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C’est aujourd’hui la Place d'Armes

2. Relation de ce qui s'est passé à l'érection de la statue du Roi dans la ville de Poitiers; le 25 août 1687. — Mémoires manuscrits de Nicolas Foucault, intendant du Poitou. (Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1848).

qui en approchent davantage, et qui le rendent sur la terre l’image la plus sensible de la Divinité » !

La journée fut remplie par des spectacles de toutes sortes : décharges de mousqueterie et de canon, feux de joie, concerts, illuminations, feu d'artifice, etc. Un vaste repas, véritable agape populaire, se trouva servi en plein air au carrefour formé par les rues de la Mairie (aujourd'hui rue Gambetta), des Cordeliers et des Grandes-Ecoles. Mais la plus grande attraction de la soirée fut une fontaine jaillissante de vin. Pendant ce temps, un souper où se trouvèrent réunies les personnes les plus distinguées de la ville avait lieu à l'hôtel de l'Intendance ; il fut suivi d’un bal...

L'après-midi du 26, les Jésuites contribuèrent encore à l'éclat de la fête en donnant une représentation dans la cour de leur maison. « On y trouva un theatre orné de très belles decorations et chargé d'acteurs fort proprement vestus ». La séance commença par l'explication d’un tableau énigmatique, que M. l'Intendant avait fait venir tout exprès de Paris. Ce tableau représentait Hercule sortant des Enfers et trainant avec lui Cerbère ; quelques Furies paraissaient l’insulter ets'opposer à son passage; maisJupiter, du baut d'un nuage, applaudissait à son action; Isis, la déesse de l'admiration, en témoignait son étonnement, et la Justice, la balance à la main, semblait en fixer le prix et la valeur.

Les beaux esprits de l'assemblée s'évertuèrent à chercher le sens de cette énigme, et ils en donnèrent différentes explications, très ingénieuses sans doule, mais parmi lesquelles n'était point la véritable. Il fallut que M. de Carcassonne, fils de l'Intendant, en fit connaître le vrai sens ; el certes son secours était bien nécéssaire, car personne n’aurait imaginé qu'Hercule revenant triomphant des Enfers représentait la statue de Louis XIV sortant de la carrière, et les Furies les instruments dont on s'était servi pour la tailler !. Jupiter, roi

1. Quand, vers 4670, les Jésuites, pour mieux honorer leur bienfaiteur, résolurent de substituer dans la niche du pavillon central, à la statue du Christ la statue de Louis XLV, ils la éommandèrent à Girouard : elle servit de modèle à celle qui fut plus tard élevée sur là place Royale de Poitiers. Elle inspira au P. Olivier, poitevin de naissance, et qui, après avoir fait ses études au collège

des dieux, qui daignait applaudir à Hercule, était là pour signifier l'agrément qu'il avait plu à Sa Majesté de donner au dessein des marchands; Thémis marquait la présence des magistrats qui assistaient à la cérémonie ; Isis signifiait l’'admiration des peuples, etc.

Un autre tableau énigmatique représentait Orphée qui jouait du luth, et qui, par son harmonie, remuait les arbres et les plaçait en droiteligne sur le bord d’une rivière. Un des spectateurs profita de la rivière pour parler du passage du Rhin et dire de très belles choses à la gloire du héros qui conduisait cette brillante action ; mais il était bien loin du mot de l'énigme, qui était le Cours. « C’est, dit le narrateur, une promenade que M. l’Intendant fait faire sur les bords de la riviere du Clain, aux portes de la ville, qui n’avoit aucun de ces sortes d’établissemens ». — Constatons ici, comme fait intéressant pour l’histoire de la ville de Poitiers, que le Cours n'appartenait pas, ainsi qu'on le croyait, à la maison de Saint- Cyprien, et:qu'il fut planté peu de temps avant 1687, par ordre de l’intendant Foucault, pour servir de promenade publique.

Après les deux énigmes, on « regala la compagnie d’une piece de theatre » en cinq actes mêlés de plusieurs entrées de ballets, où l’on représenta Louis-le-Grand comme le plusgrand des rois. « Pour faire plus agreablement et d’une maniere qui fût plus du tour et du genie de la poesie, on crut pouvoir representer le roi et les princes ses voisins sous l’idée et le nom de dieux de l’anliquité avec qui ils ont des rapports plus singuliers ». Voici comment on exécula cette idée neuve et hardie: «Le Roy y parut sous le nom d'Apollon, que les anciens

de Sainte-Marthe, y professa longtemps les humanités et la rhétorique, une: épigramme qu'il adresse au célèbre sculpteur, autre enfant de Poitiers. 11 suppose que l'artiste, peu satisfait de son ouvrage, y retouchait sans cesse : Quid facis, ah ! frustraque teris docto otia scalpro, Et regem in crudo marmore quæris adhuc ?

Desine, mortali non est imitabilis heros : .

Non opis est nostræ, crede, nec artis opus.

Sudavit natura diu; sola astra dederunt, Solaque perfectum sic potucre dare.

Proficies tantum votis: te transfer ad auras : Munera perficient. Die, age, cede polis.

(Le P. Olivier, Dissertaliones academicæ, etc)

confondoient avec le soleil, symbole de notre grand monarque. Pluton, dieu des richesses, des enfers et des marais, figura les Hollandaiset les autres peuples des Pays-Bas. Jupiter representa l'Empereur, à cause de son aigle, et Neptune supposa pour les Genois, les Algerienset les autres peuples maritimes ». Suit l'analyse de la pièce, dans laquelle, comme de raison, Apollon l'emporte sur tous les autres dieux, auxquels il finit par accorder la paix, qu'ils acceptent avec une grande joie. Enfin M.l'Intendant distribua les prix aux écoliers, ets'engagea à en donner tous les ans, « sous une condition qui doit tenir lieu d'une extreme faveur: c’est qu'on y prononcera, le jour de saint Louis, un panegyrique du roi »*.

Comme couronnement à tout ce long programme, M°* de Noailles, abbesse de Sainte-Croix, « fit chanter, le 27, une messe et un 7e Deum où assisterent tous les corps de ville, et où la beauté de la musique, qui etoit excellente ceda à l’eloquence du R. P. Dubois, jesuite, qui prononça un panegyrique du roi avec un succès qui surprit l'assemblée, n'ayant eu que vingt-quatre heures pour s'y preparer ». « Enfin, tous. ont voulu signaler leur zele dans cette occasion, jusqu'aux ecoliers de droit, qui, ayant eu permission de s’assembler et d'entrer dans la rejouissance publique, ont eté, en corps et sous les armes, à la statue, auprès de laquelle ils ont fait tirer un feu d'artifice » *.

Une circonstance toute fortuite permit aux Jésuites de manifester à la fois leur joie et leurs talents poétiques. Le

1. De tout temps le professeur de rhétorique avait prononcé, le jour de Ja distribution des prix, un discours latin sur telle matière qu’il voulait choisir. Cet usage fut même rétabli après le départ des Jésuites.

2. Un peu plus d’un siècle après ces brillantes fêtes (les plus belles choses ont leur pire destin), le 16 août 1792, un des membres du Conseil général de la Commune de Poitiers faisait la motion « danéantir ce honteux monument de l'esclavage et de l’adulation, et de faire descendre ce Louis quatorze, dont attitude fière et menaçante ose encore insulter ceux que son féroce orgueil a fait trop longtemps gémir ». — Adopté.

La tête de la statue fut retrouvée quelque temps plus tard, très mutilée, par M. Pabbé Gibault, et déposée au musée du temple Saint-Jean.

19 décembre 1700, le petit-fils de Louis XIV, duc d’Anjou,accompagné de ses frères les ducs de Bourgogne et de Bordeaux, passait à Poitiers pour aller prendre possession du trône d'Espagne, sous le nom de Philippe V. A celte occasion, les Pères du collège royal enfourchèrent Pégase, et les muses latine et française célébrèrent à l’envi Louis-le-Grand et Philippe. Toutes ces poésies furent réunies en un cahier de trentedeux pages in-4, de l'imprimerie J.-B. Braud, sous ce titre :

Festi Plausus Regii Collegü Pictaviensis Socielatis Jesu Adveniente Pictavium Philippo Quinto Hispaniarum Rege *.

La première de ces pièces, une ode alcaïque : Æegibus Ludovico Magno et Philippo, ne présente pas seulement l'intérêt d'un pastiche de l’antique : elle montre encore le soin qu'ont toujours eu les Jésuites de se tenir au Courant des événements politiques aussi bien que des questions religieuses. L'ensemble en est un peu long : dix-huit strophes de quatre vers ! Le latin a le tort d’appartenir un peu à toutes les époques, trop souvent à la décadence. Le style est maniéré et le ton emphatique: on dirait du gongorisme voulu pour mieux flatter le roi des Espagnes.

Dans l’épigraphe :

Nunc orbis soles capit duos,

on peut voir une réfutation du mot d’un Lydien au roi Crésus qui venait d'associer son frère au trône : « Le soleilest l’auteur de tous les biens de la terre ; mais s’il devait y en avoir deux, tout périrait dans une conflagration universelle ». Ainsi le rapporte Stobée ; mais ici, les deux soleils ne détruisent que les ténèbres : le jour règne à la fois sur les deux hémisphères.

La première strophe rappelle l’épigraphe :

Portenta ! soles bisgeminos capit Mundus, corusco lumine suppares ;

et fait de plus allusion au mot de Philippe Il : « Le soleil ne se couche pas dans mon empire » :

1. Pictavii, apud Viduam Joannis-Baptistæ Braud, Academiæ Typographi, via Franciscana, MDCC,

Sol stare nescit; sed refusa Irradiat nova regna luce.

Deux autres strophes, vers la fin, paraphrasent péniblement la fameuse exclamalion prêtée à Louis XIV : « Mon fils, il n'y a plus de Pyrénées » !

Flagrante jam tum sole liquabiles Montes Pyrenæi alta supercili In ima dejecere proni; Procidui patuere saltus.

Les neiges ont fondu, les monts sont aplanis et les vallées comblées. Maintenant les deux peuples vont ne plus avoir qu'un même langage et des mœurs identiques. (Allusion à la réponse du légat d'Espagne à Paris):

Jam tum una mixtis lingua leporibus Utrique genti blandius assonat, Et mulcet aures, ac eosdem Jam populi didicere mores.

De la seconde pièce latine, en distiques élégiaques : Gallia Philippo suo Hispaniam petenti, rien à dire, sinon que le mouvement est assez poétique et l'expression des sentiments plus naturelle, Elle n’a d’ailleurs que vingt-quatre vers :

Borgonioux soboles, Francorum gloria, dum te Prosequitur votis Gallia, siste gradum.

Siste Philippe gradum, patriam solare relictam: Perpetuum dicat, te caritura, vale.

Sic, qua jungit equos Titav, quave æquore mergit, Religio auspiciisimperet alma tuis.

Læta tuos volitet circum victoria currus, Prætendens facili laurea serta manu.

Ottomanum, te Rege, furor cadat impius, et qui America in magna, Barbarus arma movet.

Ut procul auditos fugiunt armenta Leones, Africa sic paveat nomine terra tuo.

Naupactique iterum teneant vasta æquora classes, Atque iterum sacro surgat honore dies !.

Ipsa etiam posito supplex Hollandia fastu, Excusso, discat subdere colla, jugo.

1, Allusion à la victoire de Lépante, en 1571.

Undique jam tutus tendat mercator ad Indos, Et domiti extremas advehat orbis opes.

Ignoti pateant tractus, atque altera regna, Et veniant gentes in tua juranovæ.

Fac et Avi, et Proavi, Patrisq. exempla sequutus, Sic decus Imperii, robur, amorq. tui.

Sic age Nestoreos plusquam domineris in annos. Sic, tua quot vivet gloria, vive dies.

Parmi les pièces françaises, nous mentionnerons l’ode Au Roy d'Espagne, où l'apologie de Louis XIV et de Philippe V est faite en dithyrambes les plus enthousiastes :

L'Espagne jusqu’icy mille fois étonnée Des projets, des vertus, des miracles divers,

Dont Louis pour toujours a rempli l'Univers, Envioit des Francais l’heureuse destinée.

Elle vous prend pour luy : quelle gloire suprême! C’est que déjà sans doute à ses yeux éblouis Vous montrez tout l'éclat des vertus de Louis, Et que vous choisissant c’est le choisir luy-même.

Quel chef-d'œuvre plus prompt! Par une longue attente Des siècles préparoient les Héros d'autrefois : A l’égard de Louis cette voye est trop lente ; Son exemple et son Sang font d'abord les grands Rois!

Gelte ode est correctement versifiée, comme par un professeur de belles-leltres, mais on n’y sent nulle part l'inspiration des Muses. Ses six stances de quatre vers se résumeraient presque dans les cinq mots d’un vers d'Horace (Odes IV, 1v, 29, à Drusus) :

Fortes creantur fortibus et bonis.

D'autres pièces, uniformément plates et louangeuses, sont adressées à Monseigneur le. Dauphin, que «la naissance a mis au-dessus des couronnes de la plupart des Rois », et qui cède volontairement la royauté d’Espagne ; à Monseiqueur le duc de Berry, « héritier présomptif d’une riche couronne », qui n’aurait qu’à nommer l'Etat qu'il veut posséder, tant son courage l'en rend digne; à Monseigneur le duc de Bourgogne, allant conduire lui-même son frère au trône d'Espagne :

Vous partagez d'un Roy la gloire la plus belle, Et pour mieux garantir au second son destin, Vous l’allez couronner de votre propre main, Et mériter aux deux une gloire nouvelle.

On dit dans une autre pièce au même :

Un jour tu règneras sur la superbe France ; Le monde a-t-il un trône égal à te donner ?

Philippe en s'éloignant perd ce noble avantage, Au salut de l'Espagne il va se dédier.

Quelques années plus tard, le collège des Jésuites, ou plutôt leur église, fut honorée de la visite d’une princesse de la famille régnante : M'e de Montpensier, fille de Philippe d'Orléans, régent de France, allait en Espagne pour épouser le prince des Asturies, fils aîné de Philippe V, qui avait 16 ans; elle-même avait 42 ans moins 17 jours. Elle arriva à Poitiers le 30 novembre 1721. Elle y fut reçue avec toute la pompe due aux personnes de son rang; elle séjourna depuis le dimanche jusqu’au jeudi et logea chez M. Derazes, lieutenant général, qui lui fit une belle harangue à la tête du Présidial. L'évêque de Poitiers la harangua aussi quand elle entra à la cathédrale, où elle entendit la messe ; le mardi, ce fut le tour du maire à la porte de Paris. Enfin, « le petit Poisnin, Recteur, fils du masson entrepreneur, l'harangua passablement bien à la teste de l'Université ; et le recteur des Jesuites (Nicolas de Villemon) luy fit un petit compliment le jour de sainct François Xavier qu’elle fut à la benediclion à leur esglise, Me la duchesse de Vantadour y ayant faicl ses devotions le matin...» !.

L'année 4728 fut marquée par un nouvel événement

religieux qui peut passer pour un des plus beaux triomphes des Jésuites. Une cérémonie splendide, telle que la Compagnie

4, Archives historiques du Poitou, t. XV.

de Jésus sut toujours en faire pour grandir l'effet du culte catholique et sa propre puissance, eut lieu à Poitiers le 5 juin de cette année, à l’occasion de la canonisation de Louis de Gonzague, que l'Eglise donnait pour modèle et protecteur à la Jeunesse chrétienne. Le collège de Poitiers associa à cette fête de famille la mémoire du bienheureux Stanislas Kostka, autre novice de la même Société, mort à 18 ans, en 1568, béatifié en 1604, et dont on attendait la prochaine canonisation *. Tous les écoliers y prirent part: ils se rendirent en procession à la cathédrale où ils offrirent une bannière sur laquelle flottait l'image des deux saints. Ils formaient autant de compagnies que de classes, en tête desquelles marchait chaque régent ; les clercs étudiants en philosophie et en théologie étaient en surplis.

Le P. ministre (le procureur) présenta la bannière au Chapitre et lui fit un compliment. Cette bannière fut appendue dans la grande nef. Plus tard, les deux toiles qu'on avait appliquées sur la soie de cet étendard, en ayant été séparées, formèrent, dans de beaux encadrements en bois sculpté, les deux jolis tableaux de saint Louis et de saint Stanislas qu'on remarque appliqués à l'entrée de la chapelle de la paroisse, et dont M. Horticoulon à renouvelé naguère le coloris et l'expression ?.

Le poète Gresset qui, dit-on, aurait appartenu au collège de Poitiers en qualité de professeur ou de régent, vers 1727 ou 1728 *, à immortalisé cette double fête de deux héros qu'il semble mettre au même rang des saints, en vers lyriques où l'on trouve comme un écho des solennités qui furent célébrées dans tout le monde catholique, et qui, en tout cas, expriment parfaitement les émotions chères au cœur de tout Jésuite à

Volez, vertus, et sur vos ailes Enlevez leur char radieux,

1. On lit dans les Nouvelles ecclésiastiques de 1725 : « De Rome le 26 février : Les Jésuites ont fait préparer une mitre garnie de pierreries pour la présenter au pape lorsque le bienheureux Stanislas sera canonisé »,

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