‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 12 sur 17 · Fond et forme des Monita. IL — L'auteur · texte numérisé non relu

Fond et forme des Monita. IL — L'auteur

IIL — La mttérature d'apostat. Jarrige.

IV. — Succès des Monita au xvii« et xvni« siècle. V. — Ce qu'on en garde. Les constitutions secrètes. Les richesses des Jésuites (1).

Paulo minora

Nous avons déjà le Jésuite assassin, le Jésuite incendiaire, le Jésuite fabricant de poisons, sorcier, séduc-

(1) On trouvera une bibliographie abondante dans Paul Bernard, les Instructions secrètes des Jésuites 1903, (Collection Science et religion).

Voir surtout Grctzer, Opéra omnia, t. XI. « Contra famosum libellum cujus inscriptio est : Monita privata S. /., etc., Libri très apologctici; Yan Aken. La fable des Monita Sécréta, Bruxelles 1882; Wielewicki. Historieum Diarium Domus professae Soe. Jesu ad

teur, séditieux, menteur, régicide. A ce beau portrait, un peu tous les pays et toutes les sectes ont mis la main. Nous ne sommes pas au bout. Yoici maintenant le Jésuite doucement intrigant, mystique accapareur d'héritages, monstrueusement riche ad majorent Dei gloriam, cherchant per fas et nefas à augmenter son influence auprès des princes, le Jésuite avec sa politique souterraine, partout la même, invariable sous tous les climats; bref le Jésuite des Monita Sécréta.

Pour faire cette découverte, on n'avait pas attendu Tannée 1614 et le pamphlet polonais. Dès lors que les Jésuites gagnaient la faveur des populations et des princes, que leurs collèges regorgeaient d'élèves, que leurs confessionnaux étaient assiégés et leur situation florissante, il fallait bien a ces faits trouver une explication. La légende, pour répondre à ce petit problème, avait, dès le premier jour, nous l'avons vu en Allemagne, trouvé des solutions originales. Reste que pas un pamphlet n'a plus fait que les Monita pour la populariser et l'entretenir trois siècles durant.

Donc, en août 1614, commençait à circuler dans le public de Cracovie un opuscule intitulé Monita privata Societatis Jesu, Il portait la date 1612, et comme lieu d'impression une ville introuvable sur les cartes, Notobirga,

s. Barbaram, dans les Seriploret rerum Polon, t. XIV, Cracovie, 1889, p. 125 (cf. Sommervogel, L'auteur des Monita. Précis historiques, 1890) ; B. Duhr., Jesuiten Fabeln., p. 45-66 ; Articles des PP. J. Rickaby et J. Gérard, the Month, 1893, t. I; 1901, t. II. Civilta Caltolica, 18- série, t. V. (1902), p. 695; Pilatus, Der Jesuitismus, 437, 466.

Le titre fournissait quelques renseignements préliminaires. On avait trouvé à Padoue un manuscrit espagnol, égaré des archives secrètes de la Compagnie. Traduit en latin, envoyé à Vienne, puis à Cracovie, on le donnait enfin au public. C'était un recueil d'instructions secrètes destinées aux seuls supérieurs et initiés de TOrdre.

Il comprenait seize petits chapitres divisés en numéros.

I. De quelle manière la Société doit se conduire lorsqu'elle commence quelque fondation. — II. De quelle manière les pères de la Société pourront acquérir et conserver la familiarité des princes, grands et personnes considérables. — III. Comment la Société doit se conduire à l'égard de ceux qui sont de grande autorité dans l'État, et quoi qu'ils ne soient pas riches,

peuvent néanmoins rendre d'autres services VI. De

la manière de gagner les veuves riches. — VII. Comment il faut entretenir les veuves et disposer des biens qu'elles ont. — VIII. Comment il faut faire afin que les enfants des veuves embrassent l'état de religieux ou de dévotion, etc., etc. Le tout se terminait par une recommandation expresse de tenir le document secret (1).

Le style parodiait assez bien celui des règles et pièces officielles de la Compagnie. Quand au fond, c'était d'un bout à l'autre, un code doucereux d'accaparement et de domination universelle.

En résumé, pour ce qui regarde l'accroissement

(1) Nous décrivons l'édition princeps. Celles qui ont cours aujourd'hui ont un chapitre de plus, le dernier, et l'épilogue est devenu Tavant-propos.

matériel et l'enrichisseinent de l'Ordre, les Supérieurs procéderont de la manière suivante. Ils représenteront aux personnes riches et pieuses, l'extrême nécessité des maisons. Quand on aura quelque aumône, il sera bon de la distribuer aux indigents, ce qui édifiera et attirera des dons plus considérables. Cacher soigneusement l'état des biens et revenus de la Société. Ne jamais rien acheter que sous des noms d'emprunt, et cela pour garder toujours les dehors de la pauvreté.

Un point capital, c'est de savoir circonvenir les riches veuves. On élira pour ce ministère délicat des pères âgés, mais vifs et de conversation enjouée. Ils visiteront ces intéressantes personnes et leur montreront beaucoup d'intérêt. On aura soin de leur choisir un confesseur, qui leur peindra la beauté de l'état du veuvage et éloignera d'elles toutes conversations et rapports qui leur donneraient la tentation de se remarier. On leur composera une domesticité de gens dévoués à la Société. Si elles tombent malades, c'est encore un médecin ami qu'on leur enverra, de sorte que, en danger de mort, les pères soient appelés à temps. On les amènera, sous la direction du confesseur, à multiplier les bonnes œuvres; bref, on ne les perdra pas de vue qu'on ne les ait complètement dépouillées. Ont-elles des enfants? ce sera plus compliqué. On les exhortera à pousser leurs filles vers la vie religieuse et on accaparera les fils pour la Société. Voilà comment on mettra la main sur de gras et utiles héritages.

Passons à la faveur des princes. Encore un trésor à s'approprier. Pour cela, flatter leurs penchants, spécia-

lement favoriser leur goût pervers pour le mariage avec des parentes à des degrés prohibés. S'immiscer dans dans les querelles entre seigneurs, pour avoir l'honneur de les amener à la réconciliation. Acheter leurs serviteurs et domestiques, pour mieux pénétrer leurs inclinations et humeurs et en tirer bon profit. Au confessionnal, en user avec eux en toute douceur. En chaire, ne jamais les reprendre. Leur recommander, pour les dignités et charges publiques, les amis de la Société. Pour avancer les affaires de l'Ordre, se faire confier des missions auprès des princes voisins et des grands monarques. Mettre à la disposition des Seigneurs des casuistes relâchés, — notons ce détail. Quand aux prélats, curés, dignitaires ecclésiastiques, le moyen de les gagner, c'est de leur rendre de grands honneurs, les entourer de considération, les édifier par des exercices spirituels : on arrivera ainsi à mettre la main sur les prieurés, paroisses, bénéfices, fondations.

Inutile de poursuivre, on voit assez le genre. Sacrifier tout. Dieu et les hommes, son âme et le ciel, au bien temporel de la Compagnie. Employer tous les moyens, fraude, ruse, mensonge, calomnie, politique, flagorneries.

En somme, l'auteur avait drainé tous les préjugés, cancans, médisances, racontars qui peuvent s'infiltrer dans une population mi -catholique, mi -protestante, comme était la Pologne d'alors; et, prenant pour modèle les Monita generalia naguère envoyés par le P. Aquaviva à toute la Compagnie, il en avait composé une sorte de code satirique.

Bien entendu la publication était anonyme. Elle sortait de presses clandestines. On avait eu soin de Tantidater de deux ans. Quant à Fauteur, il ne se montrait pas. Il se montrait d'autant moins qu'on lui répondait et que l'autorité ecclésiastique ouvrait une enquête (1).

Les soupçons, après s'être égarés quelque temps sur un calviniste, finirent par se porter sur un Jésuite récemment congédié, Jérôme Zahorowski, alors curé de Gozdziec.

Tout, dans l'opuscule, trahissait un homme connaissant assez l'Institut de la Compagnie pour en copier le ton et les formules, assez peu scrupuleux pour le contredire en vingt endroits, mais aussi assez peu habile pour laisser voir le faussaire. On ne songe pas à tout, et il est tel détail qui trahit l'origine polonaise (2). D'autres montrent chez l'auteur une insistance singulière à justifier ceux dont l'Ordre s'est débarrassé. Il ressort des Monita qu'on n'est guère congédié de la Compagnie que pour des raisons très honorables; et que, une fois

(1) La première réponse est celle du P, Bembus, Monita Salutaria data anonymo authori^ etc., iii-4** s. 1. 16i5. L'enquête fut ouverte le 11 juillet 1615 par l'évêque de Cracovie, Pierre Tylicki.

(2) « Où, par exemple, si ce n'est en Pologne, l'idée pouvait-elle venir à quelqu'un d'accuser les Jésuites de vouloir acquérir des villages et des paroisses avec droit d'y établir des vicaires perpétuels ayant charge d'àmes?... » Van-Aken.

chassé, on est, par ses anciens confrères, poursuivi avec acharnement.

Le curé de Gozdziec, cité devant Tlnquisition, nia tout et déclara n'avoir aucun grief contre la Compagnie. On le laissa tranquille; le libelle fut condamné à Cracovie, en attendant d'être, à Rome, mis à l'index. Mais les Pères savaient à quoi s'en tenir. Tant que vécut le diffamateur, ils s'abstinrent de le nommer dans leurs écrits. Argenti, Bembo, Tanner, Cordara le connaissaient mais il leur « répugne » d'en parler. Il dut lire les réfutations que lui infligea le vigoureux controversiste Gretzer, en 1617, et noter, entre bien d'autres, cette phrase : « Le renard se dissimule,... il croit qu'on l'ignore? Pas tant que cela ». Et, « d'une double allusion, dénonçant le mystère dont s'enveloppait le lâche, et les secours d'argent qu'il retirait d'un certain duc, il le peint tout entier par ce verset du psalmiste : Sedet in insidits cum divitibm in occultis^ ut interficiat innocentem. Il se tient en embuscade avec les riches dans Tombre pour tuer Tinnocent ». L'anonyme pouvait constater qu'on n'ignorait rien de sa vie, pas même ses larges beuveries, et qu'on savait jusqu'au nom de sa bière favorite (1).

Au xvni^ siècle seulement, lors d'une reprise de polémiques, le nom de Zahorowski fut prononcé par les Jésuites. Aujourd'hui, depuis la publication par les Sociétés savantes de Gracovie, des mémoires du Père Wielewicki, le doute n'est plus permis. Le chroniqueur a soin de spécifier qu'il est absolument sûr de ce qu'il

(1) p. Bernard, page 15.

avance. Il avait lui-même été pris dans les intrigues maladroites de Zahorowski (1).

Le pauvre homme n'en était pas à son premier faux. Triste personnage, très entiché de sa noblesse, vaniteux et vindicatif, ayant échoué dans ses études, on l'avait jugé capable tout au plus d'enseigner les éléments de la grammaire aux enfants d'un collège. Humilié d'une situation évidemment au-dessous de son mérite, il se vengea. Donc, en 1613, il dictait en cachette à ses petits élèves des lettres que ces enfants ne comprenaient pas, pleines d'accusations graves contre la Compagnie, anonymes bien entendu.

Restait à les expédier. La haine est souvent maladroite, surtout là haine d'un esprit faible. Il eut l'idée de faire remettre un de ses paquets au Père Wielewicki, alors recteur de Lemberg, le priant de distribuer les lettres à qui de droit. Sans défiance, le recteur fit la commission. Mais bientôt voici les destinataires qui arrivent au collège demandant des explications. Le secret fut éventé, on sut que les lettres venaient de Sandomir. Une enquête fut ouverte. Les petits secrétaires reconnurent leur écriture. Bref, l'indigne régent fut congédié sur l'heure. Les Monita furent sa vengeance (2).

(1) Hisloriei diarii domus professœ Cracoviensis Soc. Jesu ab anno i579 ad 1637. Tomes VII, X et XIV des Scriptores rerum Polonicarum, 1881, 86, 89. Wielewicki fut tour à tour supérieur à Cracovic, Calisz, Lemberg, Posen. Il remplit dans sa province et à Rome des charges importantes. Comme Socius de provincial, il devait être au courant de bien des choses. Mort en 1639.

(2) Notons que, par un reste de pudeur, il n'incrimine en rien les mœurs de ses anciens confrères.

Ce n'était ni la première ni la dernière fois qu'un apostat de TOrdre calomniait à froid, dénaturait en pleine connaissance de cause, ce que jadis sans doute il avait sincèrement et pleinement aimé. Nous avons parlé de Hasenmùller. Nous parlerons plus tard de Marcet de la Roche-Arnauld. Vers le milieu du xvii^ siècle, plusieurs de ces apostaits furent embrigadés par le protestantisme, et créés ministres du culte réformé. Ce fut alors un besoin pour eux de justifier leur palinodie en accusant TOrdre qu'ils trahissaient. Ainsi, en 1647, le consistoire calviniste de la Rochelle accueillait un Jésuite mécontent, Pierre Jarrige. Fier de ses succès de prédicateur, il avait compté arriver aux plus hautes charges de l'Ordre. Déçu dans son ambition, il apostasia publiquement. Il se réfugia en Hollande, et, voulant se venger de la sentence capitale prononcée contre lui par les tribunaux de France, il publia un ouvrage intitulé : « Les Jésuites mis sur l'échafaud pour plmieurs crimes capitaux y par eu^ commis dans la province de Guyenne », par le sieur Pierre Jarrige, profès du quatrième vœu et prédicateur. Leide, 1648.

L'ouvrage fit honte aux protestants eux-mêmes. Mais les jansénistes se déclarèrent convaincus et applaudirent. Quand, trois ans après, Jarrige revint à lui, les messieurs de Port-Royal jugèrent insuffisants ses désaveux. On

raconta même que ses anciens confrères l'avaient fait mourir dans un cachot souterrain.

De son pamphlet ne recueillons qu'une leçon : Jarrige va nous dire dans sa rétractation comment de pareilles œuvres se composent :

<( Destitué doncques de raison et saisi d'esprit de vengeance, j'écrivis un livre venimeux et cruel contre la province de Guienne... Ce m'était assez d'avoir quelque léger fondement pour bâtir un grand crime; je ne me mettais pas en peine de dire la vérité pourvu que j'eusse quelque judicieux échappatoire pour colorer mon mensonge. Je travaillais sur un petit fonds avec industrie et par les circonstances que j'y ajoutais, je faisais d'une petite mouche un grand éléphant... Si j'ai rencontré quelque légère occasion de gloser, je n'ai pas manqué de faire passer mes conjectures pour des preuves; et s'il est arrivé que, quelques-uns ayant été soupçonnés, ou à vrai ou à faux, des domestiques ou des étrangers, j'ai pris ces soupçons pour des vérités, et ai tâché de faire passer ordinairement pour de grands criminels des honnêtes gens qui, dans une sérieuse perquisition seroient seulement coupables de quelque simplicité ou, poiir le plus, d'une faute légère. Qui examinera sérieusement et avec un esprit désintéressé mon discours, trouvera que j'ai fait des préludes spécieux et artilicieux tout ensemble pour faire glisser agréablement et avec beaucoup d'apparence mes fourbes. J'en ai trop dit pour être cru; et les hérétiques mêmes, quoique, à l'avenir, ils fassent bouclier de mes diffamations, les ont improuvées dans le synode de

Middelbourg;... Certes, si quelque chose s'est passé, les coupables ont été renvoyés de là Compagnie, qui, pour avoir les qualités du grand océan, ne peut retenir dans

son sein les cadavres Ma fureur m'a fait dire le mal

et cacher les remèdes. J'ai bien dit en quelques endroits ce que quelques-uns avaient commis, mais je n'ai pas ajouté qu'ils avaient été chassés soudain et sans délai comme pestes... Combien de fois me suis-je servi, contre ce principe de tout bon raisonnement, de réflexions captieuses, pour du particulier conclure contre le général, et attribuer à toute la Société ce que je n'eusse pu vérifier d'un seul si on m'eût réduit à une preuve juridique! Quelles histoires n'ai-je pas forgées, altérées et corrompues en mille façons, afin de piquer plus sensiblement et faire des plaies plus larges et dangereuses,».

Cette page n'a point besoin de commentaire. Hasenmiiller eût pu la signer, et Zaborow^ski, et d'autres encore. C'est toute la rhétorique de l'antijésuitisme. Aux victimes de ces ingrates manœuvres, il est facile de dire à Dieu : « Pater dimitte illis. ». Mais comment ajouter : « Nesciunt quid faciunt? » (1).

(i) Rélraetalion du Père Pierre Jarrige de la Compagnie de Jésus, retiré de sa double apostasie par la miséricorde de Dieu, Anvers, 1650, in-18 (cfr Carayon, Bibliog. historique, n. 3123 et 3127). Et. Baluze, Historia urhis Tulelensis, livre III, chap. 30, p. 290. Bayle, Diet. au mot Jarrige; Cretineau-Joly, t. III, chap. 7; Tamisey de Larroque, dans la Revue des Questions historiques, t. VIII ; Biogr, universelle; Hœfer, Nouv. Biogr. générale; Sommervogel, IV, col. 752; (Naumann). Der Jesuitismus, p. 379.

Dans sa rétractation, Jarrige fait une restriction ; il s'agit des poursuites intentées contre lui par les Pères Rousseau et Beauvais, à la suite de son apostasie. Sur ce point, il se réserve. Si nous en croyons

Revenons au libelle de Zahorowski.

Le pauvre homme, on est heureux de le savoir, ne mourut pas sans se repentir. Mais la calomnie devait faire du chemin. Elle en fait encore. Depuis trois cents ans le pamphlet a eu la plus belle fortune. Tous les partis anticatholiques, les uns après les autres, se le sont approprié. Calvinistes, luthériens, jansénistes, phiune lettre de lui au pape Alexandre VU (1655) citée par Tamisey de Larroque, il n'aurait point persévéré dans ses bons sentiments et aurait recommencé à accuser ses anciens confrères.

M. Gazicr me pcrmettra-t-il ici une petite chicane? Dans ses leçons, si piquantes et si... Port-Royalistes, sur Pascal pamphlétaire et apologiste (Revue des Cours et Conférences, 18 mai 1905, p. 495) il veut montrer que Pascal n'a pas cherché un succès de scandale ; il n'a pas incriminé la vie privée de ses adversaires, ni touché à certaines questions de morale particulièrement délicates. « Et ici, je crois devoir vous monlrer jusqu'où allait la réserve et la discrétion de Pascal en établissant un parallèle entre lui et un R. P. Jésaite (sic), son contemporain. » Suit un paragraphe sur Jarrige.

Mais M. Gazier croit-il faire grand honneur à Pascal en montrant qu'il est supérieur au libelliste apostat en discrétion et en générosité? « Pascal, dit-il, n'a pas voulu aller chercher là un seul argument : c'est une preuve manifeste de sa générosité, et déjà un préjugé en faveur de sa loyauté ».

Quant aux menues distractions qui émaillent ce paragraphe, nous devons les mettre sur le compte, non du savant et scrupuleux professeur, mais du rédacteur anonyme. M. Gazier n'eût pas traité Jarrige, apostat et chassé de son Ordre, de « R. P. Jésuite ». Feller, à qui les détails biograpniques sont empruntés, ne parle pas d'un « émissaire de la Compagnie de Jésus, ambassadeur en Hollande », mais du Père Parthelier qui « était alors à la Haye auprès d'un ambassadeur ». 11 ne dit pas qu'il « rentra dans le giron de la Société... et vécut en prêtre

losophes, franc-maçons, ont trouvé l'instrument commode. Aujourd'hui encore il se trouve des gens pour le ramasser et le fourbir à neuf.

Au premier moment, les protestants polonais s'en étaient emparés. Est-ce les calomnier de voir leur œuvre dans la rapidité avec laquelle il se répandit? L'édition princeps est de 1614. Cette année-là même, paraissent en Italie les Avis d'or de la très religieuse Compagnie de Jésus, à Vmage des Politiques et de tous les amis de Jésusy éditée par Théophile Eulalius, catholique de Bohême, Plaisance, chez Eusèbe Agathandre de Vérone. » L'année suivante, édition clandestine de Paris, répandue par milliers dans le public (1).

séculier » ce qui est contradictoire, mais qu' « il eut le choix de rentrer dans la Compagnie ou de vivre en prêtre séculier », et qu'il prit ce dernier parti. » Quant à sa rétractation, nous en avons cité un fragment : est-elle aussi timide qu'on le dit? Ne fait-il que plaider les circonstances atténuantes? 11 me semble pourtant assez diflficile de dire plus clairement qu'on a calomnié.

Enfin, en citant un paragraphe de Jarrige, où l'apostat prête à ses anciens confrères des crimes dignes de la potence et du bûcher, le savant professeur a sans doute fait les réserves qu'exige la prudence et la justice. Elles sont restées dans l'encrier du rédacteur.

Du livre de Jarrige, on peut rapprocher celui de Jules Clément Scotti : « Lucii Comelii Europœi Monarchia Solipsorum », Venise, 1652 12**. On l'a faussement attribué au Père Melchior Inchofer. (Arnauld, Morale pratique, t. III, p. 86. Bayle, Dict. au mot Inchofer). C'est encore l'œuvre d'un mécontent. On lit dans la préface. « Il conste que s'il ne s'était pas rouillé chez les Solipses, il aurait brillé parmi les sommités littéraires » (cité par Bayle).

L'auteur reproche aux Jésuites de vouloir être les seuls dans l'Eglise à faire le bien. De là ce mot de Solipses. Dans l'édition de 1655, on a ajouté à l'ouvrage les Monita Seereta.

(1) Prat, Recherches, t. III, p. 600.

Les Jésuites répliquaient. Après le Père Bembus, 1615, ce fut l'apologiste en titredes Jésuites allemands, Jacques Gretzer, qui, sur l'ordre du Père général Vitelleschi, tailla sa plume. La réponse est vigoureuse, décisive, mais elle n'arrêta pas le flot de crédulité qui poussait en avant les Monita. Pour un Paolo Sarpi qui les traite de balivernes, ou un Antoine Amauld — Amauld qui en accueillait tant d'autres — qui les tient pour apocryphes, combien, chez les sectaires de toute nuance, sont prêts à déclarer avec le pasteur Grœber (1886) : « Ces canailleries-là? mais précisément, c'est tout à fait jésuite (1) ».

Donc on imprime et on réimprime sous les titres les plus divers :

Mystères ou secrets des Pères de la Compagnie de Jésus, Dialogue entre un novice et un prof es, (Traduction allemande).

Arcanes de la Compagnie de Jésus^ publiées en vus du bien public^ avec des Appendices très utiles. Instructions secrètes pour les Supérieurs de la Société, Genève, 1635.

Anatomie de la Compagnie de Jésus,,, avec les arcanes de l'empire jésuitique et l'instruction secrétissime pour les Supérieurs de la même Compagnie, 1668.

L'apologie de Valerien Magni, revu£ et augmentée de quelques lettres contre les impostures des Jésuites^ comprenant pour la plus grande gloire de Dieu les Avis privés, etc., 1661.

Les secrets des Jésuites^ Cologne, 1669.

(1) Cité par P. Bernard.

Le cabinet jésuitique, Cologne^ 1678.

Les intrigues des Jésuites, Londres, 1669.

Editions latines, allemandes, polonaises, anglaises, flamandes, italiennes, françaises, presque toujours clandestines; on en connaît vingt-deux du xvii^ siècle (1).

Pendant cinquante ans, Ton se contenta de reproduire telle quelle l'édition de Cracovie. Vers 1676, l'on commence à modifier le texte. On amplifie, remanie, transpose les chapitres. On en ajoute un dix-septième et dernier, « Des moyens de promouvoir la Société », où nous pouvons relever les avis suivants :

« S'efforcer d'éclipser par le savoir et le bon exemple le reste du clergé séculier et régulier, surtout les pasteurs. Répéter que les pasteurs n'ont pas besoin de tant de savoir, qu'il leur suffit d'être fidèles à leurs obligations; car ils peuvent toujours recourir à ceux de la Société. Entretenir les divisions entre les grands, afin qu'ils aient recours à la médiation de la Société. Se saisir des cures, canonicats, évêchés, abbayes. Il serait avantageux à l'Eglise que tous les évêchés fussent tenus par la Société. Peu à peu, prudemment et secrètement, étendre le temporel de la Société; alors ce serait pour l'Eglise l'âge d'or, la paix universelle. Savoir changer de politique d'après les temps. Exciter des guerres, pour avoir occasion de les apaiser et d'en être récompensé par des bénéfices et dignités ecclésiastiques. « Enfin la Société, après avoir gagné la faveur et l'autorité des princes, tâchera, à défaut d'amour, d'inspirer la crainte. »

(1) Cf. Van Acken, Carayon, P. Bernard.

Cette seconde forme des Monita eut autant de succès que la première, et Ton eut, pour ne citer que les titres les plus caractéristiques :

Le machiavélisme jésuitique, Amsterdam, 1717.

Les intrigues secrettes des Jésuites.,,; où Von a joint l'extrait de la Faculté de Théologie de Paris de Van 1554, et la prophétie de sainte Hildegarde, morte en 1181. à Turin, chez Jacques Daniel, bon sujet des princes, à l'enseigne de la Vérité, 1718.

Les loups démasqués par la réfutation et traduction du livre intitulé Monita Sécréta Societatis Jesu, en vertu duquel les Jésuites ont tenté d'assassiner Joseph /«% roi de Portugal, avec un appendice de documents rares et inédits, Rome, 1760.

Signalons en terminant l'édition qu'on osa publier avec la rubrique : Roma, tipografia délia Propaganda, con permissione.

En 1786, le nombre des impressions montait à quarante-deux (1).

On a rendu les jansénistes responsables de ces éditions, second type; j'ignore si l'accusation est fondée. Les jansénistes cependant devaient bien savoir que les Jésuites se tiennent à l'écart des dignités ecclésiastiques, évêchés, prélatureS, canon icats. De la part de protestants, cette ignorance serait moins étrange.

(1) The Month, 1893, t. I, p. 5o.

Comme on le voit, les réfutations avaient en somme peu de résultat. Certain public était toujours prêt à dire avec un des éditeurs du xix® siècle, Gh. Sauvestre : « Les Jésuites nient, donc c'est vrai (1). »

Même chez ceux dont nous n'avons aucun droit de suspecter la sincérité, la fable des Monita Sécréta fit son œuvre de défiance et de mensonge.

A peine si les érudits les plus scrupuleux se décident à sacrifier la chère légende. Ne pourrait-on du moin» en garder quelque chose? Elle correspond si bien à ce que Ton raconte par ailleurs . Les Monita ne sont pas authentiques, soit; à tout le moins la fiction couvre une part de vérité. Satire et caricature si Ton veut; mais, en histoire, il faut tenir compte des satires et des caricatures (2).

Voici beaucoup mieux. Un historien anglais, M. J. A. Symonds, parlant de la contre -réforme catholique, en vient à dire son mot sur les Jésuites, Pour ce qui regarde les Monita^ il confesse « qu'il est difficile de se prononcer sur ce code ésotérique » ; mais il remarque

(1) Nous résumons la préface de rédition rouge-sang, Paris, Dentu, 1869.

(2) Voir par exemple Seignobos, dans la Revue des Cours et Conférences, 1901-1902, t. II, p. 458; H. Vollet, dans la Grande Encyclopédie (lire la critique qu'en fait M. Paul Bernard, op. cit., p. 32} ; Philippson, la Contre révolution religietue au xvi* siècle, p. 133.

que Sarpi, « cet observateur au regard pénétrant », avait noté le caractère secret des Constitutions jésuitiques. « Probablement, ajoute-t-il. Terreur de Sarpi, et un peu de tout le monde, est de supposer que 4es Jésuites ont besoin d'un code écrit pour leur action la plus vitale. Ils forment un organisme puissant et pénétré de vie; aussi, le secret de leur politique n'avait pas besoin d'être réduit en règles. Mieux qu'un code, c'était une fonction biologique. Les hautes assemblées délibératives de l'Ordre, créaient, transmettaient, modifiaient incessamment une tradition de politique, que certains membres, ayant une initiation partielle dans le conseil, ont pu réduire en préceptes qui forment les Monita Sécréta de 1612. Mais le feu quintessentiel, qui a soufflé un souffle de vie dans l'édifice des Jésuites pendant deux siècles d'activité organique, était bien trop vivant et trop spirituel pour être condensé sur du papier. Un moine et juriste comme Sarpi s'attendait à découvrir quelque code de gouvernement; et, en l'absence d'évidence directe, sa remarque est à retenir. Quant au public, grossièrement ignorant des lois évolutives dans la formation des organismes sociaux, il ne pouvait arriver à comprendre que ce code n'existât pas. Des aventuriers fournirent l'objet demandé, en le fabriquant d'après ce qu'ils savaient de la politique régnante. Mais, de même que le Liber trium Impostorum^ nou? pouvons regarderies Monita Sécréta des Jésuites comm< un document forgé ex-post-facta (1) ».

(1) Cité dans le Month, janvier 1893, p. 52.

Cette page est curieuse, et n'a besoin, je pense, d'aucun commentaire. Elle montre à plein l'état d'esprit dont nous parlons. On n'ose plus soutenir que les Monita soient une œuvre authentique. Qu'à cela ne tienne, il est des romans plus vrais que les histoires.

Nous pouvons aller plus loin. Le célèbre mot prêté à Voltaire est plus profond qu'il ne semble. Il est parfaitement vrai, du mensonge hardiment lancé et opiniâtrement soutenu, il reste toujours quelque chose. Ceux-là même qui n'y croient pas en subissent l'influence mystérieuse. Que d'idées, ou plutôt que d'impressions, colportées par les Monita^ se sont imposées même à des esprits pour qui les Monita étaient pure calomnie.

Et par exemple, les Jésuites ont-ils des constitutions secrètes, incommunicables? Si vous les interrogez, ils répondent qu'à l'origine, cela est exact, l'on ne produisait pas à n'importe qui les règles et autres écrits officiels de l'Institut. La raison en était bien simple : ils étaient si nombreux ceux qui ne cherchaient qu'à interpréter à mal tout ce qu'ils lisaient. Aujourd'hui les conditions sont changées : les bibliothèques de la Compagnie ont été confisquées lors de la suppression : les livres et papiers les plus intimes font partie des dépôts publics, oii tout le monde peut les lire. — Oui, mais qui nous affirme qu'il n'y a pas autre chose? — Soit, il y a encore les avis, correspondances, lettres générales et privées, échangées entre les supérieurs et les inférieurs. Il est vrai que ces communications d'ordre intime ne se font pas par la voie de la presse, et

que le public n'est pas appelé à en avoir connaissance. Est-on bien sûr que le gouvernement les ignore? Les cabinets noirs ne sont pas une fiction, je pense, et il n'est guère de secrets pour la police.

Mais on aura beau dire, l'impression reste : les Jésuites ont des règles occultes.

Jean Palafox, le célèbre évoque de Pueblo de los Angeles, grand adversaire des Jésuites, que les Jansénistes eussent tant voulu voir canoniser, croyait-il aux Monita Sécréta? Non sans doute. Et pourtant sa fameuse et étrange lettre à Innocent X, dont les Jansénistes ont pris soin d'établir l'authenticité, et qui suffisait à elle seule pour trahir un esprit quelque peu déséquilibré, accuse l'ordre d'avoir des règles clandestines, des privilèges soigneusement dissimulés, une conduite pleine de sous-entendus (8 janvier 1649).

Mais Richelieu lui-même, un vigoureux esprit cependant, croit au mystère. Parlant d'un Père, il dit de lui (( qu'ayant fait son quatrième vœu, il était informé de toutes leurs lois particulières et de leurs secrets » (i).

Lorsqu'en 1761 le Parlement décréta une enquête sur l'Institut des Jésuites, on en parla comme d'une chose impénétrable, occulte, tenue depuis deux cents ans soisoigneusement cachée. Ordre fut donné aux supérieurs d'avoir à déposer devant leurs juges un exemplaire de leurs Constitutions. Or, ces Constitutions avaient été plus d'une fois examinées au Parlement et à la Cour (2).

(1) D'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue, t. Uï, p. 347.

(2) En 1560, 1561, 1565, 1580, 1592, 1603. Dazès, Compte rendu des Comptes rendus, t. I, p. 10 et suiv.

Assez récemment encore, en 1718, elles avaient été déposées entre les^ mains des magistrats. L'exemplaire était toujours aux archives; et, quand Louis XV évoqua Tafifaire à son conseil, voulant par lui-même prendre connaissance de ces règles équivoques, le Parlement ne consentit à livrer au roi les volumes des Jésuites qu'après les avoir collationnés avec son propre exemplaire.

Le préjugé n'a pas encore disparu même des milieux les plus éclairés. Le comte Rossi, dans ses dépèches diplomatiques, distinguait trois classes de Jésuites : les gens de piété quelque peu crédules, les hommes de lettres et de sciences « qui devinent peut-être les menées de leur Compagnie, mais qui y sont étrangers, et peuvent affirmer de bonne foi qu'ils n'en savent rien », enfin les hommes de gouvernement et d'administration. Ce qui, en bon et loyal français, revient à ceci : de pieux iinbéciles, des savants indifférents et égoïstes, des politiques madrés. C'est toujours, sous des formes diverses, la même légende, celle des Monita (1).

Et de même pour les richesses scandaleuses des Jésuites. Sur ce point Zahorowski n'a fait que ramasser des accusations déjà banales, et leur donner une forme un peu neuve. Essentiellement le Jésuite est un accapareur d'argent et de consciences, les consciences menant à l'argent. C'est là un véritable dogme et l'on écrit gravement, transposant en style historique les aphorismes des Monita : « A la soif de domination,

(1) Cité par Van-Akcr.

vint s'ajouter chez les Jésuites un vice plus grossier, la cupidité. A son origine, l'Ordre avait fait l'éloge de la pauvreté. Bientôt, avec l'assentiment du Pape, elle ne fut plus obligatoire que pour les particuliers, et il fut permis à l'Ordre comme tel d'acquérir des richesses. Alors commence une chasse à l'argent, une avide poursuite des biens des novices, et un système de captation d'héritages pratiqué près des pénitents, tel qu'on ne trouverait ailleurs rien de semblable (1). »

Le janséniste Van Swieten, médecin de l'impératrice Marie-Thérèse, lui écrivait, 24 décembre 1759 : « J'ai l'absolue certitude, et j'en puis donner la preuve, que la Compagnie de Jésus n'a jamais poursuivi qu'un seul but, s'enrichir, et que la religion n'a été qu'un prétexte dont elle s'est servie pour tromper votre Majesté Impériale et ses glorieux ancêtres (2). »

(1) Beyschlag, cité par le Père Duhr, Jesuiten Fabeln, ch. 11.

(2) Ibid. La richesse des Jésuites est une des fables que réfute en détail le Père Duhr.

Ramenons à la vérité l'assertion de l'historien Beyschlag. Tout d'abord il est absolument faux que l'Ordre comme tel puisse posséder. Ni l'Ordre dans son ensemble, ni les provinces n'ont un pareil droit. Pour les individus la pauvreté est absolue, quoique vouée avec une intensité inégale selon qu'on est lié par un vœu simple ou un vœu solennel. Quant aux maisons, il faut distinguer. Les maisons professes et les résidences où vivent des religieux adonnés aux ministères apostoliques, n'ont pas de revenus, et subsistent d'aumônes reçues au jour le jour.

Les collèges ou maisons d'études, que les étudiants soient des étrangers ou des « scolastiques » de la Compagnie, ne pourraient ôtre soumis au même régime sans un grave détriment pour les études. Ils peuvent et doivent donc avoir des rentes. De là, dans l'ancienne Compagnie, l'annexion aux collèges de fermes, terres de rapport, prieurés, abbayes. Pour ne parler que de la France, on a fort exagéré

Naturellement Taccusation prit un peu partout des formes concrètes et se traduisit en anecdotes plus ou moins pittoresques.

Saint-Simon nous raconte le plus sérieusement du monde qu'un jour la flotte d'Amérique débarqua à

les richesses que, de ce chef, les Jésuites possédaient. « Ils n'avaient en

1610 que 12 ou 15,000 écus de revenus en toute la France. « J'offre de

« faire voir, disait le Père Coton quinze ans plus tard, que nous n'avons

« pas 200 francs par homme, en y comprenant vivres, vêtements, livres,

« sacristie, bâtiments, procès, voyages et toute autre dépense commune

« et particulière. Nous sommes prêts à en faire la preuve; et nous

« nommerions plusieurs ecclésiastiques dont le moindre, lui seul, a plus

« de bénéfice que tous ensemble. » A Bourges et à Lyon, lors de leur

expulsion, les revenus des collèges furent insuffisants pour entretenir

leurs 7 ou 8 remplaçants. Et cependant les Jésuites y vivaient au

i nombre de 30 à 40, preuve qu'ils se contentaient de peu » (d'Avenel,

I op. cit. III, p. 349, cf. p. 291). — Sur l'état financier de l'Ordre au

xvir siècle, voir les détails que j'ai donnés dans mon opuscule sur la

Compagnie de Jésus (collection Science et religion)^ p. 32. —

M. Bonzon dans sa brochure La vente d'une Congrégation sous

I Louis XV; la suppression des Jésuites, (Paris, Guillaumin, 1901),

I écrit, p. 5. « Leur fortune n'était pas aussi élevée qu'aurait pu le

i faire croire et leur nombre et leur influence. Les Jésuites se recrutaient

[ pour une large part dans les familles nobles, dont les fils n'avaient

! que la prêtrise pour ressources, quand les camps ne les attiraient

point La petite noblesse aimait donc à faire ses fils Jésuites

Cependant, à cette époque où les Congrégations détiennent rien qu'en

immeubles le cinquième du royaume, la Compagnie ne possédait pas au

delà de ôO millions. » L'auteur majgre ensuite (p. 13) les biens des

: Jésuites jusqu'à 80 millions et ajoute que c'était peu pour 4000 reli-

! gieux. Chacun aurait eu un capital de 20.000 francs. Combien d'entre

I eux, restés dans le monde, se fussent estimés pauvres avec cette

source de revenus!

Nous sommes loin de la légendaire opulence des bons Pères. L'opuscule de M. Bonzon a pour but de montrer qu'il faut profiter de l'exemple du xviu" siècle, et s'y prendre mieux pour ne pas voir se disperser les biens des Congrégations sans profit pour l'Etat.

Cadix huit grandes caisses avec cette inscription : « Chocolat pour le Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus. 9 Elles étaient lourdes, effroyablement lourdes. Les porteurs pensèrent s'y rompre les reins. On eut alors la curiosité d'ouvrir. C'était en effet de grandes billes de chocolat. On en brisa une : elle était pleine d'or. Les Jésuites, honteux, se gardèrent de réclamer (1).

Naguère encore un historien anglais de l'église d'Espagne affirmait sans broncher que, sous Philippe II, toute la péninsule était aux mains des Jésuites, si riches que, pour mieux montrer le dédain qu'ils faisaient des biens de la terre, ils portaient des diamants sous le talon de leurs chaussures (2).

Un autre, inspiré par la vue du Gésu de Rome avec les luxueux autels de saint Ignace Bt de saint François Xavier, écrit : « Leur coup de maître fut de comprendre que l'Europe catholique, surchargée d'instituts religieux, ne pouvait plus que leur procurer des ressources

(1) On s'est donné la peine de réfuter cette histoire saugrenue dans les Éludes religieuses, 1865, t. II p. 26. Un de mes amis me communique la note suivante : « Voir aux Archives des Affaires étrangères^ tome 88 de la correspondance d'Espagne, un long rapport sur le chargement de la flotte en question, ff. 95, 101, et d'autres pièces sur le même sujet, fol. 120, 130, 174. Nos représentants à Madrid, MM. d'Harcourt et de Blécourt s'occupèrent de ces vaisseaux arrivés à Cadix en 1701. Un de leurs agents assista au débarquement. Dans ces relations, il est bien question de 45.000 écus, de quelques barres d'or et d'argent, de quelques pierreries; mais il n'y a pas un mot sur les caisses de chocolat. »

(2) Fr. Mcyrick, The Church in Spain^ Londres, Gardner, 1892 cité dans les Etudes, 1893, t. 60, p. 288.

médiocres. Ils cherchèrent fortune loin du vieux continent. Le monde se couvrit de leurs missions qui, chacune, se doublait d'un comptoir... Leur flotte marchande sillonne la mer dans tous les sens. Leurs factoreries sont innombrables. Ils y ajoutent des plantations, des mines, des fabriques; ils surpassent les Hollandais euK-mêmes dans Fart d'exploiter les pays nouveaux » (1). A ces aflirmations ne demandons pas de preuves : ne réclamons pas qu'on nous produise par exemple les livres de comptes, il devait y en avoir, de ces maisons de commerce. Simple écho littéraire, non plus des Monita, mais des calomnies rapportées des Indes par les marchands protestants de Hollande ou d'Angleterre, acceptées et propagées par les jansénistes.

Mais voici beaucoup plus joli. L'histoire date de la fin du xvn« siècle.

« Un certain M. Dancier, de Besançon, fort riche, fit un voyage à Rome et tomba malade. Il était à Besançon, fort lié avec deux Pères Jésuites qui aussitôt avertirent les Jésuites de Rome que M. Dancier était... intéressant. Le malade fut donc reçu à Rome dans la maison de la Congrégation, et, peu de temps après, il y mourut. Les Jésuites auraient désiré avoir tout l'héritage. Ils apprirent par leui*s amis de Besançon qu'il y avait un des fermiers de M. Dancier, nommé Evrard, qui avait tout à fait la voix de son maître. Ils le firent venir et lui persuadèrent que Dancier avait exprimé l'intention de lui laisser la ferme dont il était gérant, et de léguer le

(1) Paléologue, Rome, Noies d'histoire et d*art, Pion, 1902, p. 279-280.

reste de sa fortune aux Jésuites de Besançon. Ils firent tant qu'Evrard consentit à se mettre dans un lit avec un bonnet de coton sur les yeux, et la face tournée contre le mur. On introduisit deux Franc-Comtois qui avaient connu M. Dancier et qui étaient prêts à confirmer ridentité du moribond; on eut soin de faire des répétitions nombreuses de la comédie pour qu'Evrard ne se trompât pas; et enfin, on appela le$ notaires. Evrard en présence des deux Franc-Comtois, dicta un testament au nom de M. Dancier. Cependant il changea quelques petites clauses à son rôle; il déclara bien qu'il léguait à Evrard la ferme, mais il y ajouta les dépendances. Les Jésuites se récrièrent, disant que les dépendances étaient extrêmement importantes. Evrard répondit : « Je le sais et je passe; et je lègue encore à M. Evrard dix mille écus, et à sa nièce cinq cents écus, etc., etc. » Les Jésuites furent obligés d'en passer où il voulut, sous peine de se découvrir. La Congrégation eut d'ailleurs le reste de la fortune. — Comment l'afl^aire fut-elle sue? Evrard, au moment de mourir, pris de remords, raconta toute l'histoire. Les héritiers firent un procès, les Jésuites le gagnèrent à Besançon; on rappela, ils perdirent devant la cour d'appel de Dole. La Franche-Comté étant alors espagnole, ils portèrent Taff^aire devant la cour de cassation de Bruxelles; ils gagnèrent enfin leur cause, et on lit encore aujourd'hui sur une église de Besançon : « Grâce à la munificence de M. Dancier, cette église a été élevée par les soins des Pères Jésuites. »

Peu importent les faits réels qui ont pu donner

naissance à cette agréable comédie. Elle est d'une belle et folle invraisemblance. Le plus clair de la chose, c'est que l'anecdote courait le public. Régnard, dit-on, la ramassa, et en fit le Légataire universel. Plus tard, un certain Fenouillot de Falbaire, en tira une tragédie en cinq actes et en vers, les Jammabos, ou les moines japonais (1779), avec des notes qui donnaient la clef de l'histoire. La Harpe enregistra la tradition; elle vit encore chez les Bizontins (l).

Il n'en reste rien quand on va aux sources, et par exemple au testament authentique de M. Gauthiot Dancier; mais il importe peu, elle est classique, on lui fait les honneurs des conférences de l'Odéon; et, fausse comme elle est, elle garde la valeur d'un symbole. En combien de villes on trouverait des anecdotes, d'intérêt moindre sans doute, mais d'égale véracité, la menue monnaie des Monita sécréta.

(1) Revue des Coun et Conférences, conférence de M. Léo Claretie, 1902-1903, t. I, p. 805.

Toute l'affaire est passée au crible dans le livre de M. S. Droz, Recherches historiques svr la ville de Besançon, Collège, i'* époque^ les Jésuites. Besançon, 1868, 8**, p. 95 à 174. L'auteur, en général, n'est que très médiocrement favorable aux Jésuites.

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