AVANT-PROPOS
C'est une histoire étrange que celle de la Compagnie de Jésus. Elle n'existe pas encore : celui qui la fondera un jour, et qui n'a, des vues de Dieu sur lui, que des idées assez flottantes, est déjà accusé, calomnié, jeté d'un tribunal à l'autre. Bien vite, il comprend que c'est là son lot : partout où il ira, essayant de faire du bien aux âmes, il verra la persécution se dresser devant lui : Il s'y attend si bien, qu'à l'avance, il prend ses mesures en vue des procès à venir : il demande et il exige qu'on lui délivre les sentences d'absolution eii due forme et par devant notaire. C'est que si l'épreuve est une bénédiction pour le persécuté, elle ne va guère sans scandale des faibles, et sans perte des âmes. Il faut donc l'écarter dans la mesure du possible. Si elle vient, saint Ignace ne s'en étonne, ni ne s'en afflige. Si elle ne vient pas, il s'inquiète et se demande : « Est-ce donc que mes fils ne
combattent plus? » Jésus n'a-t-il pas prédit aux siens la haine, la trahison, les malentendus, les flétrissures juridiques» la dispersion et jusqu'au déni du droit d'association? mais, beatit... Beati cicm separavermt vos (Lxic^ VI, 22).
Donc pas une forme de persécution ne manquera à l'Ordre nouveau, ni celle qui va jusqu'au sang et fait des martyrs, ni celle qui rompt les entreprises et fait des désœuvrés; ni les grossières accusations de gens sans av^u qui finiront par se faire noter d'infamie; ni les préjugés qui naissent on ne sait d'où, dans les meilleures têtes et dans les meilleurs cœurs; ni ces haines instinctives des ennemis de Dieu, qui peuvent faire souffrir, mais dont on est saintement fier, ni ces rivalités entre frères d'armes, autrement douloureuises, qui font couler le sang de l'âme, et auxquelles il n'est pas de compensation.
Et la lutte ira s'accentuant toujours. C'est à l'Eglise tçi^te eritiëre.,qu'il a été dit par Jésus-Chrit : « Puisqu'ils m'ont persécuté^ ils vous persécuteront aussi » (Joan. XV. 20). A ne coilsidérer que le sang répandu pour la foi, la Compagnie de Jésus n'a été ni plus ni moins favorisée que les autres ordres religieux. Comme les fils de saint Dominique et ceux de saint François, comme les Carmes et les Augustins, comme les Lazaristes et les Prêtres des Missions Etrangères, partout où les Jésuites ont été porter la foi, il s'en est trouvé parmi eux qui ont eu la joie de donner leur sang. Mais s'il est une bénédiction évangélique qui leur est propre, à laquelle, du moins, ils ont eu plus de part que qui que
ce soit, c'est bien celle-ci : « Deali estis cum... iirerint omne malum adtersum vos mentientes propter nie» Bienheureux, quand on accumulera sur vous tous les mensonges, à cause de moi » (Mat. V. 11).
L'iiistoire de la Compagnie de Jésus, c'est, pour une bonne moitié, l'histoire des calomnies au milieu desquelles il lui faut marcher. Pendant quelque temps elle les réfuta sans se lasser. Puis elle se fatigua de ce labeur stérile. Aujourd'hui, la plupart du temps elle laisse dire, sourit pour elle-même de ces inventions grotesques et méchantes; elle en gémit pour les autres.
De là vient qu'une littérature envahissante et malsaine a pullulé autour d'elle. Les bibliothèques sont encombrées de livres et de brochures pour ou contre les Jésuites, surtout contre. Dans celle du British Muséum^ l'article Jésuites du Catalogue est si riche que l'administration, — honneur assez rare, — l'a fait imprimera part et mettre en vente. Pamphlets et romans, drames et discours, chansons et histoires, vers et prose, in-folios et brochures : productions éphémères le plus souvent et qui ne sont guère la joie que du bibliophile, mais parfois productions durables. Il en est qu'on réimprime périodiquement, chaque fois qu'un certain public est repris de ses accès de jésuitophobie : et l'on voit alors reparaître dans les gares de chemin de fer, ou au rez-de-chaussée des journaux à un sou, le Juif Errant et les Monita sécréta. Tel autre de ces ouvrages est devenu classique : tant qu'il y aura des Français, les fins lettrés dégusteront les Provinciales, et si quelque malavisé a le mauvais goût de s'y ennuyer, comme
M«»« de Grignan, c'est tant pis pour lui : Bossuet n'était pas si difficile.
On aura beau s'insurger maintenant, le pli est pris; le préjugé est dans le sang; Pasquier et les Arnauld, Pascal et d'Alembert, Michelet, Quinet, pour ne parler que des chefs de file, ont tant fait, et si bien, que les plus impartiaux des livres, les dictionnaires, ne peuvent que le constater : « Jésuite,., pris en mauvaise part, famil. hypocrite dont il faut se défier; Jésuitisme, conduite, langage hypocrite... (Darmesteter) )>. Nous n'y pouvons plus rien, dans le langage européen. Jésuite^ Jésuitique, Jésuitisme, ces mots impliqueront toujours une idée fâcheuse.
Et voilà qui n'est pas pour aplanir la tâche de l'historien. Le scrupule d'impartialité qu'on appelle aujourd'hui « point de vue objectif » est, en face de la Compagnie de Jésus, terriblement difficile. — Quel que soit le sujet qu'il aborde, s'il touche à l'Institut des Jésuites, aux œuvres, aux doctrines, aux hommes, immédiatement la polémique est là qui s'impose.
Car on a tout attaqué chez eux. Ils ont des saints, on a essayé de les leur enlever : saint François Xavier n'était pas de la Compagnie, saint François Régis est mort chassé de son Ordre, et saint Stanislas congédié du noviciat (1).
Saint Ignace n'est pas, ou est à peine l'auteur des
(1) Sur s* F. Xavier, voir Bartoli, Vie de saint Ignace, t. II, ch. VI (Trad. Michel, t. I, p. 17o); sur S^ F. Régis, voir Gros. S' F. Régis, Documents nouveaux, 1894, p. 182; sur S^ Stanislas, Analecta Bollandianaj t. XI, p. 451.
Exercices. Ce n'est pas sur ses Constitutions que vivent les Jésuites, mais sur les Constitutions modiiiécs et dénaturées par Lainez (1).
Ils ont eu de nombreux théologiens, mais de second ordre, et plus brouillons que penseui*s. Molinistes et probabilistes, Dieu sait quels flots d'encre ils ont fait couler pour le plus grand mal de TÉglise. Leur éducation? une école de vertu superficielle et d'esprit mondain. On lui reproche aujourd'hui, de trop se délier de la nature humaine et de ne rien voir au<delà d'un certain idéal de discipline extérieure; — Sainte-Beuve, lui, discernait dans leur éducation du xvn^ siècle un Semi-pélagianisme déclaré, tendant au Pélagianisme pur, c'est-à-dire une confiance outrée en la bonne nature (2). Ils ne font pas maintenant assez de concessions à l'esprit du siècle; ils en faisaient trop jadis.
Leur direction? Pascal s'est-il assez moqué de la dévotion aisée! On les blâme aujourd'hui, dans une certaine école mystique, d'être raides et systématiques, et de ne rien voir au-delà du combat contre soi-même. Leurs missions? Ils ont eu des martyrs; beau décor qui masque des entreprises politiques ou commerciales. Leur dévouement au Saint-Siège? en réalité, asservissement de l'esprit catholique. Leurs histoires de persécutés? Mais « le cœur a-t-il été à la hauteur de leur
(i) Sur les Exercices, voir Topusculc où le P. Watrigant répond aux objections et raconte Thistoire du livre, La Genèse des Exe^-cices de iaini Ignace, Amiens 1897. Sur les Coniiiiuiions voir Tédition critique de Madrid, 1893, Introduction.
(2) Port Royal, t. HI, p. 482.
martyre? » (1). La vertu des individus? Qu'est-ce que cela prouve en faveur du corps entier? « Chaque Jésuite, écrivait Tabbé Galiani, était aimable, morigéné, utile, et toute la société, qui n'était pourtant que la masse des individus, était odieuse, corrompue dans la morale, pernicieuse. Que d'autres expliquent cet étrange phénomène; pour moi, je m'y perds (2). »
La simple table des matières d'une Summa contra Jesuitas remplirait un volume; et s'il fallait réfuter, une bibliothèque n'y suffirait pas.
Un Jésuite allemand, le P, Bernard Dùhr, dans son curieux et savant ouvrage, Le^ Fables JésuitiqiteSy a réuni un certain nombre de ces calomnies, et s'est donné la peine d'y répondre. Tout naturellement il a choisi celles qui sont les plus populaires en pays allemand. Par exemple : le confesseur de l'impératrice Marie-Thérèse a violé le secret de la confession, en communiquant à Rome les inquiétudes de sa pénitente sur le partage de la Pologne; les Jésuites ont empoisonné Clément XIV; Aquaviva est l'auteur des Monita Sécréta; les Jésuites allemands sont responsables de la guerre de Trente Ans, et les Jésuites français, très influents — on l'ignorait — aux Tuileries sur l'impératrice Eugénie, responsables de la guerre franco-allemande; le P. Petre, à la cour de Jacques II, a conspiré l'assassinat de Guillaume d'Orange; la Saint-Barthélémy est l'œuvre des Jésuites français, comme aussi la Révolution fran-
(1) Lacordaire, cité dans Le Ganuet, Monlalemberl, t. H, p. 278.
(2) Lettres à M»* d'Epioay. T. U, p. 178. (S^« Beuve, Port-Royal, t. ni, p. 131).
çaise; un Jésuite au xviu« siècle s'est fait proclamer roi du Paraguay et empereur de Mamelouks, sous le nom de Nicolas I''""; le célèbre missionnaire de Chine, Adam Schail était marié; les riclicssos de la Compagnie sont scandaleuses, etc. H y a ainsi trente-six chefs d accusation. Et la liste est fort incomplète. L auteur a laissé de côté ce qui intéressait moins ses lecteurs allemands. Mais quel est le pays d'Europe et d'outrc-mcr où Ton ne pourrait écrire un livre semblable?
Et ici je ne puis m'empècher de me poser une question. Voilà trois cent cinquante ans qu'une atmosphère de défiance allant jusqu'à la haine entoure la Compagnie de Jésus. Le Jésuite ne peut ouvrir un livre d'histoire ou de littérature sans y trouver, sur le compte de celle qu'il aime à appeler sa « mère », les plus étranges récits. Le Jésuite sait qu'il est haï, méconnu, calomnié, qu'on se méfie de lui, qu on travestit ses actes les plus innocents, que sa parole ne compte pas, qu'il lui suffit d'être ce qu'il est pour qu'on se tienne sur ses gardes. Il sait que beaucoup de gens qui lui sourient, affectent de le craindre et ne se gênent guère pour le mordiller par derrière. Il sait que toute initiative de sa part sera mal interprétée, et (jue, à tout le moins, on la traitera d envahissement. Il sait encore qu'un écart de parole ou d'action, qui passerait inaperçu de la part d'un autre, venant de lui, sera grossi, et
prendra les proportions d'un méfait. Il sait qu'à son égard, on aura toujours des trésors de perspicacité pour lire au fond de ses intentions. Il a de fidèles et ardents amis, mais dont la voix encourageante ne couvre pas le bruit de tout ce qui se dit et s'imprime à son adresse.
Il le sait, ne s'en inquiète pas; il est le premier à rire de certaines inventions qui dépassent, par trop, la mesure permise. Et que voulez-vous, par exemple, que dise le Général de la Compagnie quand on lui écrit pour lui demander quelle raison si particulière il pouvait bien avoir de faire assassiner l'impératrice d'Autriche et le roi d'Italie? Il ne peut que répéter avec tous ses fils : « Mon Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font (i) ».
Mais enfin, étant donné ce fait universel, je demande — et laisse à d'autres le soin d'examiner le problème — : si les Jésuites ont, comme on le dit, des défauts qui sont bien à eux, d'autant plus caractéristiques peut-être, qu'eux-mêmes ont plus de peine à se les avouer, quand ils ne les transforment pas en qualités, la faute n'en serait-elle pas, quelque peu, à la situation anormale, injuste qu'on leur a faite dès le début, d'hommes partout et toujours hors la loi, hors le droit commun?
Des défauts? Si chaque individu, chez eux, était absolument conforme à l'idéal proposé par leur saint fondateur à l'approbation des papes, béni et approuvé de fait par eux, canonisé en la personne d'une centaine de Jésuites déjà mis sur les autels, alors, il serait bien
(1) Correspondant^ 10 janvier 1903, p. 30.
inutile de parler de défauts : ils n'en auraient pas. Malheureusement ils sont hommes, et il faut compter sur les défaillances individuelles.
Or ces défectuosités sont de deux sortes :
Les unes auront leur explication, je ne dis pas leur cause, dans la nature même de l'Institut. Cet Institut réclame un certain eni^mble de vertus caractéristiques. De là, chez ceux qui, plus ou moins, s'éloigneront do l'idéal officiel, des défauts originaux. L'on comprend que si l'idéal du Chartreux n'est pas celui du Jésuite, les défauts du Jésuite imparfait ne seront pas non plus ceux du Chartreux médiocre. De ces taches je n'ai qu'une chose à dire : on a tout droit de les reprocher aux individus; mais pourquoi en rendre responsable Tordre tout entier? Le tort de ces religieux serait, non pas d'être trop Jésuites, mais de ne pas l'être assez?
A côté de ces défaillances-là, n'en signalerait-on pas d'autres dont l'origine purement extérieure, dont la cause, directe ou indirecte, n'est, ni l'ordre lui-même, ni l'individu, mais les circonstances? Défauts, je me hâte de l'ajouter, qui s'atténueront dans la mesure où l'individu progressera en sainteté, mais qui risqueront chez certains autres, de vertu moindre, ou de bon sens plus faible, de passer à l'état plus ou moins aigu.
Et par exemple, on leur reproche un certain particularisme : ils se mêlent peu, ils se tiennent à l'écart et font bande à part. Hais on ne cesse de leur faire entendre qu'on se délie d'eux, et de leur esprit envahissant. S'ils font des avances : esprit de domination; s'ils n'en font pas : esprit d'orgueil. lisent de leur
ordre une opinion exagérée : mais on ne cesse de s'occuper de lui; on lui fait Thonneur de le tenir pour redoutable, habile, influent; il mène tout, il fait tout, il est partout. Un livre est condamné à Rome? les Jésuites... Un professeur d'université est congédié pour enseignement suspect? les Jésuites... Un évêque reçoit un avertissement? les Jésuites... Dreyfus est condamné? les Jésuites... L'Eglise de France est persécutée? les Jésuites... Les congrégations sont supprimées? les Jésuites
Ils se croient nécessaires à l'Eglise, dit-on. Mais tous les écrivains hostiles à la papauté^ affectent de ne voir qu'eux, et de les rendre, eux seuls, responsables des progrès de l'ultramontanisme depuis trois cents ans. S'ils ouvrent la correspondance de Voltaire, de d'Alembert et de Frédéric II, à toutes les pages ils liront ceci : « Le Jésuite détruit, ou aura vite raison du reste ». « Le Jésuitisme, écrivait Cuvillier Fleury, c'est tout ce dont on ne veut pas, tout ce qu'on hait : c'est ce qu'il y a de plus infâme et de plus vil, de plus fort et de plus saint, c'est l'Eglise tout entière (I). »
Les Jésuites, disent certains de leurs adversaires, sont, dans l'intérieur même de l'Eglise, l'élément obstinément rétrograde, tirant toujours dans le sens du passé, hostile à priori et par institution à tout progrès, à tout élargissement des horizons, traditionnel jusqu'à l'étroitesse, piétinant sur place, et anathématisant quiconque
(1) Cité par le P. de Ravignan, De l'Existence et de l'Institut des Jésuites, édit. 1857, p. 7.
veut aller de Tavant. Vrai ou faux, le reproche n'est pas pour donner grande vanité corporative : mais voici qui est étrange. « Toutes les fois —je cite l'auteur d'une intéressante brochure sur les Universités allemandes, — toutes les fois qu'un théologien glisse vers l'hérésie, une Jésuitophobie aigûe se déclare chez lui. La haine do la Compagnie de Jésus est un des prodomes les plus significatifs de toute éruption schismatique. Cela est si vrai que, dès qu'un professeur d'Université commence à « manger du Jésuite d, il est prudent de contrôler son enseignement et d'examiner avec soin ses ouvrages. L'hérésie est proche. On peut être un excellent prêtre, parfaitement orthodoxe, et ne pas aimer la littérature, la théologie, l'exégèse ou la diplomatie des Jésuites. Mais quand cette réserve, ou même, si l'on veut, cette antipathie devient de la haine acrimonieuse, quand le S. J. agit sur un professeur comme le chiffon rouge sur le taureau, la défiance est parfaitement justifiée (1). » Le phénomène est curieux : voilà trois cents ans qu'il dure. Depuis trois siècles les Jésuites vivent ainsi dans une atmosphère absolument spéciale. Si la situation a sa conséquence dans ce qu'il faut bien appeler la psychologie du Jésuite, je n'en serais pas autrement étonné. Ce qui m'étonne au contraire, après cela, c'est que, pris en corps, ou pris individuellement, les Jésuites n'aient pas plus de défauts réels qu'ils n'en ont.
(i) Kannengicser. Les origines du vieux catholicisme et les Univer» silès allemandes, in-12, Paris, p. 196.
Ce que je voudrais maintenant, dans ce travail, ce n'est pas précisément réfuter ce qui se colporte et se colportera longtemps encore contre les Jésuites. A quoi bon? D'autres l'ont fait cent fois, et cela n'empêche pas la calomnie d'aller son train. De temps à autre une réfutation paraît, c'est assez pour empêcher la prescription, pas assez pour enrayer le préjugé. Je ne m'interdirai pas cependant au passage d'essayer un bout d'apologie. Souvent je me contenterai, en face d'affirmations devenues classiques, et qu'on répète de livre en livre sur la foi des maîtres, de poser des points d'interrogation. Est-on bien sûr, mais absolument sûr de ce qu'on affirme? je dis, sûr de cette certitude qui suffit pour écarter même l'idée d'un procès à réviser. Je m'estimerais assez payé de ma peine si je parvenais à éveiller certains doutes — rien que cela, — dans quelques esprits réfléchis. Or, pour arriver à ce résultat, il suffit presque d'analyser les procédés de Tantijésuitisme, d'en faire l'analyse psychologique, de voir comment s'est formé, comment s'entretient et se renouvelle le mythe Jésuitique. Au fond la réponse n'est pas à chercher bien loin. Don Bazile l'a donnée, il y a longtemps, dans son fameux couplet : « La calomnie, Monsieur? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j'ai vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de méchanceté, pas d'horreurs,
pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien; et nous avons ici des gens d'une adresse I... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano^ piano, vous le glisse adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzandOy de bouche en bouche, il va le diable; puis, tout à coup, ne sais comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil. Elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait? » (1).
il n'y a qu'un trait à effacer pour que cette spirituelle peinture devienne un abrégé, assez fidèle, de l'histoire de la Compagnie. C'est qu'avec les Jésuites, on ne fait pas tant de façon, et qu'on en vient toujours assez vite au forte et au fortissimo.
Si l'on cherche, pour plus de clarté, à classer par catégories ceux qui, de façon ou d'autre, se posent en adversaires ou en rivaux de la Compagnie de Jésus, peut-être se trouvera-t-on quelque peu embarrassé. Ce serait le cas de dire « Ils sont trop », et de toute nuance, depuis le calomniateur conscient, qui le premier a inventé que les Pères ont empoisonné Clément XIV, jusqu'à ceux qui taquinent leurs bons amis Jésuites,
(1) Barbier de Séville, acL II, se. Mil.
uniquement parce que c'est une plaisanterie facile et de tradition; depuis Tesprit disciple qui, dans les articles de revue, thèses de doctorat, cours de faculté, va répétant les jugements traditionnels, jusqu'au journaliste qui a besoin d'un article à sensation et crée de toutes pièces une belle nouvelle... histoire de rire entre augures.
Des rivaux catholiques, je n'ai rien à dire; rivaux ou non, ce sont des frères. Les divisions les plus retentissantes ne cachent souvent qu'un malentendu. On veut nettement et sincèrement, de part et d'autre, le bien des âmes et la gloire de Dieu, on diffère sur les moyens. Parlant des « très subtils esprits », thomistes et molinistes, a. ils s'entendront toujours assez », disait saint François de Sales (1). Un qui fut ardent contre les Jésuites de Chine dans la controverse des rites, ce fut le dominicain espagnol Navarette. Ses rapports passionnés contribuèrent pour leur juste part à échauffer la dispute. Mais c'était un homme de Dieu. Quand, en 1678, il fut nommé archevêque de Saint-Domingue, les Jésuites voulurent se retirer de son diocèse, craignant de lui être à charge. Il les conjura de rester; il fonda même pour eux un collège et une chaire de théologie. « Peu d'évêques ont parlé avec plus d'étendue de l'utilité que les pasteurs et les peuples peuvent retirer du ministère de la Compagnie de Jésus (2). »
(1) Ch. Aug. (le Sales. — Hisl. du B. François de Sales^ Paris 1870, t. U, p. 11.
(2) FcUer. Dict. historique au mot Navarette,
Un Jésuite s'écriait naguère dans un panégyrique de saint Dominique, faisant allusion aux célèbres discussions sur la grâce :
« Si ces divergences d'interprétation (de la pensée
de saint Thomas) ont donné naissance à des controverses célèbres, ces luttes, où l'encre seule a coulé, plus abondamment, il est vrai, et plus vivement que le sang sur les grands champs de bataille, ont été fécondes pour la vérité, la religion et la philosophie, et ni eux ni nous n'avons à en rougir. Loin de là. Elles ont prouvé au monde avec quelle largeur d'esprit et quelle franchise d'allure les religieux de toute couleur abordent la science dans les questions où Dieu ne s'est pas prononcé par son Eglise. Sur ce terrain, la liberté est leur droit et leur devise : in dtibiis libertas,,. Mais si, dans les questions non définies nous avons fièrement de part et d'autre pratiqué la liberté, nous avons dans les questions certaines donné le spectacle de l'unité la plus parfaite : in necessariis unitas. Et dans les unes et les autres, n'est-il pas vrai, mes Révérends Pères, quelques coups d'estoc et de taille, destinés aux doctrines et égarés sur les personnes dans la ferveur de la bataille, n'ont jamais
altéré la charité : in omnibus caritas Mais si la
science n'a pu nous désunir, l'amour des âmes a encore resserré nos liens. Ensemble, depuis trois siècles, nous arrosons la terre de nos sueurs; ensemble, nous pénétrons partout où régnent l'ombre et la mort, portant à tous les peuples la lumière et le sourire du Christ. Tous les rivages ont vu vos blanches apparitions à côté de la robe noire si aimée du sauvage et de tous les malheu-
reux... Et parfois, ils (les missionnaires) tombaient ensemble, unis dans la mort sanglante.
« C'était au Japon. Un jour, le Bienheureux Spinola, Jésuite, et quelques chrétiens chargés, comme lui, de chaînes, étaient conduits à une prison située au sommet d'une montagne. Ils devaient y passer la nuit avant de repartir pour le lieu de leur supplice. Heureux de souffrir pour le nom de Jésus, ils chantaient. A quelque distance de la prison, Spinola entonna le Te Deum. Après le premier verset, comme la bienheureuse troupe, fatiguée de l'ascension, se taisait pour reprendre haleine, voici que du haut de la montagne tombèrent les paroles du second verset. Etonné, ému, Spinola apprend de ses guides que la prison était déjà pleine de chrétiens ayant à leur tête un fils de saint Dominique et un fils de saint François. Pendant quelques instants les deux chœurs alternèrent les versets sacrés en se rapprochant, jusqu'au moment où s'ouvrirent les portes de la prison. Alors les enfants des trois ordres apostoliques se précipitèrent dans les bras des uns des autres, en pleurant de joie et en se félicitant de mourir ensemble pour le Christ (i). »
Eloquent symbole qui en dit plus long sur le fond des cœurs que des piles d'in-folio. En veut-on un autre plus récent? Ce sera, par exemple, dans la prison de la Roquette, le Père Olivaint, aux pieds de M»' Darboy, partageant avec l'archevêque gallican, un adversaire de
(1) Panégyrique de saint Dominique, prononcé par lo P. Steph. Coubé, le 4 août 1895, dans la chapelle des RR. PP. Dominicains do la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Paris. Quelque] eu. 1895.
la veille, ses petites provisions de prisonnier, et se préparant à la mort de demain.
Donc, querelles de théologiens, querelles de missionnaires, querelles d'crudits, tout cela fait beaucoup de bruit, et n'empêche pas de marcher au martyre, là main dans la main, et même de monter ensemble sur les autels.
De ces rivaux-là nous n'avons pas à parler ici, nous réservant d'y revenir plus tard. Mais il en est d'autres.
Il y a l'antijésuitisme savant, et il y a l'antijésuitismc populaire. Entre les deux, toutes les nuances, antijésuitisme de tribune ou antijésuitisme de journal, antijésuitisme littéraire et critique, romanesque et mondain, social et pédagogique.
On s'y perd; car ce qui s'est écrit de pamphlets contre la Compagnie de Jésus en trois siècles et demi est prodigieux : anglicans et luthériens, parlementaires et jansénistes, philosophes et frères trois points, ont été sur ce sujet d'une fécondité inlassable. C'est que le Jésuite est un fantôme commode dont on se moque entre soi, mais qui, évoqué à point nommé, produit toujours son petit effet de terreur. Qui énumèrera les inventions saugrenues qui germent à certains moments en certaines cervelles surchauffées?
Les titres seuls sont parfois un peu drôles. Prenons au hasard :
Le guet des bom Pères Jésuites pour épier les actions des rois et princes chrétiens^ 1621.
La sauterelle démasquée. Du puits de l'abysme sont sor-
tles les sauterelles ayant des guettes de scorpions et des aiguillons dans leurs queues, 1626.
Elixir Jesuiticum, site quinta essentia Jesuitarum ex variis, imprimis pontificiis, authoribu^^ alembico veritatis extrada, etc., 16'i5.
Onguent pour la brûlure^ ou secret pour empéclier les Jésuites de brûler les livres, . . . par Barbier d'Aucour, 1669.
Les Jésuites marchands, Ursuriers, usurpateurs, et leurs cruautés dans l'ancien et le nouveau continent, La Haye,
Antiladrerie des Jésuites, 1759.
Le Jésuite Misopogon Séraphiqu^^ ou l'ennemi de la barbe des Capucins, par l'alguazil Don Diego, 1762.
Et ainsi, dans la Bibliographie historique de la Compagnie de Jésus, par le P. Carayon, pendant plus de cent pages, et la liste est fort incomplète (1).
Mais si les titres sont quelquefois curieux, le fond de ces pamphlets est terriblement monotone. On anéantirait toute cette littérature, que l'histoire ni les belleslettres n'y perdraient rien.
C'est chose piquante de suivre, d'âge en âge, la naissance et la déformation d'une légende, à mesure qu'elle passe à travers des esprits naïfs et populaires. On y sent au vif l'action de l'imagination non cultivée qui travaille sur une donnée plus ou moins historique, la simplifie, l'élargit et parfois en fait une épopée. Ici, rien de tel. L'épopée jésuitique est l'œuvre d'esprits qui ne sont rien moins que naïfs; elle est ennuyeuse et banale
(1( Exactement 153; mais la liste contient aussi les apologies.
comme le pire des poômes épiques. Il faudrait être bien fort pour imaginer quel(|ue cliosc de supportable et de prolongé, dans l'horrible mêlé au grotcscpie.
Quelques spécimens suffiront (les plus importants) pris, ça et là, pour donner une idée du genre. Le seul intérêt que nous puissions trouver à nous arrêter un instant sur ces folies, c'est de voir la haine de l'Eglise — car c'est l'Eglise qu'on attaque sous le couvert des Jésuites — toujours semblable à elle-même à travers les âges, — à se déshonorer périodiquement par le mensonge.
J'esquisserai donc l'évolution de l'antijésuitisme depuis ses origines, m'attachant surtout à la France. Je tâcherai de déterminer dans quelle atmosphère morale et intellectuelle s'est développée cette végétation touffue d'accusations et de mensonges. Impossible de iixer le plus souvent où, à quelle date, sous quelle plume, telle calomnie a été pour la première fois élaborée. A dire vrai, à quoi bon le rechercher? On peut du moins s'arrêter aux pamphlets les plus importants qui ont pris cette accusation et lui ont donné la vie. 11 ne s'agit ni de résoudre tous les contes, ni d'aborder toutes les questions, ni d'épuiser celles que j'aborde. Pas une d'entre elles, qui, traitée comme elle le mérite, ne fournit matière à un volume. Je le répète, il ne s'agira le plus souvent que de mettre en marge de l'histoire classique des Jésuites des points d'interrogation, et de dire en deux mots la raison des doutes que l'on suggère.