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Les Jesuites dans le canton de Vaud

Une question solennelle, la question des jésuites, a remué la Suisse jusque dans ses entrailles. Plusieurs gouvernements sont tombés pour avoir méconnu ce qu'il y a de profondément vrai dans ce cri de tout un peuple qui demande l'expulsion d'un ordre étrangler à son histoire , ennemi de sa nationalité. Après tant de bruit et de menées, Ton était en droit de s'attendre à ce que les provocateurs d'une aussi grande agitation, fidèles au mouvement qui les portait au pouvoir, fissent du pays entier une forteresse à jamais fermée aux disciples de Loyola ; illusion grossière ! Les jésuites vont et viennent en toute liberté, ils prêchent publiquement, ils gouvernent. C'est contre nos institutions religieuses que se dirigent les armes forgées, disait-on, contre le vieil ennemi de notre foi, les antiques remparts élevés par nos pères contre le jésuitisme s'écroulent sous les efforts calculés de ceux qui devaient en être les sentinelles vigilantes. Nos pasteurs sont emprisonnés, exi-

lës^ maltrailës ; l'Eglise perséculëe n'est plus, clans son recueillement, qu'une ëtrang-ère ; 5^5 adversaires l'ont vue et se sont moqués de ses sabbats (Lament. I, 7).

Ce revirement extraordinaire s'explique par l'ignorance de ce qu'est vraiment le jésuitisme. Il est résulté de cette absence d'idées claires sur une matière aussi grave que les accusations les plus dénuées de fondement sont restées sans réponse incisive. Dissipons ces ténèbres, rétablissons selon les mérites de chacun les rôles intervertis dans l'obscurité du tumulte; examinons quels sont les jésuites dans l'ordre temporel, quels sont les jésuites dans l'ordre spirituel ; puis, après les avoir discernés dans le Canton de Yaud, sous le masque patriotique dont ils se couvrent, nous entrerons dans la haute retraite que Dieu nous a préparée pour sa gloire et dont le jésuitisme ne triomphera point.

Le jésuitisme est la réaction du principe à la victoire du^r quel la réformation dut sa vie et son existence , l'obéissance de rhomme à l'homme dans les questions religieuses, l'autorité humaine en matière de foi.

L'Eglise du moyen âge n'avait plus à combattre par le raisonnement la philosophie païenne , elle avait à convertir des âmes étrangères à la culture développée de l'antiquité. Pour démontrer à ces peuples enfants les mystères de la religion, il fallait les montrer à leurs sens ; il fallait frapper pour convaincre. L'Eglise, qui déjà avait dévié de sa fidélité primitive, ne comprit pas les dangers de sa position nouvelle ; la doctrine de l'Evangile fut expliquée par des cérémonies qui en dénaturaient la spirituahlé, le voile déchiré se referma, les ombres s'étendirent sur le sanctuaire. Dans le sein de la chrétienté sç

forma un nouve.lu judaïsme qui eut, comme l'ancien, son Sinaï. Qui vous écoute, m'écoute, et gui vous rejette, rejette celui qui 7n'a envoyée, avait dit le Seigneur 5 ses apôtres. Jësus-Christ sanctionnait par ces paroles l'œuvre de ses ministres pour autant que ceux-ci resteraient les fidèles exécuteurs de ses ordres. L'Eglise appliqua cette promesse à toutes ses lois; placée par ses lumières scientifiques à la tète de la civilisation contemporaine, elle fit accepter ses actes en les identifiant à ceux de la puissance divine; célébrée par les peuples qui s'inclinaient devant elle avec respect, éprise de sa propre grandeur, elle donna comme la pensée de Dieu ses colères , ses jalousies, ses haines, son ambition. Il faut le reconnaître, cette autorité, dont Grégoire VU et Innocent III furent l'expression la plus complète, sauvegarda le principe chrétien dans les masses qui ne pouvaient encore marcher que par la vue. La vie spirituelle se développait cependant à l'ombre du cloître dans quelques âmes qui attendaient , comme le vieillard Siméon, la délivrance d'Israël ; elle eut quelques moments d'indépendance, mais elle ne secoua jamais complètement le joug des traditions humaines ; la souveraineté de l'Eglise continuait à s'exercer sur des peuples mineurs ; les querelles des princes ayant dévoilé les ressorts de la politique papale et la critique miné l'édifice , la réformation put manifester librement les forces latentes que le catholicisme renfermait en lui-même.

Les deux principes étaient maintenant en présence, dégagés de tout ce qui entravait leur marche. La lutte allait manifester leur essence intérieure , les dessiner nettement en donnant à chacun d'eux la conscience de son être ; le principe qui sapait par sa base toute autorité humaine ne pouvait avoir pour adversaire que le principe qui égalait, cette autorité à celle dç

Dieu ; le protestantisme ne pouvait avoir que le jésuitisme pour ennemi.

L'E(jlise romaine, étourdie par le coup qui la frappait, demeura quelque temps sans se reconnaître et sans savoir sur quel terrain se placer pour défendre ses intérêts. Les dangers étaient imminents de toutes parts. Accepter la discussion, c'était rendre hommage aux idées nouvelles. La voix des papes, juge et partie dans le débat, ne calmait plus les tempêtes; les foudres étaient entre les mains des réformateurs, et les princes ne voulaient point d'une croisade qui eût mis en péril leur couronne ; la papauté ne pouvait trouver de salut durable que dans son sein. Un gentilhomme espagnol , Ignace de Loyola , esprit exalté par la lecture de merveilleuses légendes et des romans de chevalerie, sentit en lui la mission de chercher un remède aux maux dont souffrait l'Eglise abattue. L'enthousiasme du guerrier devint chez le religieux esprit de lutte et d'obéissance,, deux traits distinctifs de la Société dont il fut le fondateur.

L'ancien catholicisme avait eu deux points d'appui, l'auto^ rite de TEglise, le génie des papes et l'obéissance des peuples qui était faiblesse morale ou fascination. Ignace reprit en dé-* tail les éléments de cette grandeur déchue, les analysa et entreprit de les réunir de nouveau en un corps, mais la vie qui animait cet organisme puissant, la majesté qui le soutenait au dehors, ne pouvaient se reproduire. Le calcul remplaça l'enthousiasme ; celte sublime synthèse du moyen âge se rape^ tissa aux proportions d'une très^pel'Ue Société (1), concentration violente de toutes les forces de l'Eglise romaine , qui, ne voyant de salut qu'en elle-même, se replie sur soq

(t) Ignace de Loyola aimait a appeler ainsi sa compagnie.,

passe et, dans un accès de colùrc contre ces temps nouveaux que la révolution du seizième siècle inaugurait, enfante pour le combat la compagnie de ses défenseurs , sombre et silencieuse milice , dans laquelle Tautorite est un étroit despotisme et l'obéissance un esclavage réfléchi.

Le vœu d'obéissance est le vœu principal des jésuites. Selon François de Borgia, troisième général de l'ordre, Tobéissance est le but auquel tout se rapporte dans la Société. « Lais- « sons, dit Ignace de Loyola, laissons sans peine les autres orcc dres religieux nous surpasser par les jeûnes, les veilles, par « la sévérité du régime et de l'habit qu'ils s^imposent pieuse- « ment, chacun suivant leur règle et leur discipline particu- « lières : c'est parla vraie et parfaite obéissance, par l'abdica- <c tion de leur volonté et de leur propre jugement, que je dé- « sire surtout, M. C. F.^ que se fassent remarquer tous ceux «qui, dans cette Société, se consacrent au service de Dieu « notre Seigneur. » L'épître qui contient ces paroles est adressée aux jésuites de Portugal; son importance est très-grande dans la compagnie, on la lit tous les mois au réfectoire ; elle est toujours ajoutée à la suite des règles communes, et les généraux y renvoient fréquemment. Mutio Vitelleschi conjure les pères des assemblées provinciales de se rappeler sans cesse que, grâce à celte lettre divine et jamais assez lue, l'obéissance a remplacé dans la Société les pénitences et les macéralions des autres ordres. Enfin, Aquaviva recommande à tous les jésuites de la méditer, car elle est comme le miroir où ils doivent apercevoir leurs fautes : ibi tanquam in specido suas maculas intueaniur .

Le jésuite voit Dieu lui-même dans le supérieur, l'obéissance due à cet homme doit être absolue et parfaite. « Fiien « n'est imparfait comme cette première sorte d'obéissance qui « se contente d'accomplir ce qui est commandé : elle ne mé-

« rîte le nom de vertu qu'autant qu'elle s'ëlève à cet autre de- « gré où de la volont<$ du supérieur on fait la sienne, et où « l'on s'accorde si bien avec elle qu'on n'en voit pas seule- « ment l'accomplissement dans les effets, mais qu'il y a de « plus un parfait consentement dans les sentiments. Cette « liberté, que votre créateur vous a départie il faut librement « la lui livrer, la lui consacrer en la personne de ses minis-

« très Mais celui qui voudra tout entier et sans réserve

a s'immoler à Dieu, devra, outre sa volonté, lui offrir son in- « tellig^ence, ce qui est le troisième et suprême degré de l'o- « béissance, en sorte que, non-seulement il veuille, mais ente core pense de même que le supérieur et soumette son juge- « ment au sien autant qu'une volonté toute dévouée peut «fléchir l'intellifjence (1). L'obéissance doit être, disent les « Constitutions, parfaite dans l'exécution, parfaite dans la vote lonté, parfaite dans l'intellig-ence. »

Il y a, il est vrai, une restriction en apparence importante : quand le péché est manifeste , le supérieur ne peut exig^er la soumission ; mais l'ordre du supérieur suffit pour rendre une opinion probable et pour ôter, par conséquent, l'évidence du péché. « Le même homme , dit Suarez , crée la probabilité « comme docteur et entraîne l'obéissance comme supérieur, » en sorte que la restriction s'anéantit.

Le jésuite conforme donc à la volonté d'un homme, ses sentiments, son jug^ement, sa pensée, son être tout entier; plus il brise son âme en obéissant, plus le sacrifice est méritoire. « Celui qui obéit ainsi devient un holocauste vivant et a^jréable « à la Majesté divine, puisqu'il ne g^ardc absolument rien de «lui-même» (^de virtule obedienliœ). Le jésuite perd toute existence propre, toute spontanéité; son existence indivi-

(1) Epistola beati hjnatiij du virtule ohedientiœ.

(luelle passe, par Iranshumanalion, dans colle d'un autre dont la vie remplace la sienne ; il est comme un cadavre qui se laisse tourner et manier en tout sens, ou encore comme un bâton qui sert partout et à toute fin au vieillard qui le tient à la main (Constitutions des jtîsuites. Part. YI, Cli. I, § 1).

Celte soumission absolue de l'homme à l'homme répandue dans tout le corps de la compagnie de Jésus fait de la société entière un immense cadavre. Le supérieur obéit lui-même passivement au provincial , auquel le général commande en maître absolu. Chacun a remis toute sa liberté aux mains de celui qui le précède dans l'ordre hiérarchique, nul ne relient rien pour soi, et ce trésor accumulé de toutes les libertés individuelles, ainsi transmis de proche en proche, tombe enfin entre les mains du pape, le seul homme libre de l'univers, et pèse à son tour sur chaque jésuite dont il fait ou un esclave ou un tyran.

Le péché du jésuitisme apparaît ici dans tout son jour (Jér. XVII, 15). L'homme que l'Evangile nous fait sacrifier, c'est le vieil homme (Rom. VI, 6 ; Eph. IV, 22 ; Col. III, 9) , le corps de mort (Rom. VII, 24), c'est toute cette vie de péché qui se développe par la convoitise au point de devenir en nous un organisme vivant. Cet homme animal , comme l'appelle St. -Paul (1 Cor. II, \A. cf. II Cor. IV, 16), n'étant pas nécessairement lié à notre existence, puisqu'il provient d'un principe primitivement étrangère notre nature, peut périr sans que notre humanité succombe (Jean III, 3; Rom. VI, 6 ; 1 Cor. XV, 47; Eph. II, 15;IV, 22, 24; Col. lil, 5,9, 10; 1 Pierre, III, 4). Cette mort étant accomplie par la grâce, l'homme, le vrai moi, reparaît en nouveauté de vie, il appartenait au péché, il appartient maintenant à Celui qui est mort et ressuscité pour lui (II Cor. V, 15). L'esclave du péché est devenu esclave de

la justice (Rom. VI, 17, 18) , et cet esclavage est prëcisëment la liberté, servire Deo, libertas (Rom. VI, 22). En s'offrant à Dieu en sacrifice vivant et saint (Rom. XII, 1 ; Hébr. XIII, 15), le fidèle acquiert une conscience vive et joyeuse de son existence sanctifiée; plus il s^identifie dans ses actes, dans sa volonté, dans ses sentiments, à Celui qui l'a racheté, plus il est libre (I Pierre II, 5). Le jésuite ignore cette liberté spirituelle et glorieuse qui consiste dans la soumission parfaite à la volonté divine ; il croit détruire l'égoïsme et perd l'individu ; il remet entre les mains du supérieur ce que l'Evangile change et ne détruit pas, le jugement, la pensée ; ce que Thomme ne peut aliéner sans cesser d'être lui-même ; aussi le jésuite n'est-il plus un homme, periiidè ac cadaver !

Il y a dans le jésuitisme, comme dans toute erreur, un fond de vérité qu'il ne faut point méconnaître. La vérité à laquelle le système que nous combattons rend hommage est celle-ci : L'homme, dans son état de chute, a besoin d'un être semblable à lui, qui sympathise à ses misères et consente h en porter le fardeau. Mais, tandis que la religion chrétienne appuie l'homme sur Dieu qu'elle humanise (Ev. Jean ï, 14 ; I Tim. III, 16; Rom. IX, 5; I Cor. XV, 47, Phil. II, 6-8; Col. I, 16-18 ; I Jean I, 2) , le jésuitisme retourne au paganisme qui appuie l'homme sur l'homme divinisé (Rom. I, 23). La réconciliation de l'homme avec Dieu , l'union de la terre avec le ciel, promise et figurée par le sacerdoce lévitique (cf. toute l'épître aux Hébreux et particulièrement X, 1-7) est accomplie dans le Nouveau Testament par la Parole éternelle faite chair, par Jésus-Christ. C'est Lui qui est pour le chrétien ce que le supérieur est pour le jésuite, le centre vers lequel toute àme tend (Rom. VIII, 21), la source de la vie (Ev. Jean IV, 10, VII, 37 ; Esaïc LV, 1 ; Apoc. XXII, 17) et de la liberté (Ev. Jean. Vill; 32-36; Rom. VIII, 2). Nul homme ne peut

donc, sans usurper le sacerdoce intransmissible (Hébr. VII, 24) du Seigneur, s'interposer entre Dieu cl notre conscience, car Christ est toujours avec les siens (Matth. XX\ III , 20; XVIII, 20 ; Apoc. I, 18). Fous avez été rachetés par prix, ne devenez point esclaves des hommes (I Cor. VII, 23). Tenezvous donc fermes dans la liberté que Christ vous a acquise et ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de la servitude (Gai. V, 1).

Le jésuitisme a poussé jusqu'à ses limites extrêmes l'art de subjuguer l'individu , il n'exige pas d'abord impérieusement une soumission parfaite, il commence par connaître h fond le terrain sur lequel il veut agir. Avant d'entrer dans la Société, le novice déclare son nom, l'histoire de sa naissance, celle de tous ses parents, leur genre de vie, ce qu'il a fait avant de se présenter, ses goûts, ses inclinations, ses habitudes, ses sentiments les plus cachés, si, dans les scrupules et dans les doutes spirituels ou de toute autre nature qu'il éprouve ou pourra éprouver dans la suite, il se laissera conduire et régler par les avis d'autres personnes de la Société pourvues de lumière et de la probité nécessaire , s'il consent à ce que ses fautes soient dénoncées, s'il est décidé à entrer dans la Société, depuis quand et comment cette résolution s'est formée , quels sont les signes et les causes qui l'ont fait naître {Examen général, III). Par une confession pareille, le novice est déjà , à certains égards , sur la voie de l'obéissance passive , il fait ensuite l'abandon définitif de tous ses biens et les donne, non à ses proches, mais aux pauvres , c'est-à-dire le plus souvent à la Société qui est très-pauvre et qui, réalisant entre ses membres le communisme spirituel et matériel le plus complet, possède non-seulement l'ame , mais les biens de l'individu. Les relations de famille que l'Evangile a sanctifiées en détruisant l'égoïsme des affections humaines, n'existent pas pour le jésuite;

i! ne peut communiquer avec les sîens que par écrit et doit montrer ses lettres , il ne doit pas dire j^ai des parents, mais j'avais des parents ; la société à laquelle il se consacre lui tient lieu de tout, de Dieu, de père, de mère et de propriété.

D'entre les épreuves qui préparent le candidat à son admission, rien ne montre mieux l'essence même du jésuitisme que les exercices spirituels d'Ignace de Loyola, destinés à produire chez le novice les dispositions reli|jieuses qui le rendront digne d'être membre de la Compagnie de Jésus.

L'Evangile n'admet pas de méthode à l'exclusion d'une autre pour la conversion des cœurs; les apôtres montraient aux Juifs les promesses de la Loi accomplies en la personne de Jésus-Christ, aux païens la vanité de leurs pensées ; Dieu se révèle de différentes manières (Hébr. I, 1)» Tel est travaillé parle besoin du pardon, et Dieu se montre comme Celui qui fait miséricorde , un autre est plus sensible à Tamour de Christ, un autre est altéré d« sainteté; le ministre de l'Evangile présentera à chacune de ces âmes la vérité appropriée aux besoins qu'il faut satisfaire ; !a méthode d'exposition variera selon les dispositions du cœur et la grâce de Dieu infiniment diverse, qui ne s'astreint point aux causes secondes du ministère humain , apportera la paix et la vie. Ignace de Loyola s'y prend autrement ; il jette tous les caractères dans le même moule et les traite avec une égalité bien opposée à cette variété dont Dieu a embelli sa création. Cet homme, qu'aucun enthousiasme n'éblouissait et dont la sagacité se rendait compte de chaque mouvement du cœur et de chaque agitation de l'esprit, trace, dans ses exercices spirituels, la marche à suivre pour produire ce qu'il appelle la conversion comme l'on réglerait une machine. Quand l'âme est réduite par l'obéissance passive à n'élre plus qu'un cadavre, réludc de ses facultés est une dissection, la sanctilication devient un art mécanique. C'est en frappant les sens

et l'imagination que les exercices conduisent le pénitent , par degrés bien calculés , aux idées les plus spirituelles de la foi et de la morale. Condillac est là tout entier. Les sentiments les plus insaisissables et les plus mystérieux sont matérialisés, l'élévation religieuse du cœur se réduit à une surexcitation artificielle, résultat de formvdes techniques qui reviennent uniformément dans tout le livre.

C'est surtout par le moyen de ces exercices que la compagnie s'est recrutée ; leur importance est si grande qu'Ignace de Loyola en régla jusqu'à la direction, et la première assemblée générale décida qu'il serait fait un guide plus développé des exercices spirituels. Ce guide, directorium , rédigé par Polanco , d'après l'avis des jésuites les plus habiles, recommande les précautions les plus minutieuses pour que le pénitent arrive au but désiré sans qu'il puisse soupçonner qu'on l'y conduise. « C'était l'avis de N. B. P. Ignace, et il disait que « la meilleure manière était de le faire en confession, non pas « ex abrupto y et de manière à être importun , mais en saisisse sanl une occasion favorable ou en la faisant naître adroite- « ment ; ou bien hors de la confession , quand on s'aperçoit « que quelqu'un n'est pas content de son état, soit à cause de « quelque scrupule intérieur, comme, par exemple, si ses afFai- « res ne réussissent pas, s'il n'est pas bien traité des siens, ou « quelque chose de semblable. On peut encore quelquefois « trouver une excellente occasion dans les vices ou dans les « fautes de la personne. » La solitude cl l'obscurité du lieu où se font les exercices, l'aspect des personnes, tout dans le directorhim est calculé avec une habileté , fruit de l'expérience la plus consommée, et de manière à donner au pénitent l'idée que , s'il entre dans l'institut , sa vocation est divine.

Le jésuitisme connaît trop bien le cœur humain pour se

mettre en guerre ouverte avec ses instincts les plus nobles ; îT asservit l'individu, mais, en le comprimant, il flatte son orgueil, il lui donne une liberté abstraite, une neutralité impossible à l'égard du mal , il accorde à Tbomme une puissance que Dieu lui refuse , la faculté de se décider par lui-même pour le bien. Les apôtres de l'obéissance passive sont les grands docteurs du libre arbitre et les adversaires de la prédestination ; la nature reprend ainsi dans de déplorables écarts ses droits méconnus (1).

Le but de la Compagnie de Jésus étant de défendre, par des moyens scientifiques et religieux, l'Eglise romaine contre ses .adversaires du dedans et du debors , ses deux cbamps d'activité senties collèges et les missions.

Les jésuites ont eu dans toutes les brancbes des professeurs distingués et beaucoup d'érudits , mais comme les opinions nouvelles sont écartées avec soin et qu'il y a unité dans la compagnie , même sur les points contestés par les théologiens romains, ils n'ont pu avoir des génies indépendants , de vrais génies. Le système d'éducation s'est ressenti vivement de cette

(1) Pelage dit à l'homme, vous pouvez tout, mais vous avez beaucoup à faire. Cette doctrine était moins révoltante que celle des jansénistes, mais pourtant encore incommode et pénible. Les jésuites ont été, si on peut parler de la sorte , au rabais du marché de Pelage ; ils ont dit aux chrétiens : vous pouvez tout et Dieu vous demande peu de chose. Voilà comme il faut parler aux hommes charnels et surtout aux grands du siècle, quand on veut s'en faire écouter. (D'Alembert, Destruction des jésuites, p. 54.)

Le 25 janvier 1627, la Chambre des communes déclara qu'elle adlié- Tait au sens calviniste des articles de foi de l'Eglise anglicane, tel qu'il avait été fixé sous le règne d'Elisabeth, par le consentement général des -écrivains de cette Eglise, et qu'elle rejetait l'interprétation des jésuites et des arminiens. {Baxter, et l'Angleterre religieuse, p. 54.)

compression malheureuse de l'individualité ; pour mieux posséder Fenfant , on a espionné ses démarclies les plus naïves, les camarades de collège sont devenus des dénonciateurs (1) [Examen, cap. IV, § 8), dissimulant à leur tour les fautes qu'ils épiaient chez autrui. Comme on ne pouvait proposer à l'élève, pour récompense de ses travaux, le témoignage d'une conscience rendue captive, on a encouragé l'élude par l'émulation, par la vanité. Ecoutons un jésuite (2) : « L'institut veut a que le maître prévienne d'abord la passion en la distrayant « par celle de l'étude ; en soufflant dans les cœurs le feu de « l'émulation ; en mettant devant le fantôme du plaisir le simu- « lacre de la gloire (3). De là ces dignités, ces titres, ces décoce rations honorables qui doivent distinguer les plus studieux (4), « distinctions puériles à la vérité, mais qui sont pour les ence fants ce que sont pour les hommes des distinctions souvent « plus vaines, avec cette différence que le hasard et la faveur « les distribuent presque toujours aux hommes et que le mé- « rite seul les dispense aux enfants. De là ce partage d'une « classe en deux classes de rivaux qui se redoutent , s'obser- « vent et se contiennent mutuellement dans le devoir (5). De « là ces disputes , ces duels classiques où l'on oppose la mé- « moire à la mémoire, l'esprit à l'esprit, pour aiguiser la pointe

(1) a Les enfants servent ici d'explorateurs très-fidèles et de dénonciateurs des méchantes actions desquelles après avoir repris les délinquants, piqués du zèle de la gloire de Dieu, ils ne manquent point de les découvrir aux pères. » Belation des insignes progrès de la religion chrétienne, [ails au Paraguay, par Nicolas Duran, jésuite. Paris 1638.

(2) Apologie générale pour les jésuites. Lausanne, chez Sigismond d'Arnay 1763.

(3) Ratio studiorum, N°31.

(4) Reg. prefœc, N° 36.

(5) Reg. prefœc, N° 35.

« de l'un par celle de l'autre ; où se répandent les premières « larmes de l'émulation, larmes fertiles, larmes précieuses (1) ! « De là ces récompenses particulières et ces prix solennels, qui « commencent à faire trouver Fintérét de l'amour-propre dans « l'intérêt de la vertu, qui font estimer le travail et qui l'adou- « cissent en lui offrant pour perspective le succès (2). De là « ces essais publics où le désir de plaire en donne ou en dévête loppe le talent (3) , » et encore (4) , « il faut dès la première «jeunesse emmailloter pour ainsi dire la volonté, pour qu'elle « conserve dans tout le reste de la vie une heureuse et salutaire « souplesse. »

Ainsi les jésuites ont orné l'esprit, mais n'ont pas formé le caractère; l'individualité emmaillotée n'a pu marcher que dans le sens de l'institut ; dès qu'elle a voulu se mouvoir d'ellemême, elle a bronché ; le dix-huitième siècle français est sorti des écoles des jésuites (5).

Les missions de l'E^jlise romaine chez les païens ont été presque exclusivement soutenues par les jésuites, dont plusieurs

(1) Reg.jjrœfec, N'^SI.

(2) Ibid., N° 36.

(3) Ibid., N° 32.

(4) Apologie générale^ page 331 .

(5) Le cardinal de Richelieu, dit dans son Testament politique: c S'il est vray, comme c'est une chose cerlaine, qu'on se piaist naturellement h avancer ceux dont on a reçu les premières instructions, et que les parents ont toujours une particulière affection pour ceux qui ont rendu ces offices a leurs enfants, il est vrai aussi qu'on ne saurait commettre l'entière éducation des jeunes gens anx jésuites, sans s'exposer à leur donner une puissance d'autant plus suspecte aux Etats, que toutes les charges et les grades qui en donnent le maniement seraient enfin remplies de leurs disciples, et que ceux qui de honne heure ont pris un ascendant sur des esprits le retiennent quelquefois toute leur vie. »

ont montre, dans ce cbamp de travail, un dévouement réel à la cause de Christ , et un zèle dig^ne d'une foi plus éclairée ; mais le vice endémique de la société a reparu dans celte œuvre comme dans les autres. Au lieu de faire triompher l'Evangile par la conversion spirituelle de l'individu, ils se sont trop souvent contentés d'une adhésion générale, formelle et extérieure. Ces chrétientés nouvelles privées du principe spontané de la foi en Jésus-Christ seul n'ont pu agir librement; les jésuites les ont dirigées dans leur gouvernement , dans leur commerce (t), pour avancer le règne de Dieu, ils ont étendu celui de leur compagnie , la politique est la conséquence nécessaire d'un système qui confond dans la même obéissance passive l'intérieur qui n'appartient qu'à Dieu, et l'extérieur dont un ministre de l'Evangile n'a pas à s'occuper directement. Les moyens ont été à la hauteur du but. L'homme n'est pas disposé naturellement à se livrer sans coup férir à une domination étrangère. Aussi les jésuites se sont-ils bien gardés d'attaquer i'individu de front, ils l'ont pris par voies obliques et par détours en l'alléchant, en voilant sous des dehors religieux leurs pensées terrestres, en se faisant tout à tous non comme saint Paul , mais en s'accommodant aux préjugés , aux erreurs , et même aux vices (2). La société des jésuites a donné son nom

(1) a Qui ne s'émerveillerait des œuvres admirables opérées ici par nous, vermisseaux de terre et gens de néant sur ces seigneurs les plus puissants de ces régions, qui acceptent les lois élablics par nous, qui nous cèdent l'autorilé de créer des magistrats en leurs (erres, et d'y punir les crimes, en somme qui se rendent si faciles et si (raitables en tout ce qui appartient a une bonne police. » Relation des insignes progrès, etc. y page 131.

(2) a Je parsème mes libéralités par tous ces lieux, distribuant h ces bonnes gens des chemisettes, des couteaux, des hameçons, des épingles, des aiguilles et autres menues denrées qui ne laissaient point, toutes ensemble, monter à la valeur de plusieurs écus. Mais c'est avec cette

:i cet art malheureux de surprendre les âmes, et ce nom est une injure. Les populations captivées un moment se sont soulevées dès qu'elles ont connu les intrigues des pères , car rien ne détruit la confiance comme de découvrir le calcul et la ruse où l'on avait cru l'abandon ; la foi qui n'était pas fondée sur le rocher des siècles s'est éteinte dans les âmes : c'est ainsi que les chrétientés florissantes de l'Inde et de la Chine ont disparu.

Les missions intérieures des jésuites ont le même caractère; « qu'on se rappelle, dit le P. Heissius (1) qu'il importe de consulter les jésuites en politique , de les consulter sur la déposition des rois. )> Comme le but des pères n'était pas de faire triompher tel ou tel principe , mais de faire régner la compagnie, ils ont modifié leurs opinions selon les temps, les lieux et les personnes, attaquant avec audace ou minant sourdement toute puissance qui ne se prétait pas à leurs desseins.

Il est bien remarquable que le fait sans lequel l'histoire de l'humanité ne serait qu'une énigme insoluble, l'avènement du christianisme, ne soit signalé par aucune révolution politique. . L'Evangile ne discute pas sur la manière dont le pouvoir a été acquis ou s'exerce, il l'admet comme un fait. Jésus-Christ refuse de s'immiscer dans les questions litigieYises de son peuple (Luc XII, 14), il se soumet au pouvoir usurpateur des Romains (Malt. XXII, 21) ; en appelant Hérode vm renard, il ne

amorce que l'on attire ces poissons dans les rets de l'Evangile. Hé! quelle heureuse pêche! par ces bagatelles gagner des âmes à Jésus- Christ et s'acquérir les cœurs des hommes, comme j'ai efTeclivement emporté ceux de tout ce peuple par ces appâts de charité, de sorte que nos pères en disposent pleinement à leur gré. » Relation des insignes progrès, etc., page 88.

(1) Sebast. Heissius jesuit. ^phorismorum doctrinœ jesuilicœ declar. apologvlic. Ingolstadt. 1609. Aph. I, ]S"96.

conteste point sa royauté. Les apôtres suivirent l'exemple et la doctrine de leur maître , ils virent dans l'établissement politique un événement providentiel auquel le fidèle doit se soumettre à cause de la conscience (Rom. XIIÏ, 5) pour autant que celle-ci n'est point attaquée (Act. IV, 9 ; V, 29). L'institution du mag^istrat est divine, l'autorité vient d'en haut : celui qui résiste à la puissance résiste à l'ordonnance de Dieu (Rom. XIII, t — 4). Le christianisme a tellement respecté tout ordre humain qu'en affranchissant le cœur par le Saint-Esprit, il n'a pas conclu à la conséquence forcée de ce principe, à l'abolition de l'esclavage civil. En donnant à l'humanité, par la transformation de l'individu , le germe d'une vie nouvelle , il a indirectement , par une lente et successive pénétration , placé la société sur sa base éternelle, et guidé les institutions politiques, ' respectant toujours le magistrat comme un ministre de Dieu, et ne portant jamais une main profane contre ce prince qui ne porte pas Tépée en vain (Rom. XIII, 4).

La réformation respecta, comme l'Eglise primitive, l'établis^ sèment temporel. Luther fait bon marché de la volonté populaire, non-seulement à propos du gouvernement ihéocratique et militaire de Jean Matthias ou de la folle rovauté de Jean de

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Leyde, mais en toute circonstance. Ainsi à l'occasion de Munzer, il engageait les princes à frapper sur Monsieur Tout le Monde, Herr omnes ; une autre fois, il écrivait aux révoltés de Danemark : « Ne combattez jamais contre votre maître, fût-il « tyran , et sachez que tous ceux qui l'osent attaquer trouve- « roni leur juge. » Enfin toute sa doctrine se résume dans ces mots : « Qu'un chrétien puisse se défendre contre l'autorité, il « y a là matière à de grandes réflexions ; au fond, c'est au pape « que j'arrache l'épée, non à l'empereur. »

L'Eglise réformée devait étre^ par sa constitution presbyte-^ rienne, plus particujièiemcnt suspecte. Elle le fut en efï'çti

« Partout où le calvinisme réussit, dit Henri II, Tauloritë royale « devient incertaine , et l'on court risque de tomber en une « espèce de république comme les Suisses. » « Point d'évéque, « point de roi î » s'écriait Jacques P"" dans l'assemblée d'Hamptoncourt. « L'organisation toute républicaine des E^jlises cal- « vinistes , dit encore le cardinal Bentivoglio (1) , ces consis- « toires, ces colloques, ces synodes, ces délibérations fré- « queutes, cet ensemble enfin d'institutions libres en dehors « du gouvernement, n'étaient pas propres à entretenir le res- « pect de la royauté. «L'autorité temporelle fut pourtant obéie tant qu'elle n'attaqua pas la liberté ; il y eut bien quelques manifestations révolutionnaires ; le libre examen admis dans le domaine religieux tendait à passer dans le domaine politique. Théodore de Bèze approuva la loi salique (2) et justifia , dans un moment d'oubli, Poltrot, l'assassin du duc de Guise; Zwingle et Knox admirent la déposition des rois (3), l'évéqiîc de Winchester, Jean Poynet, réfugié sur le continent, combattit leur autorité absolue (4) ; ces faits, et d'autres encore, n'étaient pas le fruit d'un système politique arrêté. François Hoîman, professeur à Lausanne, donna le premier un manifeste en règle du radicalisme calviniste français dans sa Gaule Franhe (5) , « livre habile, livre érudit où, pour la première «fois, les doctrines démocratiques sont appliquées» à notre a histoire nationale, et où, avec une grande verve de paradoxe,

(1) Relaz. degli Ugonotùi di Francia ap. Sismondi. Hist. des Fran-, çais, T. XX, p. 97.

(2) a Ceux-là ont sagement pourvu h leur estât qui ont ordonné que les femmes ne vinssent jamais à régner. Confess. de la fou chreslienne, Genève, 1562. »

(3) ff Cum Deo possuntdeponi,» dit Zwingle.

(4) u4 short Treatise ofpolitical Power. 1558.

(5) Franco- G allia p Gcnevœ, cxofficina Jac. Slocrii, 1573^ in-8".

ce le droit populaire est justifié par la tradition, comme rec( montant au berceau même et aux lois de la monarchie fran- « çaise (1). » M. Augustin Thierry, dans l'éloquente introduction de ses récits mérovin[jiens , a fait justice de la partie historique de Touvra^jC dHotman, mais la parlie théorique demeure comme un monument d'audace. 11 y a du courage dans de telles paroles écrites sous Charles IX : « La dominait tion royale, quand elle n'est pas enchaînée, a un penchant « naturel, ime tendance propre vers la tyrannie. C'est pour « cela que l'hérédité est mauvaise, et que le peuple a toujours « le droit de choisir un chef à son g^ré. Il ne convient pas à « des hommes libres , à des hommes que Dieu a doués de l'in- « lelligence, de subir le bon vouloir et le bon plaisir ; Thuma- « nité ne se laisse pas conduire comme un troupeau de brutes, « Aussi un peuple peut-il toujours déposer son roi et en créer « un autre quand bon lui semble. Ce droit repose dans l'en- « semble de la nation , et doit être exercé par une assemblée <c solennelle. Le noble comme l'homme du peuple doivent y « prendre part. » Hubert Languet, dans ses Findiciœ contra lyrannos (2), l'écossais Buchanam (3) développèrent, à un point de vue un peu différent, la même thèse. Ces doctrines trouvèrent un instant quelque écho dans la noblesse huguenote qui n'avait point oublié la Praguerie (A) , mais elles ne furent

(1) De la Démocratie chez les 'prédicateurs de la Ligue, par Ch. Labitle. Paris, Joubert 1 84 1 , page LIIL

(2) Vindiciœ contra lyrannos, sive deprincipis in populum populique in principem légitima potestate. Stepbaiio Junio Brulo auctore (pseudonyme d'Hubert Languel).

(3) Georgius Buchananus , liber de jure regni apud Scotos. Ediinburgil580.

(<i) La noblesse muline du Midi ne craignait pas de dire, au rapport de MontluCi lorsqu'on lui parlait de l'obéissance due au roi : « Quel roy?

pas g^énërales ; le protestantisme revint à son origine priîwière et patricienne, comme dit M. de Chateaubriand, qui lui en fait un reproche, à son caractère franchement conservaleur (Matt. V, 13). « Ces maximes ne sont pas nos maximes, dit Jurieu , « nous les avons diverses fois désavouées. » Calvin établit de la manière la plus positive et la plus savante l'institution divine des rois qui sont les vicaires de Dieu (1). Pierre Dumoulin , Abbadie, Claude, Saurin, les pasteurs du Déserl , ne sont pas moins précis. « Nous croyons, dit la confession gallicane « (Art. XL), qu'il faut obéir aux lois et statuts des mag^istrats , « payer tributs et impôts et autres devoirs, et porter le joug de « sujétion d'une bonne et franche volonté, encore qu'ils fus- « sent infidèles , moyennant que l* empire souverain de Dieu « demeure en son entier. Par ainsi , nous détestons ceux qui

« Nous sommes les roys; celui-Ia dont vous parlez est un petit roynt de « rien : nous lui donnerons des verges et lui donnerons meslier pour « apprendre à gaigner sa vie comme les aultres. »

(1) Institution chrestionue , Livre III, ch. XX, § 7. Calvin préfère d'ailleurs un gouvernement aristocratique. «Yray est que si on faitcomparaison des trois espèces de gouvernemens que j'ay récitées (monarchie, aristocratie, démocratie), que la prééminence de ceux qui gouverneront, tenans le peuple en liberté, sera plus à priser. Car cela a toujours été approuvé par expérience. Et Dieu aussi Ta confirmé par son aulhorilé, quand il a ordonné qu'elle eust lieu au peuple d'Israël, du temps qu'il l'a voulu tenir en la meilleure condition qu'il esloit possible. Et de fait, comme le meilleur estât de gouvernement est cestuy-lh, où il y a une liberté bien tempérée, etpour durer longuement : aussi je confesse que ceux qui peuvent estre en telle condition sont bien heureux : et dy qu'ils ne font que leur devoir, s'ils s'employent constamment h s'y maintenir: mesme les gouverneurs d'un peuple libre, doyvent appliquer toute leur étude h cela, que la franchise du peuple de laquelle ils sont protecteurs ne s'amoindrisse aucunement entre leurs mains. Que s'ils sont nonchalans à la conserver ou souffrent qu'elle s'en aille ç.n décadence, ils sont traistres et deslovaux. »

« voudraient rejeter les supériorités, mettre communauté et « confusion de bien , et renverser l'ordre de justice. » Les Eg^lises réformées d'Ecosse , de Hollande , de IXeuchatel , du Piémont, sont une preuve encore vivante que le presbytérianisme le plus démocratique peut s'accommoder aussi bien de la royauté que des institutions républicaines ; nous ne saurions trop relever aujourd'hui cette fidélité et cette loyauté de la réforme à l'égard des ^gouvernements établis.

Ce que le protestantisme avait conservé, le jésuitisme le détruisit; il attaqua le principe même de la royauté par la souveraineté du peuple et le peuple lui-même par la Société, dont le triomphe fut toujours le but vers lequel tendirent les théories successivement anarchiques ou absolutistes de la Compagnie de Jésus.

Le droit divin est la liberté des rois (I), le principe en vertu duquel la royauté reconnaît que sa force vient, non des hommes , mais de Dieu même, à qui elle rendra compte du pouvoir qui lui est confié, la conscience du magistrat, indépendante dans la sphère légale de ses fonctions , de toute autorité humaine, temporelle ou spirituelle, et fondant sa liberté sur Dieu. Dans la querelle des investitures, Tempereur soutenait le droit divin ; l'Eglise gallicane, dans sa mémorable assemblée de 1682, les rois de France et leurs parlements ont, à diverses reprises , en maintenant contre la cour de Rome le droit divin du prince, assuré la liberté de l'Etat, la dignité et la nationalité de l'Eglise. Avec cet instinct admirable que le jésuitisme a toujours eu de ce qui lui était contraire, ila bien senti que, pour anéantir toute puissance qui ne s'abaissait pas elle-même, il fallait l'attaquer dans sa base éternelle. Aussi

(1) En parlant delà royauté, nous parlons de loulc aulorilé élablie, aris(ocra(ique ou démocratique.

n'est-il pas de doclrinc qu'il ait plus ijénéralement combattue que le droit divin des rois, et plus constamment professée que l'institution humaine de la maîjislrature : « la prééminence « royale, dit Fernandius (1) , n'a rien de réel , mais est toute « factice. » Bécanus, François de Vérone, Suarez, Ribadaneira, Gretzer, Eudemon Johannes, Emmanuel Sa, Tolet, etc., développent la même thèse. Le plus modéré des jésuites, et le premier tbéolog^ien de l'Eglise romaine, le cardinal Bellarmin, l'a soutenue dans un traité spécial (2) ; la conséquence prochaine de cette doctrine est que le vicaire de Jésus-Christ sur la terre peut disposer à son gré des couronnes : ce les papes, « dit Bellarmin , ont accoutumé d'absoudre les sujets du ser- « ment de fidélité et de priver les rois, si besoin est, de Tauto- « rite royale. » Les exemples ne manquent pas dans l'histoire postérieure à la réforme ; Elisabeth d'Angleterre et Henri IV furent déclarés indignes du trône par Sixte-Ouint. Mais comment se défaire d'un prince excommunié? Bellarmin ne décide pas ; (c l'exécution appartient à d'autres. » Tous les jésuites n'eurent pas cette circonspection ; l'assassinat politique fut, jusqu'au décret d'Aquaviva, en 1610 (3), une doctrine hautement avouée par la société. « Si le pape dépose un roi, dit « Suarez , il ne pourra être chassé ni tué que par ceux à qui « le pape en aura donné charge , 5) et s'il ne charge personne de celte commission, « en ce cas, dit encore Suarez, c'est au « seul légitime successeur de le faire , s'il est catholique, ou «s'il ne le veut faire, cesl à la communauté du royaume,

(1) Antoniiis Fernandius, Coninienlaire sur les visions tie rEcrilure- Sainte, vision 21 : Regalem prœemincntiam rêvera non esse rcalem sed vere fictiliam.

(2) In B ardai am.

(3) Remarquez la date. C'était après l'assassinat d'Henri IV, époque pu les jésuites sentaient la nécessité do se maintepir en cour.

« pourvu que Ton suive lavis de personnes doctes et considé- « rahles, » « ces personnes, disent Lessius et Garasse, sont les « jésuites. » Mariana est sur ce point très-explicite ; il approuve sans restriction le meurtre de ceux que la Société reg^arde comme des tyrans (1) , et célèbre avec enthousiasme l'assassin d'Henri III, Jacques Clément, dont le pape Sixte-Ouint fit l'apologie en plein consistoire.

La maijistrature anéantie , les jésuites n'hésitent point à donner au peuple la souveraineté : « toute la di(jnité réside dans « le bon plaisir du peuple,» dit Fernandius (2). Beneplacita multitudiyùs f beneplacitiim populare , sont des expressions fréquentes dans les pères jésuites du seizième et du commencement du dix -septième siècle. Ces ennemis nés de toute indépendance ont bien senti que, pour dominer les masses , il fallait flatter leurs passions anarchiques ; mais ils n'ont pas plutôt établi cette souveraineté qu'ils la font servir au triomphe de leurs théories ultramontaines, en sorte que ce bon plaisir du peuple devient le bon plaisir de la compag-nie. Cette démocratie hypocrite ne tarda pas à être démasquée ; le peuple veut des hommes dont le cœur batte à l'unisson du sien; le jésuite n'a pas de caractère, pas de patrie; il accepte l'individualité des peuples, il la flatte, mais c'est pour la dominer et pour l'anéantir. Or , ce qu'un peuple consent le moins à perdre, c'est sa nationalité. Quiconque l'attaque est un tyran et mérite cette malédiction prononcée à diverses reprises et de toutes parts contre les jésuites, juste anathème dont l'écho n'est point encore affaibli.

(1) De rege et régis institulione. Lib. I, c. 6.

(2) In loc. citât. « nemo dicitur rexper aliquld in se invenlum 7'eipsd, « sedper œstimationem quâ illum sibi muliitudo prœelegit quod totum « referri débet ad beneplaciluw popularc. »

Les principes révolulionnaires des jésuites n'ont pas éié une simple dispute d'école ; la Lig^ue les a réalisés en France à la fin du seizième siècle. Nous raconterons en peu de mots ces événements, en analysant, à notre point de vue, ce que M. Ch. Labitte a développé avec un rare talent de critique et d'érudition dans la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue , ouvrage auquel nous renvoyons pour de plus amples détails. Il est intéressant de voir le jésuitisme inaugurer le radicalisme dans l'histoire ; aussi l'Union ultramonlaine a-t-elle été célébrée par les jésuites et par les radicaux. M. de Lamennais (1) et le R. P. Lacordaire (2), M. Bûchez (3) et M. de Bonald (4) s'unissent pour en faire l'éloge Nous ne nous étonnons nullement de cette alliance du papisme avec les doctrines radicales ; l'histoire, vue de près, en offre plus d'un exemple ; ce sont les cantons démocratiques de la Suisse qui ont rejeté la réformation ; en Irlande, en Pologne, ailleurs encore le catholicisme est à la tête des mouvements populaires ; l'infaillibilité de l'Eglise et le droit absolu des masses sont, dans une sphère différente, des principes identiques.

(1) «Jamais on n'aperçut mieux à quel point le calholicisnio empreint dans les âmes le sentiment de la liberté, sans néanmoins altérer le principe nécessaire de la soumission au pouvoir légitime , qu'à l'époque trop peu connue de la Ligue, Tune des plus belles de notre histoire.» Des progrès de la réoolation et de la guerre contre l'Eglise, p. 48 et suiv.

(2) «Celle sainte et glorieuse Ligue, dont, on peut dire beaucoup de

mal, mais dont on comprendra la grandeur chaque jour davantage

Quand on sauve la nationalité d'un peuple, toutes les fautes se perdent dans la gloire. « Sermon du R. P. F. Lacordaire, prononcé à Notre- Dame, le 1/i février 1841. Paris 1841, page 1^.

(3) Bûchez, Histoire parlementaire de la Révolution française. 1'834, 1. 1, pag. 136 et suiv.

(4) Pensées sur divers sujets et discours politiques, par M. de Bonald. 1817, t. I, p. 17.

La Ligue se rattache aux premiers mouvements qui eurent lieu en France contre la r<5formation et aux persécutions dont les protestants furent l'objet ; le but de l'Union était d'assurer le triomphe du catholicisme. Le pape appuya hautement ce dessein que soutenait de son argent et de ses menées ledéfenseur zélé de l'Eglise de Rome, le sombre et rusé Philippe II, intéressé, d'ailleurs, à continuer la politique de Charles-Quint contre François F"", par l'affaiblissement de la couronne de France qu'il convoitait pour sa fille. Formée sous Henri III, dont le successeur légitime était un protestant, le roi de Navarre , la Ligue chercha quelque temps un prince royal dans la personne des Guises ; tout symbole de royauté s'étant perdu par leur assassinat, la colère du parti ne connut plus de bornes. L'auteur du crime, le faible Henri III, fut attaqué dans des pamphlets injurieux, les prédicateurs le calomniaient en chaire avec un audacieux cynisme. Les jésuites entrèrent avec ardeur dans le mouvement : « les liguez , dit d^Aubigné,

«avaient la secte des jésuites toute entière pour eux

« comme servant au grand dessein. Ces esprits choisis comme « l'on sçait eslevèrent pour un temps la pluspart des coûte rages de France à un haut degré de vengeance qui sentait le « juste et le glorieux (1). » Ils développèrent si bien leurs doctrines sur le régicide (2) que le malheureux prince ne tarda pas à succomber sous les coups de Jacques Clément, « un au- « tre Aod, plus courageux qu'Aod et vraiment inspiré par le « Christ, par la charité, qui renouvela l'œuvre de Judith sur

(1) Histoire Universelle. Toni. m, p. 288. 1616-1620.

(2) aC'estoit, dilLestoile, la jurisprudence des moines et prescheurs de ce temps, auxquels les parricides et les assassinais les plus exécrables étaient censés des miracles et œuvres de Dieu. » Mém. de la Ligne , T. IIÏ, p. 528.

« Holopherne, l'œuvre de David sur Goliath (l). » La Ligue, quelque temps eontenue, se livra dès lors sans détour à ses tendances démocratiques ; elle en appela au peuple qui fait les rois et qui peut les des faire comme il les a créez. Un gouvernement tout à fait municipal , celui des Seize , s'ëtablit à Paris qui devint, pendant six ans, le centre de la république catholique.

« Les révolutions de France, dit Bayle (2), changèrent de « telle sorte la scène que les maximes des deux partis passèrent «réciproquement du blanc au noir.» Les protestants, dès qu'ils virent à quels tyranniques projets le jésuitisme faisait servir les principes démocratiques que la réforme avait un moment soutenus, se rangèrent sous la bannière opposée (3). Fr. Hotman , le libéral auteur de la Gaule Franhe et du De auctoritate comitiorum , soutint les droits de la maison de Bourbon ; les réformés se rattachèrent au parti qui conservait la patrie contre les intrigues des jésuites et de l'étranger, aux politiques, comme on les appelait alors, qui voulaient l'Eglise gallicane pour les catholiques , la liberté pour les protestants et la royauté d'Henri IV pour la France.

Le principal meneur de la Ligue fut le chanoine Jean Boucher. Voltaire le traite de « séditieux emporté jusqu'à la démence, » et Bayle ne lui est guère plus favorable. Le Duchat, dans ses commentaires , assure que Boucher étak un homme fort crasseux, qui affectait un air de douceur et de dévotion,

(1) De justâ lîenrici III abdicatione. a Francorum rege, libri IV, Paris 1589.

(2) Art. Hotmail. Note I.

(3) «La Ligue, ditGrotius, s'empara de la politique populaire qu'avaient formulée antérieurement les ministres calvinistes, la modifiant par les traditions sacerdotales.» Oper. theolog. Amsterdam 1679, pag. 702 A.

et qui n'avait d'autre mérite que d'aimer un peu l'étude ; il était d'une bonne famille de robe , parente de Cbristopbe de Thou et du président lîrisson, qui s'intéressa à lui dans son enfance, et à la mort duquel il n'eut pas bonté de contribuer plus tard.

Bouclier se contint quelque temps , mais ses passions désordonnées furent bientôt mises en jeu par la Ligue. Son ambition n'eut plus de frein ; il voulut être fait évéque d'emblée et sans retard. L'Union n'osa pas le nommer ; on ne lui donna qu'une pension sur l'évécbé de Fréjus et une autre sur celui de Beauvais ; la Satyre Ménippée s'est moqué de cette déconvenue :

Flambeau de la guerre civile

Et porte-enseigne des méchants,

Si tu n'es évêque de ville

Tu seras évêque des champs (1).

Boucher connaissait les instincts populaires et sut les faire tourner à ses desseins avec ruse et cruauté. Son style est l'image du temps , « un mélange de bouffonneries grossières, « de quolibets ridicules , de subtilités scolastiques, de violente ces d'écoles , d'apostrophes de carrefour, d'arguties de lé- «gisle, d'indigeste érudition biblique , de pédantisme pro- « fane, de débris de la théocratie papale et de je ne sais quel « pressentiment grossier des doctrines révolutionnaires; et au « milieu de tout cela, entre une fable ridicule et un syllogisme, « entre une calomnie impudente et un texte de juriste , des « idées sérieuses, une passion quelquefois éloquente, une logi- « que serrée, un incontestable talent de polémiste (2). 3) Tel est l'homme dont le nom se trouve mêlé à toutes les saturnales de ce temps, Ihomme qui fut pendant plusieurs années le

(1) «Tu seras pendu.»

(2) Démocratie, etc., page 97.

dictateur de la Ligue, l'orateur et le guide du radicalisme ul- Iramontain.

Autour de Boucher se groupent des physionomies du même type: Rose, ëvéque de Senlis, une liaveugère en colère, modéré sous Henri III ^ il professa dans la Ligue les maximes les plus impies, les jésuites Claude Matthieu, le courrier de la Ligue, Odon Pigenat, aussi fanatique qu'un corybante, dit de Thou, et l'un des Seize, Jacques Varade , Commelet et Guincestre, un scélérat, le chanoine De Launay, grand vemueur des opinions de la populace, tous ces hommes et d'aulres encore, vendus publiquement à l'Espagne, organisèrent l'émeute, prêchèrent l'assassinat (1), et rivalisèrent par leur avidité sordide, l'audace de leurs paroles et de leurs théories, et la lâcheté de leurs actions.

Les doctrines de la Ligue sont résumées dans deux traités importants ; le premier est de Boucher : De juslâ Henrici III abdicalioîie a Francorum rege, libriIF{2). Le second, attribué au jésuite Commelet, est en réalité d'un auteur inconnu , et a pour titre : De jusld reipublicœ christianœ in reges impios authoritale jusiissimdqiie calholicorum ad Henricum Navar^ rœuin et queincumque hœreticum a régna Galliœ repellendum confœderatione (3). C'est un violent panégyrique des œuvres et des principes de la Ligue ; nous extrayons de ces deux ouvrages les plus saillantes propositions.

Boucher admet deux souverains, le pape qui peut déposer les rois, délier les sujets du serment de fidélité, et le peuple. « La souveraineté du peuple ne peut pas être contestée. C'est <c le peuple qui fait les rois ; le droit d'élection est supérieur

(1) ftCe ne fut pas tant une guerre civile qu'un coupe-gorge général par toute la France. Pasquier, » Catéchisme des Jésuites, Liv. VIII, ch. II.

(2) Paris. Nivelle 1589.

(3) Anvers, 1592. Chez Jean Keerber^.

« au droit d'hérédité ; et quand elle a nommé un roi, la répu- « blique |jarde néanmoins son pouvoir. Le peuple a sur les rois « le droit de vie et de mort. La monarchie n'est qu'un contrat « mutuel, ut in contractibns de muluo , et il fjjut maintenir la « vieille formule française : mettre les rois hors de paige. » Boucher devine le gouvernement constitutionnel et les 7ninistres respo?isaôles quand il ajoute : « regjii non régis mi- « nistri in Galliâ » (pages 20, 30, 31, 44). Le second ouvrage est encore plus explicite (t) : « C'est la nature qui a créé « les républiques et les sociétés civiles. La république choisit à «son gré un gouvernement, soit royal, soit aristocratique, « soit démocratique. Le principe de l'élection des rois découle « de la nature constituée par Dieu, et de la raison que Dieu « aussi a donnée à l'homme (p. 5 A). Le peuple peut, selon les « exigences du temps et des mœurs , modifier le gouverne- <f ment; cela dépend de sa volonté (p. 10 A), qu'on se sou- « vienne que la royauté est voisine de la tyrannie, vicitiam ty^~ « rannidem. Ce serait la marque d'une âme vile de négliger « ce noble don de la liberté qui est en nous (p. 27 A). Tout « roi , avant de monter sur le trône , même par succession , « doit interroger la volonté nationale. Avant leur couronne- « ment, les monarques n'ont pas d'autres droits sur leur em- « pire que ceux du fiancé sur sa fiancée (p. 35 A). Un prince « qui se croirait roi avant que cette solennité du couronnece ment fût accomplie, serait un tyran (p. 38 B). Même après « l'avènement la propriété des domaines royaux reste au peu- « pie (p. 58 A), et c'est au peuple aussi qu'il appartient à sou

(1) Voici ce qu'en dit Losloile : «r J'ay presié à M. Dupuys le livre d'un Escossois (?) qui en matière debouclierie ligueuse n'en doit rien a Boucher. »

« gré d'étendre, de restreindre , de modifier, d'abolir le pou- « voir monarchique, ou de substituer un autre pouvoir au pou- « voir existant (p. 62 A).

« Qu'est-ce qu'un tyran? Ce n'est pas assurément un roi (c comme l'excellent et très-clément Charles IX (p. 66 A), il « suffit de rappeler ses actes, par exemple la Saint-Barthélémy, a justitia Bartholomœana (p. 96 B). Qu'est-ce donc qu'un « tyran?» L'auteur développe ici les idées de La Boétie dans le Conir'un.

Nous citons encore une appréciation de la réforme au point de vue de la Ligue : « Le luthéranisme est pire que le paga- « nisme, deterior ; le calvinisme est de beaucoup plus perni- « cieux que le paganisme, longe delestabilior. 11 y a même « plus de rapports entre le paganisme et le christianisme qu'en- <( tre la doctrine calviniste et la doctrine chrétienne (p. 184 A). « Les huguenots ne sont Français ni au point de vue de la po- « litique, ni au point de vue de la religion. De toute manière « les Turcs et les Sarrasins ont plus de droit qu'eux à porter « ce nom (p. 197 A). Un calviniste ne peut pas être dit France çais à d'autre titre que le serait un chien de France , canis « gallicus (p. 236 A). La liberté de conscience est une cala- « mité, libertas religionis perniciosissima (p. 277 B), le calvi- « nisme achemine au mahométisme (p. 283 B). »

Telles sont les maximes dont les jésuites furent, pendant la Ligue, les apôtres dévoués. A pai t les traditions sacerdotales et le mépris de la conscience individuelle , ces principes ne diflèrent guère de ceux généralement admis par les gouvernements constitutionnels. Nos sympathies sont acquises à tout système qui relèvera, par la liberté, la giandeur et la noblesse des peuples , mais la liberté ne se soutient que par les idées morales, et ne vit que de Dieu, elle succombe dès qu'oubliant son origine céleste elle s'appuie sur les chartes et sur les pas-

sions des hommes. L'usage que fit l'Union ultramontainc des ïôées les plus libérales en est une preuve éclatante.

La Ligfue s'était constituée pour soutenir l'Eglise (1), elle agit sur les masses par la prédication.

Au XVI^ siècle , la chaire était une tribune, elle le fut surtout en France, où le catholicisme condamné par son principe même à suivre la violence dans ses détours les plus cruels , avait pour adversaires des princes du sang. L'Union trouva dans un clergé formé à l'école grotesque des Maillard, des Clérée , des Menot, une éloquence bouffonne et populaire, une docilité qui servirent merveilleusement aux desseins du parti.

Alors, sans doute pour la première fois, s'introduisit l'usage de lire en chaire des proclamations politiques, ou, comme on disait alors, àe prescher par billets. Ces billets, rédigés par les Seize, annonçaient les victoires de la Ligue, encourageaient le peuple, par des promesses et des menaces, à se vouer à la défense de la sainte cause. L'éloge de l'assassinat politique était de rigueur. A la mort d'Henri III, les prédicateurs reçurent une circulaire qui leur indiquait les trois points de leur prochain sermon : 1*^ justifier l'action de Jacques Clément en la comparant à celle de Judith ; 2" établir que le Béarnais ne peut succéder à Henri de Valois ; 3° montrer que tous ceux qui soutiendront son parti devront être excommuniés. La chaire fut organisée comme une corporation, et reçut du comité de la Ligue, ses instructions, sa consigne, son mot d'ordre de chaque jour.

La prédication ainsi rabaissée ne fut plus qu'une polémique des halles ; en se rattachant aux mouvements opposés des intérêts les plus terrestres, elle eut un caractère d'incertitude et

(1 ) a Co que la Ligue dict, faict, respire n'est autre chose que l'Eglise, » dit Boucher.

de versatilité parfois comique. Lestoile en donne un singulier exemple. Le vicaire de Saint-Nicolas-des-Champs après avoir parle deux mois pour la paix, se mit tout à coup à soutenir la guerre. « Messieurs, dit-il sans autre forme à ses auditeurs, a vous me reprocherez que j'ay deux langues dans une chaire « de vérité ; il est vray et vous le confesse, mais on m'a envoyé « un billet pour prescher ainsi. Vous en oirrez la lecture, s'il « vous plaist. » Et le jésuite lut la proclamation.

Tout n'était pas jésuitisme en France. Il y eut des hommes honorables, jaloux de la dignité et des libertés de l'Eglise gallicane, qui ne consentirent pas à cette prostitution de la chaire aux intrigues des partis. Morenne, Chavagnac, Benoist, refusèrent de prêcher par billets, et la Ligue elle-même avoua que ces curés étaient des gens de bien (1). Mais l'unité extérieure à laquelle le catholicisme sacrifie tout, ne leur permettant pas la démarche hardie d'une démission, leur parole n'eut pas cfitte vigueur et cette autorité que donne une position indépen- « dante : Nous en dirions davantage, répétait souvent Benoist, « mais ce peuple es^t si malheureux qu'il veut estre trompé; » « Jérusalem , dit très-bien Pilhou (2) , ne pouvait endurer « les bons prophètes, qui lui remontraient ses erreurs et ido- « latries, et Paris ne peut souffrir ses pasteurs et curez qui ac- « cusent ses superstitions. » Ce n'était pas seulement à Paris que les prédicateurs amis de Pordre se voyaient menacés et réduits au silence. Dès que « quelque bon prescheur non pé- « danl » sortait d'une ville rebelle pour désensorceler le peuple égaré, il n'avait qu'à s'en retourner au plus vite d'où il était

(1) Dialogue du Maheustre et du Manant.

(2) Satyre Ménippée. Harangue de d'Aubray.

venu, s'il n'avait « un brin de hugniero (t) dans son capu- « chon. »

LY'mcule se trouvait décidément maîtresse de la chaire , \\ n'était même plus permis de s'opposer à son envahissement ; les prédicateurs se permettaient les personnaUtés les plus étranges et les menaces les plus sauvag^es ; ils ne se faisaient pas faute de nommer « haut et clair les femmes d'honneur et de « qualité » quand elles n'avaient pas assez à' appétit à la cause, ou quand elles se permettaient d'aller une seule fois au prône « d'un plus homme de bien et plus ihéolog^ien qu'eux. » Quelques dames s'étant trouvées dans ce cas, des amis connus durent employer leur crédit « envers M. le prédicateur, qui se fit tenir a à quatre avant que leur pardonner, c'est-à-dire avant de « vouloir empescher qu'on ne les outrageast et que l'on ne « pillast leurs maisons. »

Aubry, qui tyrannisait tous ceux de son quartier, jusqu'à prendre au collet un malheureux chapelier dont le zèle pour l'Union diminuait, Aubry insulta en chaire M™^ la lieutenantegénérale , belle-fille du président Séguier , et la malheureuse femme altérée sous sa parole, était vis-à-vis de lui dans l'auditoire. Le cordelier Trahy attaqua si vivement son évéque Amyot, que celui-ci faillit plusieurs fois être assassiné. Un centenier nommé Guillardet, ligueur fanatique, et l'un des plus ardents parmi les Seize, frappa et blessa grièvement d'un coup de dague un pauvre savetier auquel il était échappé dans la conversation un mot d'indépendance. Le jésuite Commelet, ainsi que Garin , prêchèrent en faveur du coupable , et déclarèrent que le malheur était que la victime n'eût pas succombé. « Qu'on aiguise les poignards, s'écriait un autre tribun, il est

(1) Mot;|espagnol par lequel la Satyre Mcnippée désigne le je suitisme.

« besoin d'une circoncision. » A Toulouse, le cordelier ^laurel, au sortir de sa chaire, se promena dans les rues un crucifix et \\n coutelas à la main , avec une troupe de gens armés , qui criaient : Vive la Ligue ! Quelque temps auparavant ce même Maurel, aidé du curé de Cugnaux, Odard Motte, jésuite, et de |>lusieur8 autres prédicateurs toulousains, s'était mis à attaquer nommément le président Duranti, ce qui ne contribua pas peu il ce meurtre épouvantable d'un magistrat sans défense par une populace furieuse.

Ces menaces ne s'adressaient pas seulement à des particuliers suspects, elles s'adressaient au parti politique même, à ces conservateurs d'alors, qui voulaient la conciliation et la paix. Aubry nomma en chaire un des plus gens de bien du quartier et le traita de méchant et de traître, ajoutant que, sous couleur de jouer aux quilles en son jardin, on faisait chez lui des assemblées. Le P. Christophe, jésuite, encourageait a Dijon le peuple à la résistance. Ses fureurs devinrent telles qu'un paysan lui répliqua dans l'église même qu'il ferait bien mieux de prêcher l'Evangile. A cette interruption, la colère des assistants éclata. L'orateur fut poussé hors du temple à coups de pieds, et l'échevin Bernard ne put l'arracher à la foule irritée qu'en le faisant mettre en prison. « Cette conduite séditieuse, « ajoute Dom Plancher, attira aux jésuites le mépris des gens « de bien et les mauvais traitements des plus emportés qui cas- « sèrent leurs vitres. » Boucher, prêchant le carême à Saint- Germain-l'Auxerrois, dit qu'il fallait tout tuer et qu'il était grandement temps de « mettre la main à la serpe et d'cxter- « miner ceux du parlement et autres. » Il fut si longtemps question de sang et de boucherie dans un de ces sermons du curé de Saint-Benoît, qu'un conseiller de la cour, ami de Lestoile, voyant ces « gestes et paroles atroces, » désirait se sau- YCr du milieu de celte foule (jui écoutait, de peur que Bou-

cher « ne descendit de la chaire pour saisir quelque politique « au collet et le mang^er à belles dents. »

On organisa une « Saint-Bartb(5Iemy de politiques. » La mort du président Brisson fut résolue et Boucher, l'un des conducteurs de la menée , prétexta un voyag^e à Vincennes pour ne pas se compromettre dans l'exécution. On destitua, on confisqua, on fit une liste de quarante-quatre conseillers destinés à composer une chambre ardente. C'était là une idée de Boucher. Ce tribunal véritablement révolutionnaire devait « co- « gnoistre du fait des hérétiques, fauteurs et adhérents, trais- « très et conspirateurs contre la religion , Testât et la ville de « Paris. » L'inquisition amena les proscriptions. Les Seize firent chacun pour leur quartier des papiers rouges qvii comprenaient les noms de tous les conservateurs marqués d'un C, d'un D, d'un P, ce qui voulait dire chassé, dagué, pendu. Lestoile ne raconte pas sans terreur que, dans la liste de sa paroisse, qui avait été rédigée par Aubry, curé de Saint-Andrédes-Arcs, et quelques autres, il vit son nom suivi d'un D. Mais les Espagnols et les Italiens se refusèrent à ce massacre des modérés , et Tun des chefs étrangers se moqua même de Pelletier, qui voulait « quitter sa robe et son bréviaire pour « prendre le coutelas et la hallebarde. »

Les deux ou trois prédicateurs amis de l'ordre essayaient en vain de lutter. Prévost s'étant avisé un jour d'appeler les Seize des larrons, ne put continuer. Les mutins se mirent à sonner les cloches, et au sortir de l'église, un avocat dit qu'il lui fallait faire prendre l'air, et un voisin de la paroisse était d'avis de le traîner à la voirie. Chavagnac aussi, que les ligueur^ avaient surnommé le ministre, osa, combien qu'il fust menasse, s'écrier contre les voleurs qui pillaient impunément les maisons ; le duc de Mayenne furieux fit dire au curé de Saint- Sulpice qu'il prît garde ou qu'il lui ÎQVdXi prendre des pilures.

Les modérés étaient de plus en plus forcés d'assister à ces sermons, car c'esloit une marque de politique de 7ie s*y point trouver. « Les gens de bien , dit un historien , étoient forcés « d'y aller pour éviter péril de mort ou prison et pillag-e de a leurs maisons ; et si n'osoit-on dire, ni parler trop haut des « extravagances de ces prescheurs. » 1! y eut dès lors une sorte de terreur organisée ; l'Eglise fut un club. Il faudra bien des luttes encore pour arriver à une transaction définitive, à l'édit de Nantes.

L'honneur et l'humanité sont des sentiments que Ton n'attaque pas impunément en France. « Presque tout ce qu'il y « avait de gens riches et de personnes d*bonneur avaient la « Ligue en abomination (1). » Cueilly s'avisa de dire, dans son sermon du 9 août 1592^ qu'il abandonnait aux crocheteurs les maisons des politiques en pillage. Les braves crocheteurs se formalisèrent du ton de Cueilly et lui adressèrent une lel-» tre qui fut le lendemain affichée dans tout Paris :

« Monsieur de Cueilly , nous trouvons fort estrange de ce a que vous voulez vous aider de nous pour assassiner et voler « tant de gens de bien et d'honneur. Encores que soions pau-- « vres gens et simples , si est-ce que nous sçavons fort bien « que les commandements de Dieu sont au contraire, desquels <c vous ne parlés point en vos prédications. Qui vous croiroit, « ce seroit prendre le chemin de gaigner paradis par escalade, « comme vos quatre martirs du Louvre qui font la cuisine en « enfer en attendant vous et vos confrères (1). Voilà les fruits « et récompenses de vos pensions d'Espaigne pour trahir voslre ^ patrie et y planter toutes sortes de religions. Partant ne faites

(1) De Thon, lil). XCVIIL

(2) Qiialrc des Seize furent pendus.

« estât de nous en vos assemblées de sabbats et méchantes « factions. — - Nous vous estrénerons au premier jour de l'an « d'un chaperon vert.

« Vos bons amis en faisant mieux,

« Les Crocheteurs. »

On conçoit aisément ce que devait élre l'administration entre des mains sordides et sous un pareil système ; la justice était menacée quand elle n'obtempérait pas aux vengeances du parti, les élections étaient faussées (l), les finances gaspillées, les libraires du parti contraire poursuivis. La contrainte en matière de foi était hautement professée. Boucher la défendit avec une grande vigueur (2). Une nomme pas la Saint-Barthélémy, mais il la loue implicitement. « Quand les hérétiques, « dit-il, ont eu les ongles rognez, ils ont eu ceste coutume de « faire autant les doux et les chiens couchants , qu'auparavant « ils faisoient les tygres , les lyons et les chevaux eschappez. » Et encore : « la contrainte est égale en l'une et l'aultre sorte « de mal , tant pour la foy que pour les mœurs , pour y avoir « pareille obligation et y estre les hommes également lenuz. »

Les jésuites avaient promis la liberté la plus illimitée et finissaient comme tous les radicaux , par le despotisme. « 0 Paris, « qui n'es plus Paiis, mais une spélonque de bestes farouches, « ne veux-tu jamais te ressentir de ta dignité et te souvenir « de ce que tu as été au prix de ce que tu es , ne veux-tu « jamais te guérir de ceste frénésie qui , pour un légitime et « gratieux roy, l'a engendré cinquante roytelets et cinquante « tyrans ? »

(1) Satyre Ménippée. Harangue de d'Aubray.

(2) Sermon de la simulée conversion et nullité de l'absolution d'Henri de Bourbon, Paiib. Chaudière, 1594.

Cependant les Etats devaient s'assembler pour élire un roi. Le jésuite Pig^enat soutint de nouveau les doctrines démocratiques de la Lig^ue (1). a La puissance de régner, nonobstant « toute succession , vient de Dieu, qui , par les clameurs du « peuple déclare celuy qu'il veut qu'il commande comme roy. « Fox popiili , vox Dei. La succession doit estre déclarée « bonne par le consentement de la nation. — Le grand ennemi « qu'il y a à combattre c'est le parti des politiques. »

Il semble qu'avec de pareilles doctrines on aurait dû respecter le droit des Etats-Généraux, mais les jésuites sont partout les mêmes ; la démocratie n'était pour eux qu'un moyen de parvenir. La Ligue domina et dirigea les élections ; l'assemblée eut un caractère terne, indécis, flottant. Les véritables Etats-Généraux se tinrent, pour ainsi dire, en dehors des Etats mêmes. C'est chez les Seize que s'accomplirent les menées et les intrigues de l'assemblée , c'est entre les chefs influents des différents partis que se concertèrent les arrangements et les négociations. Les Etats jouèrent un rôle secondaire, malgré la gravité solennelle de leur mission.

Les prédicateurs ne les épargnèrent pas. Le cordelier Garin se moqua ouvertement de l'assemblée et l'appela la cour du roy Pètault. Le jésuite Commelet menaça les députés indépendants. « On les cognoistra au vote. A ceste heure, mes amis, ce ruez-vous hardiment dessus, étoufTés-les moi, car ils en sont. « On conçoit après cela qu'il ne fut pas prudent de se dire politique. Les Etats cependant ne se laissèrent pas délier de leur serment par les jésuites, et déclarèrent que l'appel d'un

(1) Vaveuglement et grande considération des politiques dit Maheustres, lesquels veulent introduire Henri de Bourbon à la couronne. Paris. Thierrv, 159?.

t'lran|jcr au trône dépassait leur mission et leur pouvoir ; c'était écarter l'Espag^ne. La Li^juc se maintint encore quelque temps, mais le parti politique, soutenu par la bourg-eoisie de Paris, [grandissait ; le peuple était las du despotisme démag-ogique des Seize, lorsque la bataille d'Ivry vint donner le coup de mort au radicalisme ultramontain, que la Satyre Ménippée devait vouer à limmorlalilé du ridicule.

Quand on réfléchit que les doctrines démocratiques de la Ligue, formulées par des jésuites, étaient appuyées au dehors par deux tyrans , Sixte-Quint et Philippe II , on se convainc aisément que la liberté n'est pas radicale.

Nous nous sommes étendus sur la politique extérieure des jésuites, parce que le sujet est encore aujourd'hui important. Il nous reste à examiner leur activité dans le sein de l'Eg^lise romaine.

Comme pour établir leur domination terrestre, ils avaient attaqué la magistrature, puis la nationalité des peuples , ils combattirent de même la nationalité de l'Eglise et l'indépendance de l'épiscopal pour assurer la prépondérance religieuse de leur institut.

Ici il n'y a ni Grec, ?ii Juif , ni circoncis , ni incirconcis, ni Barbare, ni Scythes ni esclave , ni libre , mais Christ est tout en tous (Col. III, 11). fl y^ a un même Seigneur de tous qui est riche envers tous ceux qui l'invoquent (Rom. X, 12). L'Evangile détruit les barrières que l'orgueil, la haine ou l'ambition élèvent entre les peuples, mais il n'anéantit pas leur nationalité ; il fait pour elle et par l'individu, ce qu'il fait pour l'individu pris à part, il relève, il sanctifie, il pénètre. Tout comme il y avait dans l'histoire un peuple romain dont le génie pratique contrastait avec l'esprit plus dialectique des Hellènes, il y eut aussi, dans l'Eglise primitive, des types divers se-

Ion la diversilë des races. Les chrétiens d'origine juive justifièrent leur foi en prouvant les rapports intimes qui unissent l'ancienne et la nouvelle alliance. L'Eg^lise d'Orient fut spéculative et théologique, celle d'Occident développa les questions anthropologiques de la Grâce et des Sacrements ; elle eut dans sa conduite cette force et cette prudence qui assurèrent l'empire au peuple qu'elle représentait. Tous ces caractères, appelés chacun à leur mission providentielle , devaient se fondre dans l'unité vivante de la foi et n'avaient droit à aucune domination exclusive.

Ainsi la nationalité de l'Eglise est un fait éminemment évangélique, entièrement indépendant de la question du salaire et des rapports avec l'état. Celui qui sent en son cœur l'affection qu'avait Saint- Paul pour son peuple (Rom. X, l) est un pasteur national ; TEglise qui reproduit, dans un esprit chrétien, les traits du caractère national est une Eglise nationale.

Cette nationalité, l'Eglise de Rome ne la respecta point; elle fit prédominer son individualité puissante sur celle des autres Eglises. Le mystère d'iniquité se forma. Les papes cependant ne purent détruire entièrement ces libertés fondées sur le génie des peuples. L'Eglise d'Allemagne eut ses faiblesses, mais pourtant elle soutint son droit (1), l'Eglise helvétique eut quelques lueurs d'indépendance (2) , le gallicanisme défendit assez nettement la fausseté de sa position. L'œuvre que les papes du moyen âge avaient laissée inachevée fut continuée par les jésuites, qui partout s'efforcèrent d'abolir les anciens rites et de faire prévaloir les coutumes de l'Eglise de Rome

(1) Jo. Schilleri, de libertate Ecclesiarum Germaniœ, libri VIL In-4'^ lenîc 1683.

(2) Les libertés de l'Eglise helvétique, etc., par Balthasar. Lausanne 1770, IrailuKparM. YitMid.

sur celles des E^jlises parliculicres (1). L'Eglise gallicane eut souvent à lutter contre ces tentatives, et la question, un moment assoupie, se r<5veille aujourtriiui avec une nouvelle vigueur (2).

Pour arriver à faire de l'Eglise entière un instrument de la cour de Rome, il fallait abaisser le ministère des pasteurs, gardiens des libertés de leurs Eglises. Les jésuites établirent l'institution humaine de Tépiscopat (3) ; l'évéque ne peut rien faire de lui-même , il est im simple agent du pape , révocable par lui ; la papauté seule dont il tient ses pouvoirs est divine.

Cette doctrine fut développée au concile de Trente par le second général des jésuites, Jacques Laynez, avec une précision et une logique qui fit l'admiration des uns, et causa chez les autres une irritation d'autant plus vive qu'au point de vue catholique le système de Laynez est irréfutable (4).

« Les sociétés civiles, dit-il, ont en elle-même la source de « tous les pouvoirs au moyen desquels elles se constituent et « se soutiennent ; l'Eglise, au contraire, ne s'est ni faite ni con- « slituée elle-même : c'est Jésus-Christ son souverain monar- « que, qui a commencé par poser des lois, et s'est mis ensuite

(1) «Rien n'est capable défaire cLanger de senliinents a ces pères, et ce qui est encore plus à craindre, rien ne peut les empêcher de répandre le poison de leur doctrine. » les libertés de l'Eglise gallicane prouvées et commentées , par Durand de Maillane. Lyon 1771, t. IV, page 75.

(2) M. Parisis, évêque de Langres, et le P. Guéranger, abbé de Solesnies, soutiennent avec force le rit romain. Le pape a récemment adressé un bref dans ce sens à l'archevêque de Pxeims.

(3) On sait que dans le droit catholique-romain, les évêques sont les seuls pasteurs des diocèses, les curés sont de simples recteurs.

(4) Ce discours est donné différemment par Sarpi et par Pallavicini, mais le fond de la pensée est le même dans les deux auteurs. Cf. Bungener. Histoire du Concile de Trente. Genève 1847; t. II, p. 183.

« à former le corps que ces lois devaient régir. L'Eglise est « donc née postérieurement aux lois en vertu desquelles elle « est ce qu'elle est ; par conséquent elle na en elle-même et « par elle-même axicune espèce de liberté^ de juridiction ni de a puissance. » De cette obéissance absolue que FEg-lise doit à son divin chef, obéissance que nous admettons, et qui est pour nous la liberté , Laynez en conclut l'obéissance passive au pape 5 la servitude humaine que nous rejetons. « Le premier « et unique fondement sur lequel l'Eglise a été bâtie en tant « qu'édifice divin, est saint Pierre. C'est à lui qu'ont été douce nées les clefs du royaume des cieux , c'est à lui seul qu'il a « été dit : Pais mes brebis , et nul ne prétendra que des brebis « aient quelque chose à voir dans la direction du troupeau , « dont chacune d'elles n'est qu'une des unités. Lorsque Jésusce Christ était sur la terre, il est évident qu'aucun des fidèles « n'avait la moindre puissance , ni la moindre juridiction. Le <c pape étant son successeur , rien n'est changé , rien ne peut « être changé à cet ordre primitif : c'est donc dans le pape que « réside la plénitude de la puissance et de la juridiction. De « plus , comme c'est à saint Pierre seul que Jésus-Christ a dit « qu'il venait de prier afin que sa foi ne défaillît point, il n'y a, (( et il ne peut y avoir d'infaillible que le pape. »

« Cela posé, toujours selon Laynez, c'est à saint Pierre que « revenait la charge de conférer à ses collègues la qualité a d'évêques. L'a-t-il fait? C'est une opinion fort probable, « sinon, le plus simple est de dire que Jésus-Christ, pour une (( fois seulement , a fait ce qu'aurait dû faire son vicaire. Les « évéques par conséquent ne sont successeurs des apôtres qu'en ce ce sens qu'ils sont en leur place ; mais de même qu'un évé- « que ne prétend point tirer son autorité de son prédécesseur, (c de même les apôtres n'ont été que les prédécesseurs dos « évéques, et n'ayant rien en propre, n'ont rien pu leur laisser.

« Dira-t-on que, d'après cela, le pape serait le maître d'abolir « IVpiscopat? Non. Il est de droit divin qu'il y ait des évéqucs « dans TEg-lise, mais cela n'empêche pas que chaque èvêque , « envisagé individuellejneiit n'existe que de droit papal. Le « pape ne pourrait détruire à la fois tons les évéchés puisque « Dieu veut qu'il y en ail , mais il peut prononcer souveraine- « ment sur l'existence ou la non existence de chaque éveché « en particulier. Si saint Paul a dit que l'Eglise est la colonne « et le fondement de la vérité , cela ne signifie point qu'elle le « soit par elle-même ; l'apôtre ne s'exprimait ainsi que parce a qu'il l'envisageait conjointement avec son chef (le pape) dont a elle ne peut en effet être séparée, et qui, vu cette union « intime, la rend infaillible par le seid ftut d'être et de rester à « sa tête (1). »

Ces paroles excitèrent une telle émotion dans l'assemblée , que les légats supplièrent Laynez de ne pas publier son discours, et que les séances du concile durent être un moment suspendues ; mais l'agitation ne se calmait point. L'évêque de Paris, Du Bellay, et les ambassadeurs français se distinguaient par l'aigreur de leurs plaintes : « L'Eglise n'est donc plus l'épouse « de Jésus-Christ, disait l'évêque, mais une esclave prostituée « aux volontés d'un homme î Ce monstrueux système inventé « depuis cinquante ans à peine (2), il faut renlendre soutenir « en plein concde ! Et par qui? Par un docteur isolé, inconnu? « Non ; par un homme ouvertement protégé par le pape, ou-

(1) Le cardinal de Lorraine qui assistait au concile de Trenle dit de ce discours : « C'est le plus beau coup de canon tiré en faveur des papes. »

(2) Du Bellay fait ici une erreur que Pallavicini corrige. Le même système avait été soutenu deux siècles auparavant par un Français, Noël Hervé, et même par Albert, Bonavenlure et Durand.

« vertement préconisé à Rome comme le champion de l'Eglise. « Les autres ordres religieux n'avaient donc pas assez fait de « mal, qu'il en ail fallu un nouveau déjà plus fameux par ses

« envahissements à l'intérieur que par ses succès au dehors

« Nous devons être bien aise que le chef des jésuites ait si clai- « rement démasqué les principes de son ordre. On peut voir « maintenant si l'université de Paris a eu tort de condamner «cette société comme dangereuse pour la foi, perturbatrice « de la paix de l'Eglise (1). »

L'évéque de Paris avait raison, mais il fallait, comme Luther, aller jusqu'au bout, et rejeter toute suprématie. La papauté admise, le gallicanisme en revendiquant le droit divin des pasteurs, est inconséquent (2).

Avant le discours de Laynez, soixante-six pères s'étaient prononcés pour la déclaration du droit divin, il y en eut plus tard cinquante-quatre contre cent-vingt-sept. Philippe II prévoyant le contre-coup que son autorité ressentirait si l'on admettait l'institution humaine de Tépiscopat, demanda le droit divin; les évéques d'Espagne, amis des jésuites, se joignirent aux évéques de France. Après bien des querelles , il fut enfin décidé, en 1563, que l'on garderait le silence, et cette question capitale est encore aujourd'hui indécise (3).

(1) Du Bellay avait pris une part active à cette condamnation.

(2) L'Eglise gallicane n'est pas toujours restée fidèle aux maximes de Du Bellay; lors du concordat de 1801, le pape, à la prière du gouvernement républicain, investit de sa seule autorité de nouveaux évéques. «A travers ces événements où les évoques ne figurent guèrcs « que comme des délégués de Rome , je cherche en vain nos saintes « libertés , » dit Grégoire. Essai historique sur les libertés de l'Eglise gallicane, par Grégoire, ancien éveque de Blois. Paris 1820.

(3j Le catéchisme de Fribourg admet le droit papal: *Tout éveque « qui n'a pas été institué ou reconnu par le pape est un intrus, un

La papauli5 est l'idole à laquelle le jësuite sacrifie tout, individu , éta( , Eglise. Il semblerait que la Compagnie eût dû ^tre un exemple de la soumission la plus parfaite au pouvoir qu'elle encensait. Il n'en a rien ^té. L'histoire des jésuites est une histoire de luttes avec l'autorité pontificale, qu'ils ont entourée de leurs ruses, dont ils ont éludé les décrets, qu'ils ont enfin attaquée en face lorsqu'elle les a dissous ; la nature humaine n'est pas faite pour être passive ; l'homme est un roi détrôné, mais c'est encore un roi, prenez-lui son royaume, l'arae ; il se vengera par la tyrannie. L'abdication que le jésuite fait de lui-même par le vœu d'obéissance, n'est qu'un vœu de domination.

II n'est pas trop permis de parler de la morale des jésuites après Pascal ; nous en dirons cependant quelques mots pour compléter notre sujet.

II n'y a proprement pas de morale dans le jésuitisme. Une action faite sans conscience n'a pas de valeur, or toutes les actions du jésuite doivent avoir ce caractère d'obéissance passive; (juand sa conscience parle, il l'étouffé pour obéir à son supérieur, qui le fait mouvoir comme un cadavre ; toute spontanéité ayant disparu , la morale se réduit à un recueil de recettes, aune casuistique très-développée. Le devoir n'émanant pas de la force de la conscience, perd son caractère immédiat et direct ; cette Eglise romaine qui nous prêche son autorité au nom de la certitude en matière de foi, nous donna le doute en morale. Il est permis de suivre la voie la moins

« faux pasteur. ^ L'évêque de Fribourg est nommé directement par le pape. Les catéchismes de Franco enseignent le droit divin : « Les évê* >» ques légitimes sont ceux qui sont institués selon les règles de l'Eglise « et qui sont en communion avec le pape. Confoi-mément a la disci- « pline actuelle de l'Eglise en vigueur depuis plusieurs siècles, c'est « N, S. P. le pape qui institue les évêques. v {^Catéchisme de St-Claude.')

certaine, d'accomplir vin acte que notre conscience condamne, mais que celle d'un docteur grave approuve. C'est le probabilisme (Sanchez. Som., 1. l, c. 9, n. 7. Emmanuel Sa. /^/?/i or. de Dubio , p. 183. Filiucius. Moral, guœst., tr. 21, c. 4, n. 128. Escobar. Theol. moral., in princ. Ex. 3, n. 8, etc. Provinciales, V et VI). On peut ainsi se décider pour le mal sans scrupule intérieur.

Et pour qu'il ne reste en nous aucune trace d'hésitation , le jésuitisme a bien soin de corriger le vice de la fin par la pureté des moyens ; c'est la direction d'intention d'après laquelle il est permis de faire une action mauvaise en elle-même , comme un faux serment, un meurtre, une calomnie, mais bonne par l'intention qu'on y ajoute. (Reginaldus, inpraxi, lib. 21, n. 62, p. 260. Lessius, deJttslit. lib. 2, c. 9, d. 12, n. 79. Escobar, tr. 5, ex. 5, n. 145, etc. Provinciales, V, VI, VII, VIII, IX.)

Cette morale n'est pas présentée à tous. Tout comme le jésuitisme s'accommode aux passions des uns pour se rendre maître aussi de leur cœur, il s'accommode aussi aux sentiments moraux des autres en leur offrant des modèles de vertu, tirés de son sein. Pascal explique très-bien cette différence ÇV^ Provinciale). «Parce que les maximes évangéliques et sévères sont « propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s'en « servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais « comme ces mêmes maximes ne s'accordent pas au dessein de « la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin (( d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette « raison qu'ayant affaire à des personnes de toutes sortes de « conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu'ils

<K aient des casuistes assortis à toute cette diversité Par

« là ils conservent tous leurs amis, et se défendent contre tous « leurs ennemis. Car, si on leur reproche leur extrême relà-

«chemenl, ils produisent incontinent au public leurs diiec- « teurs austères , avec quelques livres qu'ils ont fait de la ri- « gueur de la loi chrétienne ; et les simples , et ceux qui n'ap- « profondissent pas plus avant les choses se contentent de ces (c preuves. »

Peut-on séparer l'Egalise romaine du jésuilisme? Le principe fondamenlal de la Compagnie de Jésus, l'obéissance aveugle de l'homme à Thomme est la pierre angulaire du système romain. L'Eglise romaine, en vertu de son infaillibilité, requiert une soumission absolue et repousse toute liberté individuelle. La liberté est ainsi nécessairement protestante. Il faut croire ce que dit l'Eglise, s'absorber en elle, ou sortir de son sein. « Si le « supérieur vous dit que ce qui est blanc est noir, croyez que « c'est noir » disent les jésuites , dans le dogme de la transsubstantiation , l'Eglise romaine ne fait pas autre chose ; la direction d'intention se trouve dans le culte des images et des saints; avant les jésuites, les papes avaient déjà nié le droit divin des rois , et abaissé le ministère des pasteurs ; c'est le catholicisme-romain en un mot, qui anéantit les nationalités religieuses, en faisant prédominer partout la forme romaine, i Eglise romaine.

La Compagnie de Jésus est la sentinelle avancée de la papauté ; toutes les fois qu'il y a eu quelque coup à parer, quelque adversaire à vaincre, le jésuite s'est trouvé là, il a dirigé à Trente la rédaction du dogme catholique-romain en face de la réforme , il a constamment combattu celle-ci ; sans doute Rome a eu des difficultés avec ces intrépides soutiens de sa puissance ; mais si, comme aujourd'hui, elle les a cachés un moment, ce n'était pas qu'elle reniât leur cause, c'était que les principes de l'Eglise romaine étaient trop mis à nu par cette audacieuse milice. Clément XIV, poussé par les sentiments philosophiques du XVIir siècle, a cru en finir avec la Compagnie ;

mais le jésuitisme restant dans l'Eglise s'est développé de nouveau sur un sol toujours prêt à le recevoir, et les jésuites ont reparu .

11 est donc impossible de retrancher le jésuitisme de FEglise romaine sans altérer celle-ci dans son essence ; ôtez le jésuitisme et vous ôtez la suprématie de Rome , et les Eglises des Gaules, d'Espagne, d'Allemagne, ne sont plus des filles, mai« des sœurs, ne reconnaissant à l'aînée aucun droit sur leur existence ; le pape redevient un simple évéque de Rome et perd toute juridiction sur les autres parties de la chrétienté ; ôtez le jésuitisme et vous aurez la liberté spirituelle de l'Eglise, c'est-à-dire la réformation.

Le catholicisme-romain ne paraît pas encore disposé à renier son passé , à entrer dans une voie nouvelle ; il trompe les regards du vulgaire par des réformes extérieures ; mais le fond n'est pas atteint et demeure en son entier. Les jésuites sont maintenant partout ; quand ils jugent prudent de s'effacer, ils régnent d'autant mieux par leurs principes et par leurs amis ; il ne faut donc pas s'étonner qu'ils soient venus en Suisse. Ces défenseurs nés de l'autorité du pape se sentirent appelés à combattre une réforme particulièrement ennemie de toute tradition et républicaine ; ils n'avaient contre eux ni universités, ni parlements, ni clergé jaloux de ses droits spirituels. Hommes d'intelligence et d'action, ils ont facilement trouvé des instruments dociles dans des curés dépourvus de «cience et dans des magistrats, hommes de bien, qui ne sentaient pas assez que le jésuitisme détruit par sa base le principe même de la magistrature. Le diocèse de Fribourg est particulièrement sous l'influence des jésuites ; d'absurdes légendes (1) entretiennent la crédulité du peuple fribourgeois, on

(1) Vie de sainte Philomene, par le père J, F. B. de la Compagnie de Jésus. Cet ouvrage est très-répandu dans le Canton de Fribourg.

enseigne la conception immaculëe (I). La morale des père» n'a pas changé ; en voici quelques échantillons tirés de Y Abrégé de théologie morale à l'usage des candidats en théologie, extrait de divers auteurs et principalement du B. Liguori, par J.-P. Moulet, ancien professeur de théologie morale (2).

L'auteur établit le fatalisme le plus grossier. Lorsque le confesseur a la certitude que son pénitent ne se corrigera pas, que la conscience du pénitent est invinciblement erronée , ii doit, par charité, ne pas l'éclairer sur la nature de ses actions^ afin de rendre celles-ci moins coupables (T. ï , p. 40 et 41 ; cf. Jean XV, 24). L'abrégé enseigne l'obéissance passive :

Le subordonné, obéissant dans une bonne intention à son chef, agit méritoirement, quoique par le fait il agisse contre la loi de Dieu (T. I, p. 38, 39).

Le probabilisme :

Un aubergiste qui fournit du vin à des hommes moitié Ivres , avec la chance probable de les mettre dans un état complet d'ivresse, commet un grave péché: excepté cependant si, en refusant de donner le vin, il s'expose à un dommage ou à un désagrément notable , car une telle coopération est seulement matérielle, et nous montrerons ailleurs qu'elle est permise pour un motif grave (ibid. p. 146),

Les restrictions mentales ;

On demande à quoi est tenu un homme qui a prêté serment d'une manière fictive et pour tromper (fictè et dolosèj ? Réponse : Il n'est tenu à rien en vertu de

(1) Celte doctrine, d'après laquelle la Vierge Marie aurait été conçue miraculeusement et sans péché, est du douzième siècle. Les chanoines de Lvon furent les premiers qui ordonnèrent une fête particulière en l'honneur de ce dogme. Saint Bernard {Ephl. CLXXIV ad canonicos Lugdunenses), Albert-le-Grand, Bonaventure, Thomas d'Aquin, les dominicains s'opposèrent h cette doctrine. Sixte IV laissa les opinions libres sur ce sujet, et, par une étrange contradiction, permit la fête, en sorte que l'Eglise romaine célèbre aujourd'hui publiquement un dogme dont elle avoue l'incertitude.

(2) Compendium theologiœ moralis, quod ad usum iheologiœ candidatorum ex variis auctorihus, prœsertim ex B. Ligurio excerpsit J. P. Moulletj olim prof essor iheol. moral., superiorum permissu. Friburgi Helvetiorum, apud Antonium Labasirou, bibliopolam, 1834. 2vo).in-8°,

la religion, puisqu'il n'a pas prêté un serment véritable; mais il est tenu par justice à faire ce qu'il a juré d'une manière fictive et pour tromper (ibid. p. 221 ; cf. Escobar, tr. 3, ex. 3, n. 48).

Pour qu'un mariage soit valable, il faut qu'il y ait consentement interne et mutuel ; car le mariage est un contrat légitime qui est essentiellement le consentement viai de deux personnes. Donc , si le consentement de l'une ou de l'autre partie était feint ou simulé, le mariage serait nul (T. II, p. 216).

La direction d'intention :

Si quelqu'un entretient des relations coupables avec une femme mariée , non parce qu'elle est mariée , mais parce qu'elle est belle , faisant ainsi abstraction de la circonstance du mariage, ces relations, selon plusieurs auteurs, ne constituent pas le péché d'adultère, mais de simple impureté (T. I, p. 12(

Le vol déguisé en compensation occulte :

Le vol est excusé quand il constitue une compensation occulte , par laquelle le créancier enlève en secret aux biens de son débiteur une valeur égale à celle qui lui est due (ibid. p. 254)-

L'auteur cite plusieurs exemples, entre autres celui du tailleur qui retient souvent divers morceaux de drap, de franges ou de rubans, afin de parfaire ainsi le salaire qui, d'ailleurs, lui serait dû (ibid. p. 491 ; cf. l'histoire de Jean d'Alba, dans la sixième provinciale).

Le communisme :

Celui qui, par nécessité extrême, prend la chose d'autrui nécessaire à la conservation de sa vie ou de sa famille ne commet pas de vol , car dans une telle nécessité toutes choses sont communes , du moins quant à l'usage (ibid. p. 213).

La contrebande justifiée devant la conscience :

Que faut-il penser de ceux qui introduisent dans une ville ou dans une province des marchandises de contrebande, au risque de l'amende et de la confiscation? Réponse : Ils sont exempts de péché, ils ne sont tenus à aucune restitution, selon l'opinion commune des casuistes les plus rigoureux , et voici leur raison : La crainte des amendes et des autres peines infligées par les lois sufiit d'ordinaire, autant qu'il le faut, à produire l'effei et à atteindre le but que s'est proposé le législateur. Donc les princes ne sont pas considérés comme imposant à leurs sujets une obligation de conscience, cette sorte d'obligation n'étant pas nécessaire pour que le but de la loi soit atteint. Cette opinion est très-probable et parait sûre dans la pratique (1) (ibid. p. 410; cf. Rom. XIII, 5). *

Ln stupide fanatisme conseillant le suicide :

Le médecin ordonne à un chartreux, atteint d'une maladie grave, l'usage de la viande , comme remède nécessaire pour éviter une mort certaine : est-il tenu

(I) Dans la pratique du confesiional.

d'obéir au mcdeoin? Réponse : La question est controversée; cependant une décision négative nous paraît plus probable , elle est aussi plus commune entre les docteurs.

Une casiiisilqiie très-développée et intraduisible sur le septième commandement ; les versions de la Bible mises à l'index :

La lecture de la Bible traduite en langue vulgaire est défendue ; elle l'est à juste titre, en ce que cette lecture peut être extrêmement nuisible à la plupart des laïques, comtne chacun comprend aisément.

Nous concevons aisément que la lecture de la Parole de Dieu doive donner le dëg^oût d'une théolog^ie aussi abominable et corrompue en tous ses chefs, mais ce que nous concevons moins, c'est que la magistrature fribourgeoise n'ait pas compris qu'un tel ouvrage, publié avec approbation de l'évéque et par un homme, dit-on, haut placé dans l'administration du diocèse, était une atteinte portée à la dignité du pays. Il fallait, tout en maintenant le droit d'association et la liberté individuelle, manifester clairement son aversion pour de semblables principes enseignés dans une Eglise qui compte des représentants dans toute la Suisse française (1).

(1 ) Il n'est pas sans inlérôt de remarquer, à propos de cette question, que les prêtres du diocèse de Fribourg ne sont soumis, dans le Canton de Vaud, à aucun contrôle sérieux. Les curés des paroisses catholiquesromaines sont nommés par le Conseil d'Etat sur une triple présentation de l'évêque dont le choix n'est pas limité. Le radicalisme a confirmé cet état de choses, il a fait plus ; détruisant la sage parité que Berne avait établie entre les deux cultes (quatre pasteurs, quatre curés), il vient de nommer un cinquième curé sous la dépendance immédiate d'un évêque ultramontain , protecteur des jésuites. On sait assez que les biens des cures protestantes ont été vendus, tandis que les cures cathohques ont conservé leurs biens et leur casuel. De la part des conservateurs qui votèrent cette mesure, c'était respect pour les minorités, mais qu'était-ce delà part du radicalisme? Le catholicisme-romain, en vertu de son principe socialiste, n'a pas vu de mauvais œil l'avènement

Le jésuitisme ne nous menace pas seulement au dedans où un libre champ est encore ouvert à son activité, il nous menace aussi du dehors.

La Sardaigne est à nos portes, et sait bien que le catholicisme représente pour nous la maison de Savoie (1) , elle ag^il doucement et sans escalade.

La France, d'un autre côté, influe sur nous par sa langue et par ses idées, et n*a aucun obstacle sérieux à opposer au jésuitisme. Qu'est devenue cette Eglise gallicane si magnifiquement célébrée parBossuet? Le concordat de 1801 lui adonné le coup mortel (2). En vain MM. de La Luzerne, de Beausset,

dans la Suisse romande de pouvoirs hostiles aux libertés de nos Eglises ; les curés du district d'Echallens ont consenti à prescherpar billets; le nonce du pape s'est empressé de reconnaître le gouvernement révolutionnaire de Genève, plus facile que son prédécesseur dans la nomination du curé de la ville, et principalement appuyé par les populations catholiques.

(1) Charles-Emmanuel IV était membre de la Compagnie de Jésus.

(2) Par Fart. III, dans lequel le pape donne la démission aux évoques français et confère à d'autres l'institution canonique, M. Dupiii appelle ce fait un coupd^état, un fait exorbitant qui ne doit pas servir de précédent. Manuel du droit ecclésiastique français, etc., par Dupin, procureur-général a la Cour de cassation. Paris 1845, p. >i11 .

Napoléon, en administrant l'Eglise nnlilairement a, sans le vouloir, favorisé les principes de Loyola qui, lui aussi, avait un génie militaire. Le haut clergé protesta contre les articles organiques ajoutés au concordat, mais sut bien profiler de la dépendance dans laquelle ces articles placent le clergé secondaire ; en sorte que les évêques ont pu avoir ce que le Conseil d'Etat du Canton de Yaud a obtenu par le moyen de l'étranger, un clergé inférieur, laillable et corvéable à merci, de vrais parias. 11 y avait autrefois des cours, des officialités; il n'y a plus rien aujourd'hui. A part 3,301 curés inamovibles, tous les autres, au nombre de 27,4ol, sont amovibles. Les desservants sont approuvés par l'éyeque et révocables par /?/> (art. 31). Ces trois derniers mots ont brisé

Frayssînous, ont voulu la relever ; elle a succombé sans retour avec l'ancienne monarchie dont elle fit la force et la grandeur. Le gallicanisme a dû céder la place à cette école ultramontaine souvent combattue, mais toujours victorieuse, parce qu'elle a pour elle la netteté de la position et la rigueur des conséquences. Le vrai représentant du catholicisme français, ce n'est pas M. Dupin, c'est M. de Montalembert qui a ouvertement combattu les libertés gallicanes et soutenu les jésuites avec une franchise dont il faut lui savoir gré. 11 serait bien possible que la question se représentât prochainement dans toute sa force ; alors, sans doute, il ne sera plus question d'ar-

le clergé inférieur. Les curés de campagne sont les esclaves des évêques. On les change, on les destitue, on les suspend, on les condamne comme on veut, tant qu'on veut, sans les entendre, sans qu'ils osent ouvrir la bouche. « Il n'y a, disent MM, AHignol*, plus de formes ca- « noniques quelconijues dans les causes cléricales, tout est arbitraire, < tout se passe dans l'ombre et le mystère, tout, absolument tout, se 4 fait par la correspondance secrète de Tadministralion diocésaine, /a- « mais l'on ne voit ni accusateurs ni témoins, et l'on est souvent puni « avant de savoir si l'on est accusé. C'est le régime de l'inquisition * pure ï (p. 234). C'est en petit le système dont Laynez développa les principes au concile de Trente. La conséquence d'un pareil ordre de choses est, en France, le mépris du peuple pour le bas clergé, l'espionnage mutuel et l'obéissance ad nutnm, en un mot le jésuitisme le plus complet. En admettant le droit divin des évoques, il faut, pour être conséquent , admettre aussi celui des curés. ( Consultez l'ouvrage y Institution dtvine des curés et leur droit au gouvernement général de l'Eglise. Paris 1784. 2 vol.) L'épiscopat français, qui craint l'affranchissement du clergé secondaire et l'introduction des idées républicaines dans l'Eglise, s'est montré fort souple avec le gouvernement provisoire. Quand on ne saurait pas que le radicalisme vaudois a admiré cette souplesse, tout à fait dans son caractère, on le devinerait aisément.

* De l'état actuel du clergé en France , par MM, AlHgnol frères, prêtres desservants.

rangements et la France chrétienne en reviendra, nous l' espérons , au g^allicanisme évangélique d'Irénëe , d'Hilaire , de Prudence, d'Hincmar et de ces anciens évéques gaulois, les vrais fondateurs de la monarchie française ; mais en attendant ce jour, nous veillerons plus particulièrement sur la frontière que Dieu nous a faite.

Fribourg, Lucerne, d'autres contrées de la Suisse ont, indépendamment du catholicisme-romain , une nationalité à eux qui ne risque pas de se perdre. Nous n'avons absolument que le protestantisme pour nous garder ; notre vraie histoire date de la réformation. Certes, nous protestons encore contre le despotisme de la domination bernoise , mais nous ne méconnaîtrons jamais le caractère providentiel de la conquête. Affaibli par les guerres de Bourgogne, le Pays-de-Vaud ne pouvait avoir d'existence indépendante; Berne le rendit suisse, la réformation fut le baptême qui scella notre nationalité. Ce fait explique pourquoi la répulsion contre les jésuites est particulièrement vive dans nos contrées ; elle s'est manifestée d'une manière éclatante dans ce gouvernement d'Aigle, le berceau de la réforme romande, l'asile de Farci, le seul endroit du Paysde-Vaud où Berne ait posé le pied avec quelque respect. La population aiglonne, dont le caractère mâle et décidé contraste heureusement avec nos habitudes moutonnières, a conservé contre les jésuites une hostilité qui n'est pas seulement dirigée contre un ordre religieux, mais qui s'adresse à tout ce qui, de près ou de loin , touche au jésuitisme ou en dépend. N'éleignons pas le feu sacré. En Suisse, chaque coin de terre a son histoire, or il n'y a pas de Suisse possible avec un principe qui étouffe toute nationalité ; il n'y a surtout pas de Canton de Vaud possible. La question qui nous émeut n'est donc pas le fruit d'une agitation artificielle, comme le pensent quelquesuns ; c'est le fond mcmc de notre existence qui apparaît^ c'est

1 élément conservyleur par excellence, conservateur de la foi, de la morale, de la vérité, de la liberté, de la mag^istrature et de l'indépendance du pays. L'avenir appartient à ceux-là seuls qui connaîtront cet admirable inslinct et en seront les représentants fidèles. Peu nous importe ({ue le radicalisme ait fait un moyen de ce qui devait éire le but; comme Caïphe , il a prophétisé. Sa force, sa seule force est dans ce mot : point de jésuites! Le même cri Tabaltra ; je le ferai retourner par le chemin par lequel tu es venu (II Rois XIX, 28).

Nous disons que l'Eglise, par sa démission et par soi> nouvel établissement, a combattu et combat encore le jésuitisme (1).

Les théories aujourd'hui régnantes tendent plus ou moins à une absorption de l'individualité. Le peuple est souverain absolu (2) ; son autorité n'est pas seulement discipline civile, elle est en même temps autorité religieuse, à laquelle il faut se soumettre sans murmurer ; « la voix du peuple est la voix de « Dieu , oui , et c'est la voix de la majorité du peuple (3). » Il peut y avoir tolérance pour des opinions que l'on est intéressé à ménager, mais il n'y a pas liberté d'action ; tout homme et tout l'homme doit reconnaître ce « droit des masses triomphant sur le privilège du petit nombre (4) , » c'est-à-dire sur la conscience de chacun. Dans ce système, comme dans le

(î) L'auteur de cet écrit entend seul porter la responsabilité de ce nous, il parle en son nom et juge d'après son point de vue particulier,

(2) Nouvelliste vaudois, 5 décembre 1845.

(3) Grand Conseil du Canton de Vaud, 3 février 18/»6.

(4) Lettre de M. Druev b M. Lcdru Rollin.

jésuitisme, l'individu ne s'appartient pas à lui-même, il appartient à la société (1) ; il a sans doute des convictions personnelles , mais il doit les faire taire pour suivre les vœux de la foule; il pense, il vit, il agit comme le peuple (2) : « je ne « parlais pas, dit le jésuite de la cinquième Provinciale, selon -ce ma conscience; mais selon celle de Ponce et du P. Bauny. >

La souveraineté absolue de la société et l'obéissance passive de l'individu étant posées en principe, toutes les conséquences du jésuitisme découlent nécessairement ; nous les examinons dans leur rapport avec la question religieuse.

Il n'y a proprement jamais eu d'Eglise nationale dans le Canton de Vaud. Au moment où elle naissait, Berne l'étouffa et fit de bonne heure prévaloir , contre le vœu de nos réformateurs, son droit allemand sur la discipline française, plus appropriée à nos mœurs et à notre langue (3). L'œuvre de nos anciens maîtres fut celle des papes du moyen âge à l'égard des autres Eglises de la chrétienté, soumission de l'individualité sans anéantissement complet, prépondérance d'une nationalité étrangère. Berne, ainsi que Rome, accomplit ses desseins avec tact , avec grandeur, en nous faisant respecter, avec une fran-? chise qui la fit accueillir en murmurant , mais sans bassesse.

(1) L'Evangile dit aussi que nous appartenons a la société, mais dans un tout autre sens. Nous devons sacrifier nos biens, notre vie même pour l'intérêt de nos frères, mais jamais notre conscience, car ce serait sacrifier Dieu. C'est toujours la confusion que nous avons réfutée entre régoïsme et l'individu.

(2) M. de Lamartine a dit: « Nous n'avons qu'une seule instruction b vous donner, inspirez-vous du peuple, imitez-le, pensez, sentez, votez, agissez comme lui.» Le jésuitisme n'a rien dit de plus fort. Voyez Ignalius Loyola, de virtule obedienliœ.

(3) Nous renvoyons pour tous ces détails a la démission du clergé vaudois en 1559 et en 18.15, '^''édition. Lausanne. Georges Bridol, 1846^

L*heure de la délivrance sonna. L'Egalise ne devait plus être Eglise conquise et mineure, bernoise et sujette, elle devait être libre et vraiment nationale en s'unissant à la vie d'un peuple indépendant. Certes, nous n^eussions pas mieux demandé que d'inaugurer en paix l'ère bienheureuse que nous saluons ; mais Dieu nous réservait les soufirances qu'il avait épargnées à nos pères. A la vue de cette seconde réformation, complément de la première , l'adversaire s'effraie, il retourne au système bernois , l'analyse , le pousse à sa conséquence extrême et l'exagère. « On a donc fait une loi qui n'est que la repro- « duction en style moderne des ordonnances ecclésiastiec ques (1). » Berne était évéque dans le sens de l'Eglise gallicane ; on ne se contenta pas de ce tempérament ; l'épiscopal modéré de Berne devint l'épiscopat avec pleins-pouvoirs dans le sens absolu des jésuites.

Le coup dirigé contre notre Eglise était prépara depuis longues années et fut conduit, on ne saurait le nier, avec une certaine habileté. On commença par attaquer une confession de foi que les jésuites n'ont jamais aimée et qu'ils ont souvent combattue. C'était au nom de la liberté de la chaire que Ton rejetait toute règle d'enseignement , cette liberté de prédication n'est point inconnue aux jésuites. Avec une grande uniformité dans le dogme, les révérends pères ont dans la pratique une grande variété ; ils laissent assez subsister les opinions indépendantes, pourvu que l'influence de la Société n'en souffre pas ; l'important pour eux est que tout , de manière ou d'autre, rentre dans la Compagnie, se prête ou serve à ses fins ; ils ont ainsi des directeurs sévères et des directeurs faciles, et, par le moyen du probabilisme, une espèce de liberté qui leur

(1) G. C.,21 janvier 1846.

obtient Tappui de personnes souvent fort diverses par leurs sentiments. « Nous voici bien au larg-e, mon révérend père, g-râces « à vos opinions probables, nous avons une belle liberté de con- « science (1). » Il en est de même dans les congrégations officielles ; la chaire appartient aux pasteurs hétérodoxes aussi bien qu'aux orthodoxes ; cette diversité de vues permet de contenter les goiits différents, d'avoir l'appui d'éléments fort dissemblables, « et je vois maintenant à quoi vous servent les « opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière, « car Tune vous sert toujours et' laiilre ne vous nuit « jamais (2). » Cependant, au milieu de cette variété, le jésuitisme a des doctrines de prédilection ; il aime la dévotion aisée, si bien décrite par Pascal en sa neuvième Provinciale, et dit avec le P. Lemoine : « je ne nie pas qu'il ne se voie des « dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, « qui aiment le silence et la retraite, et qui n'ont que du flegme « dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit « assez d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse et « qui ont en abondance de cette humeur douce et chaude et « de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie. » A ce point de vue facile, il combat la prédestination et insiste beaucoup sur la justification par les œuvres (3). Ces maximes ont été soutenues dans le Canton de Vaud (4) , et l'on conçoit qu'elles n'aient pas trouvé un grand écho dans notre Eglise telle qu'elle était composée. Ce fut alors que Ton établit, d'une manière officielle et pratique , la doctrine de l'obéissance passive des

(1) \"^ Provinciale.

(2) Ibid.

(.3) Escobar, theol. moral, de (jrntiâ et mcrito. p. 39, n. 4.

(4) N. V., 6 février 1846.

pasteurs ; cette doctrine est très-bien développt^e dans les paroles suivantes d'un adversaire de la dt'mission :

« La prétention de celui qui affirme tenir son ministère de « Dieu est encore plus forte. En efïèt, quoi de plus raisonna- « ble^ que d'admettre l'existence d'un enseig^nement ihéolo- « gique donné par des professeurs qui n'auraient du cierge « que la science , sans en avoir les titres officiels, et, parvenu « au terme de ses études, de qui le jeune licencié en thêolo- « gie tient il le droit de remplir les fonctions officielles du « ministère, si ce n'est de la loi ou des hommes P Certes , on « nous qualifierait comme nous ne tenons nullement à l'être, « si nous cherchions à montrer une intervention divine dans « l'acte de la consécration, et cependant il faudrait en venir « à cette extrémité pour admettre que le ministre du culte dans « le Canton de Vaud tie?it son ministère de Dieu. Mais, de- « mandera-t-on, d'où vient cette prétention de quelques pasce teurs de se croire ministres de la religion par droit divin P

« L'Eglise , n'étant pas wie puissance , mais une forme, son « existence dépend entièrement de la volonté du souverain ; « le clergé qui nest que la somme des fonctionnaires que le « souverain a investis d'un mandat spécial, ne saurait, dans « tous les cas , être revêtu de pouvoirs qui absorbassent le « souverain lui-même. Les ministres d'une Eglise nationale « ne sont et ne peuvent être que des fonctionnaires pu- « blics (1). »

On le voit, cette thèse est identiquement, trait pour trait, et presque dans les mêmes termes, la thèse soutenue au concile de Trente par le général des jésuites et constamment pro-

*essée par la Compagnie : les pasteurs sont les employés de

l'Etat qui les paie et les consacre, comme les évêques sont les

(1) N. Y., 5 décembre 1845.

agents du pape qui les institue, ils doivent reconnaître ia suprématie du gouvernement en toutes choses , comme les évéques doivent se soumettre à tous les décrets infaillibles de Rome, leur ministère est un service civil d'un caractère auguste, comme lépiscopat, d'après les jésuites , n'existe que de droit papal : c'est, de part et d'autre, déduction rigoureuse des mêmes principes arrivant par le même chemin à leur conséquence impitoyable : l'Eglise, simple forme , simple instrument, obéissant aveuglément à un souverain étranger à el!eraéme, TEglise, née dans la servitude et destituée de toute juridiction. Berne avait fait des pasteurs ses sujets, ce n'était pas encore assez, il fallait les rendre instruments passifs de l'autorité civile, perindè ac si cadovera ! On voulait en faire des jésuites.

Nos pasteurs n'ont pas consenti à plier leur conscience sous ie joug de théories ultramontaines , ils ont porté la tête plus haut que l'orage , ils ont dit comme Du Bellay : a Vous faites « de l'Eglise une prostituée aux volontés d'un homme, » mais plus conséquents que l'évéque français , ils ont à tout jamais rompu avec un système qui substituait l'autorité humaine à celle du Seigneur Jésus-Christ.

L'Eglise de la conquête a fini son œuvre ; les convictions sérieuses qui s'y rattachent encore seront tôt ou tard conséquentes avec elles-mêmes. Plusieurs de nos concitoyens attachés à l'établissement officiel condamnent les maximes que nous condamnons, ils déplorent avec nous et comme nous les souffrances de l'Eglise , mais ils pensent mieux servir la cause de l'Evangile à laquelle ils se sont consacrés en restant à leur poste légal. Ne pouvant faire le plus, ils estimnet bien agir en faisant au moins ce qu'ils peuvent. Combien de fois ne les avons-nous pas entendus s'écrier : « Les hommes sont

« aujourd'hui tellement corrompus que, ne pouvant les faire « aller à nous, il faut bien que nous allions à eux ; autrement « ils nous quitteraient, ils feraient pis, ils s'abandonneraient « entièrement. (1) » Cette méthode est la méthode obligeante et accommodante du P. Pétau et celle de tous ceux qui dinii-

(1) Vr Provinciale. M'"" de Staël dit très-bien sur ce sujet : « Pendant les époques les plus funestes de la Terreur, beaucoup d'honnêtes gens ont accepté des emplois dans l'administration, et même dans les tribunaux criminels, soit pour y faire du bien, soit pour diminuer le mal qui s'y commettait; et tous s'appuyaient sur un raisonnement assez généralement reçu, c'est qu'ils empêchaient un scélérat d'occuper la place qu'ils remplissaient, et rendaient ainsi service aux opprimés. Se permettre de mauvais moyens pour un but que l'on croit bon, c'est une maxime de conduite singulièrement vicieuse dans son principe. Les hommes ne savent rien de l'avenir , rien d'eux-mêmes pour demain; dans chaque circonstance et dans tous les instants le devoir est impératif, les combinaisons de l'esprit sur les suites qu'on peut prévoir n'y doivent entrer pour rien. »

« De quel droit des hommes qui étaient les instruments d'une autorité factieuse conservaient-ils le titre d'honnêtes gens parce qu'ils faisaient avec douceur une chose injuste? Il eût bien mieux valu qu'elle fût faite rudement, car il eût été plus difficile de la supporter ; et de tous les assemblages le plus corrupteur, c'est celui d'un décret sanguinaire et d'un exécuteur bénin.

a La bienfaisance que l'on peut exercer en détail ne compense pas le mal dont on est l'auteur en prêtant l'appui de son nom au parti que

l'on sert L'ascendant d'un courageux exemple subsiste encore

mille ans après que les objets d'une charité passagère n'existent plus. La leçon qu'il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière publique, c'est de ne transiger avec aucune considération quand il s'agit du devoir. » Allemagne, 1II« partie, eh. XIIL

La doctrine opposée est l'accommodation des jésuites. Cf. Escobar, ir. 7, ex. 4. n. 223. A. Bauny, Somme des péchés p. 213 et 214.

nuent la ligueur du devoir pour empêcher ce que l'on croit être un plus grand mal (1). La position des pasteurs fidèles dans le sein de l'Eglise officielle est celle des gallicans dans le sein de l'Eglise romaine, une éternelle contradiction entre les principes et ies faits, une complicité involontaire, mais réelle, avec un pouvoir qui persécute et dont on ne désavoue pas l'épiscopat suprême . C'est en vain que la voix de la charité se fait entendre, elle perd, par sa dépendance, celte élévation, cette autorité que doit toujours avoir la parole du serviteur de Christ. Celui auquel on l'adresse est maître , maître absolu , il donne des ordres et fait ce qu^il veut des conseils. L'expérience prbVivë surabondammenl que, sous une économie pareille, le ministère

est annulé dans , ce qu'il aurait auiourd'hui de plus indispen-

M' ' .rjou i.'oT; no 1 uirjJ.'ju iiu ji;')q ?;;•' -fAti/u * liiOi: *

sable. ^jrj,, j.,0 (j ïrriv lu^nia oJiubfiOO efa omiz:

; r Nous n'avons pas, du reste, le droit de nous plaindre de nos épreuves ; ce que nous endurons, d'autres et de meilleurs l'ont enduré avec actions de grâces. Rien ne rappelle mieux les tracasseries dont nous sommes les objels que les mesures par lesquelles le jésuitisme préluda , sous Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes. « Mille et mille coups fu- « rent portés à nos malheureuses Eglises avant celui qui de- « vait les réduire en poudre, et, s'il est permis de parler ainsi, « on aurait dit que ceux qui s'étaient armés contre nous , non «contents du plaisir de voir noire ruine,, voulaient encore « avoir celui de la savourer.

« Tantôt on publiait des édits (2) contre ceux qui, prévoyant « les maux (|ui allaient fondre sur nos Eglises et ne pouvant les

!;,,..'■• (1) Le mal ne serait pas plus grand, mais il serait plus clair et l'on pourrait plus aisément y porter remède. , ennlx»;*

{% Edit d'aoAt 1669.

« détourner, allaient chercher hi triste consohilion de ne pas «en être les témoins (1), tantôt on défendait aux pasteurs « d'exercer leur discipline contre ceux de leur troupeau qui

« avaient abjuré la vérité (2) tantôt on supprimait un col-

« lég^e , tantôt on interdisait une Eglise (3) , quelquefois on « nous enviait la gloire de faire des conquêtes sur les incrédu^ « les et sur les idolâtres, et on voulait que ces malheureux ne « renonçassent à un genre de superstition que pour en embras- « ser une autre, d'autant moins pardonnable qu'elle osait se « produire au milieu même de la lumière évangélique. Quel- « quefois on nous enviait la gloire de confirmer dans la vérité « ceux que nous avions instruits dès leur enfance (4) quelce quefois on nous interdisait l'impression de nos livres (b) , « quelquefois on nous enlevait ceux qui étaient déjà imprimés. « Quelquefois on nous empêchait de prêcher dans un temple, « et quelquefois sur les masures de ceux qui avaient été rui- « nés, quelquefois dç lo,uer Dieu en public (6), quelquefois on

« nous chassait du royaume Ici vous auriez vu des tro-

« phées dressés à la gloire de ceux qui avaient trahi leur reli- « gion : là vous auriez vu traîner dans les cachots, sur l'écha- « faud ou sur la galère, ceux qui avaient le courage de la con- « fesser ; là des corps morts trahies sur la claie pour avoir ex- « pire en la confessant. Ailleurs vous auriez vu un mourant «aux prises avec les ministres de l'erreur, partagé entre la « crainte de l'enfer s'il persistait dans son apostasie et la crainte «de laisser ses enfants sans pain, s'il emplovait ces derniers.

(1) Déclaration contre les relaps, 13 mai 1679.

(% 17 juin 1681. '

(3) 25 janvier 1683.

(4) 6 août 1684.

' ' (îS) 6 septembre 168.S.

(6) .30 juillet 1689.

« moments que les trésors de la patience et de la longue attente « de Dieu lui laissaient encore pour s'en relever (1). » La persécution suit dans le Canton de Vaud la même marche, mais Tissue en sera plus heureuse. Celui qui a commencé cette bonne œuvre a des desseins de miséricorde et de paix. Il était utile que l'Eglise se retrempât dans la souffrance et y puisât une vie appropriée aux besoins nouveaux qu'elle doit satisfaire. Ces angoisses de chaque jour entretiennent l'âme dans la communion avec le Seigneur, ces messages interrupteurs sont des messages de persévérance et des appels à la prière. Le plan de Dieu est tout formé à notre égard , il connaît le but de nos douleurs, il en a réglé la marche selon notre faiblesse, il a fixé l'heure de notre délivrance dans ses décrets absolus. Nous bénissons ceux qui nous persécutent.

Mais nous sommes citoyens , et comme tels nous pouvons réclamer contre l'illégalité de mesures qui nous frappent dans ce que nous avons de plus cher. La première de ces mesures est celle qui nous livre à l'arbitraire de pleins pouvoirs. 11 n'y a pas de pleins pouvoirs possibles dans une république, puisque le peuple seul est souverain, et, par conséquent, seul a des pleins pouvoirs, qui, comme tous les pouvoirs humains, doivent s'arrêter devant le domaine réservé à Dieu seul. «Mon pouce voir, a dit Napoléon , finit où celui de la conscience com- « menée. » Le jésuite commence où Napoléon finit ; il veut des pouvoirs tels que l'âme ne soit plus qu'une matière morte dont il fait ce que bon lui semble, mais pour exercer ces pleins pouvoirs il faut des consciences malléables ; or, nous voulons rester libres ; nous rejetons les pleins pouvoirs.

(1 ) Sauriii. Sermon pour la dédicace du temple de Voorhurg en 1 726. (2) On a commencé pat affirmci' la liberté religieuse dune manière.

Le CoTifleil d'Etat, dit le décret auquel nous luisons allusion, est investi de tous les pouvoirs nécessaires pour faire cesser les assemblées ou réunions religieuses, en dehors des cultes reconnus par la constitution ou par la loi, qui «eraient l'occasion de troubles^ ou dont l'existence menacerait de compromettre gravement l'ordre public.

li y a dans ces paroles un aven qu'il est bon d'enrefjistrei-, c'esi que les asseml)lées ne sont pas la cause des troubles, qu'elles en sont simplement l'occasion ; jusqu'ici l'on a tO!>jours puni le délit dans sa source et non dans l'innocence qui en a souffert; quelques auteurs, à la vérité, ont atténué le péché, mais en ont toujours atteint l'ori^jine (1). Une nQuveîIc justice apparaît ; les coupables sont maintenant ceux qui sont attaqués, et c'est avec raison que Jésus-Christ fut condamné par Pilate, car il fut pour les Juifs et pour les siens une occasion de chute. Ce droit pénal mériterait un examen particulier ; c'est la première fois, nous le croyons, qu'on a discuté et professé la responsabililé des victimes.

Aucun détour ne peut pallier ce qu'un tel système judiciaire a d'étrange. Nos assemblées , dit-on , sont des assemblées politiques. Ce reproche est au moins singuHer de la part

générale; puis l'on a passé aux menaces. «On ne badinera pas.» C'est un mot semblable qui a causé la Saint-Barihélemy. Dans la nuit qui précéda celle malheureuse journée, Charles IX hésitait ; une citation de sa mère le décida. Le trait élait emprunté aux sermons de ce Cornelio de Musso qui avait prononcé une homélie si ridicule à l'ouverture du concile de Trente: Pielà lor ser crudele, crudeltà lor ser pietosa. Ce furent les derniers mots prononcés par Catherine, et Charles IX laissi aussitôt donner le signal. «J'ayleu, dit d'Aubigné, ces braves sermons qui m'ont préparé le cœur au prochain massacre. » Démocratie, etc., p. 7. (1) Escobar a permis de tuer pour un démenti, tr. 1, ex. 7, num. 29, etLessius pour un soufflet, de justil. lib. % cap. 9, n, 12, num. 19. Du reste, la loi elle-même a été violée, car on a condamné des assemblées qui n'avaient été l'occasion d'aucun tumulte.

de personnes qui ne vivent que d'assoeiutions de ce genre ; nu! ne peut nous contester le droit absolu de nous réunir où nous voulons et comme nous voulons , pour toute espèce de sujet ; l'accusation n'a donc pas de valeur légale , mais elle est très-grave cependant. Eh bien ! que l'on assiste aux prédications de l'Eglise libre, et Ton jugera. Nous avons renoncé à nos rapports séculiers pour entrer dans une sphère purement spirituelle, et, certes, nous y sommes trop bien pour nous remettre de nouveau sous le joug dont le Seigneur nous a tiiés. Il n'est pas nécessaire d'être fort avancé dans la sanctification pour sentir le besoin du repos au milieu du tumulte qui nous entoure ; ce repos, nous le trouvons là, parce que Dieu est là. Jamais, non jamais, nous n'avons entendu parler du temporel en nos Eglises que pour appeler sur ce peuple qui nous est cher et sur ceux qui le gouvernent les bénédictions les plus précieuses. Le blâme qui nous est adressé s'expliquerait mieux dans la bouche des jésuites que dans celle de nos concitoyens ; le jésuitisme a tellement l'habitude de tout disséquer, de tout calculer, qu'il oublie l'ame et la vie, et ne voit que politique dans les mouvements les plus profonds ; la réforme allemande n'est qu'une querelle de moines, celle d'Angleterre une intrigue de cour, celle de France une révolte de la noblesse contre la royauté ; la simplicité de la foi n'est dans le Canton de Vaud qu'une conspiration permanente ; elle l'est en effet dans un sens; qui ne conspire contre les œuvres du méchant? Le bon sens conspire, le bruit conspire, le silence conspire, la morale conspire, la religion conspire, tout conspire, parce que Dieu lui-même conspire.

L'arrêté du 28 mars 1848 organise l'exercice des pleins pouvoirs : Escobar a traité le même sujet, il est intéressant de comparer :

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