‹ Les Jésuites à Caen, [1604-1764]Chapitre 6 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ce que devient la mission du P. Gontier. — Portrait de ce Père. — Ses rapports avec Henri IV. — Ses prédications à Paris.

Jusqu'à présent , ce semble , la mission du père Gontier n'a pas merveilleusement avancé les affaires de la Société. Le ciioix était-il habile en effet et l'homme approprié à la négociation ? la chose est douteuse, et , puisque l'occasion m'en est offerte, il me prend envie de faire revivre un instant ce personnage auquel les biographies muettes n'ont pas même accordé un extrait de naissance et de mort, et qui ne fut cependant pas un des moins en renom chez les hommes de son temps.

C'était un italien, comme je l'ai déjà dit, né à Turin, en 1562. A quelle époque il entra dans la société et quand vint-il en France, je l'ignore. On le trouve à Paris en 160/n il s'y faisait appeler indifféremment Gonteri ou Gontier. Dans toutes les affaires importantes de la Société, sous le règne de Henri IV, nous le rencontrons toujours de moitié avec le P. Coton. Il allait peu à la Cour; la Cour ne l'en estimait pas moins ou plutôt le craignait: c'était là le domaine du P. Coton ; à chacun le sien. Lui , il régnait sur le peuple des paroisses.

Il y avait pendant le Carême de l'année 160/i trois prédicateurs qui se disputaient toute la presse de La ville et qu'on désignait par trois noms différents, le docteur,

— kl —

y orateur y le prcdicatmr. Le premier était un cordelier portugais qui prêchait à St.-I'aul ; le second , le P. Coton, à la Cour; le prédicateur par excellence, c'était le P. Gontier qui prêchait à St. -Jean.

Le P. Colon et le P. Gonlier formaient un contraste complet. L'un était doué de toutes les parties requises en un bon courtisan, il avait une réthorique élégante et tant soit peu raffinée ; souple , mielleux , il était de composition facile avec les petits scandales de la cour du diabteà-quatre. L'autre brillait plutôt par l'emphase et les accents passionnés de sa parole que par la sagesse des idées; il avait une éloqu nce de tribun, une faconde sonore et presque sauvage qui remuait et enlevait la foule. Son rôle à lui , c'était l'austérité , la sévérité inflexible : point de quartier pour l'hérésie ni pour les vanités mondaines. Il avait de ces coups de boutoir à la Bourdaloue qui faisaient crier saiwe qui -peut à madame de Sévigné, et parfois le voyait-on d'une rare hardiesse.

Un jour qu'il prêchait à St -Gervais , le roi vint l'entendre avec la marquise de Vorneuil et cet essaim coquet de dames de la cour (ju'il menait partout avec lui. Ces dames, sims respect pour la sainteté du lieu et médiocrement énuies par les grands éclats du P. Gonlier, riaient et caquetaient. « Sire , s'écrie le prédicateur au milieu de son sermon , Sire , ne vous lasserez-vous jamais de Miw'w avec un sérail entendre la parole de Dieu? » \e croirait-on pas entendre un de ces hommes du désert , ceints d'une grossière toison, avec la voix de Dieu pour toute arme, qui venaient flétrir et braver les rois de Tyr et de Juda au milieu de leurs coupes d'or et de leurs fêtes idohUriques?

Henri IV se montra bon pénitent: le sermon (ini , il

— esprit à part le prédicateur et le remercia de ses corrections , le priant seulement de ne les plus faire si publiquement.

La galanterie n'était pas du reste son plus grand crime aux yeux du rigide casuiste. Le roi n'avait pu ni voulu rompre avec toutes ses vieilles amitiés huguenotes ; il avait signé Tédit de Nantes et donné à l'hérésie un état légal dans le royaume. Son ami le plus cher, son

conseiller le plus intime, son alter ego aux affaires

du royaume, n'était-ce pas un damné huguenot; et le roi n'avait-il pas une fois donné gain de cause à Sully niaisement calomnié par le P. Coton (1)? Aussi fallait-il voir comme s'ébattait le P. Gontier frappant de grands coups à droite, à gauche sur les hérétiques, sur le roi, sur les faux catholiques. Dans la chaire, hors de la chaire, à la cour, à la ville il était toujours sous les armes, combattant du fouet et de l'épée.

Dans Tannée 1607, par exemple, il publiait à Paris sa très-peu fraternelle correction à M. du 31oulin , docteur fameux alors de l'église protestante (2). La même année il faisait imprimer à Caen , dans le premier voyage qu'il y fit, un livre intitulé: La vraie -procédure pour terminer le différent en matière de religion (3) ;

(1) A propos des difficultés que les Jésuites rencontrèrent à se faire accepter à Poitiers , le P. Coton avait supposé de fausses lettres de Sully, dans lesquelles celui-ci allait contre la volonté du roi. Sommé de montrer les originaux , il dit qu'un valet les avait brûlés par mégarde. L'évêque de Poitiers vint lui-même témoigner contre le mensonge. OEconomies royales, an. 1607.

(2) Correction fraternelle faicte à M. Du Molin , Paris , chez Chappelet , 1607, in-12.

(3) Caen , 1607 , in-S».

vraie, c'est possible; mais « fort mauvaise pour s'accorder, dit l'Estoile, quand on met tout d'un costé et rien de l'autre (1). »

Aux fêtes de Noël de 1609 , nous le trouvons prêchant trois jours de suite devant le roi. Ses sermons ou plutôt ses déclamations avaient pour thème, l'hérésie. « Quelle honte, s'écriait-il, quelle honte pour les catholiques de souffrir parmi eux ces huguenots, cette vermine, cette cainaillel » Puis se retournant vers le roi, avec une apostrophe vraiment pathétique et jésuitique: « S'il en est ainsi, comme ils le veulent faire croire, Sire, que le Pape soit l'antéchrist ; que sera-ce de votre mariage. Sire? Où en est la dispense? Que deviendra M. le Dauphin (2) ? » )

A ces propositions séditieuses, les courtisans se signèrent d'horreur: toucher si audacieusement au principe de la légitimité royale , à ce principe aussi sacré à leurs yeux que parole d'évangile! Le roi fit bieu la grimace, mais il dissimula et parla de la ciiose moins qu'homme de sa cour. Personne ne comprenait rien à cette patience; on en tenait maints propos graves ou légers, et le maréchal d'Ornano , dans une saillie de brutale franchise, alla jusqu'à dire au roi: « Par Xostre-Dame, la bonne mère de Dieu , Siré , si ung Jésuiste à Bordeaus eust presché devant moi ce que le P. Gonlior a presché à Paris, en présence de vostre Majesté, je l'eusse fait jeter dans l'eau au sortir de sa chaire (3). n Pierre de l'Estoile jugeait mieux de la conduite de Henri, et, le jour

(2) 1(1. T. 4 , p. 348 Pi 349.

(3) 1(1. ibid. , p. 3H4.

même , il enregistrait cette réflexion profonde , toute banale qu'elle puisse paraître: « Les desseins des rois sont cachés aux plus grands et accorts: tant s'en fault que la cervelle d'un commun et d'un peuple y puisse pénétrer. »

Les incartades du P. Gontier devinrent telles à la fin que le roi décida, au mois de janvier 1610 , que le P. Gontier, à cause de ses trop hardies et insolentes prédications , ne prêcherait plus aux paroisses de Paris, et seulement à

sa cour et devant lui A la cour, en vérité, c'était

sans conséquence, on y était trop bon royaliste. Mais aux paroisses le populaire était facile à émouvoir; la chaire, c'était la tribune, la presse de ce temps, et le P. Gontier ne serait pas mal représenté aujourd'hui par V Univers religieux.

L'exil du P. Gontier dura peu. Un petit mot du P.

Coton, et le roi révoquant sa défense, lui remit la

bride sur le cou. Henri IV subissait plutôt qu'il n'aimait

la Société de Jésus , nécessité tyrannique qui de plus

en plus l'enlaçait et pesait sur sa couronne. Voilà le

secret de son indulgence , de ces faveurs extraordinaires;

c'étaient autant de sacrifices faits à la politique , sacrifices

bien amers et douloureux sans doute. La rentrée des

Jésuites n'avait-elle pas été le gage de sa réconciliation

avec le Saint-Siège (1)? Ne fallait-il pas donner en

France des preuves au catholicisme, lorsqu'on s'apprêtait

à combattre au-dehors la très-catholique maison d'Autriche

et qu'on donnait la main à tous ces princes protestants

d'Allemagne, à cette hérétique Hollande , rebelle à Rome

et à l'Espagne?

(1) V. là-dessus la volumineuse correspondance du cardinal d'Ossal, ambassadeur du Roi à Rome.

Hé bien! sur ce terrain encore le zèle Intolérant du P. Gontier poursuivit Henri IV. Celui-ci revenait de St. -Denis, la veille même de sa mort, prêt à partir pour la frontière d'Allemagne où l'attendait son armée. Il rencontra le P. Gontier. « Eh bien, mon père, lui dit-il, je m'en vay en mon armée. Mes que j'y sois, prières vous pas Dieu pour nous? — Hé, Sire, lui respondit ce caffard (1), comment pourrions-nous prier Dieu pour vous, qui vous en allés, en un pays plain d'heretiques, exterminer une petite poignée de catholiques qui y restent I » Le roi tournant la tête de l'autre côté: « c'est le zèle, fit-il en riant, qui transporte ce bon homme ; » et n'en dit autre chose.

Parlerons-nous de ce sermon qui suivit l'horrible attentat de Ravaillac, ce trop fidèle exécuteur des théories de Mariana ; sermon où , répondant à cette question an tyranmim occidcre iiccat (2) , le P. Gontier versa sa bile sur le parlement qui avait condamné au feu le livre du Jésuite espagnol? « Pour ung demi feuillet, qu'il estoit aisé d'en oster, n'est-il pas bien dur de brusler tout le livre? » Puis éludant grossièrement la question: « Mon prince, s'écria-t-il, qu'as-tu jamais fait en ta vie pourquoi on te deust tenir pour tyran? Mais qu'est-ce que tu n'as point fait, au contraire, pour estre reconneu un grand et saint roy, tel que lu estois? »» — Tournant Le tout en charlatannerie et en une apostrophe ridicule; et comme s il eust voulu dresser une apologie pour

(1) P. de l'Esloile , t. 5, p. 80. — Il ajoute : « Celui qui me l'a dit y esloit, et l'a entendu de ses deux oreilles; elsi sçay qu'il ne ment point, w

(2) S'il esl permis de tuer un tyran.

la défense de ce que personne n'impugnoit, il se rendit ridicule à tous les hommes d'esprit (1).

Dirons-nous aussi ses déclamations furibondes contre les catholiques modérés , pires cent fois que les huguenos , serpens que la terre couvoit en son sein? contre les réformés sur lesquels il appelait les horreurs d'une nouvelle St.- Barthelemy? « Les huguenos se sont vantés d'estre 900,000 âmes de leur religion en France: c'est beaucoup, mes amis ; mais quand ainsi seroit et que le compte en fust bon, qu'est-ce au pris de celui de nous autres bons catholiques? Je m'asseure que nous nous trouverons estre cinq fois, voire six et sept plus qu'eux; il n'y en a pas

pour un bon dejunerî 0 catholiques vraiement

léthargiques, qui ne sentez les affronts que vous font chacun jour les huguenos, lesquels vous souffrez devant vos yeux prendre tel accroissement! Il y a grand danger que bientost vous ne sentiez les effects de vostre lâcheté, si vous ne les prévenez, et bientost (2). »

Pendant le mois de juillet 1610, le P,. Gontier continua ses sanglantes prédications , cornant la guerre du haut de la chaire chrétienne; scandale, douleur immense pour les vrais catholiques, non seditieus comme lui; mais gens de bien, amateurs de la paix et du repos publiq (3). Et dans quel moment, bon Dieu? Lorsque la France altérée saignait tout entière sous le poignard qui avait percé son roi; lorsque le gouvernement flottait incertain et débile aux mains d'un roi mineur, d'une reine sans

(1) L'Esloile, t. 5, p. 47 et 48. -- Ce sermon fut prononcé le 13 juin 1610 dans l'église des Jésuites au Petit-St. -Antoine.

(2) L'Ëstoile, t. 5, p. 91, 92, 100, 101.

(3) L'Estoile , t. 5, p. 91.

expérience et d'un favori étranger, lorsque les grands qui rêvaient encore de ces acres, mais enivrantes saveurs de l'indépendance qu'ils avaient largement goûtées aux orgies de la Ligue , relevaient la lête et comptaient avec la royauté. Des paroles comme celles du Jésuite ne tombent point en vain sur la foule. Pendant quinze jours, il y eut dans Paris une ^sombre émotion, une anxiété terrible , comme s'il se préparait une grande catastrophe. Catholiques et protestants décrochaient leurs arquebuses, dérouillaient leurs épées et se barricadaient dans leurs maisons. Un instant on se crut au 25 août 1572, date à jamais néfaste dans les annales de l'humanité (1). Heureusement, la voix des hommesages l'emporta et toute cette fureur belliqueuse alla se résoudre dans les controverses du P. Gontier avec les ministres de Charenton (2).

Voilà donc ce qu'apportait à la Franpe la société de Jésus: le fanatisme et la guerre intestine. — Mais ce sont là des paroles isolées, imputables à un homme , à cet homme seul. — Non; désavouer ainsi les individus, les livrer comme victimes expiatoires à la justice de l'avenir, ce serait par trop commode. Le P. Gontier a prêché pendant douze ans à Paris, dans l'église des Jésuites, dans toutes celles de Paris; il n'a prêché , et n'a pu le faire, qu'avec l'autorisation et l'approbation de sa compagnie. — Qu'on nous permette une simple question ? Cette société qui , au nom de l'unité catholique , de l'omnipotence pontificale , de la charité universelle, a fait tant de bruit et parfois de grandes

(1) La St.-Barthéicmy.

(2) L'Eslolle, l. 5, p. 91 à 101.

choses, a-t-elle jamais, à aucune époque, apporté un verre d'eau pour éteindre le feu de nos dissensions civiles? Ce qui précède n'est point une digression oiseuse; nous le croyons du moins. Pour expliquer l'insuccès de la mission du P. Gontier à Caen , nous devions faire connaître l'iiomme. Ce fougueux prédicateur, qui ébranlait les bases de la légitimité, qui rallumait les bûchers des Berquin et des Dufour, le charger de jeter l'appât à une ville éminemment monarchique , à une ville qui sur vingt mille âmes comptait plus de six mille protestants, c'était un grossier et maladroit contre-sens (1).

(1) Le P. Gontier vint à Caen , en quittant Dieppe où il était au mois de mars , comme nous l'avons vu par la lettre du Père Coton , et comme nous l'apprend aussi ce passage de l'Estolle : « La nouvelle de la mort du P. Gontier, à Dieppe, où il preschoit le karesme, et qu'on disoit avoir esté empoisonné par les huguenos, fut vérifiée fausse par des lettres mesmes qu'on receust de lui à Paris où ceste fausse nouvelle esloit tenue pour véritable.» t. 4 , p. 111; mars 1608. — On n'a point de détails sur les démarches du P. Gontier pendant sa seconde mission à Caen. Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'accompagné des officiers municipaui, il alla faire l'inventaire des bâtiments du collège du Mont, ce qui provoqua la protestation de l'Université du 20 juillet 1608.

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