CHAPITRE VIII
Lettres de M. de Farvaques aux habitants de Caen. — Biographie du P. Coton. — Les Jésuites et la royauté. — Le P. Coton magicien. — Sa lettre aux habitants de Caen. — Triomphe des Jésuites.
Lorsque M. de Farvaques, lieutenant -général du Roi en Basse-Norniandie , eut reçu au château de Farvaques près de Lisieux , où il faisait sa résidence habituelle , la notification de la délibération de la commune de Caen, du k novembre 1608, il comprit combien le Roi et lui avaient été abusés sur les dispositions générales des habitants. Au fond il avait peu d'inclination pour les Jésuites et même , s'il en faut juger par sa conduite antérieure, fort peu de respect pour les gens d'église. N'était-ce pas ce capitaine de chevauxlégers , incrédule et pillard , qui dans les guerres de la ligue avait profané d'une main sacrilège la cathédrale de Lisieux et livré les prêtres catholiques à la vengeance des protestants , les ornements sacerdotaux à la risée de ses soudards gascons et allemands ? Si depuis il avait tenu la main à l'établissement des Jésuites dans son gouvernement , c'était moins par sympathie pour les pères que par obéissance au désir du roi et en bon courtisan. En présence de l'opposition unanime des bourgeois de Caen , il déclina toute initiative , et résolut d'attendre les événements ou de nouveaux ordres ; il écrivit donc h la commune une lettre bien différente des injonctions
hautaines apportées naguère par son représentant le sieur de La Ronce et toute empreinte au contraire de neutralité et de déférence. La bourgeoisie qui avait fait l'essai de ses forces et avait joué son rôle pro parte virxli, comme on dit, pendant quarante ans de guerres civiles , n'était point une puissance méprisable : il fallait déjà compter avec elle. Voici la lettre :
« A Messieurs Les Eschevins, Bourgeois et Habitans de la ville de Caèti (1).
« Messieurs, j'avois desja sceu par le rapport du S'. de la Ronce quelle a esté l'issue de vostre assemblée et deliberacion , et comme , pour l'effectuer , vous avez dopputé quelques ungs dentre vous pour faire de très humbles remonslrances au roy ; sur quoy il ne se peut rien dire jusques a tant qu'en aiez la responce qui vous réglera tout en ce subjet. Pour lequel , il avoit esté représenté a sa Majesté (et, pour mon particulier je le croiois ainsy ) que d'ung commung consentement ceste réquisition cestait faicte. S. M. pourvoira a tout pour le mieux; et nous , recevans l'honneur de ses commandcmens, nous y conformerons selon noz debvoirs. Cel)endant asseurcz vous que je suis et seray toujours
Messieurs ,
Vostre affectionné îi vous servir
Karvaoles A Lisieux xjf novembre »
Le père Coton, qui était tout aulrcmcnl intéressé dans l'affaire que le niaréciial de l'arvaqiies, ne |)rit pas les choses avec la même résignation. A la nouvelle de ce qui s'était passé , il bondit de colère et fulmina une éton-
(1) Archives <Ip I.i villo de Cnon . Wcii. XMI , f". ')'.) ; nulOK'npIie.
nanle missive adressée aux habitants de Caen et que nous avons aussi retrouvée en autographe aux archives.
Mais avant d'en faire part à nos lecteurs , nous leur demanderons la permission d'esquisser en passant quelques traits de ce Jésuite célèbre :, comme nous l'avons fait précédemment pour son socius , le P. Gonthier.
Pierre Coton(l)naquit à Néronde dans le Forez, en 156?i. Après avoir étudié à Paris , il commença ses éludes de droit à Bourges et alla les achever à Turin, la patrie de Gonthier. Là , circonvenu habilement par un directeur Jésuite , jl entra , en 1583 , dans la Société à laquelle il consacra dès lors sans réserve sa vie , ses talents, et dont il devint l'un des personnages les plus considérables. Son père, à cette nouvelle , entra dans un grand désespoir. Secrétaire des commandements de la reine-mère Catherine de JVlédicis, il fit jouer les ressorts de la diplomatie auprès du duc de Savoie pour qu'il fit rendre le jeune religieux à sa famille. Mais en vain le duc intervint-il auprès de la Société de Jésus; en vain le père inconsolable conjurait-il son fds de laisser là ses suborneurs ; Pierre Coton persista , et les poursuites de princes puissants , les prières et les larmes d'un père vinrent échouer contre l'opiniâtreté d'un jeune homme de 19 ans ou plutôt contre le pouvoir de la Société. C'était en effet pour elle une précieuse acquisition. Le P. Coton , après avoir séjourné dans plusieurs villes d'Italie , à Milan, à Rome, fut envoyé en France par ses supérieurs et prêcha avec succès à Avignon, à Nîmes ^ à Grenoble et à Marseille.
(1) Et non pas Cotton , comme on le trouve dans la Biographie universelle et dans tous les inriprimcs. Dans les deux lettres autographes de ce père que j'ai trouvées dans les archives , il signe luimême Coton.
L'édit d'expulsion prononcé contre les Jésuites par le parlement de Paris, en 1594, n'avait point reçu d'exécution dans le midi de la France , et c'est là que les Jésuites dans un quasi -exil épiaient le moment de reconquérir le reste du royaume , Paris et la Cour surtout. En attendant , le P. Coton prenait des positions importantes, c'est-ci-dire qu'il faisait des conversions parmi la grande noblesse protestante, et particulièrement celle de 3r'*. de Créqui , fille du Maréchal de Lesdiguières , le Gouverneur ou plutôt le Roi du Dauphiné. Quant au vieux huguenot lui-même , il était moins abordable et ne se laissa entamer que bien plus tard, en 1()22, par l'éloquence très-persuasive d'une épée de Connétable. Ce fut lui néanmoins qui, en 1603, poussa le P. Coton auprès de Henri IV ; et le Jésuite fit si bien les affaires de son ordre, il sut si bien s'emparer de la confiance du Roi, triompher de ses craintes et de ses répugnances, qu'il lui arracha, comme nous l'avons vu, l'édit de rappel en 1004. « Son accortise, sa complaisance etsonhabileté à profiter des temps et des occasions, l'insinuèrent bien avant dans les bonnes grâces du Roi et quelquefois même dans ses plus secrètes pensées » (1). Le refus qu'il opposa à l'offre de l'archevêché d'Arles et du chapeau de Cardinal ne fil qu'ajouter à sa réputation dans le monde et à son crédit auprès du Roi. Mais comme la faveur des Cours n'est jamais gratuite, un jour que le P. Coton était en voilure, un coup d'épée vint à travers la portière le frapper légèrement li la gorge. On ignora toujours les auteurs de cet odieux attentat. C'étaient, dirent les uns, des laquais quil a\ait fait bâtonuer ; des protestants, suivant les autres, qui
(1) Mczeray , hisl. de Fr. t. Ili , p. I2i8
craignaient qu'il ne convertît la France entière.
Malgré sa grande réputation de sainteté et de prosélytisme , on ne voit pas que le confesseur de Henri IV ait apporté le moindre changement à la conduite plus que légère du monarque : il nous faut convenir que la direction de cet habile homme était plus de la terre que du ciel ; à moins cependant que nous ne considérions chaque billet de logement donné dans les bonnes villes de France à la sainte société comme une légitime compensation à chaque faiblesse du bon Roi. L'indulgence du P. Coton était grande ; sa miséricorde infmie s'étendait du Roi à tous les pécheurs de la Cour et maintefois on le vit solliciter en faveur de belles et galantes personnes, de filles d'honneur, dont la sagesse avait trébuché (1). Mais la Reine Marie de Médicis sur ce chapitre était inflexible.
Il y avait auprès du Roi un autre homme qui détestait cordialement le P. Coton et tous les siens, et qui, à vrai dire , était payé de retour ; c'était Sully. Il fallait voir les gros yeux et le ton bourru avec lesquels le surintendant des finances accueillait chaque lettre de change accordée par le Roi aux bons pères sur le trésor public. Un jour, Henri IV ayant fait cadeau de cent mille francs aux Jésuites, pour achever leur chapelle de la Flèche, ils "se rendirent chez le surintendant pour toucher la somme. « Le P. Coton porta la parole , et avec sa douceur ordinaire (vraiement jesuistique id est papelarde) lui dit que le Roi leur avoit fait un petit don de
(l) M"^. de Sagonne , entre autres» en 1604. A ce propos l'Estoile ajoute méctiamment « qu'on tient le P. Coton fort habile homme en et les affaires et autant versé en cette élude qu'en celle de sa théologie. » T. III, p. 431.
cent mil francs. Sur quoy le dit sieur de Sully le relevant assez rudement: «Appelés vous, dit-il, cent mil francs ung petit doti*'? Le Roi vous en donne trop. » Et l'esconduisaut tout à plat, lui fist response qu'il ne leur en bailleroit rien. Et comme ledit P. Colon lui demanda la raison de ce refus : « Ce n'est à vous, lui « respondit M. de Sully, a qui je la veux ni dois rendre ; « c'est au roi auquel je la rendrai, lui faisant entendre « pourquoy je ne puis ni ne dois le faire, o Et les rcu- « voya de ceste façon » (1). Néanmoins les Jésuites retournèrent à Henry IV et obtinrent gain de cause.
L'année suivante ce prince tombait sous le poignard de Ravaillac. La participation des Jésuites à ce crime est restée jusqu'il présent une assertion sans preuve ; et pour notre part nous croyons le P. Coton innocent d'un fait qui eût été en même temps de sa part la plus noire ingratitude. Néanmoins sur le moment, alors que l'opinion publique étuit en effervescence , ou accusa presqu'universellement les Jésuites. La tentative de Jean Châtel, les précédents de la Société, les théories de ses plus illustres écrivains sur le régicide et quelques paroles équivoques échappées au P. Coton (2), tout semblait prêter une base à l'accusation. Des prêtres du haut de la chaire signalaient hautement les Jésuites
(1) L'Estoilc , (icc lui» ; t. IV . p. 352 et 353.
(2) A la nouvelle de la mort du roi « les Josuisles accoururenl au Louvre des premiers (on les meUra de telle classe qu'on voudra : chacun sçait la maxime qu'ils licnncnt, qu'on pcull tuer un roi qui souffre en son roiauinedcux religions). Cependant \ultibns compositis ad Itictum , font les fasché"; par dessus tons les autres. Le V. Colon ,avec une exclamation vcrilablemenl eonrtizannesquc et Jesnistique : « Eh qui esl le meschant, dil-il , qui a tué ce bon prince , ce « saint Roy , ce grand Roy ? A-ce-pas été un huguenot?— Non, lui
comme régicides (1). Des ministres dénonçaient le P.
« respondit-on , c'est ung catholique. — Ah , quelle pillé , dit-il , s'il « en est ainsi. » Id. t. IV , p. 435. — Quelques jours après le P. Colon alla voir Ravaillac dans sa prison « et entr'aulres propos lui dit qu'il regardas! bien à ne mettre pas en peine les gens de bien ( parole qu} ne tumba pas à terre ). » Id. t. 5 , p. 18.
(t) « Le Dimanche 23 mai fl'atfeniat avait eu lieu le HJ , le père Portugais, cordelier, avec quelques curés de Paris, enlr'autres celui de Saint-Barlhélemi , et Saint-Pol, prosnerent les Jesulsles, et en paroles couvertes (mais non tant toulefois qu'ils ne fussent intelligibles) les taxèrent comme fauteurs et complices de l'assassinat du feu roy , les arguans et convaincans par leurs propres escrils et livres, nommément de Mariana et Becanus. » L'Estoile , t. V , p. 20.
Parmi toutes les attaques auxquelles Henri IV fut en butte de la part des Jésuites qu'il traitait pourtant si bien , nous n'avors rien trouvé de plus stupidement atroce que cette déclamation d'un Jésuite Belge :
« Apprens ce que tu dois faire , ô Rome , en voyant ce chartier conducteur de la France , cet antropophage , cet estomac qui regorge des entrailles des Espagnols , cet homme qui nage dans un océan de sang. Car de quel droit as-tu renversé le trône de Tarquin , exilé le père , l'épouse, les enfants ? les souillures du lit de Collatin t'ont été une assez juste cause ; et lu n'aurais pas un sujet légitime de déposer le tyran français ? Que ce roi , oppresseur de la liberté, outrage les vierges, les épouses, les enfants , que par la flamme , par le fer , par tous les genres de supplices , il exerce sa fureur contre les innocents , contre les princes et la noblesse : qu'il enveloppe dans la même ruine non-seulement ceux dont il convoite la dépouille , mais tous les français ensemble , qu'il apprenne à la France à se priver avec une joie barbare de ses propres enfants : il ne se trouvera pas un homme pour tirer Tépée contre ce monstre ? pas un pontife qui frappe de la hache pour sauver ce noble royaume ? » Cette provocation furibonde était publiée en 1606 , à Namur , dans un livre intitulé : Amphithéâtre d'honneur de Clnrus Bonarscius (^anagramme de Carolus Scribanius, Jésuite, cité avec de grands éloges dans la bibliothèque des auteurs de la Société^ dans lequel les calomnies des Calvinistes contre les Jésuites sont jugulées (jugulatae). Qu'on juge de l'efifet de pareilles lectures sur des cerveaux malades , tels que celui de Ravaillac.
Coton en face et en plein conseil (1) ; on répandait par le peuple un pamphlet intitulé : Ami-Cotton où est prouve que les Jesuistes sont coupables du parricide de Henri IV (2).
Cette émotion se calma : le P. Coton resta à la Cour et la régente Marie de Médicis le donna comme confesseur au nouveau Roi. Cependant son crédit commença à diminuer : le jeune Louis XIII se défiait de lui (3) , et la Régente n'était pas un appui toujours solide contre les parlements et les Universités. Dès lors il parut se moins mêler des affaires d'état et s'adonner entièrement aux travaux de la prédication où il avait acquis, comme nous l'avons déjà vu, une grande célébrité (6). Enfin en 1617 il quitta la cour , et passa plusieurs années à organiser des missions et de nouveaux collèges de son ordre dans le Midi de la France, et revit mêuie l'Ualie et Rome. Nous le retrouvons h Taris en 1G25. Le parlement était alors fort échaulTé par l'apparition du livre du Santarelli qui contenait des propositions mal sonnantes sur la puissance temporelle des rois : « Le Pape peut déposer les rois non-seulement pour cause d'hérésie , de schisme ou
(1) « Lo mardi 25 , il y c\il |)ris(' ciilro !\1. df Ijtinniio ri le 1*. CoUnn en plein conseil ; an(|nel Lonienie dit que l'élait lui vcnrenient qui avoil Ui6 le roy , et la Socidé de ses Jt^iiiles, » Ihid. p. 3T. — On disoil (|iie le feu roy leur avoil «lonru^ l» Fié; lie ; el que pour r(''(()tnpens(î ils la lui avoienl mise au cdMir. » lldd. p. 47.
(2) Paris, IGIO , ln-18. J'ai parcouru (C pclil livre , il ne prouve rien, malgré son lilrc , lonire le P. Colon.
(3) « En ec lemps le P. Colon , voiianl nosire pelil Ilny loul pensif, lui demanda ee qu'il avoil : « Je n'ai yardc de vous le dire . M car vous l'escririés loul aussi losl en llespaj;ne. » LLsloile . l. .">. p. 127. Aoùl, tClO.
C4) V. leihap. Vi, p. m.
quelqu'autre crime , mais même pour insullisance ( sed etiam propter insufjicentiam ). — Le Pape, sans le concours d'un concile , peut déposer les rois : car il n'y a au monde qu'un tribunal unique , celui du Pape, qui est celui de Jésus Christ même. » Or , le livre était revêtu de l'approbation solennelle du général de la Société Mutio Vitelleschi. Les Jésuites de France furent cités devant le parlement de Paris pour s'expliquer sur cette étrange doctrine si contraire aux lois da royaume. Le P. Coton, provincial de la province de Paris, comparut assisté de trois autres prêtres ; l'interrogatoire qu'on lui fit subir mérite d'être rapporté :
« D. Ne savez-vous pas que cette meschante doctrine a esté approuvée de vostre général à Rome.
R. Oui, Messieurs; mais nous qui sommes ici ne pouvons mais de ceste imprudence ; et nous la blasmons de toute nostre force.
D. Parlez-nous franchement et nous dites si vous croyez que le pape puisse excommunier le Roy , affranchir ses subjects du serment de fidélité et mettre son royaume en proye ?
R. O Messieurs , d'excommunier le roy, lui qui est le fils aisné de l'Eglise ! il se donnera bien de garde de rien faire qui oblige le pape à cela (réponse admirable ! ).
D. Mais vostre général, qui a approuvé ce livre, tient pour infaillible ce que dessus ; estes vous de différente croyance ?
R.Elle est toute contraire.
D. Et si vous estiez à Rome , que feriez vous ?
R. Nous ferions comme ceux qui y sont. — Quelquesuns des membres du parlement dirent alors : « Quoi !
ils ont une conscience pour Paris et l'autre pour Konie. Dieu nous garde de tels confesseurs! (1) )-
LeP. Coton aurait voulu finir paisiblement ses jours dans ce collège delà Flèche qui lui devait son existence et sa prospérité. Mais devenu vieux et inutile,on lui fit sentir qu'il était à cliarge : abreuvé de dégoûts par l'ingratitude de ses confrères , il revint mourir dans la maison professe de Paris, le 19 mars 1626.
J'ai omis de parler d'une particularité assez étrange dans la vie du P. Coton. Il passait parmi les hommes de son temps pour s'adonner à des opérations magiques. Dans un petit libelle publié en 1609 (2) , en latin, il est ainsi parlé de lui : « Le plus versé de tous les Jésuites dans les arts magiques est le père Couton (sic) , français , dont le roi fait tant de cas qu'il l'admet à sa table et s'entretient familièrement avec lui. Les Jésuites eux-mêmes se plaisent à dire qu'il a un miroir constellé (spéculum constellatum ) à l'aide duquel , quelque soit la chose que le roi désire savoir , il la lui fait voir à l'instant : et qu'il ne se peut rien faire et concerter de si secret dans les assemblées intimes des autres ordres rtligieux, qu'avec le secours de son miroir constellé ou plutôt endiablé (condiabolati) il ne le découvre aussitôt : aussi les Jésuites ont ils une grande confiance dans la science magique de ce père. » Celte imputation , si absurdes qu'en soient les détails , pouvait alors paraître vraisemblable. Aux yeux de célèbres docteurs Jésuites tels que Suarez ,
(1) De stiuliis Jrsuifnriim (jù.\t/usian'bus Kehtlin , jn-lc, ,ie 3 feuilles (l'impression , sans nom de lieu ni «raul(Mir.
(21 Inlorrnunloiro pnM<^ an p.irlerneiil de P.iris p.ir les Jes(ii.«l< s. Ro<nusle de riniversilé de Paris en t'i.'i. Mb. de la liil>liollié(|nc de Cacn , p. 125.
Escobar et d'autres , il est permis d'user de la science qu'on a acquise , même par le secours du démon , pourvu que la conservation et Tusage de cette science ne dépende pas de lui : car la science est bonne en ellemême et le péché par laquelle on l'a acquise est passé (1). Le P. Coton prêta un jour fort à rire aux mauvais plaisants par une expérience qu'il voulut faire de sa science magique sur le démon lui-même. Une pauvre fille nommée Adrienne Dufresne , née au village de Gerbigny, à deux lieues d'Amiens , était venue à Paris , rendez-vous des spectacles de toute espèce. Elle était logée dans la rue des Bernardins , et on l'y faisait voir comme une fille possédée du démon : souvent aussi on la menait à l'abbaye St. -Victor .et là , pendant deux mois , la malice du démon , ou de la fille , exploita la curiosité d'une foule de gens de toutes conditions qui venaient la voir. Un de ceux-là fut le P. Coton , qui ne se flatta de rien moins que de faire désemparer l'esprit immonde ; mais il voulut en tirer parti auparavant , et apprendre par son moyen certaines choses qu'il désespérait savoir d'ailleurs. Ayant donc emprunté d'un de ses amis, homme savant et pieux, un livre d'exorcismes , il y ajouta une note écrite de sa main , contenant 71 questions qu'il voulait poser au démon. Après l'exorcisme il rendit le livre sans songer à en ôter la note susdite. L'ami qui ne connaissait pas l'écriture du P. Coton, et bien éloigné de le croire auteur de cette liste ridicule, la donna à un autre ami. Elle
(l) « Liciluin est uli scienliâ ope dœmonis acquisilâ, raodo conservalio ac usus illins non pendeal à daemone , quia cognilio seu scientia ex se bonacst, et peccalnm quo fuit acquisila perlransit. » Escobar, theologia moralis, lib. 28. sect. 1, tom. 4 p. 25 — Suarez de superstitionibus , 1. II, c. 1 7. — Sanchez, l.II , sumrn. cap. 41 et 42.
passa ainsi de main en main , mais non sans avoir été reconnue , et arriva en la possession de quelqu'un qui , n'aimant ni Coton ni ceux de sa compagnie , en répandit des copies partout. L'original parvint même jusqu'à Sully qui n'eut garde de le cacher au roi. Ou en fit des gorges chaudes à la cour et h la ville, et pendant tout le mois d'août 1605 la malencontreuse liste servit « de devis et entrelien ordinaire aux compagnies » (1). Cette pièce commençait par une invocation « Par les mérites de St. Pierre apôtre , de St. Paul, de S'^ Prisce, vierge et martyre, de SS. Moschuset Ammonius , soldais , etc.» Venait ensuite la série des 71 questions dont voici les principales : Colon conjurait l'esprit malin de lui dire ce que Dieu voulait bien qu'il sût sur le R. R. (le roi régnant);—sur le srjour que lui, Pierre Coton, faisait à la cour; — sur sa demeure chez les Jésuites; — sur la confession générale du R. R. ; — sur les vœux, le sacrifice, les cas de conscience; — sur la conversion des
âmes; — sur la canonisation de ; s'il devait la
presser; — sur la guerre contre les Espagnols et les hérétiques ; —sur ce qu'il devait faire pour s'abstenir de pécher ; — si Dieu est l'auteur des langues;— comment tous les animaux ont pu tenir dans l'arche de Noé ; — si le serpent avait des pieds avant le péché d'Adam; — si les archanges ont un roi ; — où est le paradis terrestre ; — quelles reslilulions le roi est obligé de faire; — quels dangers les démons causent à la Société et à lui-même ; — quel est le meilleur expédient pour la conversion des hérétiques ;— quel est le moyen le plus
t't) L'EslolIo, t. III, p. 501. — Tous les délails quojodonno ici sonl l'inprunlt^s à l'Ksloile , à Morcrl , V. Cof/D/i , u\:]h siirloul à riii>loirc uîùvrrsi'lh' »le De Thou , aci. IGO.'i.
sûr pour ramener le roi et la reine d'Angleterre au sein de l'église ; — sur la santé du roi ; — sur les places fortes ;— qu'est-ce qui empêche l'établissement du collège d'Amiens et de celui de Troyes; — quelle est la personne et la chose qui met le plus grand obstacle à la fondation du collège de Poitiers ? — J'en passe , et des meilleures.
Nous ne savons si le père Coton avait questionné le malin sur l'établissement du collège de Caen , ni ce que celui-ci avait répondu : toujours est-il qu'il ne s'attendait point à une opposition si vive, ni si unanime. Décontenancé un moment par le résultat de l'assemblée du U novembre , il se remit aussitôt à l'œuvre avec la patience de l'araignée qui vingt fois refait sa toile vingt fois déchirée , et le 7 novembre suivant il écrivait la lettre triomphante et bouffonne que voici :
« A MM. les Maire et Eschevins de La ville de Caen (1). Messieurs ,
Il est certain que l'entendement est le porte-flambeau de la volonté , et que nous n'aimons que ce que nous estimons ; il est vrai aussi que l'intelligence a son fondement sur l'expérience , d'où je tirerai avecque vostre permission deuz concéquences ; l'une, que nostre Société naïant eu encore le bien d'estre reconnue de vous, ce n'est merveille si aucuns l'ont appréhendée ; l'aultre est qu'avecque l'ayde de Dieu nous allant essayé, vous en ferés le mesme jugement que tout le surplus, je ne diray du Roiaume , mais de toute la chrestientè ; nous avons et aurons toujours autant de tesmoins oculaires que
(1) En original aux archives de la ville, reg. XLII T. 131.
d'cscoliersquisontenPYance plus de vingt-quatre mille(l) soubs nostre discipline tant de l'une que de l'aultre Religion; nous en avons et aurons autant d'auriculaires que de pénitens. Il n'est possible qu'un de ce nombre, voire plusieurs, n'ait ou ne soit pour avoir de quoi nous dûîùTCTfdctwncer), si nous nous comportons auUremcnt qu'il ne fault. Nérac, Montpellier et Msmes (2) nous expérimentent en chaire et en conversacion incessamment ; les Cannibales, les Margajats , ïopinambos, Fernambuques, Braziliens, Antropophages, ceux de l'une et de l'aultre Inde nous voient parmi eulx sans reproche , par la grâce de Dieu, jusqu'à maintenant ; plus résonnables , nous pouvons espérer le mesme parmi ceulx de nostre langue et nacion. Le Roi qui ne se trompe aisément en ses jugemens l'a ainsi estimé et fait entendre à MM. vos desputés come vous le verres aussi par ces lettres patentes ; c'est à nous de ne le tromper et de vous décevoir. L'ung et l'aultre sera en bienfesance , car il se le promet , et plusieurs d'entre vous ne l'attendent. Heureuse déception quand elle redondera h la gloire de Dieu , au bien de nostre patrie , et à vostre service ; ce sont les principaux motifs qui ont porté sadicle Majesté h vous faire entendre si expressément sa volunté , cl qui me convient (ju invitent)
(1) Je n'ai trouvé qu'ici ce renseignement. On sait d'ailleurs qu'en 1G08 la société comptait 2'.) provinces , 2 vice provinces, 21 maisons professes , 33 maisons ilo prol)ation , 96 résidences et 10 581 membres: qu'en 1G2C , quatre-vini^t-six ans après la fondation, elle eomplail 333 collé|ïes , dont 108 en Espagne , 79 en France , 91 en Allemagne . 36 en Belgique , 2\i en Po'ogne. Le nombre des membres de la compagnie s'élevait alors à 13,493.
(2) C'étaient les grands Toyers du protestantisme dans le midi de la France.
ïi vous en donner toutes les assurances que l'on peut espérer de celui qui est avecque tous ceulx de sa robbe : Messieurs ,
Vostre serviteur très humble et très affectionné en nostre S. J. C.
Pierre Coton, de la Compagnie de Jésus.
V Paris le 7^ décembre 1608. »
0 bourgeois insensés, destitués de toute espèce de porte-flambeaux, plus rébelles et plus sauvages cent fois que les Topinanbos, les Antropophages et les Fernambuques! Ouvrez enfin les yeux aux mérites nonpareils des enfants d'Ignace ; expérimentez les grâces et les lumières de l'aimable Société : donnez vos maisons, de bons revenus, vos collèges, vos enfants : si tant d'honneur ne vous touche , le P. Coton saura bien vous contraindre à être heureux bon gré mal gré et vous décevoir à la plus grande gloire de Dieu, de la patrie et de votre ville !
Voici maintenant l'explication de la lettre du P. Coton : les députés nommés par l'assemblée du k novembre, étaient arrivés à Paris vers la fin de ce mois, pour porter aux pieds du Roi les très humbles remontrances et protestations de la ville contre les Jésuites. Mais le P. Coton prit les devants et tourna si bien l'esprit de Henri IV en faisant ressortir l'irrésolution et les variations des habitants qui au mois de février demandaient les Jésuites (1) et en novembre n'en voulaient plus, qu'il parvint à em-
(1) J'ai suffisamment démontré ruiégalilé et la nullité de la prétendue délibération du 8 février 1608. V. le chap. III , p. 22 , 23 , 21; le rhap. VU, p 72.
pêcher les dOpulcs d'être admis à l'audience royale. Aussitôt, et pendant que ceux-ci faisaient le pied de grue aux portes du Louvre, les Jésuites se firent donner par le Roi de nouvelles lettres patentes, du 6 décembre 1608, adressées au parlement de Rouen , aux Bailli, Maire et Echevins de Caen, par lesquels il leur était enjoint « de recevoir les Jésuites et de les mettre en possession du collège du Mont qui est en nostre disposition^ disent les lettres (1) , pour y faire les fonctions ordinaires de leur profession , suivant le contrat passé entre enx et l'Université (*2). /» Le lepdemain 7 décembre , le F. Coton annonçait la grande victoire aux habitants de Caen , en termes emphatiques , mais vagues et obcurs. Les Jésuites, en effet , n'étaient pas sans être alarmés de l'opposition unanime des bourgois de Caen, et de la protestation inattendue de l'Université. En mainte occasion les parlements et les Universités avaient contracté une étroite alliance: ceux-là se considérant comme les protecteurs naturels des droits et des privilèges de celles-ci. Or , présenter leurs lettres à renregistrcment au parlement de Rouen, c'était provoquer une opposition nouvelle de la part de l'Université de Caen , une discussion et des explications publiques qui pourraient faire arriver la vérité des faits jusqu'aux oreilles du roi. Les Jésuites le? tinrent donc provisoirement secrètes , et de fait , elles n'ont jamais été enregistrées ni revêtues par conséquent du sceau delà légalité {?>). Fn attcn iant, M. de Farvaquc>
fl) Le contraire .i été prouvé. V. In livriN'on dr» !M.ii.
{i) L'Mir a^réîilion à rUiiivcr«ité éîail irréguliore cl >(ihrr'pllrf'. V. la livraison de !\ïai.
(3) Obscrvalions présentées au Parlem.^nt de P.otifn pir rUniver*ilé de r, ion , en 1721 ; 1 vol. in-î2 , à la l)i!)!:o!li('ijne t!» Rouen.
reçut (les ordres exprès qui lui prescrivaient la mise à exécution par provision de ces lettres patentes. Le 5 janvier 1609, deux Jésuites, sans doute les PP. Alexandre Georges et Antoine Dufour se présentèrent pour prendre possession du collège du Mont. Mais le principal M*. Claude Collin, dont on avait cru l'année précédente acheter le désistement , invoquait les droits de la ville , ceux de l'Université , quinze ans de services éclatants consacrés i\ la prospérité du collège ; bref , il refusa de déguerpir.
Le 11 mars suivant, ils se présentèrent de nouveau et exhibèrent à Claude Collin les lettres royales qu'ils avaient tenues cachées jusqu'alors. Appuyées sur cette pièce irrégulière et mieux encore sur les gens du gouverveur , ils s'installèrent violemment au collège du Mont, à côté du principal : celui-ci ne bougea. Il tint bon encore quelques mois, et fut enfin contraint de vider les lieux le 30 août 1609. Deux mois après, la rentrée des élèves au collège du Mont se faisait sous les auspices de la Société et la protection des archers de M de Farvaques. L'intrigue avait triomphé.
« On voit par ce récit que la Société s'est introduite à Caen , comme partout ailleurs , par la finesse , la ruse et autres voies illicites qui portent avec elles leur condamnation et leur proscription (1). »
(1) Dénonciation faite à messieurs du Parlement de Normandie, etc. 1762.