‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 13 sur 17 · V. La mentalité janséniste · texte numérisé non relu

V. La mentalité janséniste

Les Monita sécréta sont aujourd'hui pour le gros public, friand lecteur de feuilletons. Pour les fins

(1) Nous ne pouvons indiquer ici que Tessentiel de la bibliographie. On pourra compléter par ce que donne M. Gazier dans V Histoire de la langue et de la litléralure française^ t. IV (1897), p. 625.

i" Œuvres jansénistes. [Saint Cyran et Martin de Barcos). Petrus

lettrés, les érudits, pour les penseurs, il y a les Provinciales.

Passons donc par dessus un demi siècle.

L'année des Provinciales, 1656-57, marque le point* culminant dans l'histoire de Tantijésuitisme français, et peut-être de Tantijésuitisme européen. L'immortel réquisitoirejlevient commet la somme de tous les réquisitoires passés et futurs. Il résume ce qui s'est dit jusquelà, laisse tomber les calomnies par trop invraisemblables, garde les accusations moins extravagantes, leur donne un vernis de zèle pour la justice, les fonde sur une base imposante de citations, par dessus tout, leur fournit ce

Aurelius, Paris, 1631, in-f*». Cfr. Pétri Aurelii opéra, f», 1646. Les lettres de Jansénius à Saint-Cyran ont été publiées par le P. F. Pinthereau, avec d'autres documents, sous le titre Lanaiaanee dujanstenisme (sic) découverte à Monseigneur le Chancelier par le sieur de Preville^ 1644, et le Progrès du jansénisme... Avignon, 1655 (Sommervogel, vi, p. 823). [Ant. Arnauld ou Fr, Hallier]. Théologie morale des Jésuites^ Exlraict fidellement de leurs livres^ s. 1. et a. 8" pp. 45 (réédité à Paris 1644, réédité et augmenté à Cologne 1659; réfutations par les Pères Annat, Caussin, Le Moyne et Pinthereau, cfr. Sommervogel, 1. 1, col. 400; H, 921, V, 1361; VI, 826). Ant. Arnauld. Œuvres, 43 in-4*», 1775-1783, Paris-Lausanne. Annales des soi-disant Jésuites.

2° Œuvres diverses. Rapin, S. J. Histoire du jansénisme^ publiée et arbitrairement mutilée par l'abbé Domenech, Paris, 1861; Mémoires, publiés par L. Aubineau, Paris, 1865. Bayle, Dictionnaire, art. Arnauld, etc. Sainte-Beuve, Port-Royal. Maynard, Les Provinciales, 2 in-8"», Paris, 1851. Mgr Fuzet, Les jansénistes et leur dernier historien, Paris, 1876. Gazier, Pascal et les écrivains de Port- Royal ( Histoire de la langue et de la littérature française, t. IV ; voir la critique de ce chapitre, par le P. G. Longhaye, Etudes religieuses^ 1898, 1. 1); du même, Pascal pamphlétaire, etc., dans la Revue des cours et conférences, 1905. Féret, La faculté de théologie de Paris. Epoque moderne, i. III.

qui avait manqué jusque-là aux pamphlets de ce genre, ce qui manquera à tant d'autres après lui : le style, Tesprit, la passion vraie qui fait Téloquence, et, je l'ajoute immédiatement, une certaine dose de sincérité j que les victimes ont peut-être eu le tort de trop mettre

> en doute. Pour la première fois, l'antijésuitisme entre

dans la littérature, il n'en sortira plus. Maintenant, il peut se présenter devant les gens d'esprit. Nous sommes I loin de Zahorowski, et même de Pasquier et d'Amauld

l'ancien. Quand on s'en prend à la célèbre Compagnie, facile courage, on est en sûreté et devant sa propre dignité et devant le public, car on a pour soi le grand savant, le grand penseur, l'austère chrétien, l'ascète, Pascal.

Les Jésuites peuvent objecter la faveur et Famitié des papes, les éloges et la confiance d'un François de Sales ou d'une Thérèse de Jésus, d'un Louis de Grenade ou d'un Pierre Fourier (1), montrer qu'ils étaient en communauté de vues avec Vincent de Paul. On répond par Pascal.

S'ils mettent en avant leur irréprochable Bourdaloue, on répliquera que Bourdaloue est à peine un Jésuite; et qu'il n'y aurait peut-être pas eu de Bourdaloue s'il n'y avait eu un Pascal. Quant aux autres, fussent-ils canonisés, authentiqués pour ainsi dire par l'Eglise,

(1) M. Gazier, Revue des Cours et Confér., 13 avril 1905, p. 273, met saint François de Sales parmi ceux qui ont parlé très sévèrement des Jésuites. On serait heureux de savoir d'où vient le renseignement. Ce qui est certain c'est que dans ses œuvres on trouve partout leur éloge.

qui les connaît? Qu'est-ce que François Régis, par exemple, ou Julien Maunoir? Pascal, lui, c'est le génie, et les Jésuites n'ont pas un homme de génie. Ils disent avoir des saints, mais Port-Royal a Pascal.

Au cours des luttes jansénistes, sauf quelques condamnations de détail que certains théologiens Jésuites ont eu à se partager avec beaucoup d'autres, la Compagnie a eu gain de cause à Rome. Les Provinciales restent à l'Index. Malgré beaucoup d'efforts venant de côtés divers, le probabilisme n'est point réprouvé : il s'enseigne ouvertement à Rome sous les yeux du Pape. Mais dans l'opinion « laïque », c'est-à-dire incroyante, Pascal a définitivement vaincu; il a vaincu plus qu'il n'aurait souhaité peut-être. Le procès n'est donc plus à refaire : pour ce qui est des Jésuites, il y a l'autorité de la chose jugée.

Il nous faut ici regarder en face le redoutable adversaire, le plus vivant encore, après trois siècles, de tous ceux que les Jésuites ont rencontrés en France. Ce n'est pas, bien entendu, pour risquer après tant d'autres une réfutation qu'on ne lirait point, inutile pour les catholiques, et qui ne convaincrait ni les jansénistes, s'il en existe encore, ni leurs amis les libres-penseurs.

Ce que nous cherchons, c'est, dans l'évolution de la légende antijésuitique la place et l'apport de Pascal. Comment s'est-il fait l'idée du Jésuite qu'il nous impose? Oii J'a-t-il prise? Qu'y a-t-il mis de personnel? A considérer son état d'àme et d'esprit, quelle en est, a priori, avant tout examen de l'œuvre, la valeur documentaire et testimoniale? Qu'en reste-t-il aujour-

d'hiii? Questions délicates, dans la discussion desquelles celui qui s'aventure à n'être pas de l'avis du « Provincial » court quelque risque de se voir accusé d'outrecuidance et de parti pris. Et pourtant, si nous sommes de l'avis des papes qui ont condamné quelques unes des solutions dénoncées par le polémiste, nous sommes de leur avis aussi quand ils condamnent le polémiste lui-même et tous les principes de son école.

Une première remarque s'impose. Considérées au point de vue qui nous occupe, les Provinciales ne sont pas une œuvre isolée, la simple protestation d'une grande intelligence et d'un haut caractère contre un système de politique et de morale qui lui répugne. C'est un peu cela, mais c'est autre chose encore, l'œuvre d'un parti. Les Provinciales forment un anneau, le seul brillant, d'une longue chaîne d'accusations doctrinales et morales portées contre les docteurs ultramontains. Tout d'abord c'est en général aux théologiens catholiques que l'on en veut, ou plutôt à l'enseignement même de l'Eglise, et la dénonciation part du camp protestant. Puis elle se restreint aux seuls « molinistes », entendez les Jésuites et leurs amis, et elle est le fait des jansénistes. Lorsque Pascal intervient, la lutte est engagée depuis longtemps. Les traits à lancer sont

déjà réunis; ils ont même déjà servi plus d'une fois, et le nouveau pamphlétaire n'a qu'à les ramasser.

Il y aurait une étude à faire ici, qui n'a pas encore, que je sache, été poussée à fond. On a été vérifier les textes allégués par lui dans les in-folio des casuistes. Mais il serait presque aussi instructif de les coUationner avec d'autres sources plus immédiates.

On aurait à montrer Pascal, ou ses fournisseurs, puisant à pleines mains dans les recueils de propositions condamnées, comme il en paraissait de temps en temps. Ainsi en 1654, Boonen, archevêque de Malines, janséniste notoire, en dénonçait dix-sept, dont une douzaine passèrent dans les Provinciales (1). Ils firent leur profit aussi d'une petite compilation vieille de dix ans : La Théologie morale des Jésuites ^ Extraict fidellement de leurs livres contre la morale chrestienne en générale (sic), Paris, 1644. L'auteur était, sinon le grand Arnauld lui-même, du moins un sien ami, M. Hallier, syndic de la Faculté de théologie. Les Jésuites qui donnèrent la réplique firent remarquer que 1' « extrait fidèle » n'avait pas été difficile à faire. Hallier ou Arnauld le trouvaient tout préparé dans le livre du calviniste Pierre Dumoulin, publié douze ans auparavant : Catalogue ou dénombrement des traditions romaines^ Genève, 1632. Il suffisait de copier, en omettant les docteurs non Jésuites, et de compléter par des citations prises aux théologiens récents. Et lui-même, Dumoulin ne devait-

(1) Annalei des 8. d. Jésuites, t. iv, p. 660. A. Gazier. Cours et Confér., 27 avril 1905.

il rien à la Théologie morale des Papistes par Calvin?

Ce n'est du reste ni la première ni la dernière fois que jansénistes ou gallicans ont emprunté des armes aux protestants contre l'ennemi commun. Nous l'avons vu pour Arnauld l'Ancien, nous le verrons pour son fils, le grand docteur, et pour Pascal. Etonnez-vous après cela que les Jésuites aient montré Port-Royal faisant cause commune avec Genève (i).

Voila, sans parler de beaucoup d'autres facturas du même genre, ce que nous trouvons en remontant la chaîne des temps. En la redescendant le long du xvu^ et du xvm® siècle, entre les œuvres de même sorte, nous n'aurons que l'embarras du choix, et nous constaterons qu'après tout, Pascal, le plus redoutable des pamphlétaires, est encore le plus modéré. Cela sert

(1) « On peut voir en examinant le petit écrit intitulé : Théol. morale des /., ce que ces amis ont fourni à Pascal : presque toute la matière des lettres iv-x, est ramassée dans les quarante ou cinquante pages de cette terne et sèche compilation ». Lanson, Littér, franc, ^ p. 455; cfr., Revue d'Hisl. littér., 15 avril 1900. Maynard, I, p. 36.

La parenté de l'ouvrage de Hallier ou d' Arnauld avec celui de Dumoulin avait été signalée par le P. Jacques Nouet : Lettre escrite à une personne de condition sur la conformité des reproches et des calomnies que les Jansénistes publient contre les pères de la C. de J., avec celles que le ministre Du Moulin a publiées devant eux contre VEglise Romaine, dans son livre des Traditions imprimé à Genève en Vannée 1632. Cet opuscule est reproduit par le P. Annat dans ses Réponses aux Lettres provinciales, Liège, 1657. (Sommervogel, t. I, p. 404, t. V, p. 1814-1815; voir J. Bertrand, Bl. Pascal, p. 173). Il est juste de dire que tous les rapprochements signalés par le P. Nouet ne sont pas également convaincants.

Outre sa réplique, il y en eut d'autres des Pères Caussin, Pinthereau et Nie. Lombard.

toujours à quelque chose d'avoir de l'esprit et du bon sens.

Essayons maintenant de nous faire une idée du monde intellectuel et moral où Pascal entrait dès 1646. et où vont s'élaborer les Provinciales,

Dès les premiers jours, et sous la plume de ses tout premiers maîtres, le jansénisme avait laissé voir pour pour la Compagnie de Jésus plus que de l'antipathie, une haine véritable, méthodique, poussant à une guerre sans merci.

(c Perfecto odio oderam illos », disait, en style biblique, Jansénius. Quelle qu'ait été la cause de son aversion, dépit de n'avoir pas été admis dans l'Ordre, comme on l'a dit, ou simple attachement aux doctrines de Michel Baïus, naguère si vigoureusement poursuivies par les Jésuites, il est certain qu'il ne les aimait pas. Il ne cacha pas son dépit quand il vit sur les autels Ignace de Loyola et François Xavier. La joie filiale des Jésuites à cette occasion l'irrita. Sur ses desseins à leurendroit, sa correspondance avec saint Cyran ne laisse aucun doute. Tout revient à ceci : les Jésuites sont de purs pélag:iens, ennemis de la grâce et de saint Augustin : il faut en débarrasser l'Eglise. Dans ces lettres mystérieuses, où Seraphi signifie saint Augustin, et Pilmot VAugmtinus; où lui-même se nomme Sulpice^

son correspondant Celias, et les Jésuites Porris, il n'est question que de faire la guerre à Porris, de lancer des traits à Porris, d'opposer à Porris les Oratoriens. Bref, l'Eglise ne se relèvera pas de son abaissement tant que les Jésuites subsisteront. Son AtigmtimtSy à qui, chose bizarre (1), c'est un père de la Compagnie qui avait obtenu le privilège impérial, est presque tout entier dirigé contre leurs théologiens, Suarez, Vasquez et Molina. S'il paraît un livre contre la Compagnie, il le dévore : c'est un fort bon livre, écrit d'un bon style, de bon sens, plein de bonnes choses. Il l'a déjà lu, il le redemande. Il a tant de choses à dire contre eux, il y a tant d'impertinences dans leurs ouvrages qu'il a dû prendre un secrétaire pour noter leurs rêveries (2).

Saint-Cyran n'est pas plus tendre.

Voici d'abord des accusations générales prises çà et là dans VAurelius.

Les Jésuites ont des fourmilières d'élèves, mais ignorants et vicieux. Très rares, leurs anciens disciples ayant quelque solide vertu. Dans l'éducation, ils n'ont en vue que l'argent, le pouvoir, la domination sur les familles.

« Ridicules pédants, qui, après s'être accoutumés à

régenter les enfants dans la poussière et les ténèbres

' des classes, s'enivrent de leur souveraineté imaginaire,

(1) Port-Royal, t. 1, p. 521.

(2) Pinthereau, La naissance du Jansénisme. Jansénius, Augustinus. Appendice qui met en parallèle et examine l'erreur des Marseillais et de quelques modernes.

iS

et portent leur ambition jusqu'à vouloir gouverner les vrais empires et s'arroger le soin des rois ». Hypocrites qui affectent la pauvreté et sont les plus riches des religieux; qui ne travaillent que dans les villes, et dans les villes riches, négligeant entièrement les campagnes (1). Ils confessent, ils prêchent, ils poussent à la fréquentation des sacrements, mais pourquoi et comment? C'est pour mieux tenir asservis leurs pénitents, et sans leur imposer la moindre préparation intérieure. Leurs prédicateurs, il n'y en a pas de pires; petits jeunes gens qui ne savent que gesticuler comme les comédiens et clabauder contre la grâce de Dieu. Notons ces derniers traits, ils seront caractéristiques de la polémique janséniste : pour ces novateurs, ne pas imposer ^ux fidèles, avant les sacrements, les préparations exigées à Port-Royal, c'est n'en pas imposer du tout; ne pas comprendre saint Augustin comme eux, c'est être son ennemi; ne pas admettre leurs théories sur la grâce, c'est être ennemi de la grâce.

Ce qui suit trahit une inspiration protestante. Les Jésuites ont des palais dans toutes les grandes villes, des maisons de banque dans tous les ports, des vaisseaux sur toutes les mers (2).

Mais là n'est pas l'originalité de VAurelius. Saint Cyran prétend défendre la hiérarchie contre l'empiè-

(1) Saint Cyran ignorait les œuvres du P. Julien Maunoir en Bretagne et ses missions aux pauvres gens : il ignorait de même saint François Régis, Tapôtre des montagnards Cévenols. Et il y en avait bien d'autres.

(2) Aurelius, pp. 1, 7, 8, 144 à 447, 231, Vindieiae, p. 49. etc., etc.

temeht des religieux et spécialement des Jésuites. On sait à quelle occasion.

En ce temps là un regrettable conflit divisait Téglise d'Angleterre. Le vicaire apostolique, Richard Smith, imbu d'idées gallicanes, prétendait régler en maître les privilèges des missionnaires réguliers. Avec assez peu de prudence, il transportait en pays persécuté les divisions déjà si préjudiciables ailleurs à la vie chrétienne. La séculaire mésintelligence entre religieux et séculiers éclatait là, aussi mal à propos que possible, mettant la défiance entre les troupes d'une même armée, jusque sur le champ de bataille. La querelle anglaise faisait écho aux querelles gallicanes : de part et d'autre, discuter aux religieux leurs privilèges, c'était mettre en question l'autorité pontificale qui les avait accordés (1).

Saint-Cyran crut devoir prendre parti et il écrivit VAurelim, « Livres solides, au dire de Sainte-Beuve, érudits, pleins de feu (le genre admis), d'une invective grave, et soutenant les droits des évoques de manière à les avoir à peu près tous de son côté ». Il est assez étrange que les prélats français , un assez grand nombre du moins, aient approuvé, recommandé,

(1) « Cet évêque, reçu d'abord par les fidèles de sa communion avec beaucoup de respects et d'espérance, s'était mis en lutte avec les moines, et en particulier avec les Jésuites du pays, au sujet des droits épiscopaux qu'il revendiquait dans toute leur force et avec plus de rigueur peut-être qu'il 'n'était prudent sur un terrain mal affermi ; il abrogea les privilèges des religieux, et leur ôta par exemple le pouvoir d'administrer les sacrements sans la permission de ses officiers ; mais le secret souvent nécessaire en pays hérétique ne s'accordait pas toujours avec ces formalités ». Sainte-Beuve, Port-Royal, t. I, p. 314.

fait réimprimer un livre qui, sous couleur de défendre répiscopat, le détruisait, remplaçait la puissance épiscopale par l'esprit intérieur qui est tout, affirmait qu'un seul péché mortel contre la chasteté anéantissait le pouvoir de l'évêque, constituait chaque chrétien juge en matière d'hérésie. Dans ce cas « toutes les circonscriptions extérieures de juridiction cessent; à défaut de l'évêque du diocèse, c'est aux évêques voisins à intervenir, et à défaut de ceux-ci, à n'importe quels autres; cela mène droit, on le sent, à ce qu'au besoin chacun fasse l'évêque... Mais qui jugera s'il y a vraiment cas d'hérésie"^, La pensée du juste, en s'appliquant autant qu'elle peut à la lumière directe de la foi y voit comme dans le miroir même de la céleste gloire. Ainsi se posait par degrés dans l'arrière fond de cette doctrine l'omnipotence spirituelle du véritable élu.

(( Derrière l'échafaudage de la discipline qu'il se piquait de relever. Saint- Gyran érigeait sous main l'idéal de son Evéque intérieur, du Directeur^ en un mot : ce qu'il sera lui-même en personne dans un instant ». Bien entendu les « parenthèses de précaution » ne manquaient pas pour sauvegarder « la dignité suprême du Siège apostolique » (1).

Sur quoi je me permets de demander quelle peut bien être la mentalité d'un homme qui soutient de pareilles thèses et accuse ensuite les Jésuites de ruiner la hiérarchie. On linit par se faire aux inconséquences

(1) Aux résumés que nous pourrions faire de l'ouvrage, on nous pardonnera d'avoir préféré celui d'un admirateur. Port- Royal, t. I, p. 318, 319, note. Les mots soulignés le sont par Sainte-Beuve.

de l'esprit humain : celle-là cependant dépasse un peu, ce semble, les bornes permises.

On ne s'étonne plus tant quand on se rappelle ses déclarations à saint Vincent de Paul et à d'autres : « Je vous confesse que Dieu m'a donné et me donne de grandes lumières : il m'a fait connaître qu'il n'y a plus d'Eglise. Non, il n'y a plus d'Eglise, et cela depuis plus de cinq ou six cents ans. Auparavant l'Eglise était comme un grand fleuve qur avait ses eaux claires : mais maintenant ce qui nous semble l'Eglise, ce n'est plus que bourbe; le lit de cette belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux ». Le Concile de Trente? « c'a été surtout une assemblée politique ». Xes auteurs les plus invoqués dans l'école? « ce sont eux, ce sont les premiers scholastiques, et saint Thomas lui-même, qui ont ravagé la vraie théologie ». Naturelle- . ment ces déclarations étonnaient. « Il voyait le front de l'auditeur se rembrunir, le jugement auquel il faisait appel vaciller, la piété soumise s'eff'rayer et ne plus comprendre; il était obligé, après s'être échappé ainsi, de se vite recouvrir comme il pouvait, et de faire retraite dans son nuage » (1).

Après cela, se scandalise qui voudra de voir les Jésuites dénoncer Thérésie. Avaient-ils donc si grand tort de signaler du protestantisme dans les thèses de VAurelim'^ Il est parfaitement vrai, Jansénius avait combattu les protestants. Saint-Cyran se signait quand il ouvrait un livre hétérodoxe. Arnauld luttera contre

(1) Sainte-Beuve, p. 316, 317.

les hérétiques aussi souvent que contre les Jésuites. Il le fera d'autant plus vivement que les Jésuites ne seront plus les seuls à le pousser sur son calvinisme caché. Les réformés eux-mêmes se mettront de la partie, prenant un malin plaisir à souligner les points de contact entre leur doctrine et celle de leurs nouveaux adversaires.

Les jansénistes s'irriteront, car, assure M. Gazier, « le caractère essentiel du janséniste de tous les temps, c'est justement la passion de l'orthodoxie : le janséniste veut à tout prix rester dans l'Eglise romaine, sous la houlette du successeur de Pierre; le traiter d'hérétique, c'est le blesser au cœur » (1).

Quoi qu'il en soit des intentions cachées, voila donc Saint-Cyran, pour qui l'Eglise n'est plus qu'une forme vide (Luther l'avait dit avant lui), pour qui l'évêque prévaricateur n'est plus évêque (comparer Wicleflf et Jean Huss), pour qui le juge suprême en matière de foi est le fidèle éclairé de Dieu (c'est le libre examen), le voilà qui lance contre les Jésuites ses invectives graves. Dès la première page, les Jésuites sont des chiens qu'il entend aboyer contre l'épiscopat, des furieux qui veulent fermer la bouche à tout le monde chrétien pour publier librement leurs hérésies, et abattre toute puissance ecclésiastique, sauf le Pape qu'ils ne respectent que pour l'asservir. Blasphémateurs, insensés, impies, athées plus impudents que les hérétiques, ils sont comme les géants de la fable, ils en veulent à Dieu même (2).

(1) Cours et Conférences, 11 mai 1905, p. 464.

(2) AurcUus, p. 1, 7, 8, etc.

Enfin le grand Arnauld.

L'antijésuitisme était pour lui tradition de famille.

Une tirade écrite en 1651 montrera qu'il n'avait pas dégénéré : « Ces bons religieux veulent eux-mêmes tremper leur main dans le sang de ceux qu'ils haïssent; les formes de la justice sont trop lentes à ces zélés et trop périlleuses à ces calomniateurs. Ils veulent se rendre justice à eux-mêmes... Certes M. l'évêque d'Ypres a bien perdu à sa mort, car, au lieu qu'il n'a été qu'un illustre confesseur de la grâce de Jésus-Christ, ces bons Pères l'auraient pu rendre martyr... (Les disciples de saint Augustin) courraient plus de fortune, s'ils étaient rencontrés par quelque père dévot qui aurait fait vœu de ne point manger et de ne point boire qu'après avoir délivré la société d'un médisant imposteur, que s'ils se trouvaient dans quelque forêt parmi des soldats débauchés et des voleurs » (1).

L'habitude est prise en certains milieux de prêter aux Jésuites de ce temps là le monopole des violences, de l'agression, des calomnies. « Voilà le ton des adversaires d' Arnauld, écrit-on, je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'était pas le sien (2) ». Disons-le tout de suite, dans ces luttes doctrinales, les Jésuites n'ont pas toujours eu pour eux la prudence, l'habileté, la modération. Ils étaient de leur temps, et le bon goût manquait. On les attaquait avec trop d'insistance et de

(1) Réflexions sur un décret de VlnquisUioTij 1651.

(2) Gazier, Rev. des C. et C, 15 janv. 1905, p. 447.

mauvaise foi pour que, dans les répliques, la passion ne se mit de la partie.

Il serait plus facile aujourd'hui de les défendre, si eux-mêmes alors avaient toujours mieux ménagé leurs traits. Mais nous en parlons à notre aise : est-il si facile d'observer toutes les règles de l'escrime, quand les coups pleuvent de tous côtés? Après tout, s'il ne s'agit que du ton des polémiques, Arnauld n'avait-il pas écrit une dissertation « pour la justification de ceux qui emploient en écrivant, dans de certaines rencontres, des termes que le monde estime durs? » Ne prouve-t-il pas qu'on peut quelquefois, sans injure et très saintement se servir d'expressions injurieuses? (1).

Non, les confrères du -Père Garasse n'avaient pas le monopole des violences de langage. Pourtant c'est toujours à eux, et à eux seuls, qu'on s'en prend. « Dans toutes ces affaires de la grâce, écrit-on, ils ont joué le rôle du loup en face de l'agneau (2). » Ce sont les jansénistes qui le disent. A l'agneau, ce qu'on reproche, c'est tout au plus un style grisâtre, et l'ennui qui s'exhale d'un peu toute la littérature de sa bergerie.

Ce n'était pas l'avis du jeune Racine, un révolté, je le sais bien; et je sais encore qu'il n'est pas de bon goût de jeter à la tête de ces Messieurs, les lettres si lestes et si caustiques du transfuge. Mais enfin, il connait le faible de ses anciens amis, il a vu le dedans de la place, il en use, et, si l'on veut, il en abuse. Lui, trouvait que

(1) Arnauld, Œuvres, t. XXVII, p. 32 et 50, cite par Maynard, H, p. 211.

(2) A. Gazier, Revue critique, 1886, t. II,, p. 222.

ses maîtres avaient Tinjure facile. Un jour/ju'ils prétendaient le prendre avec lui sur le ton de la plaisanterie : « Retranchez-vous donc sur le sérieux, répliqua-t-il, remplissez vos lettres de longues et doctes périodes, citez les Pères, jetez-vous souvent sur les injures et presque toujours sur les antithèses : vous êtes appelés à ce style, il fa\|t que chacun suive sa vocation. » Et, pour conclure, ce mot de la fin : « Croyez-moi, retournez aux Jésuites; ce sont là vos ennemis naturels. »

De son côté, Jurieu, qui n'était pas un modèle de douceur évangélique, reprochait à Messieurs de Port-Royal, de se croire tout permis contre leurs adversaires, de venger leurs injures personnelles, sous prétexte de défendre Dieu outragé. « De tous les saints, dit-il, il n'y en a jamais eu de plus désespérément vindicatifs que les jansénistes (1). »

Et quelqu'un qui les avait pratiqués de près, le marquis de Louville, disait : « Ces Messieurs de Port-Royal en parlaient toujours (des Jésuites), et n'en parlaient jamais que la gorge ne leur enflât (2). »

Aux Jésuites encore, avec le monopole des violences, il est passé en usage d'attribuer celui de l'orgueil.

(1) Cité par M. Souriau, Pascal^ p. 67.

(2) Port-Royal, HI, p. 156.

Jésuites ou Orgueil; c'est le titre d'un article du Dictionnaire philosophique de Voltaire. Je ne nierai point qu'ils n'aient eu de leur Compagnie une haute idée, d'autant plus haute qu'on l'attaquait davantage; idée exagérée même si l'on veut; et je pourrais citer telles pages de leurs pères généraux où, examen de conscience fait devant Dieu, l'on ramenait les choses à leur vraie proportion. Mais les adversaires avaient-ils d'eux-mêmes, de leur rôle dans l'Eglise, de leur sainteté, une opinion modeste? Il faut voir.

On parle toujours beaucoup des vertus de Port- Royal (1), et je ne nierai pas que le tableau des pénitences de ces Messieurs, tracé par eux-mêmes et par leurs amis, n'ait de quoi étonner ou effaroucher leurs admirateurs « laïques ». A vrai dire, on en trouvera bien d'autres dans la vie des saints « molinistes ». Escobar lui-même, en fait d'austérités, n'a rien à envier à ses ennemis. Mais enfin le régime des solitaires était rude : pas de concession à la nature; rien des petites joies, mêmes les plus innocentes, qu'on se permet ailleurs. Le mépris du corps poussé à un point qu'ont à peine soupçonné les ascètes du Moyen- Age; des mortifications qui scandalisent les profanes chez Lacordaire, et qu'on admire à Port-Royal; des actes d'humilité, un peu étranges peut-être et dont je veux bien que les Jésuites et les capucins aient eu tort de rire (2),

(i) Je fais de larges emprunts à la piquante peinture qu'en a faite M. Souriau dans son Pascal {Classiques populaires), p. 63 et suiv.

(2) Le solitaire qui se faisait le cordonnier des religieuses. Port- Royal, t. Il, p. 235.

Mais cela n'est rien. Le régime de l'àme est autrement étroit. Les solitaires sont joyeux, dit-on; j'ai peine à imaginer cette joie lugubre : Saint-Gyran, toujours dans le tremblement; Singlin, revenant sans cesse à la crainte, et comprenant que, volontairement, obsédé par la crainte de Dieu, on se jette en enfer; Sacy, glacé et glaçant, toujours tremblant, passant ses loisirs à colliger tout ce qu'il y a d'effrayant dans la Bible et saint Augustin; Le Maître, avec son air de fantôme ou d'enterré vivant. Le sacrement d'amour qui, pour tous les saints jusque là, était le ciel sur terre, la joie, le soutien dans les épreuves, la source inépuisable de grâce, transformé en sacrement de terreur, dont il faut se tenir éloigné, pécheur, à cause de ses fautes, juste, à cause de la grandeur de Dieu. La crainte, toujours la crainte; le ciel lui-même impossible à concevoir sans un reste de crainte. Attendez une génération : les germes semés par les grands Port-Royalistes auront grandi, les principes auront poussé leurs conséquences logiques : nous aurons les convulsions de Saint-Médard; nous serons en pleine folie.

De l'histoire de Port-Royal, se dégage, dit-on, un parfum d'honnêteté religieuse. Hélas! que ne s'en échappe-t-il aussi un rayon d'amour tranquille et pacifiant, avec un filet d'humilité vraie ! Or l'humilité manque, mais absolument.

Ou ce mot n'a pas de sens, ou celui-là n'est pas

. vraiment humble qui ne sait pas obéir aux autorités

légitimes. Demandez ce qu'il en pense à saint François

de Sales. Ne parlons ici que de l'autorité suprême pour

un catholique, le Pape. On sait comment les Messieurs de Port-Royal traitaient les décisions de Rome. Pour Saint-Cyran l'Eglise n'existait plus, le Concile de Trente ne comptait pas, et le Pape était négligeable. Il ne récrivait pas dans ses livres, mais il le disait en secret à ceux qu'il voulait gagner (1). Il n'est que de feuilleter la correspondance du grand Arnauld pour voir quelle différence il mettait entre une condamnation de l'Index frappant un Jésuite, et une autre frappant un Janséniste. L'excommunication est un vain épouvantail : on ne met pas les gens hors de l'Eglise malgré eux. Si nous en croyons Racine, la caractéristique de Port-Royal, c'est la familiarité dans la façon dont on traite le Souverain Pontife. Dans l'antiquité, il y en a un dont on parle beaucoup : c'est Honorius, parce que sa foi, ne cessent de répéter ces Messieurs, a été surprise par les hérétiques. « Pour le Pape régnant, Port-Royal ne lui refuse pas, le cas échéant, une demi-génuflexion, mais il parle surtout des bornes de son autorité (2). »

Saint-Cyran, pour un de ces conflits de juridiction qui* ne seraient rien, si des tiers mal intentionnés ne se chargeaient de les envenimer, accusait les Jésuites de détruire la hiérarchie. Mais le chef de la hiérarchie, qu'en faisaiton? De ses décisions suprêmes, on était toujours prêt à en appeler à Jésus-Christ. Procédé commode : on sait que Jésus-Christ ne répond pas à l'appel du premier venu.

(1) Procès-verbaux de l'information de 1638; déposition de dom Jean Jouvaud, abbé de Prières en Bretagne. Ces pièces ont été reproduites par le P. Pinthereau dans son livre La progrès du Jansénisme,

(2) Souriau.

Ici, qu'on nous permette une parenthèse.

Eux aussi, les Jésuites, menacés d'un désaveu, dans la question des rites, se sont beaucoup remués pour écarter la condamnation : mais le jour où il leur fut signifié que la sentence était sans appel, et qu'ils avaient à prêter serment, qu'ont-ils fait? « Le Saint-Père a parlé, écrivait un missionnaire de Chine, cela suffit. Il n'y a pas un mot à dire, on ne se permet pas même un geste. Il faut se taire et obéir ». Et un autre, mandarin et président du tribunal des mathématiques : « Accepimus^ juravimus, servabimus » (1).

Puis le jour est venu, où ce n'était plus seulement leurs méthodes apostoliques que l'on condamnait, mais leur existence même, et l'on avouera que leur ruine préparée de longue main par les jansénistes, avec l'exil de milliers de religieux, les prisons de Pombal, et l'anéantissement de toutes leurs missions, est une tragédie autrement poignante que la destruction de Port-Royal par ordre de Louis XIV. Il est vrai, et la haine a cru devoir leur en faire un crime, du grand naufrage, ils ont essayé de sauver quelque chose. Ils ont profité des conjonctures qui s'offraient pour ne pas mourir tout à fait. Mais, là où la mort était inévitable, en quels termes parlaient-ils du Père qui les frappait?

Le Père Ch. Frey de Neuville, un des meilleurs prédicateurs du temps, écrivait au lendemain de la suppression : « N'épanchons nos regrets, nos gémissements, nos

(1) Lettres du Frère Attiret et du Père de Hallerstein, citées par le Père G. de Rochemonteix. Le Père Amiot et la mission française de Pékin à la fin du x\iii* siècle. Etudes religieuses, 1903, I, p. 34.

larmes que devant le Seigneur et dans son sanctuaire; que notre juste douleur ne s'exprime devant les hommes que par un silence de paix, de modestie, d'obéissance; n'oublions ni les instructions, ni les exemples de piété dont nous sommes redevables à la Société; montrons par notre conduite qu'elle était digne d'une autre destinée; que les discours et les procédés des enfants fassent l'apologie de la mère; cette manière de la justifier sera la plus éloquente, la plus persuasive; elle est la seule convenable, la seule permise et légitime. Nous avons désiré de servir la religion par notre zèle et par nos talents, tâchons de la servir par notre chute et par nos malheurs (1). »

Le bref de suppression ne devait avoir son effet qu'après publication par Tévêque : le texte était formel. Or, en Russie, l'impératrice Catherine interdit positivement, et sous peine d'exil, cette promulgation. Les évêques obéirent; mais l'on vit les Jésuites inquiets de cette situation anormale écrire à la tsarine pour la supplier de laisser les choses aller leurs cours et de permettre l'application du bref (2).

A l'attitude des jansénistes sous les bulles qui les frappaient, nous permettra-t-on de préférer celle des victimes de Clément XIV?

Libre maintenant à Sainte-Beuve d'admirer la haute

(i) Cité dans les Etudes religieuses, 1870, p. i36, 137.

(2) Zalinski, Les Jésuites de la Russie Blanche, trad. A. Vivier, Paris, 1886, I, p. 283. Sanguinetti, La C" de J, et son existence canonique, trad. J. Noury, Paris, 1884, append, ik, x, xi.

indépendance d'esprit chez ses amis de Port-Royal : mais qu'on ne parle pas d'humilité. La vérité est dans cette parole de M. Lanson à propos de Pascal : « Malgré la profession de soumission à son directeur qu'il faisait dans la fameuse nuit du 24 novembre 1654, il ne s'est soumis qu'à lui-même, à sa pensée et à sa passion » (1). Elargissons la remarque, et, au lieu de Pascal, mettons la secte tout entière; au lieu du directeur, mettons l'Eglise prononçant par la bouche de Pierre, c'est parfaitement vrai : ils n'obéissaient qu'à eux-mêmes.

C'est que les Port-Royalistes ont de leur solitude une idée un peu bien extravagante. Ils ne le disent nulle part expressément, mais c'est un dogme sous-entendu partout : hors de Port-Royal, pas de salut.

Ils se sont beaucoup amusés du naïf Imago primi sœculi des Jésuites flamands : hommage un peu outré peut-être, mais certainement touchant, de ces religieux, à celle qu'ils aiment à nommer « leur mère, la Compagnie ». Mais, qu'est-ce que ce panégyrique, de goût parfois douteux, auprès de l'atmosphère d'encens où se complaisaient les solitaires? Les saints, les vrais, savent reconnaître les grâces que Dieu leur fait : mais ils n'ont garde de s'y complaire et de se comparer au reste des hommes. Cette comparaison, l'on ne cesse pas de la faire à Port-Royal. « Je ne sors point de joie et d'admiration, écrit l'abbesse à Saint-Cyran, de la grâce que nous possédons, par dessus le commun du monde^ de reconnaître la nécessité de la pénitence, par la lumière

(1) Grande Encyclopédie, loco cit., p. 27.

que vous nous en donnez. » M. Faguet aurait-il donc raison quand il écrit : « L'humilité n'exclut pas le dédain des autres, à condition qu'on en ait pour soi? (1) »

Le monde, pour nos solitaires, n'est qu'une sentine de vices, un bourbier d'où il faut s'évader. A d'autres le soin d'y repêcher quelques rares élus. Eux, se réfugient dans ce Port-Royal, « image sur terre du paradis désert que ces Messieurs imaginent là-haut, quelque chose de fermé et d'étroit ». Port-Royal, <i la plus sainte maison qui fût alors dans l'Eglise! » Cette modeste remarque est du solitaire Fontaine.

Là, si on travaille peu à ramener pécheurs et incrédules, on a du moins la consolation d'être la lumière du siècle. Port-Royal est une terre de miracles : les jansénistes n'ont pas attendu le diacre Paris, pour se croire entourés des interventions prodigieuses de la Providence. C'est la marque d'un grand esprit de foi, de voir dans les choses humaines le doigt de Dieu, Encore y faut-il un certain discernement. Mais écoutez le maître. Saint-Cyran déclarait « qu'il n'apprenoit pas ses maximes dans les livres, mais qu'il les lisoit dans Dieu qui est la vérité même, et qu'il se conduisoit en tout suivant les lumières, inspirations et sentiments intérieurs que Dieu lui donnoit (2). »

Pour eux encore, le moindre détail, la moindre rencontre de hasard devient un signe d'en-haut. On en raconte quelques-uns; on en raconterait bien plus sans

(1) Politiques et moralistes^ 3" série, p. 374.

(2) Déposition du D. Jean Jouvaud, dans Pinthereau, les Progrès du Jansénisme, Cfr. Port-Royal, I, p. 538, note, cfr. p. 274.

l'humilité des heureux élus. Et, par exemple, c'est M. de Bascle, un des premiers visiteurs, qui vient à Port-Royal sur la foi d'une vision, et qui, aux funérailles de Saint-Cyran, — il souffrait d'affections nerveuses, — touche les pieds du mort et se déclare guéri. Sur quoi Sainte-Beuve remarque : « Si Port-Royal avait eu beaucoup de solitaires comme M. de Bascle, les convulsions auraient commencé près d'un siècle plus tôt. » Et c'est le miracle de la Sainte-Epine qui joue un si grand rôle dans la vie de Pascal. Et ce sont les prophéties : Singlin, à propos d'une prédiction qui lui aurait été faite, met saint Vincent de Paul parmi les persécuteurs de Dieu; « prédiction, dit encore notre historien, que répètent superstitieusement tous ses biographes. J'ai trop rougi de cette sotte histoire de nos amis pour l'enregistrer. » Et l'on trouve prédite ou figurée dans l'Ecriture toute l'histoire de la secte. On y lit clairement l'oracle qui annonçait la bulle Unigenitus; les appelants étaient figurés par les six cents hommes attachés à David; etc., etc. (1).

Illuminisme de mauvais aloi. Nous le retrouvons dans leur anti-jésuitisme. Ils voyaient assez volontiers chez leurs adversaires l'action directe de l'enfer : « Quiconque discute quelqu'un ou quelque chose de Port-Royal, est un possédé du démon, conscient ou inconscient. Quand on attaque Saint-Cyran, après la conversion de Le Maître, c'est que, dit Fontaine, le démon a ouvert beaucoup de bouches contre lui. Ce

(1) Port-Royal, I, p. 477-510. III, p. 448. VI, 55, etc.

procédé de discussion nous parait un peu vil, dit un récent biographe de Pascal; je dois dire qu'il était d'un usage courant au xvu® siècle; les jansénistes manient cette arme avec une dextérité sans égale. Leur apologiste le plus modéré, Fontaine, causant avec un JésoUe» entend distinctement le sifflement du serpent qui lui parlait par le bon Père, quoique celui-ci ne s'en aperçut pas y> (1).

Cet orgueil corporatif — je dis orgueil et non pas vanité — profond, essentiel, mystique, tenant à l'intime de la doctrine, n'est-il pas assez caractéristique déjà de l'état mental? 11 est délicat de passer de là à l'orgueil individuel; et personne ne niera que l'humilité pour soi, peut assez bien se concilier avec un excès de fierté pour le corps. Mais il faut en convenir, l'humilité personnelle de plusieurs de nos « Messieurs », nous apparaît, à nous qui ne voyons pas le fond des cœurs, comme assez particulière. Qu'on en juge par un exemple classique.

Antoine Lemaitre, de la famille des Amauld, renonçant à une situation brillante dans le barreau de Paris, et se mettant sous la direction de Saint-Cyran, pour devenir solitaire laïque, estime que pareille conversion égalait en difficulté l'abdication d'un roi. Vrai prodige, presque un miracle. « On n'a point ouï dire peut-être depuis un siècle, écrit-il avec une candeur adorable, qu'un homme au lieu et en l'état où j'étais, dans la

(1) Souriau. Pascal, p. 70.

corruption du palais, dans la fleur de son âge, dans les avantages de la naissance et dans la vanité de l'éloquence; lorsque sa réputation était le plus établie, son bien plus' grand, sa profession plus honorable, sa fortune plus avancée et ses espérances plus légitimes, ait laissé tout d'un coup tous ces liens, ait brisé toutes ces chaînes... se soit rendu pauvre, au lieu qu'il travaillait à acquérir des richesses, qu'il soit entré dans les austérités au lieu qu'il était dans les délices, qu'il ait embrassé la solitude, au lieu qu'il ait été assiégé de personnes et d'affaires... qu'il se soit condamné à un silence perpétuel, au lieu qu'il parlait avec assez d'applaudissement. Cependant, quoique ce miracle soit plus grand et plus rare que de rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets, notre siècle est si peu spirituel que l'on a seulement considéré comme une chose extraordinaire, ce qu'on devrait vénérer comme une chose sainte »

Et Sainte-Beuve, qui du reste ne cite pas cette page, unique dans la littérature de la sainteté, nous parle de Uétonnante humilité de Le Maître. Etonnante, c'est le mot (1).

Après cela trouve-t-on exagérée la malice de Racine : « Surtout louez vos Messieurs, et ne les louez pas avec retenue. Vous les placez justement après David et Salomon : ce n'est pas assez, mettez-les devant; vous ferez un peu souffrir leur humilité; mais ne craignez

(1) Tome I des Mémoires de Fontaine, p. 52 (Cologne, 1738, 2 in-12) efr. Cpétineau Joly, t. IV. ch. I, Sainte-Beu\e, 1. 11, p. 236.

rien, ils sont accoutumés à bénir tous ceux qui les font souffrir. »

Et maintenant, que sera, dans les facultés intellectuelles, le retentissement de cet étrange état d'âme? Est-ce là ce qu'il faut pour dilater les horizons, pour voir juste et pour voir loin? Atmosphère de vertus austères, nous dit-on à l'envi, je le veux bien; — et d'amour du vrai par-dessus tout, c'est ce que je vois moins. Y a-t-il un plus grand obstacle à cet amour suprême, dominateur, exclusif, intransigeant, que l'individualisme intellectuel, c'est-à-dire la confiance aveugle dans le sens propre, dans la pauvre raison personnelle avec son cortège de passions, de préjugés, d'ignorances? En d'autres termes, le conçoit-on, cet amour, sans une forte dose d'humilité intellectuelle; j'entends, sans défiance de soi et de sa propre infaillibilité, sans une disposition toujours active à céder sur son propre terrain, et à s'avouer vaincu devant les bonnes preuves? Or les bonnes preuves en certaines matières, ce sont les décisions de l'autorité légitime, et nous avons dit ce qu'on en fait.

Pascal mis à part, ce que nous trouvons dans la secte, dès les débuts, à l'âge d'or, bien avant le déséquilibre définitif des convultionnaires, ce sont des mystiques faisant assez volontiers fi des voies habituelles de la connaissance pour s'en tenir aux voies exceptionnelles.

(( Donnez-moi* quinze ou vingt jeunes religieux, disait Saint-Cyran, qui soient comme des tables rases, «t qui ne veuillent entrer en aucun raisonnement; je les rendrai tous parfaits théologiens dans six mois (1). » Ou bien, à l'inverse, des théologiens passablement entêtés, d'humeur avant tout batailleuse, « rudes dialecticiens, âpres disputeurs, subtils tireurs de raisonnements » (M. Lanson); c'est Arnauld surtout « esprit puissant, vigoureux, admirable à manœuvrer en champ clos, mais de toutes parts borné et barré en ses perspectives » (Sainte-Beuve); c'est tout le jansénisme de la seconde époque, auquel l'historien de Port-Royal ne ménage pas les férules, qu'il trouve inconséquent, sans vue d'ensemble^ associant, moyennant l'appareil logique, toutes sortes de contradictions, et dont l'attitude dans la question du fait et du droit lui arrache cette déclaration : « Si c'était par tactique politique, je le concevrais encore, mais je le crains pour eux, c'était conviction entêtée : en ce cas, qu'on me passe le mot, c'était bête! (2) ».

Pascal mis, comme toujours, à part et hors pair, Arnauld nous représente, semble-t-il, l'esprit janséniste dans toute son âpre vigueur et dans toute sa pureté. A coup sûr, il n'a pas été dépassé. Feuilletons, à la table des matières, le Port-Royal de Sainte-Beuve, à travers les 25 colonnes compactes consacrées au docteur. Certes c'est l'éloge qui domine. 11 est « l'Annibal et le Mithridate

(1) Progrès du Jansénisme,

(2) Lanson, Hisl. delà Liitér., p. 441, Sainte-Beuve, t. 111, p. 90-94.

chrétien, le Caton du christianisme; c'est un vieux lion bouillonnant aux impulsions généreuses, de mœurs pures, loyal, candide, simple, patient, » etc. Mais voyez le revers : « opiniâtre, entêté à l'excès, fort mais dans les sujets restreints, ayant ses petitesses d'esprit, de portée générale inférieure ; il est logique, puissant dans sa méthode géométrique, mais n'est clairvoyant que dans le détail, esprit raisonneur plus que souverain, faible à force d'appareil logique, pas philosophe, s'arrêtant dans les ambages; n'entrant dans les sujets d'ouvrage que par la contradiction et la polémique, homme d'expédients polémiques, aimant la bataille, la dispute solennelle et le parlementarisme en théologie, faisant office d'avocat » ; et le portrait, sans être d'un ami, n'est pas d'un adversaire.

Veut-on voir dans un exemple concret la qualité de cette logique? C'est encore Sainte-Beuve qui va nous le fournir. Résumant un ouvrage de l'oratorien Quesnel, il le fait ainsi parler au Pape : « Quoi ! l'on me dit que je ne suis pas de cette maison (rÉglise), que le Chef m'en veut mettre dehors, et qu'il vient de le déclarer tout haut. Injure et moquerie! Est-il vrai. Monsieur, que vous me maltraitiez? Us le disent. Serait-il possible? Ils plaisantent. Vous me le diriez, vous me le répéteriez en face vous-même, que je n'en croirais pas un mot... Vous avez beau employer en public certains mots dont on ne vous a pas bien appris la valeur^ le fond de votre pensée m'est connu, et ce fond où je lis est pour moi. Quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, je sais que je suis de votre avis, que vous êtes du mien et j'y reste.

Je reste chez vous, Monsieur, fût-ce malgré vous. » Et Sainte-Beuve, en note : « Je ne charge pas; Amauld, en croyant marquer son respect au Pape ne dit pas autre chose; il supposait que dans l'esprit du Pape, ces mots, le sens de Jansenim qu'on déclarait condamner, ne signifiaient raisonnablement qu'un certain sens que se figurait le Pape^ et non pas le vrai sens de cet auteur, et il usait sans rire de la similitude suivante : a II pouvoit être que celui qui disoit que le parlement étoit plein d'hémisphères de Mazarin^ s'imaginât en effet, par un égarement d'esprit, que le parlement étoit plein de moitiés de sphères appartenantes au cardinal; mais, parce qu'il étoit infiniment plus probable qu'il abusoit de ce mot, et qu'il ne concevoit par là que des Emissairesy tout le monde le jugea ainsi et personne ne s'arrêta à cette autre pensée ridiculement possible. » (T. XXII, p. 805 et 751). Ainsi ces mots sens de Jansénius dans la bouche du Pape étaient, selon Arnauld, une pure inadvertance de cette force-là, une simple impertinence de termes et il était permis d'adhérer, en s'arrêtant au sens raisonnable et en rectifiant tout bas le quiproquo; le tout {Jbur faire acte de plus de respect envers le Pontife (1).

En face de cette curieuse mentalité, comment ne pas se demander en passant quel genre de service les jansénistes ont rendu au progrès des sciences ecclésiastiques pendant les cent cinquante ans qu'ils ont écrit, parlé,

intrigué, discuté? En dépit de deux ou trois grands noms, peut-on dire que la période qui va de VAtigustintis à la Constitution civile du clergé, soit une grande période théologique?

Je vois bien à l'origine un ouvreur d'horizons, le Père Petau, c'est un Jésuite; de vigoureux travailleurs, des érudits sûrs poussant la conscience et le coup d'œil jusqu'au génie, comme Mabillon, et je n'oublie pas que, parmi ces savants, gloire de l'Eglise de France, il y eut quelques jansénistes. Je vois encore d'ardents esprits synthétiques comme Bossuet, des semeurs d'idées fines et fécondes comme Fénelon; mais où est, pendant ce temps, le progrès de la pensée catholique? On a voulu rendre responsable de ce temps d'arrêt l'adversaire de Richard Simon, Bossuet, et sa façon un peu étroite de comprendre la tradition. Je laisse à d'autres le soin de disculper, s'il y a lieu, le docteur de l'Eglise gallicane. Mais le Jansénisme n'est-il pas le grand coupable? Son obstination « bête » à soutenir des thèses insoutenables, à enfermer les discussions dans un cercle toujours le même, à argumenter beaucoup moins sur des idées que sur des faits particuliers, tout cela n'est-il pas la cause pour laquelle, un siècle et demi, l'Eglise de France, d'Allemagne, des Pays-Bas, d'Italie, a piétiné sur place, « traversant une période d'inertie comme on n'en vit nul autre exemple » (1).

(1) Margival, Essai sur Richard Simon, Paris 1900, p. 109. Lire à ce propos Ch. V. Langlois, Manuel de bibliographie historique^ p. 285 et suiv... « Ces Messieurs de Port-Royal... cartésiens et mystiques, défenseurs passionnés de thèses a priori, écrivains très

Je cherche, non des érudits, non des compilateurs, mais des penseurs vigoureux, dont le passage fait date, et dont l'influence est féconde; qui, loin d'entraver l'essor, lui donnent une vigueur nouvelle, et je ne les trouve pas. Bossuet, admirable pour arrêter sur les pentes dangereuses, était-il un homme d'impulsion intellectuelle? plusieurs en ont douté. Mais je me demande si plusieurs de ses défauts, et il en avait, n'ont pas été accentués par le contact et l'influence de ses amis jansénistes.

J'ai parlé des savants : mais, aux plus grands d'entre eux, le Jansénisme n'a-t-il pas fait quelque tort? A ce point de vue, l'histoire de l'édition bénédictine de saint Augustin est instructive. « C'est une vraie pitié, écrit M. Paul Lejay, de voir un érudit de la valeur de Mabillon, s'atteler à for^iuler des « règles » pour montrer dans saint Augustin les distinctions de la théologie du xvi® et du xvn» siècles, et s'excuser de ce que les Bénédictins ne voulant rien marquer dans la

habiles, n'étaient guère qualifiés pour se livrer à la modeste et précise industrie qui est celle de l'érudit ; leurs inclinations naturelles les rendaient plus aptes au raisonnement et à l'éloquence qu'à l'investigation exacte. Leurs principaux livres, la Perpétuité de la foi^ les Préjugés légitimes^ le Traité de V Unité de l'Église, etc., dont le succès fut si grand et qui leur ont valu le renom d'érudits incomparables, Richard Simon n'en tenait pas l'érudition en haute estime; l'ignorance des choses et des langues y était mal dissimulée, à son avis, sous une polymathie confuse et par le pire scolastique ». Le Nain de Tillemont « était un érudit de pure race bénédictine » ; mais « de nos jours on a médit de sa méthode, plus patiente que fine ». Les Histoires de Tillemont, a dit Renan, « sont des chefs-d'œuvre de conscience; mais la conscience n'est pas la critique ». (Ibid., p. 304, 305).

marge que ce qui était dans le texte... n'ont pu mettre à la marge le mot de grâce, n'y ayant dans le texte que celui de volonté ou de charité. »... La neuvième règle de Mabillon était la bonne et dispensait les autres : « C'est des anciens manuscrits que dépend la bonté des éditions » (1). Mais non , il fallait qu'il n'y eût qu'un docteur dans l'Eglise, saint Augustin; qu'une orthodoxie, l'orthodoxie augustinienne, et que le molinisme ait été condamné par le saint en la personne des pélagiens. Mabillon avait mieux à faire qu'à défendre cette thèse étroite; en cette occurrence, l'esprit critique du grand savant eut une éclipse, à qui la faute?

Je sais que l'on taxera ce tableau de parti pris et d'exagération. Il a été tracé, dira-t-on, sous l'influence trop visible d'une thèse à défendre. A quoi je n'ai qu'une chose à répondre. Il est parfaitement vrai, je cherche à déterminer dans quelles conditions morales et mentales s'est formée une certaine légende; et cela est une thèse si l'on veut. Mais pour connaître ce milieu janséniste, où l'épopée antijésuitique s'est allongée d'un chant nouveau, j'ai interrogé des auteurs qui n'étaient ni jésuites, ni jansénistes. En particulier je n'ai rien demandé au P. Rapin ni aux écrivains qui l'ont suivi. Le P. Pinthereau ne m'a fourni que des textes. Ma grande autorité est encore Sainte-Beuve.

Jusqu'à preuve du contraire, je crois donc que le jansénisme n'a été une école ni de laideur d'esprit ni

(1) Revue Critique, 1905, t. I, p. 126.

de sens critique. Ceux qui l'ont touché par quelque endroit n'en ont retiré ni agrandissement des horizons ni précision dans les méthodes. J'ai cité Bossuet et Mabillon, qui pourtant n'étaient que des amis de rencontre. Je ne pense pas que les noms de Boileau, de Saint-Simon, de Royer-Gollard, de l'abbé Grégoire, soient pour me donner un démenti.

J'irai plus loin : je dirai que les adversaires eux-mêmes du jansénisme, quels qu'ils soient, en ont souffert. Ils ont subi l'influence de ces polémiques déprimantes et stérilisantes. Trop de forces intellectuelles ont été dépensées contre ces ennemis du dedans, à discuter sur le fait et le droit, sur la bulle Unigenitus, sur les appels au futur concile et les billets de confession. En ce qui regarde les Jésuites en particulier, trop de calomnies pleuvaient sur eux de toutes parts, auxquelles il fallait bien répondre quelque chose, pour qu'au jour du grand assaut rationaliste, les soldats de l'Eglise fussent en mesure de faire face à l'ennemi du dehors.

Que si maintenant Pascal n'a rien souffert à passer par cette école; l'exception est brillante, mais c'est une exception. Reste à savoir ce qui en est (1).

(1) Ajoutons Racine, si l'on veut, mais qui, simple poète, n'a rien à voir ici.

Page 1