CHAPITRE V
Indécision des magistrats de Caen. — Le parlement de Rouen est à la discrétion des Jésuites. — Protestation de l'Université. — Les Jésuites abandonnent le Collège des Arts pour le Collège du Mont, le Collège du Mont pour le Palais de l'Evêque.
Les ofiiciers de la municipalité de Caen étaient-ils entraînés vers les Jésuites par leurs sympathies personnelles ou par la crainte de déplaire à Henri IV? Nous n'affirmons rien. Toujours est-il qu'ils paraissent fort embarrassés de ce rôle de fourriers de la Société qu'on leur faisait jouer. Le procureur syndic Baucher est envoyé à Paris pour offrir aux Pères le Collège du Mont; et plus tard, il viendra déclarer publiquement qu'il ne leur a fait aucune otTre de maison , ce qui se jugera aisément , dit-il , par la lettre du P. Coton (1). Il y a mieux: à peine est-il parti, que le Maire et les Eclievins, changeant brusquement d'avis , proposent non plus le Collège du Mont, mais le Collège des Arts. L'Université protesta et présenta au parlement de Rouen une requête datée du 1". mars, au nom
(1) Procès-verbal de l'assemblée générale du 4 nov. 1G0S; archives de la ville de Caen, reg. i2, T'. — Voir l.i letlrc du P, Coton ciléc plus haut; le procureur-syndic était auprès du P. Colon au mois ^Ic février, et celui-ci écrivait le It mars aux maire rt échevios , pour les prier « d'adviser à l'endroit où il vous plaira nous loger plus convenablement. »
des Recteur , Doyens et Docteurs de l'Université , pour supplier la Cour « d'interposer son auctorité à ce que les Pères Jésuites ne puissent avoir le Collège des Ars que les Maire et Echevins avoient arresté de leur donner pour logement (1). »
Il n'était pas difficile à l'Université d'établir son droit. La Faculté des Arts avait acheté, le 26 novembre IZi 60, plusieurs maisons qu'elle répara et agrandit, et y fonda, sous la direction de plusieurs maîtres ès-arts, un collège qui porta son nom. Elle s'était réservé la nomination du principal et comme marque publique de son droit, elle avait fait construire cette façade, ornée des emblèmes des sept arts libéraux, que les protestants détruisirent en 1562 (2).
Cette protestation fut d'abord tenue secrète à Caen comme on en peut juger par la lettre suivante que nous retrouvons aux archives.
« A MM, les Maire et Eschevins de la ville de Caen.
« Messieurs,
« Vous serez advertis que Messieurs les Recteur, Doyens et Docteurs de l'Université de Caën m'ont poursuivi de respondre sur une requeste par eux présentée à la Cour, pour empescher l'establissement du Collège des Jesuistes au Collège des Arts de ladite Université , laquelle avait esté signifiée à monsieur Coulombelles procureur-syndic parlant en ceste ville ; et
(1) Archives , reg. 42 , au premier cahier , non paginé.
(2) Huel, Origines de Caen , p. 281. — Livre des Tabellions de Caen , cité par De la Rue , dans ses notes manusc. à l'ouvrage de Huet.
-Plantant que je n'ay veu charge de fondée en ceste Instance , et craignant ne voulliez procéder , en ne parlant, de refuser response sur ladite requeslre, dont je vous ay bien voulu donner advis , pour y donner ordre comme bien entendez, et m'en mandez ce qu'il vous plaira; et d'autant qu'il ne s'est rien passé de nouveau par delà qui soit venu à ma cognoissance , je ne vous feray plus longue lettre, sinon que je prie Dieu qu'il vous tienne en sa garde,. etc.
De Wallon.
A Rouen ce 28 juing 1608 (1). »
Ce M. de Wallon si bien porté pour les Jésuites était apparemment un magistrat du parlement de Normandie ; je dis apparemment, d'après les termes mêmes de la lettre; car à son nom ne se trouvent joints aucuns litres ni qualités. Les parlementaires de Rouen n'éprouvaient point alors pour les Pères celte franche répulsion, cette haine vigoureuse qu'ils firent éclater plus tard, lorsque les premiers ils ouvrirent la croisade des Cours souveraines du royaume contre la dangereuse Société de Jésus.
Pendant que leurs confrères de Paris faisaient entendre d'énergiques protestations contre la réintégration des Jésuites, en 1G04, non-seulement ils enregistraient sans résistance les lettres royales qui accordaient un collège .\ la Société ^ Rouen (5 avril 160/i), mais ils se cotisaient pour fournir à l'entretien du nouvel établissement. Chaque président dut donner vingt écus . chaque conseiller et les gens du Roi dix écus; les autres
(1) Archives, reg. 42, T. 20.
officiers à proportion; les avocats et procureurs furent exhortés à contribuer à l'œuvre (1).
C'était alors une terre promise pour les bénis pères, que cette grande ville de Rouen, qui l'une des dernières avait abaissé l'étendart de la Ligue devant l'épée victorieuse du Béarnais. Les vieux ligueurs étaient pour eux par sympathie, les gens du roi par obéissance: ils furent bientôt maîtres et seigneurs ; et toutes les affaires ne se firent que par leurs mains. — Un personnage de qualité qui habitait Rouen , écrivait vers cette époque à Pierre de TEstoile (2) :
a Nos fibulaires (Jesuistes) s'establissent fort en ceste province ; ils entreprennent merveilleusement sur les autres ordres, et par leurs artifices crochettent plusieurs bons bénéfices : pourquoy le plomb de Rome ne leur manque, non plus que la cire de France (3). Ils ont tant de partizans dans ce parlement , qu'ils sont juges et soliciteurs , et passe on par dessus les appellations comme d'abus les plus justes; il faut que je vous die la repartie d'un de nos conseillers sur ce qu'un autre l'alloit solliciter ces jours-ci en faveur desdits pères, lui remonstrant combien ils sont utiles, et cœtera; et au contraire déprimant certains moines, qu'il disoit n'estre que des ventres et des ignorans: « Je voy bien ce que c'est.
(1) Dénonciation faite à nosseigneurs du parlement de Normandie etc., 1762, p. xj.
(2) Registres journaux de P. de l'Estoile , febvrier 1610, t. 4 (dans la collection Pelitol), p. 369 et 370. La lettre est du 3 février. Ces mémoires journaux de l'Estoile sont la source la plus complète et la plus estimée pour l'histoire des régnes de Henri III et Henri IV.
(3) Plomb , cire c'est-à-dire les sceaux des bulles pontificales et des lettres royales.
« dit-il, vous voulés desferrer ces pauvres asnes, pour «c ferrer ces genêts d'Espagne (1). »
Tel était alors le parlement de Rouen ; et c'est avec une complaisance nouvelle qu'il venait d'enregistrer (2) les lettres-patentes qui établissaient les Jésuites Ix Caen. Il fallait que le droit de l'Université de cette ville sur le Collège des Arts fût bien incontestable pour que sa réclamation fût accueillie : elle le fut effectivement malgré les espérances et les efforts de M. de AVallon et de ses amis.
Le Maire, ou plutôt les Jésuites, revinrent alors à leur premier projet sur le Collège du Mont. Le P. Jouvoncy, l'historien de la Société, a dit que ce collège avait été acquis des deniers du Roi; regia pccunia empinm à magutratibîis (3) ; et le savant Fluet l'a répété d'après lui. C'est un mensonge que les Jésuites imaginèrent pour justifier leur usurpation. Le contrat d'acquêt (^) portait au contraire qu'il fut acheté des deniers de l'Universite, et non de l'argent du Roi, ni de celui de la ville. Le contrat fut, il est vrai, passé à la suite d'une dé-
(!) Les Jésuites passaionl généralement pour être on Franoc U's agents dévoués de la politique Espagnole. Un jour ^22janv. 1604) que le llol sortait du Louvre, on trouva sur le pavé le quatrain suivant :
Autant que le Roy fait de pas.
Le Père Cotton l'accompagne; Mais le bon Roy ne songe pas Que le tin cotton vient d'Espagne.
(2) 17 mai 1G08.
(3) Juventiiis , loc. cit. p.
(4) L'abbé De la Rue parle de cotte pièce tomme layaiil sous les yeux. Noie manusc. aux On'g. de Iluet . p. 277.
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libération de la commune (1) , mais au nom de l'Université, et le prix (1,600 écus d'or, plus une rente de 10 livres à l'abbaye du Mont-St. -Michel) en fut payé sur le produit de l'octroi de l'Université et des dons gratuits de ses membres (2). L'Université adressa une seconde protestation au parlement le 20 juillet 1608; l'affaire resta pendante jusqu'à l'année suivante.
Craignant un nouvel échec de ce côté , les Jésuites se mirent à courir un autre lièvre. Ils demandèrent à Henri IV l'Officialité. C'était ordinairement quelque simple et chétive maison ou seulement une grande salle où se
(1) Du 9 sept. 1591, confirmée par arrêt du parlement, avril 1592. — Requête de l'Université, du 20 juillet 1608. Archives, reg. 42 , r. 60.
(2) « A nos seigneurs du parlement. Supplient humblement les Recteur, doyens, docteurs, régents, professeurs et supposts de l'Université de Caen , et vous remonstrent que, suivant les délibérations faictcs tant en l'hostel commun de la ville dudict Caen qu'à l'Université, aist esté arreslé que certaine maison ou maisons, de tout tems appelées le collège du Mont seront acquises au nom , profictetusagede ladicle Université, tant des octrois à eulx accordez par S. M. , que des dons gratuits faictz par les oflBciers de ladicte
Université Pourquoi il vous plaise leur octroyer commission pour
faire opposition aux maire et échevins de ladicle ville, et faire assigner les parties en ladicte cour. Ce vingtième jour de juillet mil six cent huit. » — Henri III, à la demande des états de Normandie , avait accordé 6 deniers.sur chaque minol de sel vendu dans la province, pour doter l'Université. Le receveur de la ville faisait la recelte de ces 6 deniers et en était comptable à l'Université. Les deniers qui étaient en caisse n'étant pas suffisants pour l'achat du collège du Mont on emprunta de l'argent au denier dix , et les professeurs abandonnèrent leurs gages pendant quelques temps pour rembourser l'emprunt. C'était donc à l'Universilé et non au roi que le collège appartenait.
jugeaient les causes ecclésiastiques portées devant l'official, représentant de l'évêque. Le roi se rendit facilement h une demande si modeste. Heureux usage de l'équivoque I Ce qu'on appelait h Caen l'Officialité, était une vaste et magnifique demeure (1), et Henri IV, sans le savoir» donnait aux Jésuites le palais des évêques de Bayeux. C'est ainsi que le comprit l'official et grandvicaire Ambroise Le GaulTre.
« Au seul nom d'oflicialité dont usent les lettres du Roi, on voit, dit-il, que S. M. a pensé demander l'échange d'une simple place de plaidoierie , peu conséquencieuse à la ville ; au lieu qu'il est question d'un palais ou manoir épiscopal , basli dès il y a longtemps, eu considération de la grandeur de Caën, avec commodité non-seulement d'auditoire, prisons et autres places nécessaires pour la jurisdiction ; mais aussi de chambres, offices, écuries pour la demeure de nos Evesques , de chapelle pour les [illisible] des saints ordres, consécrations, absolutions et autres fonctions de leurs charges , de salle spacieuse pour les assemblées du clergé et graduations d'Université , de grands jardins et belle cour pour la bienséance d'une maison si fort ([ualifiée » (2). Là donc encore on devait rencontrer une vive opposition.
(1) Située rue Neuve St. Jean.
(2) Procès- ver hnl du l nov. IG08.