III. La polémique luthérienne. Le ton. Le catéchisme
DE Canisius.
lY. Assassins. Empoisonneurs. Conspirateurs, etc. V. Historia Ordinis Jesuitici. Bellarmin (1).
Si nous avions à étudier toutes les formes d'iiostilité que, depuis son berceau, rencontra la Compagnie de Jésus, un premier chapitre serait consacré à saint Ignace
(1) On trouverait la i»éfuUtion des principaux pamphlets allemands antijésuitiques dans les œuvres du P. Gretzer, t. XI, Defeiuio Soe, Jesu. Cfr. Carayon op. cit. n. 28r32.
P. Prat s. j. Le P. Claude Le Jay, Lyon, 1874; 0. Braunsbcrger, s. j. B. Peiri Caniiii toc. Jetu, aela et opéra, Frihouig. 1896 et suiv. 8». Michel, s. j. Vie du B. Pierre Canisius, Lille, 1897. Janssen, L'Allemagne et la Réforme^ t. IV, livre II[, ch. 1, 2, 4; t. Vf liv. H, ch. 9, 10. Pilatus (Dr Viktor Naumann) Der Jesuilismut, Fribourg 1904. B. Duhr s. j. Die Jesuilen an den deulschen FùrstenhOfen des i6 Jalwhunderls, Fribourg 1901.
et à ses procès. Nous y verrions le fondateur vivre pour son propre compte la vie de persécutions et de calomnies qui devait être la destinée et comme Toriginalité de ses enfants.
Un second chapitre serait consacré aux affaires d'Espagne, aux conflits avec Tarchevêque de Tolède Siliceo, surtout aux polémiques de Melchior Cano. Au nom de l'orthodoxie on attaquait les Exercices, et rinstitut lui-même au nom des droits épiscopaux. Déjà Ton cherchait à mettre en opposition avec la hiérarchie et les anciens ordres Tordre nouveau que Rome pourtant venait d'approuver. L'origine des luttes pénibles que les Jésuites ont eu à soutenir en divers temps avec les Ordinaires est là. Palafox, Noailles, Gondrin, Richard Smith, et autres, continuaient une tradition déjà vieille. Mais ces épisodes sortent de notre cadre. Nous ne voulons voir la Compagnie de Jésus aux prises qu'avec les ennemis de Rome et de la foi (1).
Le véritable antijésuitisme sectaire vient des pays protestants.
Il n'est pas exact, comme on l'a souvent répété que saint Ignace ait organisé sa Compagnie précisément pour combattre la propagande luthérienne. Que telle ait été l'intention divine, les faits le prouvent assez; mais l'étudiant apôtre, qui, vers 1335, groupait autour de lui une poignée de jeunes gens pieux et zélés, pour
(1) L'histoire de ces premiers épisodes est racontée en détail dans Astrain, Historia de la Compania de Je$u$. T. I. Voir les documents, dans les Monumenta historiea Soe. Jesu^ passim, et dans les Lettres de saint Ignace.
les emmener en Palestine, n'avait pas sur l'avenir des vue si précises.
Dès les premières années cependant ses disciples vinrent en contact avec les novateurs. Kn Italie d'abord et jusqu'à Rome où Thérésie cherchait à prendre pied, puis en Allemagne. L'année ISiO marque la délinitive entrée en ligue des Jésuites dans la grande bataille engagée depuis vingt ans. Pierre Le Fèvre, le Jay, Bobadilla se virent bientôt rejoints par celui qu'on devait appeler le second Boniface de rAUemagne, Pierre Canisius. Alors commença pour de bon le recul du protestantisme; mais alors aussi commença à couler sur les nouveaux ouvriers papistes un flot d'outrages qu'on n'est pas près d'endiguer. Et en voilà pour trois ou quatre siècles.
La première insulte consista à les appeler Jésuites.
Ce sobriquet, d'origine allemande, était d'usaj^'c courant depuis longtemps déjà. On disait ironiquement de quelqu'un a c'est un jésuite », comme nous dirions d'un scélérat « c'est un saint ». Dans un examen de conscience de 1519, le pénitent se demande : « Ai-je omis de faire le bien par crainte d'être appelé pharisien, jésuite y hypocrite, béguin? » Jésuite et hypocrite, on notera la juxtaposition; elle est plus vieille que les Jésuites eux-mêmes (1).
N'aurions-nous pas ici un cas Intéressant de folk-lore? Sans doute, et nous ne tarderons pas à le constater pour
(1) ConfettionaU de Gottschalk Rosemund, Anvers Ici 19. « Prœtermisi verbum Dei docere, etc. ob quorumdam derisorum obloquutioacm. qui dicerent me esse pharisaeum, iesuitam, bypocritam, bcginam. »
la France et l'Angleterre, certains épisodes contribueront à populariser la légende. Mais, tout à Torigine, en Allemagne, voici ce que nous trouvons : un sobriquet préexistant, le terme de Jesuita impliquant l'idée fâcheuse d'hypocrisie sous les dehors de la piété; puis des gens qui viennent réveiller la religion des catholiques et combattre l'hérésie. Quand on leur demande ce qu'ils sont, ils répondent qu'ils appartiennent à la Compagnie de Jésus. Leur piété ne plaît pas à tout le monde. De tout temps le public a été tenté d'identifier vraie et fausse dévotion. En voilà plus qu'il n'en faut pour qu'il monopolisent à leur profit tous les sens défavorables du mot Jesuita. Ils sont de faux dévots, des fourbes : le mot fera fortune, et bientôt entrera dans le vocabulaire européen.
Qu'on veuille bien noter encore le rapprochement ^nivQ jésuite et béguin. Le mot béguin ou beghard équivalait depuis longtemps à hérétique. Ces associations de pieux laïques avaient, on le sait, presque partout dégénéré. Elles étaient devenues l'asile de rêveurs, d'illuminés, de faux mystiques. Doctrine panthéiste et quiétiste, pratiques souvent plus que suspectes, réunions secrètes cachant de vrais excès, extérieur austère, flagellations publiques, etc. Or, un certain nombre de ces hétérodoxes se donnaient le titre de jésuites. Le mot s'employait donc aussi parfois dans un bon sens (1).
(1) Les Chartreux semblent l'avoir affectionné : Ludolphe de Saxe Vita Jesu Christi, Pars I, cap. 10, Venise 1568 fol. 32-J. ; Henri Amoldi Traclatus de modo perveniendi ad veram et perfectam Dei et proximi dileetionem. Bàle, vers 1478.
Mais on voit les conséquences. Les disciples de saint Ignace se présentaient en Allemagne et en Flandre armés de ce petit livre des Exercices^ qui déjà en Espagne avait valu à son auteur les soupçons de l'Inquisition, les accusations d'illuminisme, mais aussi les approbations de Rome. Eux aussi, ils devaient être accusés, non plus seulement d'illuminisme, mais de tous les excès qu'on reprochait aux béguins ou à leurs descendants. Le mot jésuite en venait à signifier hérétique.
De tous les instruments d'apostolat mis par Ignace aux mains de ses enfants, il n'en était pas de plus original que les Exercices, Dans ce petit carnet, humble manuelde spiritualité, sans prétentions littéraires ou dogmatiques, le saint avait condensé le résultat de ses expériences personnelles. Sans le savoir, du même coup, il y mettait tout ce qu'il y avait d'universellement pratique dans l'ascétisme chrétien, depuis Cassien jusqu'à l'Imitation de Jésus-Christ (1). Il avait constaté l'efRcacité de sa méthode sur beaucoup de consciences
(1) J. Janssen, op. cit. t. IV. p. 403. « Si le but et les principes d'Ignace sont aussi anciens que le christianisme, les moyens qu'il conseille ne sont pas plus nouveaux. La réception des sacrements, les différentes manières de prier, l'examen de conscience, le silence, la méditation indispensable pour purifier, éclairer, orienter Tàme vers Dieu, tout cela, la vie de Jésus-Christ et de ses saints en avait offert
et il en avait donné le secret à ses compagnons. Maintenant, dès qu'ils arrivaient quelque part, leur premier soin était de chercher les gens de bonne volonté, avides d'une vie meilleure et ils les soumettaient à ce traitement méthodique qui leur avait à eux si bien réussi. Sous leur conduite, des milliers d'àmes, prêtres, religieux, laïques, cherchaient pour un temps la solitude, se mettaient dans une atmosphère de pureté, d'amour, d'austérité et elles en sortaient plus humbles, plus zélées, plus unies à Dieu. Les couvents les plus réfractaires à la réforme, au bout d'un mois, n'étaient plus reconnaissablés. Dans toutes les villes il se formait un noyau de catholiques fervents avec qui maintenant il fallait compter. D'où venait le succès? Il n'était pas nécessaire d'aller bien loin : les Exercices faisaient prier.
Mais l'imagination populaire se jette sur les premiers éléments venus pour en créer des fantômes. Ces gens qui cherchaient solitude et silence, ces vocations religieuses multipliées, ces conversions du mal au bien et du bien au mieux, tout cela parut trop nouveau pour être naturel et l'on soupçonna des mystères.
Même en pays catholique, en Espagne et en Portugal, on parla d'ensorcellement, d'herbes magiques. Les Pères avaient, disait-on, la prétention de procurer des
Texcmple, tout cela avait été pratiqué par tous les siècles chrétiens. Mais ce qui donne au petit livre son caractère, son originalité, sa valeur intrinsèque, c'est, outre Tadmirable concision de la forme, la mise en œuvre psychologique de tout ce qu'avait conseillé jusque là rascctismc chrétien de tous les siècles. Les Exercices, en effet, résument avec génie rcxpérienee des saints, etc. »
extases, des métamorphoses, des visions. Ce fut bien pis en Allemagne.
« Quand nous sommes arrivés ici (à Vienne), écrivait en 1551 le Père Claude Le Jay, nous avons trouvé que des rumeurs couraient dans le pays, Sa Majesté avait fait venir certains Jésuites^ hommes hypocrites et polis, qui enfermaient les gens dans une chambre, les faisaient jeûner plusieurs semaines dans Tattente du Saint-Esprit. Ils séduisaient les jeunes gens, leur faisaient faire des vœux, etc. Cette rumeur, le diable l'avait répandue je ne sais comment, probablement par le moyen de tels et tels maîtres et docteurs flamands qui avaient mal connu nos frères à Louvain (1). »
On a souvent cité cette page d'un calviniste, assez modéré en somme, qui pensant écrire une âpre satire des Exercices^ en faisait, pour qui sait entendre, un assez bel éloge. « Par quelle fascination ces Jésuites font-ils tourner Tesprit à des hommes qui viennent se renfermer dans certaines cellules placées en dehors de leurs maisons et disposées de manière à former une nuit profonde au milieu du jour? C'est là que ces prêtres entretiennent ces malheureux dans une perpétuelle horreur. Malheur à qui tombe dans cette embuscade; car semblables aux infortunés qui descendaient dans l'antre de Trophonius, il peut dire adieu à la joie et au bonheur. On y entre plein de sagesse et on en sort insensé, mort à toutes les choses de la terre,
(1) Montim. hisl. Soe. Jesu. Epiilolœ P. Pasehasii Broet^ ClaudiiJaji, etc. Madrid 1904, p. 378. Lettre du 10 déc. lool.
dévoué aux pleure et à la tristesse. Une fois renfermé dans ce lieu, le patient ne peut plus ni voir ni être vu. Cependant un de ces magiciens, deux fois par jour, vient lui apporter une sorte de charme tracé sur un papier; plus il médite, plus sa fascination augmente; il pleure, il crie, il rugit comme si les flammes de Tenfer le dévoraient; il jure de vivre à Tavenir comme s'il devait mourir chaque jour et de ne plus tenir à la terre que par un point imperceptible. Quand, enfin, il sort de cette retraite, il regarde le monde avec étonnement comme s'il y entrait pour la première fois : il ne le voit plus des mêmes yeux, l'aspect en est changé et semble ne plus offrir qu'une mer en furie, sur laquelle il est aussi facile de faire naufrage que nécessaire de voyager. A chaque instant, le malheureux craint d'échouer ou de perdre sa route, et finit, dans l'espoir d'arriver sûrement au port, par se jeter dans un monastère.
« Si parmi les Jésuites, il se trouve quelque tête faible, ils la travaillent et la repétrissent jusqu'à ce qu'ils l'aient façonnée à leur gré; celui qui était lâche et mou, ils le rendent ferme et dur à lui-même; celui qui repoussait l'obéissance devient soumis; le paresseux est aiguillonné, le faible soutenu (1). »
Voici plus accentué : « Les Exercices^ dit un autre calviniste, c'est un recueil d'artifices mystérieux et magiques par lesquels les Jésuites, à certaines époques, se livrent à toutes sortes d'actes bizarres dans des
(1) Gabriel Lcrmeo, cite par Barloli. Hist. de Si Ignace, 1. 1, eh. VI.
cavernes souterraines et dont ils reviennent blêmes et livides comme s'ils avaient lutté avec les esprits de ténèbres ». Un autre ajoute : « Les Jésuites s adonnent à des pratiques étranges qu'ils nomment les Exercices. A Toffertoire, comme on nous l'assure, rcnccns est une sorte de vapeur produite on ne sait comment, et dans laquelle les assistants s'imaginent voir le diable; alors ils commencent à beugler comme des bœufs, et ils sont forcés de renier le Christ pour se donner au démon » (1). L'invention est caractéristique des àmcs protestantes au xvi« siècle, hantées de magismc et de diableries, de merveilleux et d'occultisme. Du reste on la reprendra indéfiniment sous d'autres formes. Là où les ancêtres naïfs voyaient de la sorcellerie, on découvrira un système raffiné d'autosuggestion. L'un vaut l'autre.
Hais le moment vint, et il vint très vite, oii les Jésuites fournirent matière à bien d'autres accusations. Ils convertissaient les hérétiques, ils prêchaient, confessaient, fondaient collèges et universités, répandaient des opuscules de controverse ou de piété, multipliaient les catéchismes. Le résultat fut qu'ils dérivèrent sur eux une bonne partie de la polémique protestante.
On sait à quel ton l'avait montée Luther, si capable
(1) Jansscn IV, p. 406. 407.
pourtant, quand il le voulait, d'éloquence vraie et pénétrante : passion et mépris, colère et sarcasme, grossièretés allant jusqu'à l'obscène, injures poussées jusqu'à la calomnie. Et Ton entend la grande voix de Bossuet que déconcerte la plaisanterie allemande, lourde et truculente, et qui s'écrie : « Pardonnez-moi, lecteurs catholiques, si je répète ces irrévérences! Pardonnezmoi aussi, ô luthériens! et profitez au moins de votre honte... Taisons-nous; c'en est assez et tremblons sous les terribles jugements de Dieu, qui, pour punir notre orgueil, a permis que de si grossiers emportements eussent une telle efficace de séduction et d'erreur » (1).
Luther fit école. Ses disciples le copièrent de leur mieux. Seulement s'il était facile d'emprunter au maître ses injures et ses gros mots, il l'était un peu moins de lui prendre sa verve comique et sa fantaisie bouffonne. L'insulte à jet continu, violente, grossière, sans un éclair d'esprit; la calomnie invraisemblable, odieuse et folle, ce fut chez les continuateurs de Luther le ton habituel. Dès que les Jésuites parurent, ils en firent les frais, et bientôt, pour la foule luthérienne, jésuite et papiste, ce fut tout un.
Qu'on en juge par un court spécimen :
« Les scélérats qui se font appeler Jésuites, écrivait Martin Chemnitz en 1562, ne font aucun cas de la Sainte Ecriture, unique règle donnée par Jésus-Christ. Ils en font le thème de leurs frivoles plaisanteries, ils la blasphèment, l'insultent, la criblent de sarcasmes...
(1) Ilisl. des Variations. L. Ihc, 33.
Cette engeance nouvelle souille de sa boue et de ses
excréments fétides la sainte parole de Dieu Les
Jésuites sont des renégats, des inràmes, des parjures, des maudits, d'abominables cociuins. S'ils délendcnt la messe, c'est qu'ils vivent de la messe. Les dons des fidèles remplissent les cuisines et les caves, les coffres et les bahuts de ces célibataires paresseux et désœuvrés, de ces porcs engraissés, au gros cou, à la grosse panse, que le diable veut trouver bien gras avant de les égorger dans son infernale cuisine » (1).
Feuilletez cette littérature, vous y apprendrez que « l'odeur fétide de l'excrément du diable, c'est l'ardeur des Jésuites à défendre la messe; que les Jésuites sont les « vraies grenouilles de l'enfer vomies par le dragon infernal », « race pestiférée, serpents modernes » (2).
Dans ces aménités, le Provincial, Pierre Canisius, avait sa part de choix, a Les Luthériens ne m'épargnent guère, écrivait-il au père Lainez. Us cherchent à me
déshonorer Tous les sectaires ont en horreur les
Jésuites. Ils les calomnient d'une horrible façon. Il est probable que des paroles et des outrages, ils en viendront bientôt aux coups et aux mauvais traitements » (3).
Son nom, en hollandais Canis, prêtait aux plaisanteries faciles. Il fut le « chien qui déchire à belles dents les écritures et les traîne comme par les cheveux ». Le
(1) Janssen [V, p. 413.
(2) Ibid., 413, 448, etc.
(3) Sacchinus. De vila et rébus gestis P. P. Cani$ii. Ingolsladt, 1616, p. 107.
doux Mélanchton disait qu'il était de ceux qui persécutent l'Evangile malgré « le témoignage intime de leur conscience. Il vient nous seriner la vieille chanson des moines, ou plutôt des Cyniques, et nous donner comme chef-d'œuvre de perfection le tonneau de Diogène et les haillons d'un mendiant. Les Canistes ou Jésuites, disait un autre, ont dépouillé toute pudeur comme leur chef, l'aboyeur effronté, Canisius le bien nommé » (i).
L'œuvre par excellence de Canisius était le catéchisme. Aux exposés calomnieux que leurs adversaires faisaient du dogme catholique, les Jésuites ne pouvaient rien de mieux que d'opposer des manuels d'instruction religieuse simples et populaires. On sait que le catéchisme de Canisius, ou plutôt ses catéchismes, car il y en eut trois, eurent un nombre incalculable de traductions et d'éditions. En Allemagne, le mot Canisius devint synonyme de catéchisme. On savait son Canisius, on apprenait son Canisius, on oubliait son Canisius. Des évoques assuraient que c'est à ces petits opuscules que l'Autriche, la Bavière, la Bohême, la Souabe, la Suisse, le Tyrol durent de garder la foi. Mais on imagine facilement si le catéchisme fut dénaturé parles protestants, calomnié, travesti. Il devait l'être : il le fut sans mesure et toujours dans le même style. On prêta à l'auteur toutes les monstruosités : il ne fallait pour cela que le citer à faux, et, dès lors, Canisius fut plus que jamais un assassin des âmes, un idolâtre, menteur, impie, calomniateur, blas-
(1) Jansscn, p. 24, 412.
phémateur éhonté; son œuvre fut un poison, a l'impure ordure du diable vomie par le chien Canisius » (l).
Ces quelques traits suflisent pour montrer le ton que, dès ses débuts, prenait en Allemagne la polémique antijésuitique. Le diable, les pourritures, Sodome, Gomorrhe, tout l'arsenal des plaisanteries stercoraires, depuis Luther> on ne sort pas de là. Je sais que le goût régnant aimait les fortes épices, qu'on prenait ces grosses métaphores pour sel atticpie, que les catholiques ne s'en défendaient pas assez, que si Calvin traite certains de ses adversaires de « cureurs de retraits, qui cloacas repurgant », on lui répondait en le sculptant à Saint-Sernin de Toulouse, sous forme d'un verrat en chaire avec l'inscription : q/ est Calvin le porc. Nous ajouterons, si Ton veut, que les polémisies de la Compagnie, et même le plus savant de tous, le Père Gretzer, eurent le tort parfois d'oublier certains conseils de Canisius.
Le Bienhfèureux avait grand soin de se maintenir dans le calme le plus absolu, et, aux attaques les plus enfiellées, de n'opposer que les réponses indis|)ensables et toujours graves, modestes; des raisons simples et solides plutôt que des ripostes pei^sonnelles. « Puissions-nous les aimer (nos calomniateurs), écrivait-il, d'autant plus tendrement qu'ils nous méprisent davantage. Même quand ils nous persécutent, ils méritent d'être aimés, car le sang de Jésus-Christ a coulé pour eux. Mais quand même cela ne serait pas, il est certain que la plupart
(1) Janssen, IV, p. 446.
d'entre eux agissent par ignorance. » Et dans son testament spirituel : « Jamais les attaques nombreuses, secrètes ou publiques que la Compagnie de Jésus a subies ne m'ont détourné de ma vocation, au contraire, elles ont enflammé mon zèle, augmenté mon bonheur d'y avoir été admis; car j'ai été jugé digne de souffrir beaucoup d'injures pour le nom de Jésus et d'être faussement accusé par les ennemis déclarés de la sainte Eglise. Si seulement je pouvais sauver leurs âmes ! » (i). Ces admirables sentiments, ses frères et enfants les partageaient. Mais on dirait qu'après un demi -siècle d'invectives subies sans trop de luttes intérieures, la patience ait commencé à manquer. Le Père Conrad Vetter écrivait : « Moi aussi j'ai envie de faire un portrait de Luther d'après ses propres paroles et écrits. Ce qui m'y pousse, c'est que les prédicants ne cessent de le canoniser, de l'appeler un grand prophète, un troisième Elie et nous traitent nous-mêmes de blasphémateurs et d'idolâtres, prétendant que nous adorons les saints, les images et les soliveaux, que nous sommes d'abominables coquins, des fornicateurs et sodomites, que nous ne faisons aucun cas du Christ et de sa parole, que nous nous imaginons pouvoir nous sauver grâce à nos propres mérites, sans parler de leurs autres et impudents mensonges et calomnies qu'ils bavent partout où ils prêchent. Ils publient de gros livres qu'ils intitulent Histoire des Jésuites, Ils les remplissent de calomnies odieuses : ils
(1) Janssen, t. IV, p. 410 et suivantes. — Michel, Vie du Bienheuretix Pierre Canisius, p. 149. Lille, 1897.
disent qu'Ignace était un homme sanguinaire, possédé et inspiré du diable, que tous les Jésuites sont des voleurs, des homicides, des chiens enragés, des brutes, des disciples de Néron, des boucs impurs, des épicuriens grossiers... Et, en présence de tant d'outrages, nous resterions tranquilles et soumis? Nous ramperions devant nos détracteurs ! Non, non, ils calculent mal, les misérables I Nous sommes encore là et nous les payerons de la même monnaie, dussent leurs os en craquer, afin que le peuple comprenne enfin à quelle bande il a affaire et par quels prophètes il est trompé et trahi » (1607) (i;.
Le livre qui faisait ainsi, après cinquante ans de patience, déborder l'indignation et appelait les représailles, était une soi-<lisant Historia Ordinis Jesuitici parue en 1593, et bien vite réimprimée, traduite et lue dans toute TAllemagne.
Certes Ton n'avait pas attendu jusque-là, dans le camp protestant, pour ajouter aux grosses invectives des calomnies plus grosses encore. Depuis longtemps, par exemple, les collèges de la Compagnie avaient eu le privilège d'exaspérer les réformés. Elle en fondait partout : les Jésuites en eurent bientôt couvert toute l'Allemagne restée catholique. Les élèves affluaient. Eux-mêmes, les protestants, y envoyaient leurs enfants.
(1) Janssen, V, p. 443.
Mais d'où venait le succès? D'où venait que, dès que les Pères avaient ouvert quelque part une école, immédiatement, comme par enchantement, les classes hérétiques se vidaient? Enchantement, c'était le mot, car les Jésuites, véritables sorciers, avaient commerce avec les démons. Rien d'étonnant qu'ils attirassent et retinssent la jeunesse; ils avaient un onguent dont ils frottaient leurs élèves, et dont le diable — toujours le diable! — avait le secret, tant et si bien que l'on ne pouvait plus séparer maîtres et élèves. « Créatures du diable, vomies par l'enfer pour empoisonner la jeunesse... il faudrait les chasser, mieux encore, les brûler comme de vrais sorciers qu'ils sont. » Du reste, ils enseignent, dans leurs maudits collèges, la sorcellerie, l'art des poisons, toutes les sciences occultes. Leurs succès doivent s'expliquer par leurs sortilèges » (i).
Partie sur cette piste, l'imagination sectaire ne devait plus s'arrêter; et les inventions les plus monstrueuses s'accumulent.
Le Jésuite empoisonneur a surtout grand succès. Un grave magistrat écrit : « Les misérables qu'ils soudoient ont ordre de faire périr par le poison ou autrement, tous les instituteurs de la jeunesse, papistes ou luthériens. . . Ils ont des recettes infaillibles pour empoisonner plats, cuillers, écuelles, poêles, salières, assiettes, tout le ménage de table. Si on les frotte ensuite, dix fois et plus, si on les lave, si on les récure, le poison garde toute sa force » (2).
(1) Jansscn, IV, p. 475 et suivantes.
(2} Jansscn, 463, 464.
Vient ensuite le Jésuite politique, conspirateur, assassin. Un jour on découvre un affreux complot : il ne s'agit que du massacre général de tous les « confcssionistes », ou partisans de la Confession d'Augsl)Ourg. Des lettres confidentielles ont été saisies, on peut en montrer les originaux. On a vu des Pères, à la tète d'une procession de gendarmes et d'autres, déguisés en gentilshommes, une chaîne d'or au cou, traverser l'Allemagne en poste pour n'être pas reconnus (1).
On les trouve à la cour des princes catholiques. En vain ont-ils résisté de toutes leurs forces, inférieurs et supérieurs, à la pression de certains princes allemands qui voulaient les avoir dans leurs conseils; en vain, dans l'impossibilité de se soustraire à la charge, plus écrasante encore que glorieuse, de confesseurs des princes, ont-ils entouré cette situation de quelques-uns, anormale et compromettante pour tous, de réglementations sévères, on finit par les rendre responsables de tout ce qui se commettait de fautes dans les cours catholiques.
Et donc, au dire de Luc Osiander, ce sont eux, les chiens féroces, qui sont responsables de la « noce sanglante de Paris », la Saint-Barthélémy. Mais les milliers de victimes immolées alors ne leur suffisent pas, il leur faut toute la France égorgée, y compris les papistes qui ne sont pas de leur bord.
Sébastien de Portugal vient de périr dans une grande défaite au Maroc. Les Jésuites en sont cause. Moyennant
une forte indemnité, ils ont vendu son royaume à Philippe d'Espagne. Philippe d'Espagne s'est tellement laissé subjuguer par ces « cyclopes atroces » qu'il leur a immolé son lîls bien-aimé Don Carlos. Et comme le roi manifestait trop de douleur, ils exigèrent de lui qu'il se fît ouvrir une veine du front pour purger ce qu'il avait de sang hérétique.
Au Pérou, ils enfoncent des alênes rougies au feu, dans la chair des indigènes pour leur arracher le secret de leurs trésors. Les Papes, en 30 ans, ont fait mourir 900.000 hommes, et les Jésuites 2 millions. Les souterrains de leurs collèges d'Allemagne sont probablement bondés de soldats : ils n'en dorment pas. Ils sont à la solde du roi d'Espagne, etc., etc.
On eut aussi le Jésuite libertin. Un jour on annonce l'apostasie et le mariage de Canisius avec une abbesse de Mayence, Une autre fois on a lance » le grand scandale de Munich (1565). Les enquêtes prouvent que toute l'histoire n'est que calomnie; la calomnie fait son chemin, grossit en route, se corse de détails ignobles, et, bien des années encore après, alimente d'innombrables pamphlets. On nous permettra de ne pas insister.
C'est donc par centaines que l'on compte les brochures, pamphlets, caricatures, vers burlesques, où les Jésuites sont accusés de véritables monstruosités, parmi lesquelles l'assassinat passerait pour péché véniel. Qu'un moment soit venu oii les Pères aient un peu perdu patience et répondu dans le style à la mode, on peut s'en scandaliser, mais qui s'en étonnera?
Ullistoria Ordinis Jesuitici qui parut en 1593, et qui
semble, plus que tous les autres pamphlets, les avoir blessés, était, au dire du théologien Polycarpe Leiser, son éditeur, Tœuvre d'un ancien novice, mort six ans auparavant, Elic Hasenmùller.
L'apostat, selon un procé(ié commode et qui sera repris bien souvent par les fugitifs, vrais ou supposés, de la Compagnie, révèle ce qu'il a vu, ce qu'il sait d'expérience. C'est un miracle de la Providence si, lui, peut enfin dévoiler les mystères de l'affreuse association. Ordinairement en effet, les Jésuites ont des moyens expéditifs pour empêcher ces révélations indiscrètes. Dès que le supérieur soupçonne quelque dangereuse défection, les tortures, la potence ou le poison y mettent ordre sans retard.
Faut-il suivre l'auteur à travers ses divagations? Les Jésuites ont été fondés par le diable en pereonne, v père spirituel » d'Ignace. Leur règle et leurs constitutions ne contiennent pas une seule syllabe ayant quelque rapport avec la doctrine ou la vie de Jésus-Christ; leur unique but au contraire, c'est d'effacer complètement le nom du Rédempteur, et de se substituer à lui ; ils déshonorent Dieu et ils honorent le diable; ils méprisent le Christ, et ils adorent l'antéchrist, c'est-à-dire le Pape de Rome. Le Pape est le Priape des Jésuites. Tout être qui se joint à eux devient une bête enragée. Ils ont la spécialité du parricide, et il faudrait, en souvenir de Néron tuant sa mère, les appeler les Néroniens. « Assassins de profession, sangliers féroces, voleurs, traîtres, serpents, race de vipère; ils sont plus féroces que les Turcs, et bien autrement funestes à l'Allemagne. Dans leur vie privée
ce sont des boucs impurs, des pourceaux répugnants... Ils ont reçu du Pape le plein pouvoir de commettre impunément tous les excès. Si on les connaissait mieux, on leur cracherait à la figure. Personne ne leur confierait réducation, je ne dis pas de son fils, mais de son porc » (1).
VHistoria Jesuitici Ordinis devait avoir, comme tous les chefs-d'œuvre, ses contrefaçons et ses imitations. L'on ne s'en priva pas. Sans parler du Jesuiticum Jejunium que Leiser mit encore sur le compte de Hasenmûller, sans parler du Miroir des Jésuites où un poëte demandait
D'écorcher tous les Jésuites, De faire des tambours avec leur peau Kt de battre le tambour nuit et jour, Jusqu'à ce que tout leur cuir fut crevé ;
on multiplia ces Histoires où venait se déverser tout ce que la haine inventait au jour le jour. Bien entendu les individus n'étaient pas épargnés. Tandis qu*un prédicant apostrophait en chaire le P. Gretzer, « ce vil barbouilleur de papier, franc hérétique, adultère », qui portait toujours avec lui le diable dans une bouteille, Bellarmin avait les honneurs d'une Nouvelle et très véridiqtie histoire. Ne fallait-il pas se venger de rudes coups portés par ce vrai savant, aux théologiens novateurs? Donc, on le voit, dans le pamphlet allemand,
(1) Ce pamphlet est réfuté en détail par le Père Jacques Gretzer dès 1593-1594. Opéra, édition de 1734, t. XI, p. 4-147. Cfr. Somincr>'ogcl, t. III, col. 1755-1756.
étalant un luxe de prince, épicurien de la pire espèce, de vie si abominable qu'il avait fait 1642 victimes dont 563 femmes mariées; ajoutez la magie, le poison, les . cadavres jetés la nuit dans le Tibre..., tout cela clairement prouvé par le petit livre de confession de Beilarmin, publié par son secrétaire. Il était mort en damné, et on voyait son spectre, en plein jour, planer dans les airs sur un cheval aux ailes déployées. Le Pape Tavait aperçu et en avait été épouvanté (1).
Toute cette littérature n'est point très captivante, le lecteur en conviendra, et, si nous ne cherchions qu'à intéresser, nous eussions supprimé la moitié de ces lourdes et nauséabondes inventions. Mais ne faut-il pas mettre à nu le péché originel de Tantijésuitisme? Il est tout entier dans une formule du Père Becanus, mettant sur les lèvres des Calvinistes, Taphorisme suivant :
« Les Jésuites, nos grands adversaires, il faut les tuer, ou, si la chose est trop difficile, les chasser; à tout le moins, les écraser sous le mensonge et la calomnie » . Et l'auteur prouve son assertion par les faits : « En Angleterre, dit-il, où prévaut le Calvinisme, les Jésuites jusqu'ici ont subi la mort, ainsi Edmond Campion, Roger Filocus (Filcock), Henri Garnett et beaucoup d'autres. On sait que récemment on a parlé de chasser les Jésuites de l'Empire. Quant aux calomnies et mensonges ils sont innombrables. Je n'en dirai qu'un mot. Ces dernières années, les Calvinistes ont répandu le bruit que les Jésuites en Belgique avaient machiné la
(1) Jansscn, V, ii. 568.
mort de Maurice de Nassau. Ce mensonge a été officiellement relevé. Ils ont assuré -dans leurs livres, qu'à Anvers un Jésuite avait été supplicié pour un crime infâme; toute la ville a protesté. Ils ont raconté que les Jésuites de Munich en Bavière, non seulement avaient essayé de séduire une jeune fille, mais qu'ils avaient commis un affreux homicide. Par ordre du Duc Sérénissime la calomnie a été découverte et réfutée sur documents authentiques. Ils ont dit qu'à Gracovie, quatre Jésuites, pour forfaits énormes, avaient été, par ordre du Sérénissime roi Etienne, punis de mort. Etienne lui-même, sur la prière du Révérendissime et Illustrissime prince Wolfgang, archevêque de Mayence, qu'on dépeignait comme leur complice, réfuta l'accusation par lettres royales munies de son sceau. Faut-il poursuivre? D'un mot, les prédicants calvinistes, dans leurs chaires, vont criant que les Jésuites sont les auteurs de tous les maux d'ici-bas. Bien sûr, du train dont ils marchent, ils diront bientôt au peuple que les Jésuites ont introduit en ce monde le péché originel; et qiie, dans une confession auriculaire, ils ont conseillé à Absalon de déclarer la guerre à son père David » (i).
(1) Bccanus. Aphorismi Doetrinœ Calvinislarum ex eorum librit dietis et factis colleeti; eum brevi respontione ad aphrorismos falto Jesuitis impositos. Mayence 1608 Aphor. 15.
Bccanus a été souvent mal compris. Des catholiques ont pris à la lettre certains de ces aphorismcs, et les ont cités d'après lui, comme étant de Calvin. Les protestants ont répliqué en criant à la calomnie. Il suffisait de lire attentivement le titre du théologien, pour voir qu'on l'interprétait à faux. 11 ne dit pas que ces aphorismes se trouvent textuellement dans les livres de Calvin, par exemple; mais que
Quant à la psychologie de cet anlijésnitismc protestant de la première heure, elle est des pkis simples : c'est la calomnie épaisse, de parti pris, sans pudeur, sans respect ni de soi ni du public. Il n'y a pas autre chose à en dire.
Et maintenant n aura-t-on pas quel<|ue indulgence pour les répliques un peu âpres de Vetter, Gretzcr et quelques autres? Les supérieurs crurent devoir rappeler les polémistes de la Compagnie à une plus complète modération de langage. « Pour ceux de nos frères qui ont mission de combattre les hérétiques, les censeurs doivent veiller à ce qu'ils joignent à une science approfondie, une grande modération de langage, afin que personne ne puisse les accuser d'avoir employé aucun terme indécent, ou manqué en ([uelque chose à la vraie dignité chrétienne. » Plusieurs avaient donc excédé; on avouera du moins que les circonstances atténuantes ne faisaient pas défaut (i).
c'est d'après eux que les hérétiques agissent, et qu'on en trouve l'expression dans les livres ou dans le» faits. 11 ne faut pas oublier non plus que l'opuscule est une réplique à une collcclion du même genre. (Eludes religieuses, 180G, t. l, p. 081. Calvin, Les JèsuUes et M, Sabotier par J. Brucker. Voir encore t. 11, p. oll.
(1) Janssen V, p. 4i9. — Rejidae revisorum generalium, i\. 7.