‹ Les Jésuites à PoitiersChapitre 216 sur 236 · Archives Départementales, D · texte numérisé non relu

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Le succès des Jésuites tient à plusieurs causes.

D'abord ils arrivèrent à Poitiers à un moment très opportun au point de vue de la situation de l’enseignement, puisque de dix à douze collèges où les lettres étaient enseignées depuis la fondation de l’Université, les exercices ne subsistaient plus que dans les trois collèges, à peu près nus et délabrés, du Puygarreau, de Sainte-Marthe et de Saint-Pierre. D'ailleurs les partisans des Jésuites n’avaient rien négligé pour accélérer la chute de ces trois collèges, en vue de mieux faire sentir au public le besoin d’une Société qui passait alors pour avoir le génie de l'éducation.

Les nouveaux éducateurs envoyés par le roi, firent tousleurs efforts pour plaire et pour réussir. Ce n'étaient pas des érudits, sans doute, mais ils n'étaient pas non plus étrangers à toute culture. Ils prirent à cœur de restaurer cette institution des collèges, si fortement altérée par les malheurs des temps. Ils y furent puissamment aidés par la protection royale et la générosité de quelques catholiques fervents. |

A la faveur de donations importantes, telles que le collège et les revenus de Sainte-Marthe, l’aumônerie voisine du même nom, le collège de Montanaris, etc., les Jésuites commencèrent d'enseigner la grammaire, les humanités et la philosophie. Ils joignirent à cet exercice celui de la confession et de la prédication. En peu de temps ils s’altirèrent l'estime et l'affection: d'un grand nombre d'habitants. Chacun se fit un devoir de contribuer à l'édifice de la maison et du collège, tel qu'on le voit, par des libéralités en argent. D'autres en augmentèrent le revenu par l'union de plusieurs bénéfices. En peu d’années, les Jésuites trouvèrent des ressources suffisantes pour organiser un des plus grands et des plus magnifiques collèges du royaume.

Toutes ces richesses leur permirent d'établir la gratuité des lecons : ce fut une puissante amorce jetée à l'esprit d'économie * de la bourgeoisie, si fortement pressurée pour les besoins de la guerre. Aussi les élèves affluèrent-ils dans leur maison, qui fut bientôt trop petite. Ils l'agrandirent en y réunissant le collège voisin du Puygarreau, où ils établirent un pensionnat nombreux par le concours d'étudiants qui y furent envoyés de toutes les parties de l'Europe. Le nouveau monde y fournit

aussi une quantité considérable de sujets. La situation de la ville, non loin des bords de la mer, facilita et accrut la multiplicité de ces étrangers !.

Un autre stimulant fut la faveur dont jouissaient ostensiblement les Jésuites auprès du gouverneur de la Province, auprès des princes et du roi. Ils étaient tout puissants et regardés comme les dispensateurs des charges et des emplois. Il faisait bon être de leurs amis, à tel point que la clientèle ne venait chez eux qu'attirée par la promesse des plus hautes fonctions. L’ambition des élèves et des familles y trouvait son compte. Il y avait longtemps qu’Antoine Arnauld avait dit, dans son fameux plaidoyer pour l'Université de Paris contre les Jésuites (1594), ces paroles qui n’avaient cessé d’être vraies, même à Poitiers : « C’est une chose estrange que nous avons veu le temps, auquel celuy qui ne faisoit estudier ses enfants sous les Jésuites, n’estoit pas estimé bon catholique et que ceux qui avoient esté dans ce collège (de Clermont) avoient leur passe-partout: il ne falloit quasi point informer de leur vie ». Alors, ‘comme aujourd’hui d’ailleurs, il était de bon ton de faire ses études chez les Jésuites. Le caprice de la mode, un engoûment aveugle : telle est la principale explication me leur longue et grande prospérité.

Plusieurs choses contribuèrent encore puissamment à l’avancement de leur réussite à Poitiers : la belle et forte organisation de leur collège, telle qu'on n’en avait encore vu dans aucun autre collège de cette ville : au dedans, la discipline, à Ja fois ferme et douce, aussi éloignée (sauf exceptions) des pratiques brutales des anciens temps que d’une indulgence excessive: au dehors, une surveillance très active sur les externes, jusque dans les pédagogies et les maisons de jeux. C'était, à l’intérieur, un soin tout particulier, presque paternel, de la tenue et de la santé des pensionnaires ; à l'extérieur, des rapports assidus avec les familles, des visites fréquentes et intéressées. C’étaient encore, au dedans, les fêtes, les jeux, l'escrime, les loteries, les représentations scéniques et même les ballets; au dehors, les

1. Archives Départementales, D. 24. Mémoire pour le Collège par la Commission intermédiaire (44 juin 1788). Ù j

longues promenades, les exercices militaires, les processions, les parades, etc. Tout cela exécuté sous forme de délassement, d’attrait, de récompense, sans préjudice des titres pompeux d’imperator et de consul, empruntés à l'antiquité, et des honneurs de toute sorte dont ils se plaisaient à décorer leurs écoliers, tels que drapeaux, enseignes, croix, rubans, jetons, bons points, ete., ete. En fallait-il davantage pour allécher les parents, attirer et retenir les élèves?

Joignez-y les triomphes scolaires des écoliers eux-mêmes, par dessus tout les fêtes religieuses auxquelles les bons Pères, s’attachaient à donner le plus d'éclat possible, les visites des rois, celles des princes et des princesses, accompagnés de leurs amis particuliers, et entourés des gentilshommes du pays, des officiers civils et judiciaires, des capitaines et enseignes de la milice bourgeoise, Les sermons où des orateurs sacrés tels que le P. Coton ou le P. Joseph déployaient devant la foule des parents et des élèves toutes les séductions de leur éloquence persuasive: ne sont-ce pas là autant de causes de succès qui expliquent la prospérité du nouveau collège de Sainte- Marthe ?

D'autres motifs, il n’en faut point chercher. Les Jésuites n’ont jamais enseigné autre chose que ce qu'avait enseigné ou enseignait encore l'Université dans les rares collèges qui lui étaient restés, ni plus ni mieux. Toute comparaison même, à notre avis, leur serait plutôt défavorable.

En somme, qu'était leur enseignement? Il est difficile, et peut-être même serait-iltéméraire d'essayer d'en découvrirsous les positions librement choisies par les candidats à la maîtrise ès arts, le caractère et la valeur réelle. Elles suggèrent pourtant une double réflexion : il est certain d'abord que la philosophie scolastique occupe le premier rang après la théologie (philosophia theologiæ ancilla); l'étude des lettres n'avait | d'autre bul que de former des orateurs pour la chaire.

Les thèses de maîtres ès arts étaient comme une profession de foi sur tous les points discutables de la philosophie. Les candidats passaient rapidement et pour la forme sur les : doctrines qui leur paraissaient au-dessus de toute discussion, pour insister sur dix ou douze questions spéciales qu'ils se

contentaient d’ailleurs d'indiquer ; le « développement » de ces thèses devait être purement « oral ».

Ils divisaient la philosophie en quatre parties : logique, physique, éthique ou morale, et métaphysique. Cet ordre est « scolastique ». Il faut remarquer que la physique est déjà au milieu du xvin* siècle une science positive constituée, et la place secondaire que lui accordaient les lauréats de cette époque ne peut être expliquée que par l'influence de la philosophie « théologique » et orthodoxe.

Cependant on remarque dans les thèses du xvim* siècle une influence manifeste du Cartésianisme, et, en particulier, de Malebranche. Quelques allusions à la fameuse théorie des Causes occasionnelles.

En résumé, pour le fond et la forme, il faut convenir que ces épreuves étaient bien loin de répondre à celles de notre licence actuelle, et qu’elles n’égalaient même pas par l'étendue celles de notre baccalauréat ès letires qui, outre une version latine etun discours français, comprennent des explications d'auteurs français, latins, grecs, allemands ou anglais, l'histoireet la géographie,la philosophie, les mathématiques, la physique et la chimie.

Quant à l'enseignement de la théologie, il fut des plus néfastes: on y relevait les doctrines les plus pernicieuses et les plus séditieuses au point de vue de la morale et de l’ordre établi. Faisceau de subtilités scolastiques, où l’on pouvait peut-être apprendre à raisonner, mais non à réfléchir et à devenir meilleurs.

Les mêmes imperfections se retrouvent dans l’enseignement purement littéraire et scientifique, où abondaient les exercices dont la seule mémoire faisait tous les frais. Les Jésuites, peut-on dire, continuèrent à Poitiers l’enseignement tel qu'ils l'avaient trouvé, et l'y laissèrent, comme ils ont fait partout où ils s'étaient établis. Nulle méthode nouvelle, nul principe plus fécond que dans les collèges voisins de l'Université, ainsi que le prétend une légende trop accréditée. Cet enseignement se bornait à celui de la langue latine, des éléments de la versification et de quelque peu de grec et de mathématiques; les langues étrangères n’en faisaient point partie, non plus que les éléments des hautes sciences, de l’histoire, de la géographie

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et du droit : le cercle était étroit, et n'a été élargi que par la Révolution.

Dans cette institution défectueuse et insuffisante, dans cette méthode vicieuse, ce que les Jésuites surent faire, ce en quoi ils excellèrent, c'est d'abord de démêler les dispositions de leurs élèves, d'appliquer, si l'on peut ainsi dire, la culture à la nature du sol: c'est en second lieu d'écarter de leur enseignement les aspérités pédantesques, de ne refuser pas à de jeunes esprits les délassements qui pouvaient les éclairer sous la forme de jeux, même après que l'Université eut proscrit ces divertissements dans ses collèges; en un mot, c’est d’avoir le mieux entendu peut-être l’art d'appliquer la jeunesse, de l'attacher à l'étude et de favoriser ses progrès.

C'est là assurément un grand mérite, et qui s'applique à toute la Société, en tout temps et en tout lieu. Mais ce mérite ne se trouve-t-il pas affaibli par cette considération que les études, comme on l’a si bien dit !, n’eurent jamais chez les Jésuites un caractère viril; qu'on épargnait à l'esprit les efforts même qui les cultivent; qu'on trompait les familles par des exercices brillants et futiles, par d’amusantes expériences de physique, par de petites comédies latines et même françaises, et par toute cette littérature quintessenciée dont l’auteur de Ver-Vert est le représentant ?

Michelet, à son tour, de la belle langue qui lui est propre, flagelle ainsi les Jésuites: «Le pêle-mêle de leur enseignement me fait pitié, dit-il. Ils croient tout concilier en mutilant, châtrant la mâle antiquité, lui ôtant justement tout ce qu’elle a de grand etde fécond. Ils font une antiquité blême, honnète, modérée, bien apprise. Par bonheur, l'aumônier aimable et délicat des jeunes Converties leur fit la gentille Odyssée qui leur tient lieu d'Homère,un Homère de Saint-Cyr, lisible aux demoiselles. Livre neutre de vague et molle éducation, d'où le garçon sortira fille. On veut faire Télémaque, et l’on fait Eucharis »..

Sans doute, quelques eritiques, imbus de préjugés el cédant à l'esprit de parti, ont rabaissé plus qu'il ne convient le talent

. 4. Cf. Cousin, Séance du 21 avril 4844 à la Chambre des pairs. (Journal Général de l'Instruction publique du 23 avril 1844).

des Jésuites pour l’enseignement. D’autres, au contraire, ont dit trop de bien des Jésuites comme instituteurs de la jeunesse. De ce nombre est le cardinal Pie, évêque de Poitiers, qui, en 1875, dans sa Lettre pastorale ? au sujet du rétablissement en cette ville de la Faculté de théologie, après avoir rappelé les difficultés sans nombre que dut surmonter la Compagnie avant l'organisation du collège royal de Sainte-Marthe, s’exprimait en ces termes : « Ge collège a pourtant justifié toutes les prévisions du saint et docte religieux (le P. Maldonat). Et si, à travers les épreuves du protestantisme, du jansénisme, du gallicanisme et du philosophisme, les familles poitevines ont conservé, dans ces derniers siècles, le sens chrétien et catholique plus accentué que ä&ans d’autres provinces, elles l'ont dû surtout à l'influence de cet enseignementlarge etsolide, dans lequel l’étude des langues, des lettres et des sciences n'avait tout son prix, aux yeux des disciples comme aux yeux des maîtres, qu’autant qu'elle était complétée par celle de la philosophie et même de la théologie, selon le programme tracé par le fondateur... La preuve hélas! qu'en excluant de leurs chaires ces maitres si renommés, on ne se proposa point l'avantage de l'instruction publique, c'est que, bientôt après, toutes les Universités à la fois étaient détruites par la révolution anti-chrétienne. Celle de Poitiers y succomba comme les autres.... ».

La juste appréciation de l’enseignement que donnèrent les Jésuites à Poitiers, pendant le xvu* et le xvrrr° siècle, ne se trouve ni dans le panégyrique de leurs amis, ni dans les diatribes de leurs ennemis. Ni les uns ni les autres n’ont su garder la mesure, et les Jésuites n'ont mérité

Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité !

Le témoignage public de l’Université de Poitiers, preuve de sa grande impartialité, est moins éloigné de la vérité :

« Depuis que les Pères jésuites, écrivait-elle en 1720, en sont devenus les propriétaires (du collège de Sainte-Marthe), ils n’ont cessé d'y enseigner les sciences divines et humaines

1. Poitiers, Oudin, 1875. (Bibliothèque des Antiquaires de l'Ouest, B. 585. 4).

avec honneur, et on doit dire à leur gloire qu'avant eux les belles-lettres languissoient dans l'Université ; depuis donc que leur collège est devenu le plus célèbre dans la république littéraire de l'Université, elle n’a rien négligé pour se conserver la juridiction qui lui en appartient. Lorsque ces Pères ont fait quelques tentatives pour s’en soustraire, elle a cru devoir s’y opposer pour la conservation de ses droits » ?.

Elle se ravisa, il est vrai, mais un peu plus tard. En 1762, l’enseignement étant enlevé aux Jésuites, on proposa un corps religieux pour les remplacer. L'Université rappelle, à ce propos, les réclamations qu’elle fit lors de l'introduction d’un ordre étranger dans son sein. « Elle se ressouvient qu'elle doit sa gloire à elle-même et mon à ces intrus, que ses écoles de droit en particulier ont toujours joui d'une réputation justement méritée. En jetant les yeux sur les anciens monuments dont elle conserve le dépôt, elle trouve la preuve satisfaisante qu'autrefois les écoles de Ja Faculté des arts étoïent très nombreuses, que leur célébrité la mettoit en état de soutenir la rivalité avec les premières Universités du Royaume. Quoique les docteurs des autres Facultés n'eussent point toujours de chaires et ne se trouvassent pas dans l'heureuse nécessité de se consacrer entièrement à l'étude des sciences, il y eut cependant parmi eux des hommes recommandables par leur savoir... » ?.

Entre ces deux opinions contradictoires, nous choisirons celle de 1762, qui nous paraît la plus juste et la plus vraie, comme aussi la plus conforme à ce que nous avons essayé de démontrer, à savoir que les Jésuites s’imposèrent à l'Université et au pays plutôt qu'il n’y furent reçus, et que leur succès au début ne fut qu'une coïncidence heureuse avec les malheurs des temps, principale cause de l’abandon des collèges. Que s'ils continuèrent de réussir et s'ils contribuèrent, pour leur part, à réveiller l'émulation dans le cœur de leurs élèves, à instruire même les générations du xvri° et du xvii* siècle, qui

1. Archives Départementales, D. 199. Mémoire pour lUniversité de Poitiers, 14720. $ ER Æ 2, Archives Départementales, D. 196. Mémoire de l’Université. à 20

ont encore fourni au Poitou plusieurs écrivains distingués : c'est là un mérite que nous ne songeons pas à leur contester.

Une preuve de plus en faveur de l’enseignement des Jésuites en général, malgré son dépérissement croissant depuis surtout Ja seconde moitié du xvin® siècle !, c’est, il faut l’avouer, le vide laissé à peu près partout par leur expulsion. Gette expulsion opéra une nouvelle révolution dans l'instruction publique, à laquelle elle porta un coup funeste. Si les Jésuites, en effet, ne formaient pas des savants, ils formaient au moins quelques bons littérateurs. L'embarras fut grand. À qui désormais confier cette délicate et importante succession ? Où prendre de nouveaux maîtres ? Les laïques n'étaient point préparés à ce rôle; le clergé séculier même, sauf de rares exceptions, s'en était peu à peu désintéressé, depuis l'apparition des Jésuites et de toutes ces congrégations enseignantes. Il y eut donc dans la plupart des collèges du royaume quelques moments de trouble et d'hésitation, pendant lesquels les écoles se trouvèrent à la fois sans professeurs et sans écoliers.

A Poitiers,. moins qu'ailleurs, on se ressentit du contre-coup. Le nouveau collège, grâce au concours réuni de la municipalité et de l'Université, s'organisa très promptement. Le goût des bonnes études s’y développa sans interruption, et, loin de s'éteindre, nous donne encore aujourd’hui les plus flatteuses espérances pour l'avenir.

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