SI
ver à leur endroit plusieurs expressions assez vives (1). Mais, quoi qu'il en soit de Bossuet et de ses intentions, à qui pensait son auditoire de prélats, quand il s'écriait : » Si, contre toute vraisemblance, et par des considérations que je ne veux ni supposer ni admettre, rassemblée se refusait à prononcer un jugement digne de l'Eglise gallicane, seul j'élèverais la voix dans un si pressant danger; seul je révélerais à toute la terre une
(1) Encore semble-t-il qu'on en exagère parfois singulièrement la portée. Il écrit à son neveu, 7 avril 1697 (Lettres sur le quiétisme) : « Je ne cloute point que ce que vous pensez du P. de la Chaize ne soit véritable : il est Jésuite autant que les autres. Faites bien mes amitiés au P. Dez : vous savez qu'il est de mes amis particuliers. Assurément, c'est une tête, et un homme bien intentionné et droit ».
Le Père Dez était un Jésuite. Mais alors le membre de phrase que nous soulignons est-il aussi dur qu'on veut bien le dire? A parcourir les lettres environnantes (9, 11, 24 mars, 15 avril) le sens nous paraît être : le Père de la Chaize a beau trouver à censurer dans le livre de Fénelon, il est son partisan, tout comme les autres Jésuites.
Quant à l'abbé le Dieu, un exemple seulement de l'inintelligence compromettante du « bon abbé ». Qu'on lise (II, p. 185, 186) les lignes suivantes : « Il a écrit au C»^.. une lettre au sujet d'un nouveau livre des Jésuites... il y attaque la doctrine de ce livre, etc.. En venant de Paris à Meaux... (il) lut tout ce livre et le loua fort... Quand le Père Bourdaloue passa à Meaux... notre prélat continua de lui faire l'éloge de cet ouvrage... Mais aujourd'hui (il)... s'est tout à fait déclaré contre ce livre, entre nous autres, et nous a dit... que son avis était que cet archevêque censurait ce livre ». Alors Bossuet, si grand partisan du « est, est, non, non », si grand adversaire des équivoques et restrictions mentales, ne se refusait pas à jouer à son grand ami Bourdaloue de petites comédies. A qui le fera-ton croire? Voir encore les anecdotes relatives à la Clef de la censure, t. Il, p. 421. Décidément ce « valet de chambre mécontent », comme l'appelle Sainte- Beuve, est plus compromettant qu'un franc ennemi. Et alors comment n'en pas rabattre quand il insiste tant sur les duretés de Bossuet à l'égard des Jésuites? Voir Grisolle, Bourdaloue, p. 912, 913.
si honteuse prévarication; seul je publierais la censure de tant d'erreurs monstrueuses » (1). A qui pensait-on sinon aux victimes des Provinciales'^
Au tout premier rang de ce que Bossuet appelle des « erreurs monstrueuses » et que les Jésuites ne peuvent récuser, il en est que ses foudres ne sont pas parvenues à détruire. Sa grande colère contre les restrictions mentales n'a pas empêché saint Alphonse de Liguori d'en affirmer la légitimité dans certaines limites; et luimême n'en a-t-il pas usé quelquefois? (2). Le probabilisme, qu'il confondait un peu vite avec le laxisme, n'est point mort, tant s'en faut. Mais, dans les assauts qu'il a dû soutenir pendant trois cents ans, il a appris à mieux préciser ses positions et à mieux éviter les abus toujours possibles; et Ton a pu depuis deux siècles assister à ce spectacle piquant : le probabiliorisme de Bossuet accaparé par l'école rigide et par le jansénisme, confondant en une égale condamnation le probabilisme jésuitique et l'équiprobabilisme de saint Alphonse; puis, quand les doctrines liguoriennes eurent triomphé, s'atténuer et disparaître presque complètement devant l'équiprobabilisme, lequel, à son tour, sous telle et telle plume, finit par se rapprocher singulièrement du probabilisme modéré des Jésuites (3).
En somme, sur plusieurs points, l'indignation de Bossuet, très louable dans son principe, tombait à côté.
(1) Beausset, Hist. de Bossuet, liv. XL (2j Voir plus haut sa conversation avec Bourdaloue. (3) Voir à ce sujet Le Bacnelet, La question liguorienne^ Paris, Lcthielleux, 1898, spécialement la conclusion.
Mais, à notre point de vue, il y a plus grave. L'évêque, sans y songer, propageait et accentuait dans le public une erreur de fait, laquelle n'allait pas sans une notable injustice.
Des assertions fâcheuses, <.< monstrueuses » même, si . Ton veut, des ce ordures », pour employer le mot de l'orateur, il y en avait eu chez les casuistes. Mais supposons qu'au lieu d'être le docteur suprême de l'Église gallicane, jugeant les choses de si haut que toutes les nuances, les différences de niveau et de lointain se mêlaient pour lui en une masse égale et uniforme, il ait été historien critique, préoccupé de remettre chaque chose en son cadre et à sa place chronologique, Bossuet eût distingué avec soin les erreurs anciennes déjà stigmatisées par les papes; il eût noté scrupuleusement de chacune d'elles, si, depuis sa condamnation, elle avait été reprise, et par qui; il eût fait leur chronique en détail. Il savait que, pour le public, depuis Pascal, casuistes, laxistes, probabilistes et Jésuites, tout cela ne faisait qu'un; il se fût donc imposé le devoir de rendre à chacun selon ses œuvres. Vieilles ou récentes, d'où venaient ces erreurs? de partout. Car partout l'esprit humain est faillible, et partout la subtilité, l'indulgence, le désir même du bien et du mieux, peuvent avoir leur excès. Il en venait donc de Paris et de Rome, de la Sorbonne et du collège de Clermont.
Historien de la théologie morale, Bossuet nous eût donné ces intéressants détails. Le travail avait été préparé par l'abbé le Dieu; et l'évêque, au dire du
secrétaire, l'avait fort approuvé. Il est dommage vraiment qu'on n'ait pas jugé à propos de l'éditer* Les Jésuites eussent très certainement répondu, et le public instruit, mais impartial, eût pu juger en connaissance de cause (I).
On eût su que penser de l'assertion du Père G. Daniel, écrivant quatre ans auparavant au Dominicain Noël Alexandre.
(( Il y a trois sortes (de décisions) par lesquelles on a prétendu convaincre les Jésuites de relâchement. Premièrement il y en a qu'on leur objecte comme relâchées, et qui ne le sont point en effet, parce qu'elles sont conformes au sentiment général de tous les Docteurs et de toutes les Ecoles catholiques, et seulement opposés aux idées particulières de quelque théologien qui se fait un honneur et un mérite de se distinguer dans ses livres par l'affectation d'une extrême sévérité. (Suivent des exemples tirés de Noël Alexandre lui-même).
« La seconde espèce de décisions... sont des extraits de leurs auteurs, faits avec infidélité, soit en retranchant des circonstances, soit en y ajoutant d'autres qui changent l'espèce, ou qui, détachés d'un article ou d'un chapitre, font une toute autre idée que lorsqu'on le lit dans l'endroit même d'où on les a tirés ». Et l'on nous renvoie à Pascal.
(1) Le Dieu. t. II, p. 447. Le travail devait être intitulé, la Clef de la censure; le manuscrit est au séminaire de Meaux. Lire à ce sujet, mais avec précaution, les remarques du chanoine Réaumc. Histoire de Bossuet, t. III, p. 383, 390.
« Enfin la troisième espèce... sont quelques décisions tirées véritablement de quelqu'un de leurs théologiens, qui en effet ne sont pas exactes » ; telles certaines solutions d'Escobar; et le Père Daniel ajoute : « Sur ce dernier point voici trois propositions que l'adversaire peut contredire s'il le veut, mais sur lesquelles on est prêt à lui apporter toutes les preuves qu'il désirera.
(( Première proposition. Quand il est arrivé qu'un docteur Jésuite a donné dans ses livres une décision évidemment mauvaise... le sentiment contraire... a été aussi le sentiment commun des théologiens de la société.
Seconde proposition... Quand un théologien Jésuite a donné une décision de cette nature, ordinairement il a eu pour guide ou pour compagnon quelque docteur thomiste.
Troisième proposition. Si en matière de morale, ou d'autres dogmes théologiques, on supputait les erreurs bien avérées qui sont échappées aux théologiens thomistes et aux théologiens Jésuites dans leurs livres, la liste de celle des Jésuites serait plus courte notablement » (1).
(1) Seconde lettre au R. P. Alexandre. {Recueil de divers ouvrages^ t. U, p. 27). Comme preuve de cette assertion que les condamnations papales n'ont pas atteint les casuistes Jésuites autant qu'on le répète, voir Viva, Damnatae thèses. Naples, 1708, 3 in-4<» (dpera Omnia, t., VI).
Saint Alphonse de Liguori écrivait le 30 mars 1756 : « D'ordinaire, j'ai suivi le sentiment des Jésuites, et non celui des Dominicains, car les opinions des Jésuites ne sont ni larges, ni rigides, mais de juste milieu. Et si je soutiens quelque opinion rigide contre tel ou tel écrivain Jésuite, je le fais presque toujours en m'appuyant sur l'autorité d'autres écrivains de cette Compagnie, C'est d'ailleurs
Ces distinctions, qui s'imposeraient à un historien, Bossuet, dans les censures officielles de 1700, eût-il pu les faire? Je ne sais. Les Souverains Pontifes eux-mêmes n'avaient pas cru devoir entrer dans ces détails, laissant aux théologiens le soin de donner les commentaires nécessaires. L'assemblée du clergé ne le fit pas davantage; elle se contenta de marquer celles des censures qu'elle empruntait à des documents antérieurs. Du reste elle affirmait son impartialité. Elle frappait les casuistes de plus de cent condamnations : mais les jansénistes en avaient quatre pour eux. On atteignait même un bachelier de Sorbonne. Les Jésuites n'avaient donc rien à dire : il y en avait pour tout le monde.
Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre, celui que tels et tels notoires ennemis de la Compagnie poursuivaient sans se cacher : pour le public, les Jésuites seuls étaient condamnés. Cela simplifiait la question, mais la justice rigoureuse n'y gagnait rien.
Quant à Bossuet, il voulait que tout fût correct. C'est lui qui insista pour que le bachelier de Sorbonne eût
d'eux, je l'avoue, que j'ai appris le peu que j'ai mis dans mes livres; car, en fait de morale, je ne cesserai de le répéter, ils ont été, et ils sont encore les maîtres ». Ensuite le saint prie de faire réviser son livre par le Jésuite Zaccaria, « un père très savant, équitable dans ses opinions, à égale distance du rigorisme et du laxisme ». Or ce jésuite probabiliste trouva trop larges plusieurs propositions de la Théologie morale. (Lettres de S. Alph. trad. Dumortier. Lille, 1888-98, lettres iO, 12 et 13). On sait que, dans la suite, le saint se prononça contre le probabilisme: Cette évolution dans sa pensée, et le vrai sens de ses paroles ont donné lieu à de longues controverses, qui ne sont pas de notre sujet. Voir Le Bachelet, La question Liguorienne.
sa petite censure. Il s'indignait, nous dit le Dieu, quand il voyait Monsieur de Reims ne pouvoir ouvrir la bouche sans insulter les Jésuites. « Il faut le laisser parler, disait-il, mais quand il faudra donner une censure, je suis bien ' résolu de n'y laisser glisser aucun mot d'aigreur ni de dureté ». Il tint parole et les censures s'enveloppbrent d'anonymat (1).
Pour ce qui le regardait, Bossuet ne tombait pas dans le sophisme de Pascal, ah uno disce omnes. Lui du moins, ne faisait pas des Jésuites un bloc invraisemblablement homogène; et, puisqu'il en rencontrait sur sa route qui défendaient le probabiliorisme, il les prenait très au sérieux, et ne voyait pas dans leur attitude, comme eût fait Pascal, un acte de politique raffinée, destinée à éblouir le bon public. Il ne les isolait pas non plijs; et, s'il trouvait à redire aux assertions de quelques-uns, il avait soin de spécifier au roi que les propositions condamnables avaient pour auteurs « des prêtres et des religieux de tous ordres et dé tous habits ». Enfin il respectait les intentions, et rejetait le mal, non sur je ne sais quel propos délibéré d'envahissement égoïste, mais tout simplement sur une illusion (2). C'était fort bien. Mais lui, le public n'était pas averti : ou le laissa simplifier les choses à sa manière, et les censures de 1700 lui apparurent comme le corollaire logique, la consécration des Provinciales, Voyez par exemple ce qu'en dit Saint-Simon.
(1) Le Dieu, H, p. 63, 64.
(2) Bausset, Hitt. de Bossuei, liv. XI, t. I.
Tout cela, les Jésuites le savaient; et cependant, reste de sympathie ou habileté élémentaire, ils ne tinrent pas rigueur à Tévêque de Meaux. Bourdaloue continua à le voir; le Père de la Rue était reçu par Bossuet avec « mille honnêtetés » (1). Lorsqu'en 1703 éclata l'affaire du Cas de conscience qui renouvelait toutes les vieilles querelles, soulevait à nouveau la question de savoir jusqu'oii pouvait aller l'exigence de l'Eglise sur le fait de Jansénius, et offrait aux récalcitrants la ressource du silence respectueux, c'est à Bossuet que les Jésuites s'adressèrent pour se plaindre. La Sorbonne compromise ne pouvait rien dire : la parole était aux évêques, et il n'y avait qu'un porte-parole des évêques, Bossuet : « C'est à vous, Monseigneur^ à parler, lui dirent les Jésuites, puisque vous avez autorité »; et là dessus, au dire de le Dieu, M. de Meaux « prit feu » (2). Avant comme après l'assemblée de 1700, et en dépit de la mésintelligence qui subsistait entre eux, il compta des Jésuites parmi ses bons amis. Il faisait assaut de politesse avec le père de la Ghaize, ce qui ne tirait pas à conséquence, car au fond, il ne semble pas l'avoir goûté beaucoup. Mais il aimait sincèrement Bourdaloue, le faisait prêcher dans son diocèse, louait son zèle et son éloquence. Les Pères Cossart, Ferrier, Bouhours, Daurès, Diaz, Gaillard, Martineau, la Rue, entretenaient avec lui des relations cordiales. En dépit de plus d'un
(1) Le Dieu, II, p. 186, 239, 240. Sur le P. de la Rue et son prétendu exil dans les Cévennes, voir Delmont, t. II, p. 333, Chérot, le Quiétisme en Bourgogne^ 8», 190i, p. 23. '(2) Tome II, p. 337, 368.
désaccord, il était impossible de le tenir pour un ennemi (1).
Et c'est chez eux que le clergé de Meaux alla chercher un orateur pour prononcer l'oraison funèbre de Bossuet. Le Père de la Rue, parlant de son rôle de docteur put, sans se mettre en contradiction avec ses confrères, dire du grand mort, son ami : « A cette règle de vérité solide et invariable, il rappelait non seulement la doctrine des dogmes, mais la doctrine des mœurs; également ennemi de ceux qui comptent pour rien le relâchement dans la foi, et de ceux qui, trop fiers de la fermeté de leur foi, au lieu d'élever sur ce fondement l'édifice d'or, d'argent et de pierres précieuses, ne craignent point d'y employer le foin et la paille, faible jouet de l'orage et du feu. Juge éclairé, ce n'était pas par prévention ni par entêtement, mais sur des principes certains qu'il condamnait les maximes trop indulgentes. Juge équitable et modéré, c'était sans étendre la censure du particulier au général, ni du coupable à l'innocent. Juge édifiant et exemplaire, c'était en appuyant la sévérité de ses décisions par la régularité de sa conduite. Sa vertu l'autorisait à réformer les abus plus encore plus que sa dignité : et, gitand on eût eu droit d'appeler de ses jugements (notons cette restriction) il eût fallu se rendre à la force de ses exemples » (1).
(1) Lettre 180. 4 août 1694; le Dieu, I, p. 83; UI, 35, 36, etc., Dumont, p. 225, 314.
(1) 3" point. (Œuvres complètes de Bossuet, édit. Guillaume, t. I, p. 23, 24. M. Réaume (t. III, p. 523, 533), trouve tout cela choquant et honteux de la part d'un Jésuite !
Et maintenant, pour conclure, contentons-nous de poser une question.
Je me demande jusqu'à quel point le grand évêque,
— lequel, je ne Toublie pas, ouvrait la liste des censures de 1700 par quatre condamnations visant les jansénistes
— ne subissait pas lui-même, dans sa campagne contre la morale rela€hée l'influence secrète du jansénisme. On a dit que, dans toute cette affaire, se retrouvait la main de Quesnel et de ses amis. Fénelon allait jusqu'à écrire en 1705 dans son mémoire secret au Pape : « Si on excepte quelques actes dirigés aussi légèrement que possible contre le jansénisme par les meneurs de l'assemblée, il est constant que tout le reste a été pris, mot à mot, des notes fournies par Quesnel ». Fénelon ignorait que, depuis dix-huit ans, Bossuet avait dans ses cartons un projet de censure. Il n'avait pu le présenter en 1682, il le reprit en 1700 et y ajouta une vingtaine de propositions nouvelles. Mais la question est toute autre.
Ce n'est pas impunément qu'on est de son temps et de son pays. Or au xvn® siècle, en France, l'atmosphère était tellement saturée d'idées et d'impressions jansénistes que les plus orthodoxes ne s'en défendaient pas toujours. Il ne serait pas très difficile, peut-être, d'en trouver la trace jusque chez les ascètes de la Compagnie. Il est certaines duretés et outrances de doctrines qui s'expliqueraient assez facilement par là. Je laisse à d'autres le soin délicat de chercher si le cas s'applique à Bossuet, et si, par exemple, quelquefois, entre saint Augustin et lui, ne viennent pas à certains moments
s'interposer les idées du jour. Mais il s'agit ici d'antijésuitisme.
Bossuet vivait entouré de gens à qui les Jésuites étaient fort antipathiques. A en juger par le Journal de le Dieu, on en parlait souvent chez lui, et souvent en mauvais termes. Jusqu'à quel point son robuste génie a-t-il pu se dérober à l'influence de l'injustice ambiante? Jamais on ne le voit préoccupé de défendre ce qu'il y avait de défendable dans la morale des Jésuites. Il loue les Provinciales : évidemment, à lire le contexte, il ne ne s'agit que de la forme. « Quelques-unes, dit-il, ont beaucoup de force et de véhémence, et toutes une extrême délicatesse ». Gela ne dépasse pas les qualités littéraires. Mais la restriction sur le fond n'y est pas. Croyait-il cependant à toutes les allégations de Pascal? (1).
Dans l'oraison funèbre de Nicolas Cornet (1663), sa justice distributive est, semble4-il, sans défaillance. Il est sévère pour les Jansénistes. Il l'est aussi pour les laxistes. Tout ce qu'il dit de la « pitié meurtrière » tle ces derniers « qui leur fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs » est parfaitement juste. Il a raison de blâmer la vaine subtilité qui « fatigue les casuistes par des consultations infinies », les « questions de néant qui ne servent qu'à faire perdre parmi des détours infinis la trace toute droite de la vérité », les « chicanes raffinées, ces subtilités en vaines distinctions, qui sont véritablement de la poussière soufflée et de la terre
(2) Ecrit composé pour le card. de Bouillon^ 1669.
dans les yeux », tout cela devait être dit. Dans sa pensée il faisait la distinction avec les casuistes modérés, tempérants et sages, dont le docteur Cornet était, à ses yeux, un type achevé. Mais il y a un mot que les Jésuites eussent voulu entendre, et qui les eût empêchés peutêtre de prendre le change sur les intentions de l'orateur : et ce mot n'a pas été dit. Combien, parmi les' auditeurs, ont pu croire alors que Bossuet flagellait en même temps et les jansénistes et leurs victimes (1).
Et je me contente de demander : ce procédé, qui n'était pas propre à Bossuet, n'est-ce pas un peu le procodé janséniste? N'y a-t-il pas du Pascal dans cette manière de faire? Bossuet a-t-il pu échapper complètement aux préjugés de l'époque? La réponse à cette question, si toutefois on peut la donner avec précision, permettrait d'en résoudre une autre^plus générale et que nous posions au début de ce travail. « Certain antijésuitisme, chez des catholiques sincères, ne s'explique-t-il pas en grande partie par l'atmosphère qui les entoure, tout saturé d'antijésuitisme sectaire? »
(1) Godefroy Hermant écrivait : « 11 donna furieusement sur ces gens là, c'est-à-dire sur les Jésuites, dont il y avait bon nombre dans rassemblée qui n'y prirent pas assurément plaisir ». Les jansénistes en furent-ils beaucoup plus satisfaits?
D'après Jean Deslions, docteur de Sorbonne, il y avait seulement deux Jésuites présents. {Etudes, 1874, p. 275, art. du P. Gazeau. Doc. inédits sur Vor. fun. de iV. C).