‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 206 sur 236 · Archives Départementales, D · texte numérisé non relu

Archives Départementales, D

9, « Fait et arreté en la Cour royale de la Police de Poitiers par Nous Claude Legier, conseiller -du Roy au Presidial de Poitiers, et lieutenant general de police, le 24 juillet 4700 ». (Archives Départementales, D. 23).

Le P. Lejay, à qui les nombreuses espiègleries des élèves du collège n’avaient pas peu contribué sans doute à rendre le séjour à Poitiers peu agréable, ne resta plus bien longtemps dans cette ville: La noblesse de son origine (il était petitneveu de Nicolas Lejay, premier président au Parlement de Paris, et petit-fils de Jacques Lejay, conseiller d'Etat), non moins que ses talents, le firent vite distinguer de ses supérieurs qui, pour le dédommager, l’appelèrent au collège Louis-le- Grand, à Paris, en qualité de professeur de rhétorique. Il s'acquitta de ses nouvelles fonctions avec la plus grande distinction. Il se livra en même temps à la composition de certains ouvrages, tels que harangues, tragédies, traductions d'auteurs grecs, qui lui ont valu quelque réputation parmi les écrivains du commencement du xvim® siècle. Mais sa plus grande renommée provient de ce qu’il eut Voltaire pour élève, en 1705. Il parait même qu'il y eut souvent entre eux des discussions assez vives: un jour l'écolier, qui goûtait peu ses leçons, fit au maître une réponse tellement impie, qu'elle ‘produisit un vrai scandale dans la classe. Le P. Lejay, indigné, descend de la chaire, court à lui, le prend au Collet, et, en le secouant rudement, lui crie à plusieurs reprises : « Malheureux, tu seras un.jour l'étendard du déisme en France » '. Prophétie que l'événement justifia dans la suite.

Mais si les Jésuites de Poitiers avaient à se plaindre de quelques-uns de leurs élèves (cet âge est sans pilié), il faut bien reconnaître qu'ils avaient, eux aussi, quelquefois, la main un peu dure pour leurs écoliers. Ilsusaient même souvent à leur égard de moyens de discipline peu réglementaires et peu humains*. Ils s'oubliaient jusqu'à la brutalité la plus grossière, démentant ainsi la pieuse réputation de bons éducateurs qu'on cherche encore à leur faire dans une certaine classe de la société. La tragique mésavenlure qu'on va lire,

4. Vie de Voltaire, par Duvernet, p. 16. — Idem, par Condorcet, p. 4.

2. Les Reglements de 1763 (article XXV) proscrivirent ces traitements barbares.

arrivée à un jeune écolier de physique, mérite d’être rapportée tout au long tant pour montrer l'irascibilité de ces gens de robe que leurs rancunes et leurs prétentions à l'innocence. Elle eut d’ailleurs des conséquences de la plus grave importance. |

La scène eut pour théâtre le collège annexe du Puygarreau. C'était le 20 juin de l'année 1708. Les Jésuites avaient imaginé de faire tirer une loterie au profit sans doute d'une œuvre pieuse. Le jeune René Héliot, écolier de physique au collège de Sainte-Marthe, se trouvait, avec beaucoup d’autres de ses camarades, dans la grande salle qui servait de parloir au collège du Puygarreau, où devait avoir lieu la loterie.

Il résulte de la requête adresssée le 27 janvier par cêt écolier à l’Université, qu'à un certain moment le principäl de ce dernier collège, qui portait le nom peu justifié de P. Modéré, avait dit à tous les élèves de sortir du salon, et qu'Héliot, intéressé à la loterie, l'avait prié de l'y laisser. Le P. Modéré, sans lui rien répondre, avait alors donné un

soufflet à Héliot. L'écolier ayant repoussé le Père de peur qu'il ne récidivât, celui-ci s'était jeté sur lui, l'avait pris par les cheveux, lui avait donné des coups de pied dans le ventre : et, non content de l'avoir ainsi maltraité, il l'avait fait prendre par plusieurs écoliers et traîner dans le collège du Puygarreau. Ensuite H l'avait fait dépouiller tout nu et lui avait fait donner le fouet cruellement, le tenant lui-même aux cheveux et lui faisant heurter la tête d'une manière non moins cruelle, par les nommés (æ{erno islorum nomina opprobrio subjiciantur !) Dupéron Boisneuf, écolier de logique, Doujat, étudiant de seconde, et autres que le requérant ne connaissail pas, qui mutuellement se relevèrent pendant plus d'une demi-heure. Enfin ils l'avaient jeté hors du collège honteusement. |

Héliot avait d’abord porté sa plainte au lieutenant de police et demandé réparation des violences exercées contre lui tant “par le P. Modéré que par les écoliers. Il n'avait pu obtenir justice. Depuis, son professeur avait voulu l'empêcher d'aller en classe et l'avait menacé de le faire chasser. Les autres écoliers de philosophie ayant pris parti pour lui dans la

crainte qu'on leur fit subir le même trailement, cela avait causé du trouble el interrompu les exercices des classes.

Dans cette silualion, et craignant une sédilion opposée à la paix qui doit régner entre les gens de lettres, cupable d'exciter les écoliers de l'un et de l’autre collège à des emporlements qui pourraient avoir des suites fâcheuses ; d'autre part, portant . lui-même l'habit clérical et éloigné de toute violence, Héliot s’y était opposé autant qu'il avait pu, et il aimait mieux demeurer le seul offensé que de causer le moindre désordre dans le collège des Jésuites.

C'est pourquoi il recourut à l'autorité de l'Université, Il lui demandait acte de sa plainte et qu'il lui fût permis d'informer pour obtenir une réparation proportionnée à l'affront qu'il avait requ; qu'elle interposât son autorité pour faire cesser ces troubles excités dans le collège; qu'elle ordonnât que le professeur le reçût en sa classe et le traitât humainement, sans préjudice à M. le procureur général de l'Université de prendre telles conclusions qu'il aviserait lant contre le P, Modéré que contre les écoliers du collège du Puygarreau.

Le même jour 27 janvier 1708, l'Universilé rendit un décret par lequel elle fit défense de faire aucuns jeux et de tirer des loteries dans ses collèges. Elle ordonna en même temps aux écoliers d'avoir durespect pour leurs professeurs et régents, et aux professeurs et régents de traiter leurs écoliers avec douceur et humanité, et elle fit afficher son décret à toutes les portes des collèges !.

Quoique ce décret fût des plus modérés, les Jésuites en furent mécontents ; ils en portèrent plainte au Conseil privé: ils n’oublièrent rien pour le faire annuler. Mais s'ils ne purent réussir dans co projet, ils parvinrent du moins à indisposer le roi contre l’Université. En effet, Sa Majesté fit écrire à M. Doujat, intendant, dont le fils se trouvait compromis dans cette affaire, qu'elle condamnait l'Université d’indiscrétion en ce qu’elle avait pris le parti d’un écolier contre les Jésuites, pour lesquels elle aurait dû se déclarer quand même ils n'auraient pas été de l’Universilé; que les sieurs Mayaud et Lagrève avaient fait paraître plus de feu que les autres, et que

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