnèrent l'éveil et les liens furent renoués ; vingt fois ils se sont rerais à l'œuvre, tenaces et infatigables, jusqu'à la grande catastrophe de 1762. Un succès meilleur leur serait-il réservé?
A peine ont-ils remis le pied sur le sol du royaume et réparé les brèches de l'exil qu'ils rayonnent autour des résidences où l'on a emprisonné leur zèle. Déjà ils ont su s'imposer : bientôt , ce qui est bien plus habile , ils vont se faire désirer, demander. Leurs méthodes d'enseignement, sans être aussi merveilleuses qu'on l'a bien voulu dire, avaient sur celles des autres établissements certains avantages qui n'étaient pas de médiocre importance. Ceux-ci faisaient de leurs élèves des savants, mais aussi parfois de sauvages érudits et des pédants. Les Jésuites savaient leur donner un vernis de savoir mondain et de belles manières qui séduisait. Aux occasions solennelles, de petits docteurs de 16 ans venaient gravement discuter en public les subtilités les plus ardues de la scholastique ou soupirer sur les pipeaux de Tytire et de Damis , un hymne éternel aux ruisseaux susurrants et à la fraîche opacité des bois. Après venait la comédie, voir même le ballet. La foule applaudissait et les tendres mères pleuraient de joie.
Prédicateurs, les Jésuites avaient une tenue propre et décente, une parole mesurée et polie, une éloquence insinuante et onctueuse qui contrastait agréablement avec la bure grossière, les images populaires, la rude et violente franchise des Cordeliers ou des Franciscains. Chacun les voulait entendre, chacun aussi voulut avoir pour confesseurs des théologiens si habiles qui trouvaient une excuse là où vous ne voyiez qu'une faute.
Bon nombre de villes demandèrent des Jésuites, Rouen entr' autres, Angoulème, etc., et Henri IV se rendant à leurs vœux s'empressa d'élargir successivement pourelles les clauses de son premier édit. D'autres moins ferventes se défendirent tant qu'elles purent de cette faveur; il leur fallut bon gré malgré l'accepter et non seulement recevoir les bons pères, mais aussi les loger et les héberger. Caen et Reims furent de ces villes, et l'histoire mérite d'être racontée.