V. — Discussion d'une page de M. Lxnson. La casuistique
Vf. — Rôle des Jésuites dans l'Eglise moderne.
Vn. — Si Pascal a nui a la cause qu'il croyait défendre.
On n'attend pas de nous une réfutation en règle des Petites Lettres. Le travail a été fait, et il ne faudrait qu'une mise au point pour que l'ouvrage de l'abbé Maynard répondit à toutes les exigences actuelles. Celui qui voudrait le reprendre par la base, pourrait faire à
la bonne foi du polémiste la part un peu plus large. Il accepterait pour sincère au fond la déclaration : « Je puis dire devant Dieu qu'il n'y a rien que je déteste tant que de blesser tant soit peu la vérité » (11® Prov.).^ Que si, en maints endroits, la vérité absolue semble blessée, et profondément, on aurait sur qui rejeter la faute, la polémique elle-même, la passion, l'inexpérience théologique, les préjugés, les collaborateurs. On prendrait pour ce qu'elle vaut la fameuse restriction mentale : « Je suis seul, je ne suis pas de Port-Royal » (17« Prov.\ simple ruse de guerre qui, certainement, ne trompait personne. Bref, tout ce qui, dans son œuvre, serait susceptible d'une interprétation bénigne, serait bénignement interprété; et, si Ton ne peut sauver l'œuvre, à tout le moins on sauverait l'auteur. Aussi bien c'est l'attitude actuelle des plus orthodoxes parmi les amis de Pascal, et elle a pour elle la vraisemblance morale.
A ces indulgences pourtant, il est une limite. Consentons volontiers à ce qu'on épargne à l'auteur des Pensées^ le gros mot de mensonge. Mais, comme l'imprudence est parfois homicide, n'y a-t-il pas aussi des mensonges par imprudence?
Et n'est-ce pas le cas, lorsque l'honneur du prochain étant mis enjeu, ce prochain fût-il un Jésuite, on se fait son dénonciateur sans préparation prolongée et scrupuleuse, sans examen préalable des pièces, sur des renseignements épars et souvent de seconde main; quand on aborde à ce propos les problèmes les plus ardus sans autre initiation qu'une théologie d'homme du monde; et que, ainsi armé, on ridiculise ses adversaires et on
les livre à Tindignation du public comme des criminels de lèse loi divine? Quelque génie qu'on ait, quelque confiance que méritent ceux qui vous inspirent, ne risque-t-on pas alors d'être calomniateur par imprudence? Qu'en eussent pensé les théologiens rigides de Port-Royal, si l'imprudent eût été un Jésuite? (1)
Veut-on prendre sur le fait cette dangereuse incompétence en une matière fort simple, et où rien n'était plus facile à Pascal que de se renseigner?
C'est dans la 8« Provinciale. 11 en est venu à parler de la dévotion jésuitique. Le sujet à traiter n'était pas difficile. Il suffisait de fermer les in-folios de Suarez et de Lessius, avec les manuels d'Escobar et de Bauny, pour se rejeter sur les ascètes.
Or, la littérature ascétique des Jésuites était considérable déjà. Sans parler de la grande école jésuitique
(1) Pour ne pas sembler avoir deux poids et deux mesures, disons ici que les polémistes de la Compagnie, obligés de se défendre, ne le firent pas toujours avec le discernement nécessaire.
Ils ont cru au projet de Bourg-Fontaine un peu vite et un peu longtemps, mais avec beaucoup d'autres. Sainte-Beuve (t. I, p. 789) affirme, mais sans ombre de preuve, qu'ils sont les vrais auteurs de la légende. Ils en furent les propagateurs, et, eux aussi, ont sur ce point manqué d'esprit de finesse. Ils eussent dû sentir que, telle quelle, la version courante du fameux projet était invraisemblable.
Et de même le Père Meynier, arguant de textes très authentiques mais à tout le moins équivoques, au lieu de dire simplement, ce qui était la vérité, que le jansénisme conduisait logiquement au calvinisme, en conclut que Port-Royal ne croyait pas à l'Eucharistie, d'où les colères de la xvi« Provinciale. C'était excessif, et le Père Rapin le note clairement dans ses Mémoires, t. II, p. 437. Lui-même, Rapin, écoutait un peu trop aux portes, ce qui n'est pas toujours le meilleur moyen d'entendre.
qui, précisément vers ce temps-là, s'élaborait dans le secret des collèges et des maisons professes, et comprenait des hommes comme Lallemand, Surin, Huby^ Rigoleuc, etc., bien des livres^ avaient été édités en France. J'ignore ce que la bibliothèque de Port-Royal en pouvait contenir. Il n'est pas possible pourtant qu'il n'y eût là quelqu'un des opuscules de Bellarmin, ou les élévations dogmatiques, si pleines et si chaudes, de Lessius. Cela valait bien le Chapelet secret du Saint- Sacrement. Le traité de La Perfection chrétienne, par Rodriguez, dans lequel Sainte-Beuve consent à reconnaître une « quantité de choses fort élevées et d'une spiritualité très vive » (1), en était déjà, pour sa traduction française du Père Duez, à sa 18® édition. Avant 1650, les méditations du Père Louis Dupont (De la Puente) comptaient aussi une vingtaine d'éditions françaises; sans parler de ses autres œuvres, sans parler surtout de sa Vie du Père Balthasar Alvarez, confesseur de sainte Thérèse, appelé par Bossuet « un des plus sublimes contemplatifs de son siècle. »
La liste serait longue des ascètes, ou mystiques de la Compagnie, que Pascal aurait dû connaître : Saint-Jure, Surin, Caussin, Balinghem, Hayneuve, Suffren, tous ayant déjà publié quelque chose en français; Le Gaudier, Lancicius, Platus, etc., qui écrivaient en latin, et des espagnols, da Palma et Nieremberg. Pour ceux qui s'occupent de la vie spirituelle, tous ces noms sont classiques.
(1) Ui, p. 137.
J'ai dit que Pascal n'était pas grand liseur : c'était un méditatif à qui sa vie intellectuelle, intime, suffisait. Essentiellement autodidacte, il redécouvre les mathématiques, il se fait tout seul sa logique, sa rhétorique, son apologétique^, sa morale, son ascèse... Mais on ne se fait pas tout seul son histoire ou sa critique; et, puisqu'il voulait s'en prendre à la dévotion des Jésuites, pouvait-il s'abstenir de feuilleter au moins quelquesuns de leurs livres les plus importants? Il ne parait pas y avoir songé. Ses amis lui donnent trois petits opuscules sans portée; cela lui suffit, les Jésuites sont condamnés dans leur dévotion. Elle est frivole, superficielle, remplace les actes sérieux de la vertu par de mek^^uines pratiques, autorise la vie large et facile, réduit les vertus chrétiennes à une sorte d'honnêteté mondaine sans austérité ni profondeur. Voilà ce que j'appellerai être calomniateur sans le savoir (1).
Or, de cette erreur, s'il faut rejeter la faute sur quelque chose, c'est sur le probabilisme inconscient et spontané de l'auteur.
Mettant sa plume au service d'une cause qu'il pré-
(1) A propos (le la Dévotion aisée du Père Lcmoinc, M. Molinier écrit : « A vrai dire cet ouvrage ne me parait pas tellement répréhen-
sible Cette grande dame (qui suivrait les conseils du Jésuite)
n'est-elle pas plus aimable, plus humaine qu'une Jacqueline Pascal ou une Mère Agnès? Femmes admirables, ces dernières, soit; mais il est à souhaiter qu'il y en ait aussi peu que possible. Une dame n'est pieuse, au dire des jansénistes, que si elle néglige sa toilette, si elle se rend ennuyeuse en société, si elle évite toute conversation futile ou profane, si elle s'interdit les distractions les plus innocentes. Plus pralicjue et plus avisé, le Père Lemoine permet,... etc. », p. cif, cv.
tendait bonne, attaquant des doctrines qu'il estimait criminelles sur Texposé qu'on lui en faisait, il pensait avoir fait assez pour la justice quand il avait bien vu dans les auteurs la citation à objecter et quand il avait cru la comprendre. Sa conscience, en somme, pouvait se croire en sûreté; il s'en tenait à l'opinion de docteurs graves-
Soit, par exemple, la question des cinq propositions. Oui ou non, sont-elles dans V Aiigttstinus? Elles y sont, disaient les Jésuites. Elles y sont, disait le Pape. Elles y sont, devait bientôt dire Bossuet, « elles sont l'âme du livre ». Elles n'y sont pas, répliquait Arnauld : « J'ai lu exactement le livre de Jansénius, et n'y ai point trouvé les propositions. » D'autres vont plus loin : ils y ont trouvé juste le contraire. Pascal s'en tient là; et, en une matière où il faut aller au plus sûr, où le probabilisme est criminel, Pascal se fait probabiliste. « Je sais, mes Pères, le mérite de ces pieux solitaires... et combien l'Eglise est redevable à leurs ouvrages si édifiants et si solides. Je sais combien ils ont de piété et de lumières! »... Donc, je me range à leur opinion. Du reste, il n'y a qu'à lire Jansénius pour savoir à quoi s'en tenir. — L'avez-vous lu, Montalte? — Non, mais je le lirai quand je voudrai. « Si la curiosité me prenait de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare ni si gros que je ne le puisse lire tout entier pour m'en éclaircir. » — Vous n'y pensez pas! un in-folio latin de mille pages, à deux colonnes, en petit caractère, qui ferait aujourd'hui vingt bons volumes. Il y faudra du temps, surtout à qui n'est pas
théologien de profession. — Peu importe, j'en crois nos messieurs. « Ils ont plus examiné Jansénius que vous; ils ne sont pas moins intelligents que vous, ils ne sont donc pas moins capables que vous. » — Mais, Monlalte, il ne s'agit pas de nous, il s'agit de Rome et du Pape. En matière de doctrine, vous me paraisses non seulement probabiliste mais laxiste (1).
La conclusion, c'est que, dans les Provinciales^ c'est un peu Pascal que nous entendons, et beaucoup les Solitaires. Si le ton est de lui, le fond est d'eux (2).
C'est ici que nous rencontrons la question des textes.
Les Provinciales^ disaient les anciens adversaires de Pascal, ne sont qu'un tissu de textes arrangés, falsifiés, tronqués; donc mensonge et calomnie.
Non, disent aujourd'hui les admirateurs, il a commis
(1) C'est avec Montalte que je raisonne et non avec Pascal. Pascal avait certainement, bien souvent, au moins feuilleté VAug\ASiinus. Mais il est dans son rôle de ne pas le laisser voir. Nous voulons simplement le montrer, en matière capitale, s'en remettant, ou ayant l'air de s'en remettre, au jugement et à la conscience d'autrui. Cfr. Maynard, l, p. 74; H, p. 236, 303, 304, 335.
(2) Rappelons, sans y insister, l'anecdote rapportée par le Père Rapin. Un jour, pressé par M"" de Sablé, une amie du dehors, qui lui objectait les réfutations qu'on faisait de son livre, il aurait déclaré : « Ce n'est pas mon affaire, cela regarde ceux qui m'ont fourni les mémoires sur lesquels j'ai travaillé ». M"™* de Sablé le racontait au Pore Rapin, qui nous l'a redit. Mémoires, t. II, j). 395.
très peu d'erreurs graves. Les citations sont exactes. « î^s textes, sauf quelques insignifiantes exceptions, ne sont ni tronqués, ni pris à contresens. Qui pourrait en douter? (1) »
Ce n'est pas qu'à cette affirmation sommaire l'on n'ajoute immédiatement des restrictions. L'exactitude est toute relative. Pascal ignorait ce scrupule scientifique auquel nous habitue la critique moderne. Il se contente en ce genre de ce qui satisfaisait généralement le monde lettré et théologien de son temps. « Pascal, nous dit Sainte-Beuve, comme tous les gens d'esprit qui citent (?), tire légèrement à lui, il dégage l'opinion de l'adversaire plus nettement qu'elle ne se lirait dans le texte complet. Parfois il arrache quatre mots de tout un passage, quand cela lui va et cède à ses fins : il aide volontiers à la lettre. » Ajoutons, toujours avec Sainte- Beuve, que Pascal est homme du monde. Il éprouve un certain dégoût à toucher ces matières si bien étiquetées par d'autres. « Gela le mène à brusquer plus d'un cas et à passer outre à des distinctions subtiles, qui n'existent pas pour lui (2). »
Cela est finement dit, et au fond, cela est fort sévère. Voilà Pascal transformé en simple amateur. M. Lanson, à son habitude, est plus précis. Après avoir remarqué qu'il y a dans les Provinciales plus d'erreurs et d'inexactitudes que ne le dit Sainte-Beuve, il les explique en partie par ce qu'il appelle une espèce d'émondage. U
(1) J. Bertrand, op. cit., p. 175.
(2) Port-Royal, t. UI, p. 125.
note que Pascal en usait de même sorte avec saint Augustin, saint Thomas et même ses amis. Nous irons plus loin : qu'Escobar ne se plaigne pas d'être parfois allégué de travers. Lui-même ignore par trop ce qu'est une citation exacte; et si parfois Pascal est peu équitable à regard de Suarez, Vasquez et autres, la faute en est à Escobar et à sa façon d'arranger les textes (1).
Si donc, continue M. Lanson, l'auteur des Provinciales écourte, allège, dégage certaines phrases, ce n'est pas pour prêter aux casuistes ce qu'ils n'ont jamais dit, c'est au contraire pour mettre en saillie ce qu'ils ont enseigné, mais parfois un peu obscurément. Procédé peu critique, mais peut-on dire qu'il est malhonnête? Reste qu'il est dangereux, « il supprime les atténuations, les justifications, les circonstances qui expliquent et adoucissent, et Pascal offre ainsi les décisions toutes crues dans l'absolu ». Procédé, ajouterons-nous, d'autant plus dangereux que l'auteur est plus prévenu, plus passionné, plus entraîné par la polémique, plus entouré d'âmes vibrantes et emportées. Dès lors les citations, à peu près exactes, ne risqueront-elles pas d'être à peu près comprises? Or, en matière aussi délicate, l'a peu près est infailliblement l'erreur.
Examinons à ce point de vue l'une des Provinciales les plus chargées de textes, la dixième. Il y est parlé des adoucissements apportés au sacrement de pénitence par les casuistes en ce qui touche la confession, la
(1) Edition Mayiiard, t. U, p. 34. Lanson, art. Pascalf dans la Grande Encyclopédie.
satisfaction, Tabsolution, les occasions prochaines de pécher, la contrition et Tamour de Dieu. J'y relève une quarantaine de citations.
Voici d'abord la part du feu. Quinze textes où il y a trace de relâchement. Onze sont d'Escobar et de Bauny ; car, Escobar et Bauny, Ton ne sort guère de là, et quand on allègue d'autres auteurs, c'est bien souvent qu'on les trouve dans Escobar. Un autre texte est d'un Jésuite parfaitement inconnu, mais n^veu d'un grand homme et nommé Sirmond comme son oncle; rien ne nous met en garde contre une confusion possible. Ailleurs on ne nous avertit pas que la doctrine de tel et tel, relâchée par excès de subtilité, est combattue par Suarez, Vasquez et autres (1).
Maintenant, voici trois textes invérifiables, les thèses d'où ils sont pris étant perdues; et quatre autres sans portée mais non sans contre sens (2). Quatre fois Pascal cite d'après Escobar, lequel cite de travers; et, une fois, aux infidélités du compilateur, il ajoute les siennes (3). Une fois il prend l'objection pour la réponse (4). Ailleurs les citations sont faites de bouts de phrases pris à droite ou à gauche, ne reproduisant la pensée que par à peu près (5); ou bien deux passages
(1} Pour tout ce qui suit, nous renvoyons à l'édition Maynard, t. II, p. 13, 14, 15 (Granado), 16, 23, 23,' 26, 31 (Hurtado," Lamy), 36 (Sirmond).
(2) P. 10 et 24 {Imago primi sœculi), p. 22 (P. Petau), p. 16 et 32 (thèses).
(3) P. 15 (Picginaldus et Fagundcz), et 34 (Suarez et Vasquez).
(4) P. 28 (Suarez).
(5) P. 20, 22 (P. Bauny).
séparés par un troisième sont rapprochés (1), des restrictions sont supprimées qui modifieraient la pensée générale (2).
Cinq fois la pensée n'a pas été saisie ou est exagérée. Par exemple, là où Ëscobar nous dit : c< Un pénitent, qui a eu le malheur de commettre une faute grave, ne pèche pas, s'il va s'en accuser à un autre qu'à son confesseur ordinaire, à condition toutefois qu'il ne reste pas dans l'occasion prochaine de pécher » ; Pascal traduit : ce On peut avoir deux confesseurs, l'un pour les péchés véniels, l'autre pour les mortels (3). »
Pascal ignore, ou, en janséniste avancé, il ne veut pas admettre qu'il n'y a rien de tel, pour sortir du péché, que la confession et l'absolution réitérées, certaines conditions étant posées. Dans son style embarrassé, le Père Bauny nous dit, très longuement, peu clairement, mais enfin il nous dit que, dans la conduite ordinaire, l'absolution doit être refusée aux récidivistes; mais, dans des cas exceptionnels, s'il y a puissant* regret et forte résolution pour l'avenir, elle peut être accordée. Pascal prend des bouts de phrases dans trois pages, et fait dire aux casuistes à peu près ceci : « Dès lors que le pénitent vous affirme qu'il se repent, vous devez l'en croire. Absolvez toujours (4). »
Le Père Pinthereau développe cette idée : « 11 est plus facile, sous la loi de Jésus-Christ, d'arriver à la puri-
(1) p. 17, 18 (P. Filiuci).
(2) P. 12 (EscoMr).
fication de son âme que sous l'ancienne loi. Alors» pour être justifié, il n'y avait d'autre moyen que la contrition parfaite : moyen difficile, condition embarrassante pour l'homme dégradé et esclave de ses sens. Grâce aux sacrements, la justification et le pardon sont plus abordables : il y à un minimum de dispositions exigées, Tattrition surnaturelle et le sacrement; la contrition parfaite n'est pas^ dans ce cas, nécessaire. » Pascal traduit et résume : « Les Pères ont déchargé les hommes de l'obligation pénible d'aimer Dieu actuellement. » Et Pascal, s'emporte : « 0 mon Dieu, il n'y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre (1) », et le reste, qui est fort éloquent, mais qui tombe à côté.
Et voilà dans quel sens les citations de Pascal sont exactes.
Mais à chs^cun selon ses œuvres : au dire de l'abbé Goujet, cette dixième lettre fut faite de concert avec Arnauld; et, si Pascal a fourni la verve et l'éloquence, le fond, le choix, le maquillage et l'interprétation des textes sont du docteur (2). Or, le docteur avait une façon très particulière de lire les textes qui le gênaient. Saint Vincent de Paul lui reprochait déjà, à propos de
(1) p. 40. — Voir encore page 39, où, à propos d'un texte de Sanchez, Pascal prend pour la règle un cas d'exception. Autre texte mal compris, page 33. Ailleurs, pages 24, 27, il reproche aux auteurs des doctrines très orthodoxes.
(2) Edition Maynard, t. II, p. 9. M. Gazier {Histoire de la Langue et de la Littérature française^ Colin, t. IV, p. 594, note) indique que Nicole n'y eut aucune part, mais ne parle pas d'Arnauld.
son livre sur la fréquente communion, des suppressions arbitraires ou des interprétations forcées (1).
Après cela, libre à qui voudra de s'indigner contre de Maistre qui appelait les Provinciales les Menteuses, Nous dirons plus poliment les Crédules. Nous dirions volontiers les Imaginaires ^ si le titre n'était déjà pris.
Du reste, pourquoi ne pas faire bénéficier Pascal d'une jolie remarque de M. Lanson? Le savant professeur ne veut pas qu'on traite de menteur Stendhal, Victor Hugo, Chateaubriand, Rousseau, Lamartine, brodant sur leurs souvenirs personnels. Il faut bien que le génie ait ses petits profits, et Pascal pouvait dire en sûreté de conscience qu' « il n'était pas de Port- Royal ». « En général, tous les écrivains « mentent » à tout propos en se confessant; ils mentent sans utilité, pas même toujours par vanité, mais parce que ce sera mieux ainsi,,. Ne serait-il pas équitable de leur épargner ce mot bien gros de « mensonge » et de leur accorder le bénéfice de leurs natures d'artiste! Tout s'ordonne pour ces esprits-là par rapport à la beauté, non à la
(3) Sainte-Beuve (op. cit., t. II, p. 191, 192, note), renvoie à l'Ami de la religion^ mai 1853 : « arlicles signés Truchet et qui sont de bonne source. Mais ceci, ajoute Taufeur, sort de ma compétence. »» Sainte-Beuve est admirable dans l'art de tout dire, mais de n'insister que sur les points de son choix.
vérité. Ni le point de vue de la science, ni celui de la morale ne sont le leur; et soit qu'inconsciemment ils déforment la vérité quand ils la reflètent, soit qu'ils la modèlent librement comme une matière plastique, ils n'ont souci que d'imprimer à leur vie, en la contant, à leur âme, en l'exprimant, le caractère d'art qu'ils aiment (i). »
J'ignore absolument ce que Pascal eût dit s'il eût trouvé cette théorie dans quelque Escobar. Pour moi, qui ne suis pas de Port-Royal, je l'estime fondée, sinon en casuistique, du moins en psychologie. C'est bien ainsi que se passent les choses, — et non seulement quand il s'agit de se confesser soi-même, mais aussi quand il s'agit de confesser les autres. C'est une part de la griserie littéraire inséparable de toute polémique. On ne voit plus les choses en elles-mêmes, dans leur réalité objective et isolée. On les voit dans un cadre, et, comme le cadre apparaît lumineux, incontestable, éblouissant d'évidence, tout ce qui vient s'y mettre, tout ce qui entre sans heurt et sans brisure dans ce bel ensemble, participe immédiatement, sans plus d'examen, à l'évidence générale. C'est vrai, parce que cela fait bien ainsi.
N'y a-t-il pas quelque chose de semblable dans le cas de Pascal? Cela faisait bien, pour l'effet à produire, qu'il ne fût pas de Port-Royal, et que Port-Royal ne fût pas janséniste, et que le jansénisme ne fût pas une hérésie. Cela faisait bien, pour l'effet à produire, que
(1) Revue universitaire, 1902, t. I, p. 376.
les Jésuites, tout en n'ayant pas pour but de corrompre les mœurs, n'eussent pas non plus pour but unique de les réformer, ce qui eût été une mauvaise politique, mais de gouverner les consciences. Cela faisait bien, et cela rentrait si naturellement dans le cadre général, qu'ils fussent les ennemis de saint Augustin, les adversaires de la grâce, les destructeurs des sacrements, les contempteurs de l'amour de Dieu. Et alors, quand il s'agit des détails, on n'y regarde pas de si près. La vérité de l'ensemble garantit la vérité des parties.
Et, tout naturellement, sans y voir malice, lisant un texte du Père Bauny, on ne va pas jusqu'au bout; on s'arrête h un point et virgule. A quoi bon poursuivre? Malheureusement, à ce point et virgule, l'auteur commençait à s'expliquer (i). Et de même, un casuisle a pour lui l'autorité de saint Thomas et il le cite; on reproduit les mots du casuiste. mais ceux de saint Thomas échappent (2). Parfois, on prend l'objection pour la thèse. Dans un texte un peu long, on voit tous les membres de phrase qui prêtent à l'attaque, on ne voit pas ceux qui expliquent, restreignent, resserrent le sens. Tout cela sent la prévention, la fièvre du combat, la hâte surtout. Pascal écrit d'abord, il vérifie ensuite.
Nous lisons dans les Pensées cette phrase incomplète : (( Je les ai relus depuis, car je ne les avais pas su... »; et M. Faugère conjecture avec vraisemblance « suffisamment lus » (3).
(3) Edition Brunschvicg, t. \\\, p. 376.
Et n'est-ce pas le lieu d'ouvrir les Pensées?
« Imaginalion. C'est cette partie décevante dans rhomme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne Test pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible de mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.
a Je ne parle pas de fous, je parle des plus sages; et c'est parmi eux que l'imagination a le grand don de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses (i). »
N'est-ce pas un peu le Pascal des Provinciales jugé par le Pascal des Pensées?
Et je conclus simplement : ce serait œuvre de saine et équitable histoire, de ne plus tant juger les Jésuites d'après Pascal.
Mais dans le monde solidement et sérieusement érudit, croit-on encore bien fermement au Jésuite de Pascal'/
Le fâcheux caractère des Petites Lettres que nous avons signalé est si fort, que, tout en maintenant énergiquement l'ensemble, les plus déterminés admirateurs,
tantôt sur un point, tantôt sur un autre, sont forcés aujourd'hui de les lâcher. Voyons en détail.
D'abord c'est d'un seul coup cinq lettres, les trois premières, la dix-septième et la dix-huitième, toutes celles où l'auteur s'obstine sur le mauvais terrain du fait et du droit, dans lesquelles Sainte-Beuve convient que les erreurs abondent. « Je ne puis m'empècher, dit de son côté M. Lanson, d'y trouver bien de la chicane et bien de l'équivoque dans l'argumentation, et plus d'habileté mesquine que de large franchise dans l'exposition de la doctrine. » Fort bien, mais si la large franchise manque là, nemanquera-t-elle pas encore ailleurs? Passons, ces lettres n'atteignent les Jésuites qu'obliquement (i).
Le même Sainte-Beuve avoue que la cinquième lettre, lettre capitale et qui donne la clef des autres, a été écrite un peu vite (vingt-quatre jours) et qu'il y a là de la morale relâchée en matière de citations. Il trouve justifiée la protestation éloquente du Père Daniel sur l'exposé de la politique des Jésuites. Pour le probabilisme, il avoue encore que les Jésuites avaient raison de faire remarquer avec leur Père Etienne de Champs (1659) que cette doctrine était antérieure à la Compagnie, qu'elle fut attaquée tout d'abord par le Jésuite Paul Comitolo; que le Père Daniel a pu s'amuser à substituer dans cette cinquième Provinciale^ à tous les auteurs cités, des théologiens dominicains, sans que le fond des choses en fût modifié. Ils ont prouvé de plus
(Ij Porl-Royalj t. UI, p. 78; Grande Encyclopédie, loco cit., p. 25.
que beaucoup de leurs moralistes avaient, « bien avant la condamnation par Innocent XI des soixante-cinq propositions, soutenu la nécessité de l'amour de Dieu dans la pénitence, de cet amour filial et tendre dont leurs adversaires courroucés les accusaient de se passer ». De même pour le péché philosophique. Et voilà de larges lambeaux de la quatrième et de la dixième Provinciales jetés au vent. « Je sais toutes ces choses, ajoute Sainte-Beuve, et j'en pourrais" ajouter d'autres et dans le même sens, n'était la peur de tomber dans le dossier. »
Il abandonne encore généreusement une partie de la neuvième Provinciale sur la dévotion jésuitique, laquelle n'est plus après cela qu'un chapitre de critique littéraire. Il fait remarquer que deux des théologiens les plus attaqués par Pascal, Lessius et Yalère Réginald, sont recommandés par saint François de Sales, que d'autres de ces casuistes le sont par saint Charles Borromée, ce cardinal réformateur qu'on se plaisait à opposer aux Jésuites (i). Voilà déjà bien des brèches à l'édifice.
M. Brunetière, en 1890, en faisait d'autres sur d'autres points. Tout en continuant à défendre Pascal en gros, il donnait raison aux Jésuites sur la question du duel (septième et treizième Provinciales) et montrait que Pascal confondait volontairement, — ce mot est grave, — sous le nom commun d'homicide, les trois espèces assez différentes pourtant, en morale comme en juris-
(1) p. 124, $qq.
prudence, de l'assassinat, du meurtre et du duel. Il leur donne raison encore contre la quatrième Provinciale, dans la question du péché d'ignorance f 1).
Voici maintenant M. Joseph Bertrand qui, sur une foule de détails, abandonne Pascal et trouve les solutions d'Escobar lui-même on ne peut plus défendables. Une bonne partie de la quinzième Provinciale^ tout ce qui regarde la calomnie, repose sur une confusion. Pascal s'imagine que, lorsque le casuiste Jésuite dit d'une faute : elle est vénielle, par là même il l'autorise.
M. Molinier donne raison à son auteur en nombre de chapitres, mais il a des paroles dures à son égard. Il le trouve léger dans la façon dont il aborde et tranche les questions les plus abstruses. Il défend la casuistique, tout en reconnaissant qu'elle peut avoir des abus. Il justifie le probabilisme. S'il est impitoyable pour Escobar, Bauny, Meynier, Pinthereau, il rend justice aux œuvres de Molina, Lessius, Sanchez, « ces traités si décriés et parfois si solides ». Les ouvrages des Jésuites, dit-il, sont supérieurs par l'érudition, le sens plus net des nécessités de la vie, le raisonnement exact et rigoureux. Ce sera l'avis de tout juriste qui lira, sans parti pris, les traités de Sanchez, de Lessius, ceux de Molina surtout, le plus grand peut-être de tous les casuistes. 11 n'est pas vrai que le Général des Jésuites soit aussi responsable qu'on le dit de tous les ouvrages publiés dans l'Ordre. Les casuistes apparaissent moins comme des hommes désireux d'adoucir la pénitence et de tour-
(1) Eludes critiques, t. IV, p. 98, 100.
ner la loi, que comme des érudits curieux de classer exactement les fautes. Ils sont collectionneurs, et les collectionneurs ont des manies, spécialement celle de trouver des pièces rares. Ce n'est pas eux qui ont créé Tétat social dont leurs livres portent la marque : leur but a été de chercher un terrain commun entre la morale évangélique et cet état social, tâche difficile, dans laquelle, à en croire M. Molinier, ils auraient échoué (i).
D'un ouvrage que les maîtres sacrifient ainsi en détail, en fin de compte, je me demande ce qui reste.
Il en reste cependant, et, par un renversementcurieux, ce qui demeure, c'est justement ce que Pascal n'avait pas prévu, ce qu'il eût hautement désavoué, ce qui, entrevu dans une lumière prophétique, lui eût, sans aucun doute, fait tomber des mains la plume et déchirer les Provinciales. Avant tout, Pascal était chrétien. Janséniste convaincu, plus intransigeant qu'Arnauld lui-
(1) Tome I, p. XXIV, XXVI, lvi, lviii, lui, lxix, lxx, lxxxv, xci, xcrv, cxxi, cxxxiv, etc. La dernière observation de M. Molinier, pour être absolument exacte, aurait besoin d'être présentée autrement. Il ne s'agissait pas de trouver un terrain commun, ce qui supposerait des concessions de principes, mais d'apprécier, à la lumière de ces principes immuables, certains faits nouveaux ignores des anciens auteurs. Encore ces faits nouveaux étaient-ils rares et appartenaient-ils le plus souvent moins à la morale qu'à la discipline.
même, on ne Ta que trop vu dans ses derniers jours, il subissait toutes les conséquences d'une situation illogique et contradictoire. Comme tous ses amis, il a manqué de discernement. Protestants de dogme, ils voulurent rester catholiques quand même, et réformer l'Eglise, contre elle, malgré elle. L'Eglise les repoussait et ils rentraient dans l'Eglise. Un de leurs grands arguments, cent fois répété, était qu'on n'excommunie pas les gens malgré eux, — une naïveté! — mais à force de le dire, ils ont fini par le croire. Lisez les fragments polémiques imprimés à la suite des Pensées; ils font peine au catholique, ami de Pascal. Ils ont beau déclarer avec insistance l'horreur du schisme, à chaque page, c'est le schisme qui apparaît comme conséquence immédiate des principes (1). Reste que Pascal était chrétien. Or, que fut l'œuvre de ce chrétien?
Voici comment aujourd'hui Ton conçoit les choses (2).
Tout d'abord on admet comme démontré et indiscutable que le jansénisme « était une belle et grande réforme catholique, qui, après douze siècles de scolastique, allait ramener l'Eglise et la foi à leur pureté primitive (3) ». A tout le moins c'était la prétention de l'école, nulle part affichée plus énergiquement que dans certaines Pemées de Pascal. Ils étaient l'ancienne
(1) Tome ni, section xiv.
(2) Je résume rarticle de M. Lanson sur Pascal, dans la Grande Encyclopédie.
(3) Et à une pureté telle que la morale fût impraticable, et le dogme un tissu de contradictions. C'était détruire sous prétexte de purifier. Voir Bourdaloue, Sermon sur la sévérité chrétienne.
Eglise. Les autres avaient « science sans zèle », et « zèle sans science », ou u ni science ni zèle ». Eux avaient « et zèle et science (i) ». Ils étaient excommuniés de l'Eglise, et sauvaient néanmoins l'Eglise.
Gela posé, l'on distingue trois questions : celle des casuistes, celle des Jésuites, celle de la vie chrétienne.
Et d'abord la casuistique. Nous l'avons dit, on ne la condamne plus en bloc. On lui reconnaît toutes sortes de raisons pour subsister. Elle a pour elle d'avoir été pratiquée par les stoïciens; elle peut donc servir à hausser le niveau moral. Quant à la casuistique moderne, dont les origines sont surtout espagnoles, on lui sait gré d'avoir été un correctif aux rigueurs de l'Inquisition. Par ses subtilités, elle servait — est-ce bien prouvé? — à sauver les prévenus. Il est vrai qu'elle a donné lieu à des décisions relâchées en nombre considérable encore, mais relativement restreint; décisions du reste ordinairement perdues en de gros livres latins, à l'usage des seuls confesseurs et réglant plutôt l'appréciation des fautes commises que n'autorisant à faire des fautes (2).
Mais voici ce qu'on ajoute : « Tout ce qu'on pourra dire sur cette matière ne vaudra pas, si l'on ne fait la démonstration capitale, que la casuistique catholique
(1) T. m, p. 311, cf. p. 309, n« 867.
(2) Ici une restriction : le Père Bauny écrit en français, donc était accessible aux laïques. C'est vrai, et la préface ne les exclut pas du nombre de ceux à qui l'ouvrage, dit l'auteur, peut être utile. Encore cela ne fait qu'un livre, et c'est peu. En trouvera-t-on beaucoup d'autres, assez pour prouver que la casuistique influait directement sur la masse des pénitents?
du XVI® et du xviic siècle ne tendait pas à relâcher la morale chrétienne. Or cette démonstration, on ne peut la faire. Qu'on regarde les conclusions sur l'aumône, sur la simonie, etc.; et surtout qu'on regarde les ressorts de la casuistique (suit Ténumération de ces ressorts); en somme, le mouvement général va à diminuer la rigueur de la règle, à mettre la conscience en repos par une pratique facile et un minimum d'observances, à enseigner comment on peut gagner le ciel ric-à-rac. Sans doute, en certains cas, les casuistes ont pour eux la nature, la raison, l'humanité; mais c'est justement ce que Pascal leur reproche, d'aller à établir une morale humaine et raisonnable, qui flatte la nature au lieu de la combattre. »
Que l'auteur me pardonne, mais ces généralisations me paraissent quelque peu hâtives, et m'étonnent de la part d'un homme habitué aux patientes analyses et aux enquêtes minutieuses. Je voudrais leur opposer simplement quelques points d'interrogation.
Et d'abord ces ressorts de la casuistique, probabilisme et le reste, où les a-t-on étudiés? Qu'on laisse de côté les moralistes modernes, fort bien. Venus après les grandes polémiques, ils en ont profité pour combler les lacunes de leurs systèmes et faire face aux difficultés. C'est aux anciens casuistes qu'il faut recourir. Ils écrivaient alors que les doctrines avaient toute leur fraîcheur. Mais il faut les lire en plein texte, sans préjugés, avec la persuasion qu'après tout, c'étaient de fort honnêtes gens, très convaincus qu'ils faisaient le bien. Au lieu de cela, ne s'en tient-on pas toujours un peu trop à
Pascal? Est-ce de bonne critique et de bonne méthode?
C'est encore au nom de la critique et de la méthode que je demande : de quel droit accuse-t-on la casuistique en bloc d'avoir été à diminuer la vigueur de la règle? Son règne avait déjà cent cinquante ans lorsque Pascal parut; et il avait été préparé par une élaboration de trois siècles. L'histoire détaillée de son évolution a-t-elle été faite, — et faite par des gens qui fussent du métier? A-t-on suivi, de saint Thomas par exemple à Escobar, la courbe des doctrines, prenant l'une après l'autre les grandes questions où Ton croit saisir un fléchissement? A-t-on marqué le point précis où la courbe commence à baisser? Quand le travail aura été fait pour l'aumône, la simonie, le duel et le reste, il y aura lieu d'examiner une autre question.
A supposer que le fléchissement soit réel, sommesnous en matière de morale ou en matière de discipline? Les jansénistes confondaient souvent ces deux choses, connexes il est vrai, mais séparables. L'élargissement de la discipline, à la prendre en gros, est incontestable et ne date pas d'hier. Mais tient-il à une déchéance morale ou à l'évolution nécessaire de la société religieuse? La pénitence est plus facile aujourd'hui; la pénitence publique avait disparu depuis bien longtemps, quand a commencé à s'organiser la casuistique; mais la calomnie, la fornication, l'homicide, en sont-ils plus autorisés? Et voilà une large part de la vie chrétienne où les casuistes ne sont pour rien. Ils constatent les faits, les usages, les lois, et c'est tout leur rôle.
Reste la morale au sens ordinaire du mot. L'histoire
détaillée de la casuistique, lorsqu'elle sera faite, permettra de répondre à une autre question. Le fléchissement, à supposer qu'il ait eu lieu, ne portera jamais que sur les applications, non sur les principes. Mais les applications ne sont-elles pas souvent, elles-mêmes, antérieures à Tintervention des casuistes? Ne tiennentelles pas aux modifications sociales? Est-ce la faute des casuistes si, en matière d'aumône, certaines déclarations des saints Pères, de saint Jean Chrysostome par exemple, seraient intolérables aujourd'hui, et immédiatement taxées de socialisme? Est-ce leur faute encore si, les conditions économiques ayant changé, l'argent, dans la société moderne, joue un rôle et rend des services que l'on ne soupçonnait pas au xiii® siècle, et si la doctrine sur le prêt à intérêt doit, à des problèmes nouveaux, adapter des solutions nouvelles?
Allons plus loin. « A la prendre en elle-même, dans sa nature, et dans ses procédés bien et dûment constatés sur pièces, la casuistique moderne ne va-t-elle pas à élargir les règles? Une foule de choses ne sont-elles pas permises aujourd'hui, que les anciens eussent prohibées? » Il y a là, croyons-nous, une sorte d'illusion d'optique.
La casuistique, née à une époque où l'analyse morale commençait à devenir une mode, à une époque par conséquent oii l'homme commençait à se prendre luimême comme objet de ses études, — rappelons-nous Montaigne, — devait, elle aussi, examiner de plus près les actes humains et leurs mobiles, les lois et leurs applications. Diviser ce qui jusque-là restait confondu.
c'est sa manière de progresser. Elle regardera donc les faits au microscope, distinguera avec une précision de plus en plus fine, et iixera de plus en plus sûrement les limites entre les espèces morales. Là oii d'anciens docteurs disaient en gros, à leur génération encore un peu simpliste : « Ceci est défendu », les docteurs aujourd'hui diront : « Ceci est défendu, mais cela ne l'est pas. » Le Décalogue a commencé par dire : « Tu ne tueras pas. » Les théologiens sont venus ensuite qui ont ajouté : a Sauf le cas de légitime défense. » D'une décision à l'autre, dira-t-on qu'il y ait eu fléchissement de la morale? bans l'ensemble, le rôle de la casuistique a été surtout cela.
Dès lors je demande : est-on bien sûr qu'elle devait aboutir à une déchéance morale et à un élargissement des règles? Dans bien des cas, c'est vrai, elle a montré que le péché n'allait pas aussi loin qu'on pouvait le croire quand on s'en tenait aux grosses décisions d'autrefois. Mais l'inverse a eu lieu. La casuistique a contribué à affiner les âmes. On la représente parfois comme naissant du désir qu'avaient les pécheurs de se mettre au large; c'est inexact. Je la crois bien plus volontiers issue des scrupules des pénitents. Son extension a coïncidé avec la plus grande fréquence des sacrements, et, tout spécialement, avec l'habitude de plus en plus répandue de s'accuser des péchés véniels.
Enfin une histoire très précise et très détaillée de la casuistique amènerait à distinguer les époques, à délimiter la période laxiste, et à ne pas faire retomber sur tous les fautes de quelques-uns.
Il y eut une période de laxisme, cela est incontestable. On en a exagéré la portée, la durée, l'intensité, mais le danger était réel, et Rome dut intervenir. Sur ce point, et à prendre les choses en gros, Pascal n'avait pas tout à fait tort. Attaqués seuls, à l'exclusion des autres, des casuistes Jésuites, le Père Pirot, par exemple, et le Père de Moya, crurent bien faire en montrant que leurs thèses ne leur étaient pas particulières. Il est certain qu'on eût pu récrire les Provinciales en substituant partout, aux écrivains Jésuites, des séculiers et des réguliers de toute robe. Mais Terreur des uns n'entraînait pas l'innocence des autres. On mit de la passion à les dénoncer. Pascal ne fut pas le seul à traiter de relâchées des propositions très défendables. Rome n'accepta pas tout ce qu'on lui déféra. Elle fit son choix. Reste qu'elle ne s'attaquait pas à un pur fantôme. Eux-mêmes les Généraux de la Compagnie n'avaient pas attendu les condamnations pontificales pour interdire certaines thèses (1). Donc, la tendance au laxisme, à ce moment, était réelle.
Je dis « à ce moment ». Qu'on veuille bien en effet, parmi les casuistes que Pascal incrimine, faire deux parts. Il y en a contre lesquels il a plusieurs fois raison, ceux-là précisément qui se sont trouvés atteints par les censures de Rome. Il en est d'autres contre lesquels il a
(1) PaclUlci-, Ralio sludiorum, t. UI, p. 47 (Pcrc Aquaviva, 1614); p. 94 {Pèi'c Piccoloiiiiai, Ovdiiialio pro iludiis superioribuSy 16bl, n-' 1, 2, 16, 17, 18, 19, 22); p. 102 (Père Coswin Nickel, 1657); p. 104 (Père J.-P. Cliva, 2 déceml.rc 1662, cf. coiigr. XI, dccr. 22, § 4); p. 108 (3 août 1667): p. U't et 118 (16 janvier 1677 et 10 août 1680).
ordinairement tort. Puis, qu'on examine les dates. On verra s'il ne faut pas fixer les origines du mouvement laxiste vers le second quart du siècle. Un premier jalon est fourni par la condamnation en Sorbonne du bénédictin Milhard (1619), puis un autre par celle du Père Bauny avec sa Somme des pécliés^ frappée en 1630.
Or, à cette date, tous les grands casuistes contre lesquels Pascal était parti en guerre sans les bien comprendre, étaient morts depuis longtemps. Emmanuel Sa, Tami et collaborateur de saint Charles Borromée, en 1596; Molina, « leur Molina », dont le savant jurisconsulte Touiller disait, parlant de son Justitia et jure : « C'est l'ouvrage le plus savant et le plus achevé sur le droit et la justice; il est fort étendu, mais il est fort utile », mort en 1600; Valentia, en 1603; Vasquez, en 1604; Azor, dont Bossuet recommandait à ses prêtres les InstUutiones morales, en 1607; Th. Sanchez, en 1610; Suarez, en 1617; Reginald et Lessius, tous deux loués par saint François de Sales, en 1623; en 1633, Coninck et Castro Palao, et Layraan, en 1635. A ces grands moralistes que peut-on reprocher autre chose que des erreurs de détail comme il peut en échapper à tous les docteurs?
Mais, avec eux, le beau temps de la théologie morale et des penseurs originaux est fini. Viennent alors les compilateurs et les vulgarisateurs, plus érudits que philosophes. Alors aussi le laxisme, qui est de tous les temps, s'accentue. A quoi en attribuer la cause? Peut-être à ce que la vraie sève théologique est momentanément tarie. Probablement aussi à ce que la
casuistique, qui vit de discernement et de finesse, en meurt, quand, de la fmesse, elle tombe dans la subtilité; et la subtilité peut-elle aller loin sans être tentée de laxisme? Ne faudrait-il pas aussi faire entrer en ligne de compte, au moins pour la France, la réaction contre le rigorisme janséniste? Qu'au premier moment, tandis que les novateurs exagéraient dans un sens, les autres aient outré en sens contraire, n'est-ce pas l'histoire de toutes les controverses doctrinales jusqu'au jour où l'Église intervient? Ne faut-il pas toujours quelques balancements de ce genre, avant que l'esprit se fixe dans le juste milieu et la vérité?
Conclusion. Dire qu'en général, au xw^ et au xvu® siècle, le casuisme allait à élargir la règle, c'est tirer une conséquence hâtive d'un examen des faits sommaire et superficiel. Passons aux Jésuites eux-mêmes.
On leur fait généralement aujourd'hui, quand on parle des Provinciales^ quelques concessions de surface. « Notre admiration pour Pascal, écrit M. Molinier, nous rend dédaigneux de ses adversaires et surtout les prive de notre pitié. Les Jésuites étaient de forts honnêtes religieux et on les accusait de vouloir renverser le christianisme- La plupart avaient des mœurs irréprochables, on leur reprochait d'encourager la débauche. Leurs missions en Chine, désir d'accroître l'empire de
leur ordre; leurs travaux scientifiques, amour de la fausse gloire. Et pour comble de dérision, les bourreaux veulent persuader à leurs victimes que tout ce qu'ils en font est pure charité (1). »
On accorde encore qu'ils avaient raison de se plaindre, quand on faisait tomber sur eux seuls tout le crime des décisions rendues par les casuistes de toute sorte et de tout ordre. Il est vrai, ils étaient couverts par toute la théologie morale du siècle, et il est quelque peu injuste de ne voir qu'eux. Mais, ajoute-t-on immédiatement, précisément cela prouve trop, cela prouve contre l'Église.
Nous touchons ici au point capital.
« Cela prouve que, depuis la Réforme, l'Église, intraitable sur le dogme et dans la soumission à son autorité, a fait des concessions à la morale et à la corruption du siècle. Malgré les beaux efforts de réforme catholique, un fléchissement inquiétant s'est fait sentir de tous côtés; il a fallu s'accommoder des conditions nouvelles de la vie, et, sans retirer la règle, la plier aux exigences d'un monde que « la face hideuse de l'Évangile », comme disait Bossuet, effrayerait. Il a fallu faire pour ce monde une religion mondaine. Voilà contre quoi Pascal proteste, et il aurait raison sans doute, s'il dénonçait cela comme le mal universel de l'Eglise. Il y a un peu d'injustice à ne s'en prendre qu'aux Jésuites. C'est que le jansénisme, ici comme dans la matière de la grâce, n'osait rompre avec l'Eglise; attaché à l'unité
(1) p. XXVI.
il lui plaisait de croire ou de faire croire qu'il n'avait affaire qu'à un parti. Il y avait, au reste, ceci de vrai dans leur dénonciation acharnée des Jésuites que c'étaient les plus actifs et déterminés ouvriers de la transformation qui était seule capable de maintenir l'empire de l'Eglise sur le siècle : plus dévoués, plus intelligents, plus répandus que les autres Ordres, Pascal les condamnait sans condamner l'Eglise : ils montraient qu'ils étaient avec l'Eglise pour prouver que la condamnation était injuste. La vérité est que Pascal avait tort de les séparer de l'Eglise, et raison de leur imputer le relâchement. Etait-ce aveuglement ou habileté? Il y avait de l'un et de l'autre. Dire •: les Jésuites corrompent l'Eglise comme ils trompent le Pape, et non pas : les Jésuites sont l'âme de l'Eglise et le bras du Pape, c'était à la fois passion et tactique » (1). De cette page intéressante retenons d'abord cette conclusion : l'antijésuitisme janséniste cache une attaque au moins implicite à Rome. Comme tous les autres qui jusque-là avaient crié « sus aux Jésuites! » c'était bien moins aux Jésuites qu'ils en voulaient qu'à l'autorité romaine. La seule différence était qu'ils en avaient moins conscience. Seuls, au temps des Provinciales^ les jansénistes logiques se l'avouaient en toute franchise, — tel Pascal poussé à bout par la question du formulaire (2).
(1) Lansoii, loeo cit.
(2) Comparer simplement ces deux phrases : : 1" « Je loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai reconnu dans votre lettre pour Tunion avec le pape. Le corps n'est non plus vivant sans le chef que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du
Et maintenant nous n'avons plus devant nous qu'une question intéressante, mais qui déborde par trop le cadre de notre étude. C'est tout un volume qu'il faudrait pour y répondre. Est-il vrai que, vers ce temps-là, se fit sentir par toute l'Eglise un fléchissement inquiétant? Est-il vrai que l'Eglise ait cru devoir, pour ressaisir son autorité sociale, accommoder sa niorale aux exigences du siècle et lui organiser une religion mondaine?
Mais puisqu'il s'agit de décadence, il faudrait nous dire d'abord quelles sont les périodes que l'on compare. Le xvi« siècle en gros et le xv^ (i)? les générations qui ont suivi le concile de Trente et celle qui l'a précédé? les contemporains de Pascal et ceux de saint François de Sales? Ou bien oppose-t-on les temps modernes en bloc au moyen âge en bloc, ou à l'Eglise primitive en bloc? Décadence dans les mœurs de la masse ou dans l'idéal des saints? Décadence dans la morale privée, ou dans l'enseignement de la chaire, ou dans la théologie des casuistes, ou dans l'ascétisme, ou dans l'observation des lois de l'Eglise, ou dans la pratique des sacrements?
Si j'examine certains points plus en détail, voici ce que je rencontre aux environs de l'an 1600. Des
corps et n'appartient plus à Jésus-Christ «^ etc. (Lettre à M"* de Roanncz, novembre 1656 [Edition Bininschvicg, in-16, p. 218], cf. dix-septicmc Provinciale : « Je n'ai d'autre attache sur la terre », etc.); 2" « Après que Rome a parle, et qu'on pense qu'elle a condamne la vérité..., il faut crier d'autant plus haut qu'on est accusé plus injustement .., etc. {Pensées, t. III, n. 920, p. 342, 343).
(1) Pour ce qui regarde le xvi* siècle, la réponse se trouve dans l'excellent ouvrage de M. Baudrillart, l'Eglise, la Renaissance et la Réforme. Bloud, 1904.
réformes énergiques en tous sens, menées par saint Charles Borromée, saint François de Sales et autres grands prélats, presque toujours avec les Jésuites pour collaborateurs. L'usage, assez nouveau dans sa généralisation, des retraites, dont le résultat immédiat, pour les individus et les congrégations, est le relèvement de la vie intérieure; et ces retraites ne sont que l'adaptation des Exercices de saint Ignace. L'organisation en grand de l'enseignement secondaire catholique, avec sa conséquence, l'ordre et la discipline dans le monde des écoles. La fréquentation des sacrements amenant, tous les catholiques le savent, augmentation de grâce et de vie chrétienne. Le relèvement dans les mœurs sacerdotales; et ici, je laisse la parole à M. Seignobos : « La réforme et la direction donnée à la vie religieuse par la Compagnie de Jésus ont eu des conséquences considérables. Le clergé catholique, jusque-là désorganisé, qui ne faisait rien pour retenir les fidèles et dont beaucoup de membres passaient au protestantisme, a, sur le modèle des Jésuites, observé une discipline stricte : les prêtres obéissent mieux à leurs supérieurs; ils reçoivent au séminaire une éducation uniforme, prennent des manières plus modernes, plus correctes, plus polies (encore une innovation des Jésuites). Désormais, le clergé travaillera à gagner les laïques par le catéchisme, la prédication, la confession; il surveillera leur conduite et leurs lectures; son autorité morale grandira de plus en plus » (1).
(1) La Contre-Ré forme j {Cours et Conférences, 4 mai 1903, p. 395).
J'avoue ne pas trop voir comment ces faits peuvent coïncider avec Téclosion d'une petite religion mondaine amoindrie, affadie, décadente.
La décadence, il est vrai, j'en saisis la trace aux environs de 1650. Saint Vincent de Paul se plaint, dans une lettre célèbre, qu'on ne voit plus cette hantise des sacrements qu'on voyait autrefois (1). Le nombre des pâques diminue dans les paroisses; les communions mensuelles ne se voient plus guère un peu qu'aux Jésuites. A qui la faute? A ceux-là mêmes qui accusent l'Eglise d'être en décadence, aux jansénistes.
Niera-t-on que l'abandon de l'Eucharistie n'entraîne ordinairement dans les masses le déclin des mœurs? Qu'on regarde les lamentables statistiques de la dépopulation en France? Il n'y a excédent notable des naissances que là où il y a fréquentation des sacrements. Qu'on explique le fait comme on voudra; il mérite d'être constaté.
Et je reviens à mes questions. Le clergé des environs de 1600 est-il en décadence ou en progrès sur celui de 1550? Et les ordres religieux? Je ne compare pas entre eux les chrétiens qui ne pratiquent pas : ils sont hors de cause. Mais les bons catholiques, contemporains de François de Sales, sont-ils inférieurs ou supérieurs aux chrétiens pratiquants contemporains de Calvin? Et les saints, canonisés ou non, qui représentent dans l'Église l'idéal, ce même François de Sales, Vincent de Paul,
(1) Lettres du 25 juin et du IG septembre 1648. (Samte-l cit., t. U, p. 191).
■Beuve, op.
Thérèse et tant d'autres, sont-ils inférieurs aux saints du xv^ siècle? L'efflorescence de la sainteté sur les hauteurs n'est-elle pas un signe que Tatmosphère générale, chez les chrétiens ordinaires, est de température assez élevée?
Et ma conclusion est toujours la même : des vues hâtives, des conséquences tirées avant l'examen détaillé des faits, et par suite une vue très incomplète des choses. Les réalités sont beaucoup moins simples qu'on le dit. S'il y a eu décadence pratique, — et comment la nier lorsque l'on compare non pas 1656 avec je ne sais quelle date antérieure qu'on ne précise pas, mais 1550 par exemple avec 1900? — où en est la cause? Dans un mouvement de l'Eglise pour s'adapter à l'esprit du siècle? La réponse, pour être classique chez les historiens protestants, n'en est pas moins par trop simpliste.
VU
Ce déclin du christianisme, sous sa forme romaine et moderne, on essaye de l'établir en décrivant la morale nouvelle, la religion nouvelle, œuvre de la politique ultramontaine et jésuitique.
Certains auteurs, pour grande preuve, se contentent de mener leurs lecteurs au Gesii de Rome. Cette église somptueuse, qu'est-elle autre chose qu'un grand salon, avec de petites chapelles comme boudoirs? Ainsi Taine
et quelques autres. Mais Tarchitecture-n'est qu'un symbole : voyons Tâme. Et, pour cela, comparons morale et morale, religion et religion, le Gesù et Port-Royal.
Tout revient à prouver que les Jésuites, dans les questions de morale et de religion, se contentent trop facilement des dehors, et sacrifient la vie intérieure. Culte brillant, dévotions tapageuses, beaucoup d'apparat, peu de fond. Les jansénistes au contraire ne visent qu'au fond et au perfectionnement de l'âme individuelle.
Ici encore simplification et généralisation à outrance. Multiplions les points d'interrogation.
Est-il vrai que les Jésuites, dans les sacrements, donnent tellement à l'opération quasi matérielle du rite, qu'ils en oublient les conditions morales? Et peut-on dire qu'en cela ils soient catholiques? Est-ce être catholique que d'oublier les éléments les plus essentiels du catéchisme? Ils disent que le rite est efficace indépendamment de l'état d'âme du prêtre qui l'administre; mais non pas indépendamment des dispositions du fidèle.
Seulement, il y a entre les jansénistes et eux — parlons plus exactement : entre les jansénistes et les catholiques — une différence essentielle. Le janséniste tend à exiger du fidèle le maximum de préparation. 11 faut par exemple qu'il se présente au confesseur, l'âme déjà purifiée par la contrition. L'absolution ne fera que confirmer ce qui existe déjà. Conception, qui ne le voit? toute protestante dans son principe. « C'est, dit-on, plus moral, plus rationnel, plus élevé. » Si élevé, repli-
querons-nous, que c'est impraticable pour la masse, même de bonne volonté. Et cela est-il moral, moral pour la société, moral pour les individus? Et quand, par là, on aboutit à l'abandon du sacrement, nous voilà bien avancés.
Le théologien simplement orthodoxe n'est-il pas plus moral, plus rationnel, et de fait plus élevé, parce qu'il a un sens plus vif des réalités? Il sait que, dans toute société, à côté de l'élite, il y a la masse, et que la masse des chrétiens, elle aussi, doit et peut faire son salut. Aux âmes d'élite, ou qui veulent le devenir, il dit et il répète : « Faites vos efforts pour arriver au sacrement l'âme déjà purifiée, visez au maximum ». Au pécheur faible et inconstant, il dit : ce Faites au moins ce que vous pouvez avec la grâce de Dieu. Donnez-moi quelques dispositions vraiment surnaturelles, dussentelles, pour commencer, n'être point l'idéal. Le sacrement vous aidera à monter plus haut : de degré en degré, je vous mènerai, si vous voulez vous laisser faire, jusqu'au maximum ».
Je le demande, de ces deux façons de procéder, la fermeté douce ou la fermeté farouche, laquelle, somme toute, est la plus morale?
Aussi bien voyons les résultats. Les principes de Port- Royal sont partout les mêmes, et sa pédagogie n'est que l'application sur des âmes d'enfant de ses principes théologiques. On l'a beaucoup trop louée pour sa hauteur, sa virilité, son sérieux. Très sérieuse, en effet, une discipline qui se réduisait aux cinq points suivants : 1» silence, 2"^ obéissance absolue, 3^ point d'amitiés
particulières, 4<) pénitences et humiliations de toutes sortes, 5» prières et offices toute la journée. Cela, pour les tilles. Pour les garçons notons seulement la déflance à l'égard des moyens d'émulation. Comparez le système si profondément psychologique de ce moderne qu'était Fénelon, « un Jésuite, dit M. Faguet, dans le sens le plus beau et le plus distingué du mot ». Mais qu'en pensaient les gens clairvoyants de Port-Royal? Une religieuse redoutait pour les tilles l'abattement et l'ennui, « ce qu'il faut, ajoutait-elle judicieusement, éviter sur toutes choses ». Et Pascal : ce Les enfants de Port-Royal, auxquels on ne donne point cet aiguillon d'envie et de gloire, tombent dans la nonchalance. » On vise trop haut, l'on atteint trop bas. Et n'est-ce pas le lieu de redire avec l'auteur des Pensées : « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange, fait la bête » (1)?
Poursuivons. Sur les conditions de la responsabilité, (quatrième Provinciale), « la tine psychologie et la vérité sont du côté des Jésuites », on le concède. Mais alors comment peut-on dire que les jansénistes reprennent « pratiquement » l'avantage? L'avantage pratique n'estil pas là où est la vérité? « Ils inquiètent, dit-on, et les Jésuites rassurent. » Ne faudrait- il pas dire plutôt : (a Ils découragent et les Jésuites encouragent; ils brisent l'élan et les Jésuites cherchent à donner l'élan »? Dès
(1) Pensées, t. Il, p. 7o, 271. Cf. Faguet, Dix-septième siècle, 2S* édition, p. 547 ; Crouslé, Fénelon et Bossuet, t. l, p. 167.
lors, encore un coup, de quel côté se trouve la moralité vraie et l'avantage pratique?
Un exemple historique en passant. Vers 1850, on permit aux Jésuites de donner des missions dans les bagnes de Toulon, de Brest et de Rochefort. Pendant vingt-deux ans, ils continuèrent le même ministère auprès des transportés de Guyane. J'ignore ce qu'eussent fait Messieurs de Port-Royal en face de ces paroissiens d'un genre nouveau. Les Jésuites furent tout indulgence pour leurs « chers galériens » et ils opérèrent des merveilles de relèvement moral. Si je ne me trompe, r « avantage pratique », le voilà (1).
a La doctrine des Jésuites, continue-t-on, est meilleure pour évaluer les actes d'autrui que pour choisir les siens. » De quelle doctrine s'agit-il? De la casuistique ou de l'ascétisme? Port-Royal se plaît à confondre ces deux choses, et les Jésuites les distinguent. Il est parfaitement vrai, la casuistique est meilleure pour évaluer les actes d'autrui, et tant pis pour celui qui la prendrait comme règle pratique de ses actions; elle n'est pas faite pour cela. Hais il y a l'ascèse. Si l'une marque souvent une sorte de minimum, l'autre fixe l'idéal. Pascal n'a pas connu la littérature ascétique de la Compagnie, est-ce une raison pour que ses commentateurs l'ignorent? Il a feint de croire que tout cela cachait deux morales distinctes, l'une sévère, l'autre condes-
(1) L. Aubincau, Les Jésuites au bagne, Paris, Douniol. Mury, Les Jésuites à Cayenne, Paris, Retaux, i893.
cendante, combinées en vue d'une politique humaine, alors qu'il y avait là deux sciences distinctes, répondant à deux besoins spéciaux.
Que, dans les Provinciales^ « éclate d'un bout à l'autre » cette idée... « que la religion n'a pas de raison d'être, si elle n'est pas le fondement de la vie morale et un principe toujours actif d'amélioration intérieure », c'est fort bien, et cela m'explique le plaisir que des catholiques sincères, point hostile aux Jésuites, Jésuites peut-être eux-mêmes, prennent encore aux Provinciales. Nul ne peut nier que, en dépit des injustices, elles ne trahissent de hautes préoccupations. Mais est-il vrai que les adversaires de Pascal autorisent, ou semblent autoriser, <c à traiter l'affaire du salut comme un marché, où il s'agit de payer le moins possible »?
Cette manière de concevoir les choses trahit l'inexpérience de la vie sacramentelle catholique. Si le confesseur, qu'il soit ou non Jésuite, se trouve en face d'un pénitent apportant pour toute disposition celle qu'on suppose, jugera-t-il qu'il ait le minimum des préparations que les casuistes exigent? Est-on bien sûr qu'il lui donnera l'absolution? Ne lui demandera-til pas de réfléchir sur ce qu'il va faire? Mais, dans la pratique, en rencontre-t-on de ces âmes-là? En fait, quand le pécheur a le minimum requis par l'Eglise et la raison théologique, et que le temps presse, ou la nécessité, sous peine de péché, de remplir ses devoirs, de quel droit lui refuser l'absolution, surtout quand on prend soin de l'avertir que c'est là un minimum et qu'à
ne pas viser plus haut, Ton court risque de tomber plus bas? Qu'on veuille donc nous dire en quoi cette manière de faire enlève à la religion sa raison d'être, l'amélioration morale des âmes?
Les Provinciales sont fortes encore, continue-t-on, parce qu'elles sous-entendent partout deux grands principes de la vie morale.
lo « Dans l'interprétation de la loi, dans les circonstances difficiles et douteuses, dans les conflits de devoirs, il faut aller au plus sûr, et le plus sûr c'est le plus rigoureux, c'est ce qui coûte le plus à Tégoïsme; il est bon de faire plus qu'il ne faut. » C'est en effet un idéal très élevé et très cornélien, disons plus exactement, très évangélique. Hais là encore ne confondons pas ascèse et casuistique. Qu'on lise les Exercices de saint Ignace^ et tous les livres de Jésuites qui le commentent ou s'en inspirent, que disent-ils autre chose? Ils indiquent la méthode suivie et pratique pour introduire cet idéal dans le détail de la vie. Mais de quel droit en faiton la règle générale des mœurs, si bien que, en bonne logique, je devrais, moi, confesseur, taxer de péché tout acte qui ne serait pas inspiré de ce principe?
io a La direction religieuse ne peut tourner en abdication de la conscience individuelle, elle ne doit jamais parler ni agir selon la comcience du Père Bauny ou d'un autre, mais selon la sienne, et ainsi chaque homme doit être l'auteur, l'artisan, le créateur de sa vie morale. »
Mais oii a-t-on vu, si ce n'est dans Pascal, que telle soit la direction moderne, la direction des Jésuites? Le
principe de Pascal est très vrai, et pas un probabiliste ne se refusera à le signer. Pas un ascète, non plus; et du directeur qui voudrait s'inspirer d'autres principes, il n'y a qu'à dire : il ne sait pas son métier. Je dois agir d'après ma conscience à moi. Mais si ma conscience hésite^ si elle est troublée et obsédée de ténèbres, que faire? Il faut bien consulter. Si ensuite j'agis d'après les lumières du bon Père Bauny, sans doute les risques d'erreur n'ont pas tous disparu, mais ils ont diminué, et c'est bien en somme d'après ma conscience personnelle que j'agis. Que la lumière vienne du dehors, ou qu'elle jaillisse du dedans, peu importe, pourvu que ce soit la lumière, ma lumière? Pascal n'est-il pas tout le premier à louer sainte Thérèse d'avoir « toujours suivi son confesseur »? Lui-même n'avait-il pas écrit dans son fameux Mémorial : « Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur »? Ce directeur était- M. Singlin, pour lequel, nous dit Racine, les esprits les plus sublimes ft avaient une docilité d'enfant et se conduisaient en toutes choses d'après ses avis » (1). Et alors sainte Thérèse, Pascal, les solitaires, n'agissaient pas d'après leur conscience? Ils n'étaient pas eux-mêmes, avec la grâce de Dieu, les artisans de leur vie intérieure?
En somme, la morale de Pascal est une morale exclusivement ascétique. C'est le secret de sa force; c'est aussi, en partie, le secret de ses erreurs et de ses jugements précipités. Il a confondu ce que d'autres distinguaient, et cela ne pouvait que le mener à la chimère.
(1) T. III, p. 340; Racine, Histoire de Vabbaye de Port-RoyaL
Quant à eux, les Jésuites ont toujours gardé très vif le sens des réalités morales, sociales, psychologiques. Ils ont été dans leur casuistique, et jusque dans leur ascèse, des « réalistes » convaincus et c'est pourquoi, en somme, l'avenir a été pour eux, contre les jansénistes (1).
Entre les deux tendances, où est la vérité, et par conséquent la solide et résistante hauteur morale? Estelle dans ces théories sublimes mais impraticables et décevantes, rigides et étroites, réservées d'avance à un petit groupe d'élus? Est-elle dans une doctrine morale, non pas facile, mais accessible, menant par des pentes plus ou moins douces, à travers des zones de plus en plus parfaites, jusqu'au sublime et jusqu'à la sainteté? Quand, en pleine indépendance d'esprit, et en pleine froideur de critique, on aura répondu à cette question,
(1) Nous lisons dans la Revue critique^ 20 juillet 1903, p. 52, sous la signature A. M. (M. Molinicr, je suppose : « Pascal, par nature, par suite aussi d'une certaine nervosité maladive, était passionné à un degré qu'on a peine à se figurer. Dès le début de sa carrière scientifique, il montre son goût pour la dispute; polémiste dans les Pensées quand il maltraite les libertins, il l'est, avec quelle violence, on le sait, dans les Provinciales. La moindre contradiction le met hors de lui; esprit purement géométrique, il ne sait rien de la nature humaine. Dans les Petites Lettres déjà ce défaut se fait jour quand il a la prétention d'appliquer à l'humanité entière les règles d'une morale austère qu'à peine quelques hommes sur des millions pourraient pleinement pratiquer : il ne montre pas la moindre indulgence pour ia nature humaine faillible, ondoyante et diverse. Dans les Pensées on retrouve bien des marques de celte même intransigeance : de là, des exagérations manifestes dans l'expression des idées, une tendance dangereuse à simplifier les problèmes moraux, à procéder par antithèses violentes, un mépris vraiment regrettable pour la plupart des instincts humains même les plus i-ospcctables. »
je me demande s'il restera des Provinciales autre chose qu'un témoin curieux et piquant des luttes et des erreurs d'autrefois.
Mais alors qu'y a-t-il de fondé en toute cette conception historique du rôle des Jésuites? S'il n'est pas prouvé que l'Eglise du xyi^ siècle finissant et du xvu« ait été en décadence sur les siècles immédiatement précédents; si la religion et la morale de ce temps-là ne répondent pas à la description qu'on en fait; si la casuistique n'est pas aussi nécessairement qu'on le dit un instrument de dépression dans les grandes mœurs chrétiennes, cette histoire traditionnelle des Jésuites n'est-elle pas à déchirer page par page, et à refaire sur nouveaux frais?
Un dernier mot. Pascal a-t-il servi la religion par sa lutte contre les Jésuites? Qu'il l'ait cherché, c'est trop clair. Qu'il l'ait fait, c'est autre chose. M. Brunetière assurait, en 1890, qu'il avait rendu un vrai service, lequel n'était pas perdu : il avait relevé le niveau moral. Quand à Sainte-Beuve, il est d'avis que les Provinciales ont fait à la cause catholique plus de mal que de bien. D'accord en cela avec les plus clairvoyants parmi les ennemis de Pascal, avec Bourdaloue, par exemple, et même avec cet ecclésiastique, historien fantaisiste mais excellent prophète, qui révélait à l'ayocat Filleau les soi-disant projets de Bourg-Fontaine (1), l'auteur de
(1) Qu'il y ait eu à la Chartreuse de B(»urg-Fontainc des conférences entre les principaux chefs du parti, licn ne s'y oppose. Qu'on y ait tenu les propos que raconte la Belation juridique sur les affaires du jansénisme, éditée par l'avocat Filleau, c'est diiïcrent. Le Père lUpin
Port-Royal nous montre Pascal, à force de vouloir pousser son idéal intransigeant, en venir à hâter Tavènement de ce qu'il appelle la « morale des honnêtes gens ». Il ne s'explique pas sur ce curieux phénomène, et se contente de le constater (1).
Etrange ironie dans la logique des choses! Cette morale des honnêtes gens, qui n'est point la morale chrétienne,, mais quelque chose de moyen, d'humain, de facile; qui est un progrès social, si ce n'est pas un progrès profond et intérieur, n'est-elle pas précisément, Sainte-Beuve oublie de le noter, cette morale que Pascal reproche aux Jésuites d'avoir prêchée et propagée? Et voilà le grand janséniste, pour s'être mis dans une situation fausse, probabiliste sans le savoir, faiseur de restrictions ment^tles sans en avoir conscience, calomniant sans s'en douter, aboutissant à défendre le thomisme dont il s'était moqué, propageant le jésuitisme qu'il croyait combattre et minant l'Eglise catholique qu'il prétendait protéger.
Mais prévoit-on toutes les conséquences de ses actes? Et qu'aurait-il pensé, s*il avait vu que son appel des
n'ose pas donner un démenti à un homme « d'une probité aussi reconnue », mais il constate n'avoir trouvé « aucun vestige de cette conférence dans les mémoires qui lui ont passé entre les mains ». {Histoire du jansénisme, p. 170).
Sur ce qu'il y avait de « vraisemblable » dans la « légende », abstraction faite de la mise en scène, voir Maynard, t. II, p. 215, avec les réserves nécessaires.
(1) Port-Royal, t III, p. 260, 261; Havet, Provinciales, t. i, p. Lxxxvi; Brunetière, Introduction aux « Provinciales ». (Hachette, édition in-16 classique), etc.
autorités dogmatiques au public ouvrait la voie au rationalisme pur? Il ne s'agissait, en 1656, que d'une question particulière, mais le principe est posé, tous les dogmes y passeront.
Pauvre Pascal, qu*eût-il dit, si, lisant dans l'avenir et plongeant son regard dans le xvui® et le xix® siècle, il eût entendu les libertim d'alors le bénir d'avoir porté la main sur l'arche et contribué pour sa part à préparer Voltaire, lequel préparait Renan?