‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 16 sur 17 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous pouvons pour le moment nous arrêter ici. Les Provinciales marquent un point culminant de Tantijésuitisme d'ancien régime. Jamais il ne retrouvera un interprète de la force de Pascal. Il ira désormais augmentant de passion et de mauvaise foi, accumulant les faits et les textes, vrais ou faux, de plus en plus crédule, mais de plus en plus monotone aussi. Cette histoire, qui remplit un siècle et qui aboutit à la suppression de la Compagnie de Jésus, nous l'esquisserons rapidement plus tard, s'il plait à Dieu.

Ce qu'a été l'antijésuitisme pendant cent ans, du temps de saint Ignace au temps de Pascal, nous avons essayé de le préciser. La calomnie consciente et flagrante

en fait le dernier fond. Il n'est pas d'excuse possible pour certaines inventions; ce n'est pas de la légende, c'est du mensonge. Il n'y a qu'une chose à dire sur le premier qui lança dans le public tel et tel conte à dormir debout, c'est un malhonnête homme.

Mais voici toute une catégorie de gens devant lesquels on hésite. Supprimez de leur œuvre la part d'antijésuitisme qui s'y est mêlée. Oubliez qu'Etienne Pasquier a fait le Catéchisme, et Arnauld l'Ancien le plaidoyer de 1594, les erreurs peuvent rester, et les illusions, et la passion et le reste, mais la grosse calomnie a disparu. Plus de ces invraisemblances, de ces monstruosités devant lesquelles le panégyriste le plus convaincu s'arrête, n'ayant qu'une ressource, glisser rapidement et passer à autre chose. Pasquier, Arnauld, de Thou, nous sont toujours dépeints par leurs amis comme intègres magistrats, gallicans renforcés et fort peu « papistes », mais chrétiens convaincus, décidés patriotes, âpres et verts, caustiques et solides, la fleur de l'ancien monde parlementaire. On n'ose pas trop s'inscrire en faux contre des éloges aussi accentués, aussi unanimes, et l'on se demande comment concilier tant d'honnêteté et tant de mensonges. Car il n'y a pas à chercher ici de termes adoucis : le mensonge y est, énorme. Il n'y a qu'une explication possible, emportement et crédulité.

Bayle, passant au crible de son scepticisme les afiirmations courantes de l'histoire et de la métaphysique, s'étonnait de trouver dans l'humanité pensante et réfléchie, une telle dose de foi aveugle. A lui tout seul, Tantijésuitisme fournit à 1' « assembleur de nuages » un

joli faisceau d'affirmations absurdes et insoutenables. La calomnie commence, la passion continue, Tillusion, rétourderie, le parti pris, l'imagination achèvent rœuvre. Toutes les maîtresses d'erreur s'y mettent, et voilà la légende debout, sur pied, vivante, immortelle.

Au début de cette étude, nous disions que, seul, l'antijésuitisme sectaire nous occuperait. De propos délibéré, nous laissions de côté la partie la plus délicate, ce que nous appellerons, faute d'un terme meilleur, l'antijésuitisme catholique. Qu'il y entre aussi une part considérable de légende, de faits grossis et dénaturés, de préjugés indiscutés, bref, de crédulité inconsciente, la chose nous parait certaine. Simple faiblesse humaine dont il ne faut pas exagérer la portée. D'autant qu'à cette attitude plus ou moins défiante ou hostile, bien d'autres causes viennent se mêler. Le monde ressemblerait trop au paradis si, entre catholiques, entre ministres de la même vérité et de la même Eglise, il n'y avait jamais ni malentendus ni rivalités.

Avant tout, en poursuivant le même but, en voulant du même cœur la même gloire de Dieu et le même progrès de la pure foi, on a souvent différé sur les moyens. On ne s'est pas entendu sur les armes à employer contre l'ennemi de tous. On n'a pas vu le même danger. Les obstacles ne se sont pas présentés également redoutables. Là où les uns croyaient devoir user de conciliation, les autres pensaient que la conciliation compromettrait la cause commune. On ne luttait pas toujours non plus avec les mêmes adver-

saires, et cela suffisait, hélas t cela suffit encore tous les jours pour créer de nouveaux malentendus. « Il est bon de ne pas oublier le passé, disent les uns, mais il faut voir l'avenir. — Voir l'avenir, répliquent les autres, est fort bon, mais il est imprudent de rompre avec le passé ». En combien de cas, examinées de sang-froid, les controverses les plus âpres se réduisent en fin de compte à une formule comme celle-là. Et, elle-même, la formule souvent ne recouvre pas autre chose qu'une différence de tempérament intellectuel ou moral.

Mais il y a parfois autre chose; et ici, j'ai en- vue surtout les controverses qui s'agitèrent en marge de la grande controverse janséniste, et qui tiennent une si large place dans l^istoire des Jésuites.

L'antijésuitisme aigu des calvinistes et des luthériens au xvi^ siècle, celui des convulsionnaires et des appelants au xvni^, celui des révolutionnaires au siècle dernier, ont eu presque partout ce résultat, de mener à la persécution violente, et, par contre-coup, d'augmenter la sympathie des catholiques, laïques, religieux, évêques, pour les enfants de saint Ignace. Jamais ils ne se sont découvert plus d'amis inconnus qu'aux jours de leurs grandes épreuves. Et comment oublier, par exemple, la charité délicate des Dominicains de certaines villes d'Italie, pour les exilés de Pombal et de d'Aranda?

11 n'en fut pas ainsi de la controverse janséniste au xvn^ siècle, et il y a là un arrière plan qu'il n'est pas inutile d'esquisser. La lutte aboutit a créer des malentendus nouveaux, ou à exaspérer les anciens. Elle mit la discorde là où régnait la paix. Elle transforma en rivalités ardentes ce qui n'était qu'émulation, et en inimitiés, ce qui pouvait rester incompatibilité d'humeur.

11 faut en chercher la raison, avant tout, dans la nature même du jansénisme, et dans la tactique de ses chefs.

Je n'ai pas à dire combien subtile était la doctrine nouvelle, avec quelle habileté elle s'abritait derrière saint Augustin, de manière à faire tomber sur le saint docteur tous les coups qui n'étaient destinés qu'à elle. Plus on dénonçait l'hérésie, plus les jansénistes se proclamaient orthodoxes. Et d'abord, y avait-il même des jansénistes? Le jansénisme était-il autre chose qu'une chimère, un rêve inventé par les Jésuites pour écraser leurs rivaux de confessional et d'influence? On sait qu'en 1701 l'assemblée du clergé de France, entre autres propositions, condamna celle-ci : « Le jansénisme n'est qu'un fantôme » (1).

(1) M. Gazier soutient encore aujourd'hui que la secte n'existait pas [Met. d'hist. et de littér.^ p. 89), et c'est sa grande raison pour prouver que Bossuet n'était pas janséniste. S'il l'était, il l'était comme Arnauld, Pascal, Nicole, Quesnel. « La rage des Jésuites a transformé ces grands hommes en hérétiques. Bossuet a mérité le môme honneur » (p. 93). C'est à n'y rien comprendre. Qu'a donc fait Bossuet, qu'a donc fait l'assemblée de 1700, quand a été déclaré que le jansénisme était une réalité? Dira-t-on que cette assemblée ait été l'instrument des Jésuites? {Censura proposit., cent, i»).

Non, les véritables hérétiques étaient ailleurs : molinistes et probabilistes renouvelaient les erreurs des semi-pélagiens. Le jansénisme ne sortait pas de là. Il avait au plus haut degré l'art d'embrouiller les questions et de déplacer les controverses. Bien loin d'en vouloir à l'Église, ces excellents catholiques entendaient la défendre malgré elle, par des voies qu'elle n'approuvait pas, mais enfin la défendre, la perfectionner, la ramener à son idéal premier. De quelle ardeur n'attaquaient-ils pas le calvinisme avec lequel on prétendait les confondre, avec lequel on leur trouvait, on leur trouve encore, des points de ressemblances! Eux, s'en défendaient avec indignation, et, pour mieux prouver leur orthodoxie, ils fonçaient avec ardeur sur les hérétiques du dehors, pendant les rares loisirs que leur laissaient les hérétiques du dedans, les Jésuites.

De là, pour ces derniers, une situation toute nouvelle. Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dans leur lutte contre les protestants, se laisser pratiquement identifier avec l'Église romaine. Papistes, romains, catholiques, jésuites, dans le jargon luthérien, autant de synonymes. Maintenant il n'en va plus de même. On les isole, on les met bien à part. On ne les harcèle que parce qu'ils sont la peste de l'Église. On ne veut qu'empêcher le Pape de se laisser encore tromper. Les Jésuites ont donc maintenant à faire la preuve de leur union intime avec Rome.

La démonstration est facile tant qu'ils restent sur le terrain bien délimité des condamnations doctrinales. Après tout, en soutenant que les cinq propositions sont

bel et bien hérétiques, et qu'elles sont authentiquement de Jansénius, ils sont Fécho des Souverains Pontifes et défendent leur autorité suprême. Si Ton s'en était tenu là, aucune difficulté n'eût surgi entre les défenseurs de l'orthodoxie. Catholiques contre jansénistes : rien de plus simple.

Les catholiques, il est vrai, très unis dans leur résistance à l'hérésie, dans l'affirmation catégorique de trois ou quatre grands principes niés par la secte, se séparaient quand il s'agissait d'en venir aux explications philosophiques du dogme. Les Jésuites avaient leur système, les Dominicains le leur, et l'on sait quelles luttes ardentes s'étaient engagées entre eux, molinistes et thomistes, sur la question brûlante de la concorde entre la grâce et la liberté; les uns plus préoccupés du danger que le protestantisme faisait courir au libre arbitre, les autres insistant davantage sur la puissance de la grâce, mais tous unanimes à affirmer que, quoi qu'il en fût des systèmes, et la grâce et la liberté subsistaient entières.

Le jansénisme s'empara de la querelle à son profit. Désormais, aux tenants des décisions romaines qui disaient « catholiques contre jansénistes », ils répliquaient « non, mais augustiniens contre semi-pélagiens »; c'est-à-dire, en style moderne, « catholiques contre molinistes ». Et voilà la polémique des Jésuites singulièrement compliquée. Il ne suffit plus d'attaquer, il faut se défendre; et il faut défendre, non plus seulement les positions inexpugnables du dogme, mais les systèmes. Très habile, le jansénisme exploitait les

ressemblances de surface qui existaient entre ses thèses et les thèses thomistes; plus encore, les malentendus et rivalités entre ordres religieux, qui résultaient des coutroyerses théologiques.

Ce n'était pas assez. Les Jésuites accusaient les novateurs de rigorisme intempérant. On répliqua en les accusant eux, de laxisme. Excellente occasion pour embrouiller encore la controverse. On parvint à faire censurer plusieurs propositions de leurs docteurs. Quelques-uns de leurs livres furent mis à l'Index. Désormais ce fut chose établie : la cause des Jésuites était une cause à part, absolument distincte de la grande cause orthodoxe. Ils avaient beau parler de catholicisme : au fond, il ne s'agissait que de molinisme, de probabilisme, de laxisme. Reprochera-t-on aux Jésuites de ne s'être pas facilement résignés à cette situation assez nouvelle pour eux?

Mais s'étonnera- 1- on davantage que certains, pas jansénistes du tout, point molinistes non plus, ni probabilistes, très opposés par éducation, tradition et conviction personnelle, aux doctrines chères à la Compagnie de Jésus, l'aient un peu, en toutes ces affaires, tenue à distance, — tant et si bien qu'aujourd'hui l'on est fort tenté de les transformer en simples adversaires des Jésuites?

ni

Ce fut, croyons-nous, le cas de Bossuet.

On nous permettra de nous arrêter un instant sur les

rapports du grand évèque avec les Jésuites ses contemporains (1). Us nous paraissent caractéristiques. Ils offrent un mélange, qu'on retrouverait facilement ailleurs, de divergences et d'union, de concorde et de désaccord, d'amitiés et de froideurs, qui permettent assez facilement de prendre le change.

On a dit qu'il était leur ennemi déclaré . M. Gazier dépeignant la situation des esprits aux environs de 1656, et, de là, rayonnant à travers tout le siècle, nous montre les Jésuites ayant contre eux à peu près tout le monde; et, pour tous panégyristes, ne comptant qu'eux mêmes. De tous les noms accumulés à ce propos, le plus grand est celui de Bossuet. Le mèiTTe auteur va jusqu'à écrire : « Les Jésuites, il faut le dire, ont toujours été les plus grands ennemis de Bossuet, leur ancien élève; s'ils n'ont pas osé, comme dit Saint-Simon, « aboyer » directement contre lui, du moins ils lui ont toujours fait sentir le poids de leur colère; ils l'ont empêché d'être évêque de Beauvais, archevêque de Paris, cardinal, enfin. De son côté, l'évêque de Meaux éprouvait pour les Jésuites en général, un sentiment de répulsion qu'il avait peine à dissimuler; tout en eux lui déplaisait : il réprouvait leur théologie, leur morale, leur politique, leur esprit de domination, leur

(1) Le Dieu. Mémoires et Journal sur Bossuet^ 4 in-8°, 1856. Ingold, Bossuel et le Jansénisme, Paris 1897, p. 101 et suiv., Delmont, Autour de Bossuet, Paris 1901, 111-8". Gazier, Mélanges d'histoire et de littérature, Paris 1904, p. 76 et suiv. Revue des C. et C, 13 avril 1905, p. 273. Chérot, Bossuet a-t-il été jansénistef Etudes, t. 79, p. 384. (1889, t. II). Turmel, la Théologie de Bossuet, (Revue du Clergé Français, 1906, 1" mai).

intolérance, et surtout leur habitude de crier à Vhérésie pour miner leur adversaire ». Ailleurs, le même savant écrit encore : « Les Jésuites du xvii® siècle, comme les ultramontains fougueux de nos jours, ont voulu flétrir sa mémoire en le traitant pour ainsi dire de janséniste honteux » (1).

La réalité nous parait assez différente. Certes, nous ne rangerons pas Bossuet, comme on Ta fait quelquefois parmi les jansénistes, même du dehors. S'il ne mit pas à la lutte contre eux la même ardeur fougueuse que Fénelon, il est aisé de trouver à son attitude réservée d'assez bonnes raisons historiques. Son tempérament le poussait à ménager les personnes. On a dit qu'il vit moins clairement que d'autres le danger que la secte

(1) Gazier, op. cit., p. 76. Les Jésuites ont-ils empêché Bossuet d'être ^oinmc à l'cvêché pairie de Beauvais? Il suflSt de lire les textes produits par M. Gazier, p. 83, 85, pour voir que le grand opposant fut révêque de Paris. Reste que le Père de la Chaize n'était pas favorable à Bossuet : mais cela fait un Jésuite. Pour l'archevêché de Paris, •nous savons que l'affaire se traita en dehors du confesseur. {Mémoires de Saint-Simon, édit. Boislisle, t. H, p. 359). Enfin, le cardinalat : pas n'était besoin des Jésuites pour en écarter Bossuet : son rôle à l'assemblée de 1682 suflSsait.

Quant à l'accusation de jansénisme, c'est Fénelon qui, le premier, la lança contre l'évoque de Meaux : et, comme c'était en pleine querelle quiétiste, il n'y a aucunement à en tenir compte. Les Jésuites du temps (je ne parle que de 'ceux-là) n'ont point fait écho. Les Pères de Colonia et Patouillct, auteurs de la Bibliothèque jansénitte et du Dictionnaire des livres jansénistes (1722-1725), citent bien VAvertitsement sur les réflexions morales de Bossuet, mais ils s'en excusent : « Si nous mettons ici cet écrit... ce n'est certainement pas que nous voulions accuser M. Bossuet de jansénisme, lui qui a établi des principes si contraires à cette hérésie... » mais il a été édité par les jansénistes," etc..

faisait courir à la foi, l'appoint réel, quoique indirect, qu'elle fournissait au parti libertin (1). Peut-être l'intérêt qu'il portait à la réunion des protestants, ou l'ardeur de la lutte contre le quiétisme, lui voilèrent-ils quelque peu la malice foncière de l'hérésie nouvelle. Encore ne faudrait-il pas insister outre mesure sur ce point. Mais il n'omit rien de ce qui était indispensable, soit pour répondre aux jansénistes, soit pour les amener à la soumission. Il est certain après cela que la tactique des Jésuites ne fut pas la sienne.

Exposés plus que tous les autres aux attaques de l'ennemi, sans cesse harcelés sur leur propre terrain, toujours obligés de faire, dans la polémique, une large part à la défense personnelle, les Jésuites croyaient difficilement à un accord possible. Ils avaient été par trop calomniés dans leurs actions, dans leurs doctrines.

(1) Le passage suivant de M""» de Choisy est célèbre : « Elle (M"*" de Sablé) trouve donc mauvais que j'aie prononcé une sentence de rigueur contre M. Arnauld... Voyons s'il est juste qu'un particulier, sans ordre du roi, sans bref du pape, sans caractère d'évôque ni de curé, se mêle d'écrire incessamment pour réformer la religion, et exciter par ce procédé là des embarras dans les esprits qui ne font autre chose que de faire des libertins ou des impies. J'en parle comme savante, voyant combien les courtisans et les mondains sont détraqués depuis ces propositions de la grâce, disant à tout moment : « Hé! qu'importe-t-il comme l'on fait, puisque, si nous avons la grâce, nous serons sauvés, et si nous ne l'avons pas, nous serons perdus! » Et puis ils concluent par dire : « Tout cela sont fariboles... » Avant toutes ces questions-ci, quand Pâques arrivait, ils étaient étonnés comme des fondeurs de cloches, ne sachant où se fourrer et ayant de grands scrupules. Présentement ils sont gaillards, et ne songent plus à se confesser, disant : « Ce qui est écrit, est écrit ». Voilà ce que les jansénistes ont opéré à l'égard des mondains u. Décembre 1655.

dans leurs intentions cachées, pour ne pas être en garde contre la mauvaise foi. Lui, plus confiant, espérait une conciliation, un assoupissement des querelles, et il paraît avoir cru à la sincérité des jansénistes, lors de la « paix de Clément IX ». Puisqu'ils affirmaient condamner les hérésies condamnées par FÉglise il consentait à ne les pas traiter d'hérétiques. Nul doute que la défiance obstinée des Jésuites ne lui parût exagérée : l'avenir cependant devait leur donner raison. Et cependant, au mot « hérétique » près, il était sévère pour les propositions de la secte, quand, en 1700, il les qualifiait de /rtw^^e^, téméraires^ scandaleuses ^ schismati" queSy injurieuses à V Eglise. Les jansénistes Roulaud, Neveu, Ravechet, étaient par lui traités de théologastres. « M. Ravechet, disait-il, est un esprit de travers; M. Roulaud une tète de fer, aheurtée à son sens... M. Arnauld, « un si grand homme » pourtant, et MM. de Port-Royal, sont au moins fauteurs d'hérétiques et schismatiques » (1).

Sur la fameuse distinction du fait et du droit, ses positions n'étaient pas non plus exactement celles des Jésuites. H faisait moins large qu'eux la part de l'infaillibilité de l'Église dans la condamnation des erreurs. Il ne pensait pas que, pour le fait personnel de Jansénius, l'Eglise fût au dessus de toute erreur possible. Il croyait, en ce point, de la part de Clément IX, à une tolérance qui n'exista jamais que dans les affirmations jansénistes. Mais, d'accord avec les Jésuites, il avait bel et bien lu

(1) Le Dieu, t. II, p. 70, 76, 77, 389.

dans YAugustinus les fameuses propositions; il déclarait qu'elles étaient le fond et l'âme de tout l'ouvrage» Avec eux encore, il demandait, même sur la question du fait, une adhésion intérieure aux décisions de l'Eglise (1).

Bossuet n'admettait pas la doctrine de beaucoup d'entre eux sur l'attrition; mais, sur la communion fréquente, sa doctrine était exactement la leur (2).

Il était contre eux pour les théories dominicaines sur la grâce; mais il ne permettait pas qu'on traitât le

(1) Le Dieu, I, p. 75. U, 96, 383. UI, p. 89, cfr. Ingold, p. 76. Turmel, op. cit., p. 70.

(2) Encore faut-il noter que, sur la question de l'attrition, un bon nombre admettaient comme lui que, pour être valable, l'attrition devait comporter un commencement d'amour de Dieu. Ainsi le P. de la Chaize. (Delmont, I, p. 258, 320). Les autres demandaient simplement que le motif de cette contrition imparfaite fût d'ordre surnaturel, et comportât la volonté de ne plus pécher, ajoutant que cela même était ce commencement d'amour de Dieu que l'on réclamait; mais ils n'aimaient pas l'expression préconisée par Bossuet, comme vague et prêtant aux interprétations outrées.

Pour la communion, notons seulement un rapprochement : Arnauld dans sa Fréquente communion^ relevait comme scandaleuse la proposition du Père de Sesmaisons : « Plus un fidèle est dénué de grâce, plus fréquemment il doit s'approcher des sacrements ». Bossuet écrivait : « Ceux qui ramassent avec tant de soin les sentences rigoureuses des Pères, seraient bien étonnés en voyant celles où ils disent que la multiplicité des péchés^ ce qui s'entend des véniels, loin d'être un obstacle à la communion, est une raison pour s'en approcher et que, qui peut communier une fois l'an, peut communier tous les jours ». Lettres de piété et de dévotion. Consultations faites par M-« du Mans, 2 janvier 1698. Edit. Lâchât, t. XXVilI, p. 391.

On répète souvent que le livre d'Arnauld n'a pas été condamné. Cela n'est vrai qu'en partie. Les propositions 16, 17 et 18, flétries en 1690 par Alexandre VIII sont d'Arnauld ou elles ne sont de personne.

molinisme d'hérésie, et, sur ce point, il redressait les idées du ministre Jurieu. Dans sa Défense de la Tradition^ il loue au long et au large la Compagnie du respect qu'elle professe pour l'autorité du docteur Angélique. Il y met une sorte d'aflFectation. « On voit, écrit-il, dans quelle magnanimité cette savante société a été élevée dès son commencement puisqu'elle tend toujours dans la doctrine à ce qu'il y a de plus solide, de plus sûr, de plus approuvé, de plus noble et de plus saint qui est la théologie de saint Thomas » (1). Nous parlerons dans un instant de la position qu'il prit contre les Jésuites en plusieurs questions touchant à la morale, le probabilisme, les cérémonies chinoises, etc. Et cela n'empêchait pas les Pères de l'inviter à prêcher dans leur église de la rue Saint-Antoine. Il y donna, nous ignorons à quelle date, un panégyrique de saint Ignace où devaient se trouver des éloges un peu vifs à l'égard de la Compagnie de Jésus, puisque l'éditeur janséniste de ses sermons a jugé à propos de nous en priver (2). Ce devait être quelque chose comme la fameuse péroraison du discours sur la Circoncision : « Et vous, célèbre Compagnie, qui ne portez pas en vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand

(1) Défense de la tradition^ Partie II, liv. XIII, chap. IV. Notons que cet ouvrage était sur le chantier vers 1700. Pourquoi ce XIII* livre, où Bossuet discute les doctrines des Jésuites sur la prédestination, librement, mais respectueusement, n'a-t-il pas été publié dans l'édition princeps de 1743 par l'ex-oratorien François Leroi.

(2) Bausset, livre xiii, § 2. Ingold, p. 142. Lebarq, Histoire de la Prédication de Bossuet^ p. 313.

dessein de conduire les enfants de Dieu dès leur plus bas âge jusqu'à la maturité de l'homme parfait en Jésus- Christ; à qui Dieu a donné vers la fin des temps des docteurs, des apôtres, des évangélistes, afin de faire éclater par tout l'univers et jusque dans les terres les plus inconnues, la gloire de l'Evangile : ne cessez, selon votre sainte institution, d'y faire servir tous les talents de l'esprit, l'éloquence, la politesse, la littérature; et afin de continuer un si grand ouvrage, recevez avec toute cette assemblée, en témoignage d'une éternelle charité, la sainte bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit » (1).

Ne donnons pas à ces lignes plus d'importance qu'elles ne le méritent. Tenons compte des nécessités de circonstance et laissons à Bossuet, parlant chez les Jésuites, le

(1) Deforis, et après lui M. Gazier, triomphent ici d'une correction de Bossuet. L'orateur avait écrit : « Sainte et savante Compagnie ». 11 biffe et écrit à la place : « Célèbre Compagnie », ce qui, ajoute-t-on, n'est pas la même chose. Deforis, remarque M. Lebarq, « aurait dû ajouter la raison qui n'est autre que l'addition marginale : « Selon votre sainte institution »; c'est donc une question littéraire et non une question de parti. » (T. VI, p. 377, avec fac-similé). Comparez Maximes et réflexions sur la Comédie (1694) : « Voici ce que dit sur ce sujet une savante Compagnie qui s'est dévouée avec tant de zèle et de succès à l'instruction de la jeunesse... En passant, on trouve cent traits de cette sagesse dans les règlements de ce vénérable Institut... » n. xxxv.

Pourquoi les éditeurs jansénistes supprimèrent-ils dans une lettre de Bossuet le membre de phrase que nous soulignons : « Nous ne craignons le Père Diaz, ni même le Père Tyrso (Gonzalez, général des Jésuites), encore que nous le respections beaucoup, ni les plumes de ses confrères,... etc.? (Lettres sur le quiétisme, 6 mai 1697. Edition Lâchât, XXIX, p. 48). Le Blancs Afonf^attoî voulaient absolument brouiller Bossuet avec les Jésuites.

droit de ne pas leur dire en face ce qu'il pourrait par hasard avoir au cœur à leur endroit. Reste qu'il était trop grand pour parler contre sa pensée, pour donner des éloges qu'il eût jugés immérités. Ajoutons qu'il parle en 1687, alors qu'il a déjà dans ses cartons ce projet de censure contre les casuistes qu'il n'avait pu soumettre à l'assemblée du clergé, en 1682, et qu'il fera passer trois ans plus tard; au moment encore où la controverse sur les rites chinois battait son plein en Sorbonne. Il eût pu se tirer d'aflFaire par quelques banalités sonores; mais ce n'était pas là son genre, et il va toujours au fait. Or, que loue-t-il chez les Jésuites? leur éducation, leur zèle dans les missions lointaines, leur enseignement, leurs travaux littéraires. En vérité, que veut-on de plus?

Nous pouvons conclure, ce semble. Si Bossuet a été, comme on l'assure, un adversaire agacé des Jésuites, en qui tout lui déplaisait; si les Jésuites ont été ses ennemis acharnés, on se demande ce qui se fût passé au cas où ils eussent été vrais amis. Dieu veuille, en fait d'adversaires, ne leur en donner jamais de plus malveillants que Bossuet.

Je n'oublie pas, en écrivant ces lignes, certains points délicats. Entre l'évéque et les Jésuites il y avait plus que l'indispensable correction; il n'y avait pas tout à fait la pleine sympathie : il y eut même, vers la fin surtout, d'assez graves désaccords doctrinaux.

Je laisse de côté l'affaire passagère du quiétisme : il est parfaitement exact qu'en général, les Jésuites, surtout de Rome, voyaient avec peine la campagne menée contre l'archevêque de Cambrai. Il n'en reste pas moins établi 'qu'à Paris un certain nombre, et des plus marquants, pensaient à peu près comme Bossuet : ainsi les Pères La Rue, Gaillard et Bourdaloue (1). Mais, voici la morale relâchée avec son principe, le probabilisme.

Reprenons les choses d'un peu plus haut.

Tel que nous le connaissons, Bossuet ne pouvait guère aimer la casuistique, même la bonne. Il avait, nous dit M. Faguet, « le goût des vérités simples et peu nombrèmes^ le dédain des menues recherches et des raffinements indiscrets. Théologien infaillible (?) et d'une adresse de dialectique infinie, il ne s'enfonce point pour cela dans ces sentiers creux, où l'on sent pourtant qu'il est si à Taise. C'est que l'orateur y serait gêné, dit Sainte-Beuve ; « Quand on a une si belle sonnerie, on ne cherche pas midi à quatorze heures. » Ce n'est pas tant pour cela; c'est parce que c'est avec des idées simples qu'on gouverne le monde. Ecoutons-le : « Il n'est pas question d'avoir compris un grand nombre de vérités lumineuses; il est question d'aimer beaucoup chaque vérité; d'en laisser pénétrer peu à peu son cœur, de regarder longtemps de suite le même objet, de s'y unir, moins par des réflexions subtiles que par le sentiment du cœur. » Cela est admirablement dit; mais surtout, c'est toute une méthode de conviction^ un dessein

(1) Delmont, op. cit., t. II, p. 357.

bien médité de juste discipline morale, une habileté suprême du gouvernement des âmes » (1).

Il savait, comme un autre, distinguer, diviser et subdiviser. Il était à l'occasion un dialecticien redoutable. Mais son goût ne le portait pas dans ce sens. Tout chez lui se simplifiait et se ramenait aux grandes unités. De là certaines lacunes, rançon nécessaire de ses grandeurs. L'histoire lui plaisait, mais non la critique. Il était psychologue, mais de loin, pour ainsi dire, et en théorie. Il ne sait pas, aussi bien que Bourdaloue et Fénelon, faire de la « psychologie appliquée ». ce II ne voit pas, nous citons M. Lanson, dans les profondeurs obscures de l'àme actuellement impénitente. Il est incapable de démêler dans l'action même les motifs secrets, de suivre les démarches tortueuses de l'amour-propre, de l'intérêt et des passions; d'en calculer les effets, la direction de leurs mouvements et l'intensité de leurs efforts » (2). J'ajoute, avec le même critique : « Voilà les réserves que l'on peut faire sur le caractère et sur l'esprit de Bossuet. Il n'est pas sûr qu'elles soient à son désavantage. En lui retirant un peu de perfection et un peu de capacité, je ne sais vraiment si on le diminue. »

C'est bien cela. Cherchez au fond de son tempérament la raison de ses préférences intellectuelles, vous y trouverez toujours sa tendance à la synthèse, son amour des vérités pleines et simples, son peu de goût à démêler la complexité des choses humaines, son

(1) Faguet, XVII* Siècle, p. 405 (28« édition).

(2) Lanson, Bossuet^ p. 59.

désir de les ramener à l'unité des points de vue divins. Et c'est pour cela, croyons-nous, qu'il a préféré les théories thomistes sur la liberté et la grâce aux doctrines molinistes, ces dernières plus psychologiques, mais les autres plus ramassées et plus denses; et le probabiliorisme avec ses formules simplifiées au probabilisme dont le maniement est délicat et demande plus de doigté que de force.

Cette disposition d'esprit que nous décrivons, oii l'on ne sait trop laquelle, de la volonté ou de l'intelligence, commande et détermine l'autre, est singulièrement noble et haute, encore qu'elle ne suffise pas à tous les besoins. Reste qu'elle prédisposait mal Bossuet à l'égard des casuistes, gens, par nécessité de profession, rompus à l'anatomie des actes humains, psychologues ténus, facilement tentés de raffinement et de subtilité. Le jour où il les trouvera en faute, certes, il tâchera d'être juste pour eux. Quant à être indulgent, ce sera trop lui demander; et cependant, entre gens de bien, l'indulgence elle-même n'est-elle pas souvent une forme exquise de la justice?

On sait le rôle prépondérant que joua Bossuet dans l'Assemblée de 1700, et l'insistance qu'il mit à faire condamner par le clergé de France un nombre considérable de propositions empruntées aux casuistes. Je n'examine pas la question de savoir s'il était aussi urgent qu'on le disait de venir, Rome ayant déjà parlé, frapper encore les laxistes. Il y en avait toujours, nous assure-t-on, et plus que ne le croit Joseph de Maistre. Les protestants, au dire de Bossuet, reprochaient vive-

ment aux catholiques leur morale, et Bossuet, toujours préoccupé du retour des frères séparés, tenait à leur enlever ce vain prétexte. C'est enfin que les décrets du Saint Office étaient considérés en France comme sans autorité, tant que le clergé ne les avait pas acceptés; il fallait donc assurer aux condamnations venues de Rome leur plein effet, et couper court à tout subterfuge de la part des casuistes relâchés. Quoi qu'il en soit du gallicanisme évident de ce dernier motif, à s'en tenir au point de vue historique, ces diverses raisons n'étaient peut-être pas à dédaigner. Restait à procéder avec la délicatesse nécessaire, pour ne froisser aucune susceptibilité légitime.

Or les Jésuites, depuis Pascal, étaient sur ce point très susceptibles; et on avouera que les raisons ne leur manquaient pas. Pouvaient-ils accepter que l'on persistât à les identifier avec la morale relâchée? Ils prenaient ce qui tombait sur quelques-uns d'entre eux des censures pontificales, mais refusaient énergiquement de se reconnaître dans le reste.

Bossuet mit à son œuvre une ardeur singulière, et les Jésuites avaient toute espèce de raisons de se croire spécialement visés. Qu'on se défie autant qu'on voudra des commérages de l'abbé le Dieu, trop peu intelligent pour nous donner, sans erreur possible, la pensée de son maître, et pour discerner avec la précision voulue ses idées à lui des idées des autres; on ne peut le nier, ce sont les Jésuites surtout qui, à tort ou à raison, attirent l'attention de l'évêque, leurs livres, leurs thèses, leurs théories. Sa correspondance est là, et l'on peut y rele-

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