V. La réalité
C'est donc en ce milieu d'exception et d'outrance, de bataille et d'individualisme intransigeant, que, par ce
(1) Outre les livres indiqués au chapitre précédent voir : !• Pascal, Œuvres, édition Lefëvre, Paris, 1819. Pour les Provineiales, nous renverrons à l'édition Maynard, et pour les Pensées aux éditions de M. L. Brunschvicg (in-(6, Paris, 1900, et 3 in-8, 1904). Voir encore les éditions des Provinciales de Havet, 1887, de Molinier, 2 in-8, 1891.
2« Notices sur Pascal : Sainte-Beuve, t. III, 1846; Vinet, Etudes sur Pascal, 1848; Maynard, 1850-1851; Brunetiëre, Hist, et Littér., t. Il, {Une apologie de la caiMÛ^içue, i885)\ Etudes critiques, t. III, (De quelques travaiuc récents sur P. 1885) ; t. IV, (Des Provinciales, à propos de diseussions récentes, 1880). [Sur les variations de
qu'on appelle sa seconde conversion, (1654) Pascal, âgé de trente-un ans, entre d'enthousiasme.
Je l'avoue, c'est avec hésitation que j'y pénètre à sa suite; car, malheureusement, ce n'est point pour lui arracher le secret de ses mystérieuses et profondes Pensées i et me faire, avec tant d'autres, aussi catholiques que moi, le disciple passionné de ce grand et étrange maître. C'est pour lui demander compte de la partie la plus bruyante de son œuvre, celle qui, aujourd'hui encore, en certains milieux, lui vaut une popularité de mauvais aloi. C'est pour insister sur les lacunes et les erreurs; pour ne voir de sa physionomie qu'un coté, et laisser le reste à d'autres qui en ont parlé mieux que je ne saurais faire. Il ne s'agit que de poser cette question : dans l'éternel procès, toujours pendant, toujours repris, des Jésuites, Pascal est-il, comme on le veut, le témoin omni exceptione major? et n'y a-t-il qu'à s'incliner dès qu'il a parlé?
Question d'autant plus intéressante que l'occasion est unique pour voir comment une grande intelligence et un grand cœur peut se laisser engager par d'autres
. à M. Brunetière de 1885 à 1890, voir dans les Etudes religietues, 1891,
t. I, Tarticle du P. Chérot]; Bertrand, Biaise Pascal, Paris, 1891. [Comparer les deux articles de Mgr d'Hulst, Correspondant, 25 sept. 1890, et du P. Chérot, loco. cit. ; l'un voyant surtout la façon dont le savant académicien a peu compris, et par suite a dénaturé renseignement catholique, Tautre signalant surtout une apologie assez inattendue des Jésuites]; Longhaye, Hist. de la Lillér, fr. au xvii* siècle, t. U, 1895. Souriau, Pascal, 1898; Giraud, JPascalj Vhomme, Vœuvre, Vinfiuenee, 1900; Boutroux, Pafcal, 1900; Hatzfeld, Pascal, 1901; Michaud, Les époques de la pensée de Pascal, 1902; Gazier, op. cit.
dans une entreprise de mensonge et de parti pris. Le cas de Pascal aidera à comprendre celui de nombreux honnêtes gens, dans l'Eglise et hors l'Eglise, ennemis de la célèbre Compagnie, pour ne l'avoir jamais regardée qu'à travers leurs préjugés. S'il y a des excuses pour Pascal, n'y en aura-t-il pas pour eux aussi?
En voyant donc le jeune géomètre se faire l'adepte de Port-Royal, j'ai quelque raison de m'inquiéter. Jusqu'à quel point son haut génie lui permettra-t-il d'échapper à ce qu'il y a dans la secte de faux et de déprimant? Je sais bien qu'il la dépassera toujours, mais dans quel sens? « L'homme de génie transforme, au moins partiellement, ce qu'il s'assimile : seulement Pascal n'a pas réagi en sens inverse du mouvement port-royaliste, pour revenir à la modération du catholicisme; il s'est appuyé sur le jansénisme pour s'élancer plus loin dans la même direction; il l'a exagérée, en suivant jusqu'au bout ses tendances; il a suivi la même voie, mais en allant plus loin que le gros de l'armée janséniste » (1).
Si Pascal, non seulement a emboîté le pas derrière les chefs de la secte, mais les a même assez vite dépassés, la raison en est que, depuis longtemps, « il se sentait en harmonie parfaite, en communion intime avec les illustres solitaires... Il les connaissait depuis 1646; il avait étudié leurs ouvrages : leur doctrine était sa doctrine, leur morale était sa morale » (2). Et, il faut
(1) Souriau, p. 83.
(2) Gazier, Hist. de la langue et de la liUér.^ loc. cit., p. 592.
bien le dire aussi, ses défauts étaient leurs défauts. Or ces défauts n'étaient malheureusement pas de ceux-là, s'il en existe, qui augmentent la clairvoyance intellectuelle. Regardons-y d'un peu près.
Pascal aimait la vérité : qui en doute? Il était trop savant dans l'àme pour ne pas transformer cet amour en passion; et je l'en crois bien volontiers, quand il parle de son aversion pour le mensonge. Mais jusque dans l'amour de la vérité, il est des excès possibles. Saint Paul n'a-t-il pas parlé de la sobriété dans^ la sagesse, sapere ad sobrietatem? Or les amis et disciples actuels de Pascal se demandent si parfois il ne s'identifiait pas lui-même un peu facilement avec cette vérité, la défendant comme sa propre cause? N'était- il pas intolérant par conviction raisonnée et aussi par nature? Voyez-le, à vingt-quatre ans, dans l'affaire du frère Saint-Ange. Son attitude franche d'inquisiteur n'est pas sans gêner ses admirateurs les plus déclarés (i).
Mais voyez-le dans ses querelles de savant. Impérieux, hautain, méprisant, on peut bien dire qu'il n'avait pas l'humilité innée; son moi est essentiellement dominateur. (( Pascal, nous dit M. Joseph Bertrand, resta toujours bienveillant pour les admirateurs de ses premiers succès... Accoutumé aux louanges, comme Mithridate au poison, il ne l'était ni à l'indifférence, ni au dédain... Indifférent à la gloire, tous' ceux qui l'ont connu, l'ont répété, il n'aimait cependant pas qu'on la
(1) Sainte-Beuve s'en débarrasse dans une note, II, p. 481.
lui disputât. Méprisant cet humble rival (un horloger de Rouen qui, de son côté, avait construit une machine à calculer), sans le dédaigner, le jeune inventeur se montra, comme dans toutes les circonstances de même sorte, adversaire redoutable et violent » (1).
Tel il nous apparaît dès la première heure. Il est bien dans le ton et à l'unisson de Port-Royal. Tout cela se retrouvera quand viendra le moment des grandes polémiques, et fera de lui un terrible jouteur. Mais c'est un témoin clairvoyant que je voudrais, et un juge de raison calme. J'ai bien peur à l'avance de ne pas le trouver. Je voudrais aussi un homme sage; et, puisqu'il va toucher à des questions de doctrine, un homme ennemi de toute exagération doctrinale et pratique. Or, si je passe aux années d'ascétisme et de lutte contre la mauvaise nature, je rencontre sous sa plume et dans sa vie, bien des paroles et des faits qui trahissent, à tout le moins, l'outrance inhumaine de l'idéal. Celui qui considère le mariage comme un reste de paganisme, l'état de maladie comme l'état normal du chrétien, qui joint le jeûne à la veille a pour braver toutes les règles de la médecine qui lui ont tant défendu l'un et l'autre », qui tient la propreté pour chose négligeable, etc., celui-là est peut-être conséquent avec les principes jansénistes acceptés et aimés. Mais je me demande avec inquiétude s'il n'y a pas là déjà une tendance fâcheuse à exagérer les choses, je ne sais quelle déformation intellectuelle qui troublera la vue du moraliste quand il lui faudra
(1) Pages 7, 8, 19, 24, 44.
juger les actes des autres. Qu'en pensent les psychologues? (1).
Et qu'en pensent les historiens? Car, eux aussi, ont droit d'être entendus. Qu'il le veuille ou non, c'est de l'histoire que Pascal va faire, ou préparer, une page de l'histoire religieuse contemporaine. Si les Provinciales ne sont pas cela, si je ne puis les considérer comme un réquisitoire passionné, il est vrai, mais d'une véracité objective au dessus de tout soupçon, que sont-elles? Un document, sans doute fort précieux, sur l'àme et l'esprit de l'avocat, sur son idéal moral et religieux, ses théories, ses tendances, son caractère, ses puissances et ses lacunes, un complément des Pensées^ tout cela, mais rien que cela.
J'ai le droit de demander à ce savant, à cet ascète, la vérité absolue; et je suis convaincu qu'il croyait la donner. 11 n'eût pas compris les excuses dont on enveloppe ses erreurs. « Lui reprocher de ne pas avoir tout dit, de manquer d'impartialité, ce serait, nous assure-t-on, une plaisanterie, sinon une niaiserie..... N'est-ce pas trop exiger d'un pamphlétaire que de lui demander d'être lé premier à plaider pour ses adver-
(t) Faugère, Lellres^ Opuscules et Mémoires de Mme Périer et de Jacqueline,,, et de Marguerite Périer,.. Paris, Vaton, 1845, p. 352, 358. Brunschvicg, in-16, p. 37, 227, Bertrand, p. 108.
Bien entendu, en soulignant Toutrance des expressions, je n'examine pas le fond des choses, et laisse à Dieu le soin de juger Tascétisme de Pascal. Mais je ne puis m'empêcher d'en vouloir à son directeur : comment n'est-il pas intervenu d'autorité pour imposer à son pénitent de se ménager davantage? Pascal y eût peut-être gagné quelques années de plus.
saires les circonstances atténuantes? Pamphlétaire il est, pamphlétaire il restera. Il est là pour attaquer les Jésuites, et non tel ou tel ordre religieux; lui reprocher de n'avoir attaqué qu'eux, c'est dire qu'il n'a pas toujours été un juge équitable et bienveillant, c'est une vérité de M. de la Palisse (1) ».
Va pour la niaiserie et M. de la Palisse. Mais j'estime trop le caractère foncier de Pascal pour croire qu'il eût accepté cette explication. Bienveillant, non, il n'avait pas à l'être, dès lors qu'il croyait faire œuvre d'assainissement moral. Mais équitable et impartial, il prétendait le rester et je l'en crois sur parole, de cette équité et de cette impartialité qui restent compatibles avec la passion. Si on lui eût demandé quelle confiance les historiens de l'avenir pouvaient avoir dans ses assertions, il eût répondu, j'en suis sûr : « Sauf les erreurs imputables à la faiblesse humaine, pleine confiance. »
A sa manière donc, il faisait de l'histoire; et cependant il est certain que l'histoire était un livre fermé à celui qui se demandait : « Quel intérêt cela peut-il avoir ' de savoir ce que les autres ont écrit? » (Traité du vide). C'était un petit liseur, et on le comprend : son fonds personnel lui suffisait. Les pensées d'autrui n'étaient pour lui qu'un excitant à penser davantage, et à penser plus profond. « Ce n'est pas dans Montaigne, disait-il, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois » (2). C'est fort bien pour le moraliste : mais n'est-ce pas
(1) Cazier, Revue des Court el Conférences, 1905, p. 371 et 497.
(2) Pensées, t. I, p. 66, Sect. Il, n. 64.
précisément ce que Thistorien doit à tout prix éviter? C'est en Montaigne, et en Montaigne seul, s'il veut juger Montaigne, qu'il doit lire ce que Montaigne a écrit.
Il y a plus. L'homme n'est pas univei^el; il n'est pas de suréminence intellectuelle qui n'ait sa contrepartie. A toute cime répond une dépression, et à toute supériorité, une lacune. Pascal n'a pas échappé à cette loi mentale. Pendant longtemps ses travaux restèrent enfermés dans le cercle des sciences exactes. Il y devint éminent. Mais on voit immédiatement la conséquence : le besoin de généraliser, l'impatience de sortir des petits détails, de s'affranchir des longues et ennuyeuses préparations, la préférence pour les méthodes abrégées. Pascal poussera si loin dans ce sens, qu*un jour viendra, où il dédaignera la marche encore un peu lente à son gré des sciences de démonstration, et il lui faudra les procédés bondissants des mystiques, l'intuition directe, le sens et l'instinct du vrai. Le penseur y gagnera en profondeur, mais le critique?... En histoire malheureusement, il n'y a que de lentes et traînantes méthodes.
Et j'imagine un parfait indépendant, Fustel de Coulanges, par exemple, se préparant à interroger les Provinciales pour en tirer ce qu'elles contiennent de sûr; ne se demanderait-il pas préalablement si Pascal avait le tempérament historique? J'ose dire qu'il répondrait non; et, en vertu de ce principe, qu'il faut, le plus possible, remonter aux sources premières, voulant savoir sur les Jésuites, non ce qu'on en dit, mais ce qui en est, Fustel eût tout d'abord fermé les Provinciales.
Je ne suis pas au bout de mes exigences et de mes
regrets. Ce qu'il me faudrait encore, c'est un esprit aussi fin et délié que possible, sachant regarder de près les infiniments petits, et, au besoin, couper un fil en quatre; un esprit qui ressemble un peu à la parole de Dieu, « plus pénétrant qu'une lame aigiie, arrivant à séparer l'àme de l'esprit, les articulations de la moelle, à discerner les pensées et les tendances du cœur ». Bref il va lui falloir être moraliste et casuiste. Or ce n'est pas là une de ces sciences où, comme il le dit lui-même, « on voit les principes à plein, où il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros, qu'il est presque impossible qu'ils échappent. » Il y faut, autant et plus qu'ailleurs, cet esprit de finesse qui travaille a sur les principes si déliés, et en si grand nombre qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur : aussi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous ces principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus » (1).
Et donc, il ne s'agit plus pour lui de manier ces instruments rigides du mathématicien qu'il dirige d'une main si sûre, ni les bascules sommaires des orateurs qu'il dédaigne, ni l'outillage compliqué de l'histoire qu'il ignore; ce sont de vraies balances de précision qu'il devrait avoir constamment à la main pour peser le pour et le contre, et doser exactement ses jugements. Je me demande, en pensant au puissant instrument
(1) Différence entre VesprU de géométrie et Vesprit de finesse {Pensées, Sect. 1, 1).
intellectuel dont il dispose, et à ses méthodes préférées, si c'est bien cela qu'il fallait pour d'aussi fines et précises besognes.
On le pousse donc sur un terrain qui n'est pas le sien. Il va prêter sa bonne plume à ses amis, les théologiens de Port-Royal, qui, de leur côté, lui fourniront les matériaux. Le procédé n'a rien que de légitime, mais il faut en subir, les conséquences. Avec un génie de cette envergure, il ne pourra pas ne pas faire un chef-d'œuvre d'éloquence et de passion. Mais en s'improvisant historien, théologien, casuiste, il lui faut se résoudre à traiter à l'aveuglette des problèmes fort délicats, à juger les choses par les yeux d'autrui, à ajouter peut-être à leurs erreurs ses propres illusions, à ne parler jamais de rien en pleine connaissance de cause; et j'entends un de ses éditeurs, qui n'était rien moins que jésuite, M. Molinier, nous répéter : « Pascal tranche à la légère les questions les plus difficiles... Pascal, il faut se garder de l'oublier, n'est pas un théologien, il est avant tout un mathématicien... Pascal, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, est parti en guerre un peu à l'aventure » (1).
Un trait encore. Pascal est de famille parlementaire et gallicane. Le manque de sympathie pour les Jésuites devait être chez lui affaire de tradition. Une première rencontre avec eux, en la personne du Père Noël, péripatéticien maladroit et adversaire scientifique attardé, avait dû transformer cette aversion en agacement.
[{) Molinier, t. l, p. xxv, xxxiii, lxxxvi.
L'aflaire du collège de Montferrand la poussa jusqu'à rirritation. Derrière lui, Pascal avait les siens, plus susceptibles peut-être encore que lui-même sur sa propre gloire. Il a maintenant les jansénistes. Que deviendra cette irritation? ne risquera-t-elle pas de se transformer en injustice? (1)
(1) Tous les historiens de Pascal parlent de sa controverse avec le Père Noël (Bertrand, Maynard, etc.}. Le Jésuite paraît, à son égard, avoir été surtout maladroit (Giraud p. 35).
Sur l'affaire de Montferrand, voir sa correspondance avec Ribeyre (Edition Lefèvre, 1819, t. IV, p. 157 et suiv.; Maynard, Pascal, t. I, p. 195-198).
Dans une dispute publique, dédiée à M. de Ribeyre, président i la cour des 9^ides de Glermont, un professeur de physique du collège de Montferrand se permit d'attaquer le jeune savant et de contester ses récentes découvertes (25 juin 1651). Pascal, qui se trouvait alors à Paris, fut immédiatement averti. Une lettre de réclamation arriva bientôt à Glermont, en double exemplaire. M. de Ribeyre répondit à Pascal, que, effectivement, on l'avait pris à partie, mais sans rien d'offensant dans les termes, sans autre mobile que « l'émulation pardonnable entre savants » ; que s'il y avait eu « quelque témérité à lui manquer », au moins « ne passa-t-elle pas fort avant », etc., etc. Bref il n'y avait pas lieu de tant s'émouvoir : du reste les expériences qu'on voulait opposer aux siennes n'avaient pas réussi, etc. Il demandait qu'on en restât là. Mais le beau-frère, M. Périer, ne l'entendait pas ainsi, et, malgré M. de Ribeyre, il publia la lettre de Pascal, donnant à un incident de collège, un retentissement qu'il ne méritait pas.
Signalons aussi l'affaire postérieure du Père Lalouère (1658-60). M. Raoul Rosières la résume ainsi dans la Revue Critique : « Quand il eut résolu les problèmes relatifs à la cyclolde, Pascal annonça qu'il voulait laisser aux autres mathématiciens l'honneur de les résoudre comme lui et qu'il les conviait à envoyer leurs solutions à un jury qu'il désignait, lequel décernerait un prix de 40 pistoles au meilleur mémoire. Or depuis les documents publiés par J. Bertrand, il parait de toute évidence que le Jésuite Lalouère avait envoyé des solutions excellentes, mais que Pascal, qui ne voulait pas lui laisser l'honneur
On voit où nous voulons en venir. Quand Arnauld lui lança la fameuse apostrophe : « Vous qui êtes jeune et curieux, vous devriez faire quelque chose », on ramenait, sans y penser encore, en face d'un grave et brûlant sujet (1) :
Oui ou non, la Compagnie de Jésus, dans son ensemble, cet ordre approuvé, soutenu, défendu par les Papes, a-t-elle failli à sa mission et trahi les espérances de TEglise? Est-elle aujourd'hui, après cent ans d'existence, l'instrument de progrès que disent ses amis, ou un ferment de décadence, comme d'autres l'affirment? Pour répondre dans un sens qui, peut-être, va le mettre en opposition avec des gens comme François de Sales, Vincent de Paul, Thérèse de Jésus, Jeanne-Françoise de Chantai, dans quelles conditions morales et intellectuelles se trouve Pascal? et pouvons-nous attendre de son génie la vérité scientifique?
Non, répond le protestant Vinet. « Les Provinciales ne sont pas un rapport, mais un réquisitoire..., il faut convenir que le plus habile ne saurait faire à la
de ravoir égalé, rusa, temporisa, le traitant publiquement d'ignorant et de plagiaire, pendant qu'il lui écrivait en particulier les lettres les plus flatteuses, — jusqu'à finir par l'évincer. » Revue Critique^ 4 mars 1901, p. 180. Plusieurs voient dans ces procédés, un manque de sympathie pour les Jésuites touchant à l'injustice. D'autres sont plus indulgents. Gfr. Revue générale des sciences, 30 juillet 1890. Journal des savants, mai 1890 (Joseph Bertrand). Hatzfeld^ Pascal, p. 175. (Paris 1901).
(1) M. Gazier {Rev. des C. et Conf.^ 30 mars 1905), pense que l'apostrophe en question est légendaire, et que Pascal eut l'initiative des Petites Lettres. Mais il ne comptait en faire que deux ou trois, assez pour désabuser le public sur le cas d'Àrnauld. Eut-il aussi l'initiative du mouvement tournant qui dériva l'orage sur les Jésuites?
fois deux choses si différentes que la polémique et l'histoire » (1).
Non, dit encore M. Lanson : « Ces règles (de Thonnête discussion) que Pascal a bien posées spéculativement, comment les a-t-il maniées? L'histoire ne peut voir en Pascal qu'un polémiste passionné, que ses propres règles parfois condamneraient. Sincère, c'est incontestable : exact et véridique, d'une exactitude et d'une vérité scientifique, c'est à voir » (2).
Nous ne disons pas autre chose.
Et maintenant essayons de le voir à l'œuvre.
Lui-même nous en avertit : il s'est improvisé théologien. Quinze jours lui ont suffi pour atteindre au fond des questions en litige. Il s'est fait ses idées à lui sur le pouvoir prochain, la grâce efficace, la grâce suffisante. Il est entré en Uce le 23 janvier; le 29, seconde lettre, et troisième lettre le 9 février.
« Je suis devenu grand théologien en peu de temps, dit-il, et vous allez en voir des marques ». Les marques que nous en voyons, c'est que, de la meilleure foi du monde, il dénature la pensée de ses adversaire, thomistes et molinistes, pour s'en moquer plus à l'aise; quitté, plus tard, à se raviser quand la polémique aura évolué.
(1) A. Vinet, Etudet sur Pascal, 274-273. (2; Revue UnivertUaire, 15 juin 1904.
En janvier 1686, il raille les thomistes et leur grâce suffisante qui ne suffit pas; c'est que les Dominicains siégeaient en Sorbonne parmi les docteurs qui avaient condamné Arnauld. En mars 1657, on lui a fait remarquer qu'il y avait de ce côté-là de'fe gens à ménager, que peut-être on pourrait les amener au parti, grâce à certaines analogies de surface entre les doctrines, et, ces thomistes, ridicules il y a douze mois, sont aujourd'hui transformés en docteurs graves, d'autant plus graves qu'on voit en eux de quasi jansénistes (1).
Etait-il aussi neuf que le suppose la mise en scène des Provinciales? Je ne sais. Le dernier éditeur des P^n^ee^ nous assure que non. Il avait beaucoup lu, j'entends, beaucoup de livres îs.nsémstes, VAugmtinm était pour lui le livre de la vraie doctrine, le foyer autour duquel rayonnaient ses lectures chrétiennes et spirituelles. Rien de ce qui exprimait la pensée commune de ses amis ne lui restait inconnu (2).
M. Gazier est d'un avis différent : « Pascal, dit-il, avait reçu une éducation plus scientifique que littéraire. Peu ou pas de grec; sans doute, il avait appris le latin, mais était-il en état de lire couramment VAugttstinus^ et, à plus forte raison, le latin des Jésuites espagnols, plein de locutions espagnoles, quelquefois même macaroniques? » (3).
(1) Maynard, t. 1, p. 93. II, p. 358.
(2) Tome I, p. lxxxix.
(3) Rev. des C. et Conf,, 30 mars 1905, p. 182, 183. Le latin de Suarcz, Vasquez, Sanchez, et autres théologiens, n'est sans doute pas du latin de Cicéron. C'est une langue technique et précise où il n'y a de
Je ne prendrai point parti entre les deux savants Pascalisants. S'il n'avait rien lu, j'ai droit de me défier de sa science improvisée. S'il avait beaucoup lu, c'était avec des yeux de Janséniste, et je me rappelle une certaine tirade de Racine, dans son Abrégé de l'histoire de Port-Royal oii je me permets de remplacer Jésuite par d'autres mots. « La plus grande partie d'entre eux est convaincue que (Port-Royal) ne peut être attaqué que par des hérétiques. Ils n'ont lu que les écrits (de leurs messieurs); ceux de leurs adversaires sont chez eux des livres défendus. Ainsi pour savoir si un fait est vrai, le (Janséniste) s'en rapporté au (Janséniste). De là vient que leurs écrivains ne font presque autre chose, dans ces occasions, que de se copier les uns les autres, et qu'on leur voit avancer comme certains et incontestables des faits dont il y a trente ans qu'on a démontré la fausseté ».
Dans les trois premières lettres, les Jésuites n'avaient été qu'égratignés. Tout à coup, 23 février, changement de front. « Monsieur, il n'est rien de tel que les Jésuites. J'ai bien vu des jacobins, des docteurs et de toutes sortes de gens, mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier... » Le coup de barre est donné. Pascal fonce sur les Jésuites, il ne les lâchera plus, et la bataille va durer une bonne année.
Ici encore demandons-nous : avant de s'en prendre à
maearonisme^ que pour les profanes. Fort correct, du reste, et point tant mêlé de locutions espagnoles. Si Pascal n'était pas capable de le lire couramment c'est que vraiment il n'était paa fort en latin.
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EU-'^^rç 2-i«a çr^Te, n'^xit ul^i^ que de 1:- i j-iz^mea:*- Miis il y iTii: î*>siiiêcs oxwanre î'Lpis de tOG:es sones et de tôc:e origine sa^rorée Taini-jsç.îière de P'5rt-R*)TaI- Ifeiis ce i particulier et très passï^xuié oà il s'était c i orîzïnaJ lai-mème et très ardent, Pascal
" écoater- Les jugements toat faits slmposa' son ima^natioQ du moins, cette maitresse f i plas Tire en lai qall n'eût consenti à se d aatres dès lors, en qni il a pleine co considère comme les Trais et presqoe om" de ITglise, le ierain de salât ménagé f remettre la rraie rie dans son ceone aff? Tiemient lui montrer quelques citatie choisies, il n en faudra pas da^ rantcs autour de lui sont plei
si peu de chose à un poète lyri à ses fictions.
Or il fant arouer qu'on av
Au moment où il élaborait sa
ménageait ce mouvement tou
le change au public, un des
assez gros in-8^ qui, douze 01
avait fait quelque bruit, la Si
Bauny. Le livre, sans être auss
les jansénistes, au fond, ne val
clergé de France, la Sorbonne
damné; et, de fait, il contenait plusieurs propositions relâchées. Il avait, dit-on, paru sans l'aveu des supérieurs : mais il importe peu. Pour l'usage qu'on en voulait faire, Bauny était un trésor. Pascal ne le lâchera plus, et quand Escobar l'aura rejoint, ce qui ne tardera pas, à. eux deux^ ils feront sa bibliothèque permanente, il en tire un bon tiers de ses munitions (1).
Dans ce manuel donc, à la page 906, et dans un autre livre du Père Annat, page 34, « où il y a une oreille... aux lignes marquées avec du crayon », ses amis lui soulignent une proposition inouïe. « Pour pécher et se rendre coupable devant Dieu, il faut savoir que la chose qu'on veut faire ne vaut rien, ou au moins en douter, craindre; ou bien juger que Dieu ne prend pas plaisir à l'action à laquelle on s'occupe, qu'il la défend, et nonobstant, le faire, franchir le saut et passer outre ». Et Pascal se scandalise! Voilà un Jésuite, deux Jésuites, une foule de modernes avec eux, qui osent enseigner qu'on ne pèche pas malgré soi, quand on ne sait pas qu'on pèche. C'est le renversement de toute la morale.
Et le Père Bauny insiste, explique, il s'étend, il allègue l'autorité d'Aristote. On montre le passage à Pascal, seulement, comme la phrase est longue, embrouillée, broussailleuse, arrivé à une certaine virgule, on s'arrête. En voilà bien assez. Il est vrai que la suite — vingt à vingt-cinq lignes — et d'autres passages encore dans le livre, montrent qu'il y a ignorance et ignorance, que
(1) Sommervogel, t. I, col. 1058; Feret, La Faculté de Théologie. EpoqM moderne, t. III, p. 344, Maynard, t. Il, p. 446 à 453.
certaines ignorances sont coupables, que s'il en est d'invincibles, et on ne parle ici que de celles-là, il en est de vincibles^ d'affectées^ de quasi-volontaires. Il nous semble que, pour cette première fois, la raison et la vraie morale étaient du côté de Bauny. Lui, Pascal, en a cru ses maîtres. Homme tout d'une pièce, il ne conçoit pas qu'en morale, il faille distinguer et distinguer souvent. i( J'appréhende furieusement le distingua dit-il, j'y ai déjà été attrapé » (1). Il y sera pris encore plus d'une fois, pour peu qu'il consente à écouter. Mais écouterat-il?
Un petit mois se passe : le 20 mars, éclate la cinquième lettre. Pour le coup, c'est la grande guerre.
Il s'imaginait de bonne foi, nous dit-il,' que les maximes abominables de certains Jésuites leur étaient particulières. La Société, dans son ensemble, n'en était pas responsable. N'y avait-il pas dans son sein des , individus « très conformes aux maximes évangéliques? » Mais un ami, que ces beaux dehors ne parvenaient pas à tromper, se chargea de lui enlever ses illusions. Il est vrai, les opinions larçes n'appartiennent pas à toute la Société, on ne peut pas dire cela. Mais, puisqu'on y souffre des gens à la doctrine licencieuse, c'est donc aussi que l'esprit de l'ordre n'est pas celui de la sévérité
chrétienne. — Mais alors, reprend Pascal qui né comprend plus, quel est Je dessein du corps? Ne serait-ce pas qu'ils n'en ont aucun d'arrêté? et que tout, chez eux, va à raventùre? — C'est ce qui vous trompe, réplique l'interlocuteur. Avec cette sorte d'anarchie que vous supposez, un si grand corps ne subsisterait pas. Il y a <c une âmé qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements; outre qu'ils ont un ordre particulier de lie rien imprimer sans l'aveu de leur supérieurs I » (1) a Sachez donc que leur objet n'est pas de corrompre les mœurs; ce n'est pas leur dessein »... Cela c'e^t la restriction imposée par le bon sens; les protestants, eux, n'auraient pas eu ce scrupule, voyez toutes les
(1) Pascal fait grand état de cette règle, pour en conclure qne citer " un Jésuite, c'est les citer tous ; ils sont solidaires les uns des autres. Le Père de Montezon fait à ce propos les remarques suivantes : « On n'est pas impunément de son pays, et si dans ce pays prévalent cêr- - laines maximes, quelque Jésuite qu'on soit, on court risque de les adopter. Le Général doit donner son imprimatur. Mais il ne peut lire ^ lui-même tous les livres qui se publient, il lui faut s'en remettre à des . . examinateurs. Mais pour des' livres espagnols, on aura nécessairement des examinateurs espagnols. On voit la conséquence. D'où il arrive que plus d'une fois, les ouvrages approuvés à Madrid ont été blâmés à Rome. La règle existe, mais elle ne pcuj avoir son plein effet que dans . la mesure des conditions humaines où Ton vit. 11 ne faut pas demander aux supérieurs plus qu'ils ne peuvent donner ». (Sainte-Beuve, , Port-Royal, t. L p. 524). M. Molinier (t. l, p. xciv) est exactement du même avis : « Le droit de censure a toujours été un embarras pour les pouvoirs lalqueis et ecclésiastiques qui en ont usé, et jamais, ou bien rarement il n'a pu être appliqué d'une manière uniforme ».
Dans ses Pemées (t. III, p. 326, n« 892 et 394), Pascal accentue encore son accusation. Les règles demandent l'uniformité dans les sentiments : or, aujourd'hui, « cette uniformité est en la diversité, car la Société le veut ». *
Historiœ Jesuiticc^ publiées en Allemagne. L'ami de V, Pascal poursuit : « Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au- bien de la religion, que leur . crédit s'étende partout et qu'ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce, que les, maximes évàngéliques ' et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes . de personnes, ils s'en servent dans ces occasions où . elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes, maximes né s'accordent pas au dessein de la plupart des gens, ils les laissent à l'égard de ceux-là, afin d'avoir de quoi satisfaire tout le monde. C'est pour cette raison • qu'ayant affaire à des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est si nécessaire qu'ils aient des casuistes assortis à toute cette diversité, (c De ce principe, vous jugez aisément que s'ils n'avaient que des casuistes relâchés, ils ruineraient leur principal dessein qui est d'embrasser tout le monde, etc. ». On voit la suite.
Telle est l'accusation générale; nous pouvons la dédoubler. Et d'abord, les Jésuites, Pascal le concède, n'ont pas pour but de corrompre les mœurs (1).' Mais ils
(1) Voltaire avait lu les Provinciales du bout dès cils quand il écrivait : « On tâchait dans ces Lettres de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes, dessein qu'aucune secte, aucune société n*a jamais eu, et ne peut avoir ». (Siècle de Louis XIV, ch. 3, C). Pascal ne dit pas cela, il dit presque le contraire.
en sont venus très vite à tellement identifier leur Ordre et la religion, qu'ils mettent au-dessus de tout leur propre agrandissement, et renvaliissemcnt de l'Eglise à leur profit. Dieu, c'est l'Eglise, et l'Eglise, c'est nous.
Ce raccourci de l'histoire des Jésuites n'est pas de Pascal. C'est un cliché déjà consacré par un long usage. Le nouveau polémiste s'est contenté de le ramasser. Il accepte, confirme de son autorité, et passe à d'autres une accusation facile à lancer, toujoure sûre 8'être populaire et malaisée à détruire. Quand on ne sait pas lire dans le secret des intentions, y a-t-il quelque chose qui ressemble plus à l'ambition qlie le zèle? Et quand les Jésuites, ou d'autres, fonderont une mission, un collège, une œuvre pour sauver des âmes, qui m'empêchera d'y voir un envahissement, un empiétement, Tambition insatiable? D'autant qu'il faut toujours compter avec les maladresses individuelles, les enthousiasmes irréfléchis, certaines intempérances de langage.
Quand on cherche sur quels documents cette partie du réquisitoire de Pascal, en dehors des affirmations de ses amis, qui, nous le supposons, en forment le fond, nous ne trouvons pas grand chose. Les ouvrages cités dans la cinquième provinciale sont encore peu nombreux. Admettons, puisqu'il le dit, qu'il a lu Filiutius, Basile Ponce, Escobar, Sanchez, Emmanuel Sa, Layman, Reginaldus, non dans les citations qu'en peuvent faire Escobar et Bauny, mais à la source même, en plein texte. Les ouvrages lui ont réellement passé sous les yeux, tous, bien entendu, avec « une oreille » faite
à Tavânce au bon endroit. Hais une quinzaine de textes sur le probabilisme, fussent-ils aussi immoraux qu'il le prétend, suffisent-ils à tirer des conclusions aussi étendues? Il y a autre chose encore, une anecdote sur les Jésuites de Chine, que Pascal eût bien fait de laisser au grand Arnauld, et d'où il ressortirait que les missionnaires autorisaient bel et bien Tidolâtrie. Et enfin quelaues phrases du fameux Imago primi sœcuU.
Déjeunes Jésuites flamands avaient voulu célébrer à leur manière le premier centenaire de leur Ordre. D'où un gros volume de vers latins, grecs, hébreux, avec des emblèmes, le tout en Thonneur de leur Institut. A tout autre on eût pardonné ce lyrisme de mauvais goût peutêtre, mais touchant en somme. Le siècle écoulé permettait de concevoir quelque fierté et beaucoup d'espérances. Supposez le volume écrit par les franciscains, personne n'y eût pris garde. Les jansénistes, sous les fleurs de rhétorique, découvrirent un programme secret, un manifeste d'orgueil et de politique. Mais, où était l'esprit critique à Port-Royal? (l)
Pour Pascal, l'ambition humaine et politique des Jésuites est donc un fait acquis.
Or, nous dit-il encore, — et c'est le second trait de sa peinture, — les Jésuites ont, mais cette fois de dessein formé, organisé tout un système d'accaparement des consciences. II ne les accuse pas encore formellement
(1) Maynard, I, p. 216. Cretincau Jolis, t. lll, ch. 8. Uapin dans ses Mémoires^ est bien sévère pour ses confrères de Flandre.
de proclamer le principe : « la fin justifie les moyens », et d'en faire la base de toute leur politique, mais il le suppose partout.
Donc ils auront à leur service plusieurs morales. Leur morale individuelle à eux tout d'abord. Pascal ne Tincrimine pas encore. Il admet provisoirement que, dans rOrdre, il peut y avoir, et il y a, d'honnêtes et saintes gens. Il sera plus sévère dans les notes éparses, écrites en vue de Provinciales restées à l'état de projet, et qui ont pris place dans les Pensées : « Ce sont les effets des péchés des peuples et des Jésuites : les grands ont souhaité d'être flattés; les Jésuites ont souhaité d'être aimés des grands. Ils ont tous été dignes d'être abandonnés à l'esprit de mensonge, les uns pour tromper, les autres pour être trompés. lU ont été avares, ambitieux, voluptueux, coacervabunt sibi magistros. Dignes disciples de tels maîtres, ils ont cherché des flatteurs et en ont trouvé... Gens sans parole, sans foi, sans honneur, sans vérité, doubles de cœur, doubles de langue, et semblables, comme il vous fut reproché autrefois, à cet animal amphibie de la fable qui se tenait dans un état ambigu entre les poisons et les oiseaux... » (1).
Cela est d'une date un peu postérieure, où Pascal ne voyait plus ses adversaires qu'à travers les âpres polémiques de la fin. Pour le moment, il croit encore à la vie évangélique de quelques inconséquents.
(1) Tome UI, p. 340, 333. A ce dernier trait on dirait que Pascal a lu Etienne Pasquicr.
Mais il y a la morale officielle; or celle-là est double, et, en fait de principes, il y en a pour tous les goûts. C'est un magasin bien assorti où les austères trouveront des maximes austères, et les mondains^ des solutions relâchées, de telles sortes cependant que ces dernières l'emportent. « C'est par cette conduite obligeante et accomodante, comme l'appelle le Père Petau qu'ils tendent les bras à tout le monde. Car s'il se présente à eux quelqu'un qui soit tout résolu de rendre les biens mal acquis, ne craignez pas qu'il l'en détournent, ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l'absolution sans restituer, la chose sera bien difficile, s'ils n'en fournissent des moyens dont ils se rendront les garants.
« Par là ils conservent tous leurs amis et se défendent contre tous leurs ennemis. Car si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, avec quelques livres qu'ils ont fait de la rigueur de la loi chrétienne, et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
« Aussi, ils en ont pour toutes sortes de personnes, etc. »
Plus brutalement les Monita sécréta les accusaient d'avoir une morale pour les grands, et une autre pour les petits. Beaucoup d'autres feront écho; et aujourd'hui encore, sous la plume d'auteurs qu'on pourrait croire mieux informés, on lit « que Louis XV avait besoin pour ses débauches de confesseurs faciles », que le
refus du Père de Sacy d'absoudre la Pompadour marque ce une subite intransigeance qui étonne chez les bons Pères. » — « Sait-on bien ce qu'était au xviic siècle, un Jésuite confesseur du roi?... un donneur d'absolution auquel on avait recours quand le roi avait besoin d'être en état de grâce, pour exercer quelqu'une de ses prérogatives royales, telle que l'attouchement des écrouelles. » Us étaient puissants, la belle affaire! « n'avaient-ils pas pour eux les favoris, les maîtresses? n'étaient -ils pas les confesseurs complaisants des rois? » (i).
(1) Bonzon, La vente d'une congrégation sous Louis XIV, p. 26. . Gazier. Cours et confév.^ li mai 1905, p. 459; Hanotaux, op. cit., p. 344.
Jusqu'où allait cette légendaire complaisance , c'est une question qui ne peut être résolue à fond. Si parfois la rigueur du confessseur a paru fléchir, qui dira les raisons qu'il a pu avoir de croire à un sincère repentir? Bossuet lui-même, en i675, n'y a-t-il pas été trompé? On aurait de sérieux éléments de réponse si l'on pouvait faire la staistique des pàques faites ou omises par les rois, au temps de leurs criminels engagements.
Mais voit-on qu'Henri tV ait beaucoup pratiqué les sacrements? Le Père Coton fit ce qu'il put pour l'arracher à sa vie coupable et n'y put réussir. II écrivait le 20 janvier 1G09 : « Ou le pénitent s'amendera, ou le confesseur se déchargera d'un emploi redoutable. » Un an après le roi était assassiné. (Prat. op. cit., t. III, p. 12, 29, 32, etc.). Les confesseurs de Louis Xlii sont hors de cause; et de même ceux de Louis XiV au début (P. Chérot, La première jeunesse de Louis XIV (1649-1653) d'après la correspondance du Père Ch. Paulin, son premier confesseur, Lille, 1892). Le Père Annat (1654-1670) parvint à détacher le roi de Marie Mancini. Il vit naître les deux grandes passions pour M*"* de la Vallièrc et M°" de Montcspan, et, nous dit Bayle (Dict. au mot Annat) « chagrinait tous les jours ce prince là dessus et ne lui laissait pas de repos. » Le Père Fcrrier a laissé la réputation d'une rigidité inflexible (1670-1674). « Plus d'une fois, raconte Choisy, au scandale du petit peuple, mais à rédilication des gens sages et éclairés,
Maintenant, il importe peu que les Jésuites n'aient pas le dessein formé de corrompre les mœurs. C'est bien « de dessein formé » et avec suite qu'ils pratiquent
le roi a mieux aime s'éloigner des saints mystères, quoique la politique en murmurât que de s'en approcher indignement {Mémoires^ Coll. Poujoulat, p. 501).
La réputation du Père de la Chaize est plus difficile à défendre, il a contre lui plusieurs lignes très sévères de Fcnelon dans sa fameuse lettre anonyme à Louis XIV. il y est nettement accusé de relâchement. Mais cette lettre est postérieure de quinze ans à la conversion du roi; on ne peut donc l'invoquer pour les quatre ou cinq années où le Jésuite ^essaya, non plus par la sévérité, mais par une douceur politique, d'arracher le roi à ses amours adultères. C'est ici, et ici surtout, qu'il faudrait examiner de près si le roi remplit son devoir pascal. U le fit en 1675; mais il y avait eu rupture, et Bossuct lui-même put croire au sérieux des résolutions royales. Il semble l'avoir fait encore en 1676. Bourdaloue prêchait alors à Versailles, et il fit un sermon d'une belle sévérité sur la fermeté des confesseurs (Griselle, Bourdaloue^ p. 390). Quant au Père de la Chaize, c'est alors peut-être que, pour la première fois, il s'excusa de paraître à la cour, aux environs de Pâques, et allégua une de ces indispositions qui amusaient si fort Saint-Simon. Le roi promit d'éloigner M""* de Montespan, et le confesseur se décida à venir; c'est à cette époque que se place, s'il est authentique, le fameux mot de Bourdaloue. Au roi qui lui disait : « Vous devez être content, mon Père, M"* de Montespan est à Clagny. » — « Sire, répliqua le prédicateur, Dieu serait bien plus satisfait si Clagny était à soixante lieues de Versailles. » Les années qui suivirent, je ne crois pas que Louis XiV ait communié : « Les grandes fêtes, dit M"** de. Caylus, lui causaient des remords, également troublé de ne pas faire ses dévotions et de les faire mal. » {Mémoires, édil. Poujoulat, p. 483). Parfois le confesseur envoyait à sa place le Père des Champs qui, bravement refusait l'absolution. Si le Père de la Chaize ne le faisait pas bravement, il la refusait quand même, en se dérobant. Mais en même temps, il poursuivait son but. « Ne pas heurter le roi de front, écrit M. Chantelauze, ne rien négliger pourtant, se renfermer strictement, quand il le fallait, dans un silence qui ne manquait pas d'éloquence, et attendre les occasions de parler d'une manière efficace, telle fut la tactique invariable du Père de la Chaize. « {Le Père de la Chaize, 1859, p. 13).
raffaiblissement, rattiédissement des grandes mœurs chrétiennes. C'est de dessein formé que, à l'uniformité de doctrine tant recommandée par saint Ignace, on a substitué la diversité, conciliant habilement Tune avec l'autre, conservant assez d'unité à l'intérieur pour ne
Notons que certaines lettres de >!"• de Maintcnon, très sévères pour le confesseur, sont apocryphes (Lavallée, Corr. génér. de itf"»* de M., t. I, p. 311, 313).
Un doute peut planer sur les années 1679-1680. Le règne de M"» de Mpntespan était fini : la lassitude l'emportait. Tout danger cependant n*était pas éloigné. Ce fut une période de tergivecsations et de troubles. « Le roi est sur le bord d'un grand précipice », écrivait M'"^ de Maintenon, au mois de mars (t. II, p. 48). Il était partagé entre une passion naissante pour M^"' de Fontanges et le sincère désir de revenir à ses devoirs. H fit^ses pàques cette année là. (Lettres de Tdchàteau à Bussy. Lavallée, p. 5i). L'année suivante, M*"« de Fontanges, aux environs de Pàques se retirait dans une abbaye : c'était la fin. (Sévignc, 6 avril, t. VI, p. 347, édit. des Grands écrivains). A la Pentecôte, le roi communiait (p. 455, lettre du 12 juin). On voit ce qui reste de Tasscrtion légendaire : « La Chaizc absolvait périodiquement le long adultère du roi avec M"»» de Montespan » (Grande encyclopédie au mot la Chaise).
Sur Monsieur, frère du roi et son confesseur, voir la lettre de M""* de Maintenon, 27 janv. 1799, et Saint-Simon, édit. Boislisle, t. III, p. 159.
Inutile de parler du Père Le Tcllicr, confesseur depuis 1709. Il n'eut aucune difficulté dans cette partie de son ministère. Quant au règne de Louis XV, signalons le Père Pcrusscau refusant au roi le viatique (1744) tant que M»"' de Chateauroux n'aurait pas quitté Versailles, et le Père de Sacy refusant de s'associer aux comédies de conversion jouées par •M"* de Pompadour, et cela, au moment où l'affaire du Père de Lavallettc compromettait toute la Compagnie en France (dé Nolhac, La conversion de M"^* de P., Revue d'Hisi. et de LUI. relig., 1905, t. X, p. 18. du Lac, Jésuites, p. 14 et suiv.).
Voilà ce qu'on trouve, quand on y regarde d'un peu près, sous une des plus tenaces légendes antijésuiliques. Et nous nous en sommes tenus aux documents imprimés et à la portée de tout le monde. Il reste un doute pour une année ou deux dans le ministère d'un confesseur.
pas se dissoudre, assez de diversité au dehors pour garder son crédit (1). Si ce n'est pas là corrompre le monde, on avouera que cela y ressemble fort.
Telle est la thèse que Pascal va, en détail, établir d'un bout à Tautre des Provinciales.
A priori, antérieurement à tout examen, est-elle vraisemblable? Quand il Ta conçue^ Pascal a-t-il été bien servi par son esprit de finesse, c'est-à-dire ici par un certain sens psychologique, qui met en garde contre les invraisemblances morales? Ce point avait été vigoureusement mis en relief par les anciens apologistes de la Compagnie. Dans ses Entretiens d'Eudore et de Cléandre^ le Père Daniel nous montre qu'à ce compte, il y avait une foule de naïfs missionnaires qui s'en allaient mourir de froid au Canada, braver les lièvres de l'Amérique du Sud, se faire pendre et éventrer à Londres, brûler ou étouffer dans les ordures au Japon, rôtir et manger vivants par les Iroquois, pour avoir l'honneur d'établir partout la morale relâchée et la gloire de la Société, « pour donner lieu aux prédicateurs, qu'on prie quelquefois de prêcher le jour de saint Ignace, de faire compliment aux Jésuites de Paris sur leur zèle, sur leurs fonctions et sur leurs travaux apostoliques ».
A défaut de Télaquence littéraire, Sainte-Beuve le confesse, il y a là l'éloquence des choses (2).
(1) Pensées, t. III, p. 326, n- 892. « Si en diflférant, nous condamnions, etc. ».
(2) Tome UI, p. 128. L'auteur de Tarticle JesuUs dans VEncyelopedia Britannica^ résout à sa façon cette anomalie. Après avoir réédite cette aflirmation que Tœuvrc de saint Fran(;ois Xavier n'est pas
Pour arriver à ce beau résultat, que feront les Jésuites, et que sera cette morale relâchée? (1).
Le premier élément du système jésuitique est la casuistique.
II est assez étrange que les solitaires, ses inspirateurs, aient laissé Pascal écrire que la casuistique était une invention des Jésuites. M. Molinier appelle cela une « erreur énorme ». Eux du moins devaient savoir qu'elle n'était pas si récente. Au moment où les Jésuites apparurent, elle était, du moins en Espagne, en pleine efflorescence. Elle se constitua en science distincte dès le xiii« siècle. A vrai dire, elle est vieille comme le monde (2).
«« on thc true Jesuit Une », il assure qu'on envoyait aux Indes les gens d'enthousiasme et de piété, comnne Anchieta, Baraza (Barzéc, je suppose), Brcbeuf, belles âmes incapables de se plier à la diplomatie de rOrdre. Mais de tels hommes sont rares, et, quand ils furent morts, on les remplaça par de vrais Jésuites.
(1) Pour tout ce qui suit, je ne saurais mieux faire que de demander à M. Boutroux l'exposé des conceptions de Pascal (p. 111 et suiv.). L'effort du savant professeur a porté avant tout sur rinlelligence du système. Il ne juge ni ne discute, il expose. Ses raccourcis de doctrine, s'ils ne sont pas toujours le résumé fidèle des thèses combattues par Pascal, nous donnent au moins l'idée que Pascal s'en faisait. C'est, très exacte, la légende du Jésuite, nuance janséniste et universitaire.
Voir encore le résumé des cours de M. Boutroux sur Pascal dans la Revue des Cours et Conférences, 16 juin 1898, cfr. Etudes religieuses, 1900, t. IV, p. 268, compte rendu du P. Longhaye.
(2) Molinier, t. I, p. lvi. Giraud, p. 88, note.
Quoiqu'il en soit, les Jésuites s'en sont emparés. Ils ont confisqué la casuistique, ils Tont accaparée comme beaucoup d'autres choses. Qu'est-elle devenue entre leurs mains?
Escobar — c'est aux yeux de Pascal et de ses amis, le casuiste par excellence, — « se donne pour tâche de rendre possible à tous l'absolution en cette vie, le salut dans l'autre. Dès lors, en chaque action défendue, il s'applique à distinguer si habilement le cas précis où elle est défendue du cas où elle est permise, que la défense, en fait, ne trouve presque plus d'applications. Là où Aristote avait mis le jugement vivant de l'homme de bien, les Jésuites introduisent des règles écrites, subtiles et compliquées, qui recouvrent la loi et tendent à s'y substituer ».
En termes plus crûs : <^ Le casuisme est une doctrine qui consiste à poser, pour des cas particuliers, des règles particulières, qui autorisent dans ces cas la violation du commandement général. On accorde à la loi une adhésion abstraite; mais, toutes les lois qu'il s'agit de l'exécuter, on argiie des particularités que présente toute situation concrète pour apporter à la loi un tempérament, et l'on détruit ainsi la règle par les exceptions ». De là, toutes ces solutions d'Escobar, de Bauny et autres, qui interdisent en théorie et autorisent en pratique l'assassinat, l'usure, la calomnie, tous les péchés (1). »
Ce système est monstrueux, et l'on peut bien dire que, depuis que le monde existe, jamais immoralité
(1) Boulroux, 1». 112. Rcv. des Cours et Conf., loc. cit., p. 638.
plus pénétrante, plus dissolvante, n'a été élevée à la hauteur d'une théorie.
Comment en venir à ce beau résultat qui supprime le péché en supprimant la loi? Il y a plusieurs procédés, tous, affirme Pascal, d'origine jésuitique.
Et d'abord le Probabilisme. Il « consiste, toujours au dire de notre auteur, à assimiler les vérités de la conscience et de la foi aux choses naturelles que nous ne connaissons que par le témoignage des hommes. Tel événement s'est-il passé à Rome? Il est juste que, sur ce point, je m'en rapporte à un témoin de grand poids. Est-il permis de mentir, de voler, de tuer? La question, pour lès Jésuites, est de même nature. Elle se résout en consultant les docteurs graves, notamment les casuistes de leur Compagnie. Une opinion est probable et peut être reçue en sûreté de conscience, dès qu'elle a pour elle l'autorité de quelque homme savant. Le témoignage d'un seul docteur grave suffit à rendre une opinion probable. Dans le cas de contradiction entre les docteurs, l'une et l'autre des opinions contraires est probable. L'opinion la moins probable est encore probable. Et ainsi ma conscience m'est inutile; il me suffit de celle de Basile Ponce ou du Père Bauny ». Cela encore est de l'invention dés Jésuites (1).
Vient ensuite la direction d'intention. « Quand ces bons Pères ne peuvent empêcher l'action, ils purifient l'intention, et ainsi ils corrigent le vice du moyen par
la pureté de la lin. Le précepte est d'avoir en vue un objet permis. Ainsi le duel est sans pécjié, si Ton dirige son intention à l'accepter, non pour tuer, mais pour défendre son honneur et sa fortune. Un lîls peut désirer la mort de son père, pourvu que l'objet final soit, non de le voir mourir, mais d'hériter de lui (1).
Voici maintenant la méthode de l' interprétation ou de la définition. Exemple : « Le pape Grégoire XIV déclare les assassins indignes de jouir de Tasile des églises. Comment, malgré cela, le leur permettre? il suffit de définir les assassins, ceux qui ont reçu de l'argent pour tuer quelqu'un en trahison. Dès lors la plupart de ceux qui tuent cessent d'être assassins » (2).
Il y a encore la méthode des circonstances favorables, la doctrine des équivoques et des restrictions, etc. Inutile d'entrer dans le détail. Avec tout cela, il faudra vraiment jouer de malheur pour tomber sur un péché qu'un Jésuite habile ne puisse excuser.
La conséquence, c'est le salut facile, la voie élargie, le ciel grand ouvert. « Désormais les hommes ont les moyens de se sauver sans peine, parmi les douceurs et
(2) P. 126. — Et si, en style canonique, atsassini avait le sens visé par Pascal, qui aurait gagné de Pascal ou d'Escobar? Or c'est précisément le cas. (Maynard, 1, p. 254, et du Gange au mot assasiini. Gloxsarium^ 1733, t. I, 768). « Assassinorum appellatio translata postea ad sicarios, homicidas, grassatores; sed eos praesertim... qui ab alio pecuniam vel mcrcedcm accipiunt, alterius inlerficiendi causa, etc. ». La méthode d'interprétation revient à interpréter les textes de lois, en donnant aux mots leur sens précis et juridique. Pascal trouve cela immoral, c'est étrange.
commodités de la vie. Les bons Pères savent des dévotions à la Mère de Dieu faciles à pratiquer, qui suffisent à nous ouvrir le Paradis. Et qu'importe par où nous entrions dans le Paradis, pourvu que nous y entrions? Désormais il n'est guère de péché mortel qui ne puisse être converti en péché véniel... et les péchés véniels n'empêchent pas d'être dévot. Les bons Pères ont si bien adouci les difficultés de la confession, que les crimes s'expient aujourd'hui avec plus d'allégresse qu'ils ne se commettaient jadis. La contrition n'est plus nécessaire : il suffit de l'attrition, qui se définit : la honte d'avoir commis le péché, ou encore la crainte des peines de l'enfer, sans aucun mouvement d'amour de Dieu ».
« L'amour de Dieu, c'est à nous dispenser de ce premier devoir que tendent tous les efforts de ces prétendus chrétiens. Ils enseignent qu'il suffit de faire les œuvres en n'ayant pour Dieu aucune haine. On exécute les pratiques machinalement sans donner son cœur. On dit de temps en temps VAve Maria^ on porte un chapelet au bras, un rosaire dans sa poche; et l'on
compte sur l'effet magique de ces dévotions On dit
que l'amour de Dieu n'est pas nécessaire au salut. On va jusqu'à prétendre que cette dispense d'aimer Dieu est l'avantage que Jésus-Christ a apporté au monde. Le prix du sang de Jésus-Christ sera de nous obtenir la dispense de Taimer! Ainsi on rend dignes de jouir de Dieu dans l'éternité, ceux qui n'ont jamais aimé Dieu en toute leur vie! Voila le mystère d'iniquité accompli » (1).
La preuve de ces assertions remplit la moitié des Provinciales, de la cinquième à la quinzième. C'est bien ainsi que Pascal a peint les Jésuites. C'est ainsi que, sur la foi de ses amis plus doctes que lui, il se les représentait. Et, en vérité, je comprends son cri de colère.
Le malheur est que cette casuistique, ce probabilisme, cette direction d'intention et le reste, n'ont existé que dans l'imagination janséniste.
Non, la casuistique, même jésuitique, n'a jamais été dans son ensemble l'art de tourner la loi. C'est une science nécessaire, quoique redoutable aux mains des malhabiles. Pascal « en méconnaît l'innocence, la légitimité, la nécessité : la casuistique est l'art d'appliquer les principes de la science morale, elle est nécessaire toutes les fois qu'il s'agit de passer de la théorie à la pratique, de la loi universelle aux cas particuliers : dans tous les conflits de devoirs, et dans les situations complexes, elle seule éclaire l'homme » (1).
Non encore, la direction d'intention telle qu'on la décrit, telle que Molière Ta plaisantée dans son Tartufe, n'a rien de jésuitique. C'est la morale des utilitaires, de Hobbes, Locke et consorts. Les casuistes ont bien dit :
(1) Lanson, Hisl. de la Littérature française, p. 453; cfr. Molinier, t. I, p. Lin.
« A un acte bon, donnez une intention meilleure, l'acte sera meilleur. A un acte indifférent, donnez une intention bonne, Tacte sera bon. Faire l'aumône, c'est bien; la faire pour l'amour de Dieu, c'est mieux. Ne pas manger, c'est indifférent; mais ne pas manger en esprit de pénitence, c'est bon et méritoire pour le ciel. » Mais jamais, jamais, ils n'ont dit : « A un acte coupable, donnez une fin bonne, l'acte deviendra bon. » Le fameux axiome, base et résumé de tout lantijésuitisme légendaire, <c la fin justifie les moyens », ou bien, comme dit Pascal, « nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de l'intention », n'a jamais existé que dans l'imagination des ennemis de la Compagnie. On a vingt fois porté le défi de montrer un texte authentique où cette doctrine fût soutenue par un Jésuite. Le texte n'a jamais été montré (1).
Non, le probabilisme, même jésuitique, ne consiste pas à faire disparaître ma conscience devant l'autorité de Basile Ponce ou du Père Bauny. Il ne remplace pas les raisons foncières par des autorités et des autorités quelconques. Cette conception est par trop simpliste. Le probabilisme authentique est quelque chose de plus grave et de plus digne.
Faut-il une fois de plus ramener la légende aux proportions de la réalité? Quelques lignes suffiront ici : les théologiens probabilistes ne manquent pas, qu'on les consulte pour plus de détails.
(1) Voir P. Bernard, « La fin jtutifie les moyens ». Eludes, 5 août 1904. B. Duhr, op. cit., ch. i4. Nous reviendrons sur cette question.
Une obligation se présente à moi, mais elle est douteuse : que dois-je faire? que puis-je faire? Ici, c'est le droit lui-même qui n'est pas parfaitement clair. Là, c'est l'application de la loi à un cas particulier qui n'est pas évidente. Partout des probabilités et pas de certitude; et je reste en suspens entre la loi qui peutêtre m'enchaîne, et ma liberté qui voudrait bien n'être pas enchaînée. On me réclame une restitution : j'ai de bonnes raisons pour croire que je ne dois rien; mais Tautre en a, et qui sont sérieuses, pour affirmer que le droit est pour lui.
Une chose est hors conteste, c'est que je ne devrai rien faire sans être certain de bien agir. Qui use de sa liberté avec ce qu'on appelle une conscience douteuse, n'est point sans péché. Il y aurait un moyen bien simple d'avoir cette assurance, c'est de sacrifier ma liberté. Dans le doute où je suis, je vais donc restituer, et je suis absolument certain d'avoir bien agi. Oui, mais suis-je obligé à pousser jusque-là mon abnégation? Ne puis-je pas, en attendant plus de lumière, garder mon argent, et cependant être dans l'assurance de n'avoir rien fait de coupable?
Je vais porter mon « cas » à l'un de ces messieurs de Port-Royal, il me répond : « Il faut absolument aller au plus sûr. Dès lors que vous n'êtes pas complètement certain de votre droit, vous devez le lâcher, — restituez (1). »
(1) C'est la réponse du tutiorisme absolu^ condamne par Alexandre vu, en 1690. « Non licet sequi opinioncm vcl inter probabiles probabilissimam ». Dictionnaire de théologie, art. Alex. VU.
Cette réponse est dure. Cherchons quelque chose de plus humain. Un autre me dit : a Ne restituez pas. En général, dès lors qu'on a pour soi une probabilité, raison de fond ou raison d'autorité, même légère, mais enfin une probabilité, on peut la suivre sans sortir des limites de la prudence (1) ».
C'est tomber d'un excès dans l'autre : et comment avoir la conscience en paix quand on n'a, pour aller dans le sens de la liberté, que des raisons légères? Cherchons encore. Voici un docteur d'après lequel je ne puis garder mon argent que si j'ai des raisons, non pas absolument évidentes, mais très, très probables; un autre veut à tout le moins des raisons plus probables (2). L'un me semble encore un peu dur. L'autre me parait bien prompt à me condamner. Après tout, si mes raisons ne sont pas les plus fortes, elles sont fortes cependant, a Précisément, me dit à son tour un Jésuite; vos raisons demeurent sérieuses, même en conflit avec d'autres plus sérieuses, et vous gardez votre liberté. Si vous restituez sans plus attendre, ce sera très beau et cela prouvera votre détachement; mais, en
(1) C'est la réponse du laxisme^ condamné par Innocent XI en 1679 : « Gcncratim, dum probabilitate sive intrinseca sive extrinseca quantumvis tenui^ modo a probabilitatis fmibus non exeatur^ confisi, aliquid agimus, semper prudenter agimus. » Dcnzinger, Enchiridium symbolorum, n» 1020.
(2) Tutioristes miligés et Probahilioristes. C'est à dessein que je ne parle pas ici des équiprobabilisles. Ce système, autour duquel combattent encore les théologiens, ne fut formulé que par saint Alphonse de Liguori. 11 était ignoré au temps de Pascal. Voir X. M. Le Bachelet, La qtMStion Liguorienne. Probabilisme et èquiprobàbilisme. Paris, Lethielleux, 1898.
sûreté de conscience, vous pouvez ne pas restituer (1) ». C'est ici le fond du probabilismc. Il se résout en cette formule : « En cas de doute sur la licéité ou Tiliicéité d'une action, on peut suivre Topinion moins probable, tant qu'elle est vraimeyit et solidemmt probable. » Le reste, qui a tant scandalisé Pascal et ses amis, le rôle des docteurs et la recherche des autorités en matière d'opinion probable, n'est qu'un corollaire; et ce n'est pas à lui une médiocre habileté d'avoir isolé le corollaire et quasi supprimé le théorème.
Non, répétons-le, le probabilisme ne consiste pas à substituer au dictamen de ma conscience l'autorité plus ou moins futile de Basile Ponce et du Père Bauny. Le rôle des autorités en cette matière méritait d'être pris un peu plus au sérieux.
De deux choses l'une : ou le problème moral peut se résoudre par des raisons intrinsèques, ou les raisons intrinsèques font défaut.
Même dans le premier cas, les autorités ne sont pas à dédaigner. J'aurai plus de confiance dans la force probante des raisons, quand je les verrai acceptées par des gens instruits et graves. Plus ces autorités seront nombreuses, plus ma confiance augmentera. Je me sentirai plus en sûreté dans mon évidence quand je saurai que beaucoup d'autres, plus forts que moi, sont de mon avis.
Mais il y a des cas obscurs où les raisons pour et
{{) J'expose, je ne discute pas. Il suffit de montrer que Pascal n'a pas tout dit.
contre se balancent, où elles font plus de ténèbres que de lumière, où, au lieu d'aifermir l'âme, elles se combattent, se détruisent et nous enfoncent dans le doute. Qui me dira, en matière de vol, où commence le péché grave? En faveur des solutions diverses, chaque auteur m'apporte son témoignage; et, ne pouvant avoir la science, j'ai du moins en ces autorités une sorte de foi humaine. Après tout, n'y a-t-il pas aussi en jurisprudence des autorités dont le poids supplée à ce qui manque du côté des raisons?
Y aura-t-il des cas où Tautorité d'un seul auteur suffise à me mettre la conscience en paix? Pourquoi pas?
Nous sommes en novembre 1661. On exigeait des jansénistes la signature du formulaire. Allait-on, après tant de luttes, condamner par un «on, sans phrases, les cinq propositions? Port- Royal se divisait. Arnauld, Nicole, et autres, par fatigue ou politique, étaient pour la signature. Pascal tenait seul contre tous. Que dire d'un janséniste, peu instruit, peu au courant du fond des choses, obligé d'en juger par le dehors, et qui eût refusé la signature, pris le parti par conséquent de la liberté individuelle et du sens propre, contre l'autorité, contre la loi, et cela sur l'autorité d'un seul docteur, du seul Pascal, d'un docteur unique?
Non, enfin, il n'est pas vrai, le probabilisme authentique, pas plus que la casuistique, n'est d'origine jésuitique. Pascal ne le dit pas formellement, mais il l'insinue; et cela, déclare M. Molinier, est « une erreur surprenante, peut-être volontaire ». En un passage,
Escobar énumère les théologiens qui admettent en morale l'autorité d'un docteur; pourquoi Pascal s'arrêtet-il avant la fm de la liste, remplaçant le nom de saint Thomas par un etc? Et quand en conséquence, il ne voit de probabilistes que chez les Jésuites, « cette ignorance, dit le même savant, nous parait un peu affectée ». Or, selon les casuistes les plus relâchés, il n'y a pas d'ignorance affectée sans quelque faute (1).
La casuistique n'est pas ce que Pascal croyait, ni le probabilisme, ni la direction d'intention, ni le reste. Mais alors Pascal n'aurait-il combattu que des fantômes?
(1) Molinier, lui, lxiii. Voir du Père Daniel, la première lettre au Père Serry ^1705). Recueil de divers ouvrages.. .^ t. II, p. 372. Le Jésuite y fait de la 5* Provinciale une sorte de parodie où il substitue aux auteurs de son Ordre des docteurs dominicains ayant professé le probabilisme le plus pur. On trouvera cette adaptation dans Bertrand. Biaise Pascal^ p. 200-213. Voir encore Etudes religieuses : Si les Jésuites ont inventé le probabilisme^ par M. P., 1880, p. 54-77.
Notons encore ce détail. Quand Nicole voulut justifier les Provinciales^ à qui alla-t-il emprunter ses arguments contre les probabilistes? A un nommé Candidus Philalethcs, de son vrai nom, Blanchi, un Jésuite. Nicole eut soin de prendre les arguments et de taire la provenance. (Sommervogel, t. I, p. 1438). Quand Bossuet voulut à son tour le combattre, sur qui s'appuya-t-il? Sur le Père Thyi'se Gonzalez, général des Jésuites.
Donc, il n'y a pas de probabilisme que chez les Jésuites, et, chez les Jésuites, il n'y a pas eu que des probabilistes. Reste qu'ils ont été les tenants les plus en vue de cette doctrine.