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IV. Fausse situation des Jésuites

En fait de jésuitophobie , la spirituelle France de Pascal et de Voltaire est à la hauteur de ses voisines hérétiques. Il est vrai que, chez elle, les adversaires de

(1) Sur les cinquante premières années de la Compagnie de Jésus en France, voir :

1<* Documents originaux provenant de la Compagnie : dans les Monumenta hUlorica Soc, Jest^y la Chronique de Polanco, les Epistolae mia:laey Ep. Quadrimestres, Monumenta Ignatiana, Epist. P. Pascasii Broet etc. Les Cartas de S* Ignace. P. Carayon. Documents inédits. Doc. A-B.

2® Principaux pamphlets : Pasquier, Œuvres, Amsterdam, 1723, 2 in-^., t. I, Recherches^ 1. III, ch. 44 (plaidoyer contre les Jésuites), cfr. ch. 43 et 45. On trouvera, p. 1097 la réplique de Versoris, t. Il, Lettres, passim. Catéchisme des Jésuites^ Villefranche, 1602 (cfr. L. Feugère, Œuvres choisies d'E. P., t. I, p. cli, ce, Démêlés d*E, Pasquier avec les Jésuites).

la Compagnie ont gardé une retenue relative. Aussi bien, ce sont à Torigine des gens graves, parlementaires, jansénistes, sorbonistes, gallicans. Dès le premier jour, les conflits prennent une forme processive, chicanière, contentieuse, qu'ils garderont jusqu'à la dernière heure. L'antijésuitisme français exhale un relent prononcé de basoche. Ce ne sont que plaidoyers, réquisitoires, monitoires, arrêts, sentences. Les Calvinistes euxmêmes se laissent, pour la variété, le choix, l'extravagance des métaphores, pour l'invraisemblance des inventions, dépasser par les Allemands. Ce n'est pas qu'en France on n'excède aussi dans les formes. Le défaut est général. Si nous nous plaignons des invectives de Pasquier, Arnauld et autres, il n'est que -trop facile de répondre par Garasse et Richeome. Polémistes jésuites et antijésuites auront besoin que Pascal leur donne une leçon de tenue littéraire. Mais les métaphores outrées et les fortes enluminures ne sont rien : reste à savoir ce qu'elles cachent, et de quel côté sont les substantielles calomnies.

3" De Thou. Hisloria svi temporis. Les histoires de l'Université par Crevier et du Boulay. Linguet. Histoire imparliale des Jésuites^ 1768.

Prat. S. J. Maldonat, Paris 1854; Recherches historiques^ etc. 1876. Th. Froment, Essai sur l'histoire de l'éloquence judiciaire en France avant le xwiv siècle, p. 80, 99 (sur E. Pasquier), 149-173 (sur A. Arnauld). Lcnient, la Satire en France au xvi' siècle. Douarche, l'Université de Paris et les Jésuites. Abbé Féret, V Université de Paris et les Jésuites dans la seconde moitié du xvr siècle, dans la Revue des questions historiques, T. 65, avril 1899, p. 455, (voir du môme auteur la Faculté de Théologie de Paris, époque moderne, t. I, p. 57). Tournier, Mgr Guillaume du Prat au Concile de Trente. (Eludes religieuses, 1904).

Traiter son adversaire de « maraud de Paris, petit

galant, bouffon, plaisanteur, sale et vilain satyre,

sot par nature, par bécarre, par bémol, sot à la plus haute gamme, sot à triple semelle, sot à double teinture et teint en cramoisi... renard velu, renard chenu, renard grison, pie babillarde, oison bridé qui se débride licencieusement pour embouer, envillainer et souiller la belle blancheur et le net plumage des Cygnes », c'est évidemment excessif, même de la part d'un homme qui se défend, et ce n'est guère spirituel. Mais enfin ce déluge de drôleries ne prouve que le mauvais goût et rénervement de l'auteur. On avouera que ce n'est pas tout à fait la même chose que de mettre sur le compte de ses adversaires des crimes à les faire passer en Cour d'assises (1).

Rappelons en deux mots les origines du conflit en France..

Ce qu'au début de la Compagnie on appelait collège, n'était qu'un séminaire où quelques étudiants jésuites, entretenus par la charité des fondateurs ^ivaient en commun et suivaient les cours d'Université. Pas

(1) La chasse du renard Pasquin, découvert et pris en sa tanniére du libelle diffamatoire faux-marqué le catéchisme des Jésuites par le sieur Félix de la Grâce, gentilhomme françois, seigneur du dict lieu Capite nobis vulpes parvulas quœ demoliuntur vineas. Cantic. 2. Prenez-nous un tas de renardeaux qui ruinent les vignes. Villefranche 1602, in-12 — cité par Cretineau-Joly, t. I, ch. VllI, p. 358, note. L'auteur est le P. Richeome.

d'enseignement à Tintérieur de la maison; donc aussi, pas d'élèves étrangers internes ou exteraes.

En 1S40, plusieurs de ces jeunes gens étaient venus à Paris; ils s'étaient fixés au collège du Trésorier; puis ils avaient passé à celui des Lombards. Ils vivaient là en petite communauté, ne se distinguant des autres étudiants que par une conduite plus édifiante, plus d'assiduité aux leçons, la fréquentation des sacrements, quelques exercices de zèle et de charité. Puis, Tévêque de Glermont, Guillaume du Prat, qui avait connu la Compagnie au concile de Trente, et comptait sur elle pour combattre l'hérésie dans son diocèse, projeta de lui fonder à Paris un collège autonome. En attendant, il logeait les pères dans un vieil hôtel appartenant à son évêché, rue de la Harpe. Il comptait le leur céder en due iorme. Mais sans une reconnaisance officielle du Gouvernement, jamais l'Ordre nouveau ne pourrait, comme tel, posséder d'immeubles à Paris, ni accepter de legs. En conséquence et pour assurer l'avenir, requête fut présentée au roi Henri II, par l'entremise du cardinal de Lorraine (15S0). Le prince n'avait aucune raison de la rejeter. Les Jésuites combattaient de leur mieux en Allemagne contre l'hérésie. Lui, se montrait dans ses états adversaire décidé des novateurs. Les Pères ne pouvaient être pour lui que de précieux auxiliaires. Donc les lettres furent signées qui autorisaient leur établissement à Paris et lui donnaient une existence légale. Mais pour se faire obéir, il ne suffisait pas toujours que le roi parlât.

L'opposition surgit de plusieurs côtés à la fois. Les

difficultés que les Pères avaient rencontrées ailleurs, en Espagne, en Allemagne, à Louvain, trouvaient leur écho jusqu'à Paris. Elles fournissaient, à ceux qui se croyaient intéressés à repousser les nouveaux venus, un premier fonds d'objections. Ces clercs ne ressemblaient pas à tout le monde : ils usurpaient pour eux seuls le nom de Jésus. On racontait sur leur compte des traits de dévotion par trop excentriques. Bientôt cela ne suffit plus; ridée qu'on se faisait des Jésuites prit un tour plus original, et l'antijésuitisme français commença (1).

Quand on examine d'un peu près les passions en jeu dès cette première heure, voici quels éléments on peut discerner.

Avant tout, la défiance à l'égard de Rome, et de tout ce qui était romain; d'un mot, le Gallicanisme. Le Parlement, la Sorbonne, le clergé, déterminés "adversaires de l'hérésie, l'étaient aussi des empiétements ultramontains. Or, aux yeux d'Eustache du Bellay par exemple, évêque de Paris, que pouvait être cette maison nouvelle qu'on voulait établir, sinon un couvent de plus échappant à sa juridiction, une enclave romaine dans son diocèse? Plus que cela encore : cette Compagnie qui se présentait sous le couvert des bulles pontificales, dévouée par vocation aux intérêts du Saint-Siège, était un danger permanent. Pasquier ira jusqu'à en faire presque une hérésie. Ajoutez qu'elle avait le tort par sa constitution, ses méthodes, son nom même, d'être une nouveauté. Ces clercs n'étaient pas

(1) Polanco, Chronicon II, p. 87, 93.

prêtres séculiers; moines ou « frères » mendiants, ils ne Tétaient pas davantage. Qu'étaient-ils donc? Ils se disaient religieux quand même : prétention inadmissible. A toutes les objections, ils répondaient par les bulles du Pape en leur faveur. Mais ces bulles n'étaient valables en France qu'après acceptation du Parlement. Il est vrai que le roi, en envoyant ses lettres patentes, montrait qu'il recevait les actes pontificaux relatifs à ces prêtres. La cour suprême se dérobait. D'usurpation en usurpation, ou, si l'on veut, de conquête en conquête, la haute cour judiciaire en était venue à se constituer corps politique, juge en dernier ressort des droits, principes, libertés du royaume, facilement supérieure au roi lui-même pour peu que le roi ne sût pas parler net. Elle avait donc double raison pour ne pas enregistrer les lettres patentes du roi, et, du même coup, les lettres apostoliques : son opposition gallicane d'abord, et ensuite son besoin d'envahissement.

A quoi il faut ajouter, hélas! les questions de rivalités. Certains religieux, oubliant un peu trop leur histoire, et les luttes qu'ils avaient dû soutenir, trois cents ans plus tôt, pour obtenir licence d'ouvrir école à Paris, nourrissaient une jalousie sourde contre le nouveau venu, jeune et ardent émule qui prétendait travailler dans le champ du Seigneur, avec ses méthodes originales. Il est si naturel, quand on a pour soi le passé, de prendre toute initiative d'autrui pour une critique. De ce côté l'antagonisme fut presque universel. Un peu plus tard, quand les Pères parlèrent d'avoir des élèves du dehors, nouvelle opposition de la part des collèges.

Les professeurs devinaient, dans ces prétentions, une menace pour leurs revenus. Vivant de leurs leçons, ils se croyaient déjà réduits à la mendicité.

Et Ton allait disant et prêchant que la Compagnie était l'œuvre du diable, — comme aussi du reste le concile de Trente. Il n'y avait qu'une chose à faire, chasser les Jésuites bien et dûment fouettés (1).

Telle était la disposition des esprits, au moment où Henri II envoyait au Parlement ses lettres patentes. La cour de Paris profita de l'occasion pour faire examiner rinstitut — c'est-à-dire les bulles pontificales, car, à cette date, les Constitutions n'étaient pas encore partout promulguées. Il le déclara préjudiciable aux droits de la couronne, de l'Etat, de l'Episcopat, et l'enregistrement fut refusé. Piqué au jeu, le roi évoqua l'affaire à son conseil. Nouvel examen : l'Institut fut reconnu inoffensif, et injonction faite au Parlement de passer outre à ses remontrances. Survint la guerre avec l'Espagne. Le roi avait autre chose à faire qu'à s'occuper d'une dizaine de clercs inconnus. Le Parlement en profita pour traîner les choses en longueur. Il soumit la cause à l'évêque de Paris et à la faculté de théologie.

La nouvelle procédure, comme bien l'on pense, fut défavorable. Il en résulta le fameux décret du l^' décembre 1554, qui, entre autres choses, prouve que l'on condamnait l'Institut, sans se donner la peine de s'informer, sur des bruits venant on ne sait d'où. C'est ainsi que la faculté reprochait aux pères d'admettre

(i) Polanco. Chronicon. UI p. 289-290.

parmi eux, a facilement et sans choix, des sujets de toutes sortes, criminels, illégitimes, mal fajnés », alors que les conditions d'entrée dans la Compagnie étaient plutôt sévères.

Eustache du Bellay, parlant de leur vœu de pauvreté, disait que, même avec ce vœu, « ils entendaient pouvoir estre promeus aux dignitez ecclésiastiques et les plus grandes, comme archevêchez,'éveschez et mesme avoir collation et disposition des bénéfices », ce qui était juste à l'opposé de la vérité. Tout le monde sait que les dignités ecclésiastiques sont expressément interdites aux Jésuites, sauf ordre exprès du Pape. Mais on n'y regardait pas de si près.

Et de même quand on les chicanait sur leur nom. Le titre de Compagnie de Jésus était-il plus « arrogant » que celui d'ordre de la Sainte Trinité? Il fallait avoir bien peu de bonnes raisons pour tant insister sur celle-là.

Qu'on les accusât d'empiéter sur les droits des curés et des évêques, cela pouvait avoir quelque apparence, au point de vue gallican; cela était faux au point de vue orthodoxe et romain. Mais dire qu'ils empiétaient sur les droits du Pape, alors qu'au fond de l'âme ce qu'on leur reprochait le plus, c'était d'être dociles instruments de la Papauté, était-ce bien franc? Protester de son respect et de son obéissance pour le Pontife de Rome, (( le suprême vicaire de Jésus-Christ, le Pasteur universel de l'Eglise, à qui toute puissance a été donnée par le Christ, à qui tous les fidèles doivent obéir, dont les décrets doivent être respectés et observés par chacun »; puis, à des religieux qui viennent, armés des

décrets de deux Souverains Pontifes, déclarer que leur société est in negocio fidei periculosa, pacis Ecclesiœ perturbativa^ monasticœ religionis eversiva, et magis in destructionem quant in œdificationem, encore une fois était-ce bien franc?

rPar dessus la tète des Jésuites, c'est le Saint-Siège que Ton frappait, lui qui avait solennellement approuvé rinstitut. Conséquences : interdit lancé par Tévêque, j insultes en chaire, déclamations dans les collèges,

' affichage du décret dans les rues, sans parler des voies

de fait. Puis tout s'apaisa et les Jésuites patientèrent (1). A l'avènement de François II, le moment parut venu ^ de faire une autre tentative (1560). Donc nouvelle

requête, nouvelles lettres patentes, et nouvelle comédie ^ du Parlement. Refus d'enregistrer les lettres, renvoi de

TafFaire à Tévèque de Paris, convocation des curés, et '* condamnation des bulles par eux et l'Université.

I Abrégeons. Enfin, Tévêque ayant cédé, la régente

! Catherine de Médicis et les Guises étant favorables,

l'assemblée de Poissy s'étant prononcée pour la Compagnie, non sans d'importantes restrictions, le Parlement I , ayant enfin consenti à enregistrer les patentes, après

dix ans de lutte (13 février 1562), le collège dit de ' Clermont était fondé; les Jésuites avaient à Paris une ; existence légale.

La lutte était finie... Elle allait recommencer. Partout en Europe, les collèges-séminaires de la Compagnie s'étaient transformés en véritables maisons

(1) Du Boulay, t. YI, p. 570-572. Polanco, t. IV, p. 328-339.

d'enseignement. Non seulement les Pères donnaient leurs leçons aux jeunes religieux de l'Ordre, mais les classes s'ouvraient au public; et, détail important, l'instruction était gratuite. Les Jésuites de Paris, eux aussi, comptaient pouvoir enseigner, tout comme leurs confrères de Coïmbre, d'Ingolstadt, de Rome ou de Louvain. Donc en 1563, ayant acheté l'ancien hôtel de Langres, ils se disposaient à y faire leurs premières leçons publiques. De quel droit? Toujours en vertu des bulles pontificales. Paul III, le 18 octobre 1549, avait accordé à Tordre nouveau d'importantes prérogatives universitaires, et spécialement, pour le général, le droit de conférer à ses religieux, par lui jugés capables, l'autorisation d'enseigner la théologie et autres sciences. Jules III, l'année suivante, avait ajouté le pouvoir de conférer, à l'instar des Universités, le baccalauréat, la licence et le doctorat. N'oublions pas que les Universités d'alors étaient d'origine ecclésiastique, que leur organisation première était l'œuvre des Papes, qu'elles avaient été, en ce temps-là, une affirmation solennelle des droits pontificaux à rencontre des droits exagérés de l'épiscopat. Les siècles avaient marché : le lien qui les unissait à Rome s'était relâché, mais il n'était pas rompu. C'était encore comme légat du Pape, que le cardinal d'Estouteville, en 1452, avait donné à l'Université cette réforme sur laquelle on vivait toujours. Les Jésuites, en arguant des bulles de Paul III et de Jules III, étaient sur un terrain historique et juridique excellent. Mais ils devaient s'attendre à lutter pour s'y maintenir, car leur point de vue n'était pas celui de Paris.

Pour exercer leur droit, il leur fallait une reconnaissance officielle de TUniversité. Difficulté nouvelle : à quel titre demander au Recteur des lettres de scolarité? comme séculiers ou comme religieux? Les religieux n'avaient jusque là été admis que dans la faculté de théologie; celle des arts où les Pères voulaient aussi enseigner n'était pratiquement ouverte qu'aux séculiers . Les Jésuites allaient-ils réclamer une exception, et introduire encore une nouveauté?

Par bonheur pour eux, en les acceptant, le colloque de Poissy avait reconnu dans les Jésuites de Paris, non des religieux, mais simplement la Société du Collège de Clermont. Pourquoi ne pas tirer d'une situation faussé, les avantages passagers qu'elle pouvait avoir? En conséquence, le Recteur alors en charge put passer outre aux objections, et les lettres de scolarité furent délivrées. Les cours s'ouvrirent et le succès fut immédiat.

Les nouveaux professeurs pensèrent bientôt qu'ils pouvaient aller plus loin. Les autres collèges avaient le droit de conférer les grades; pourquoi le leur ne l'aurait-ii pas aussi? D'autant que le Saint-Siège, en théorie chef suprême des Universités, leur en avait octroyé le privilège. Ils demandèrent donc à être immatriculés. Peut-être, si leurs succès n'avaient été que médiocres, n'eût-on pas vu en eux des rivaux bien redoutables, et l'égalité des droits leur eût été concédée ; mais l'Université se croyait menacée dans sa souveraineté par les progrès rapides de ces ultramontains. A quoi il faut ajouter l'influence protestante. Le crédit des Guises était en baisse à la cour. Le conservateur des

privilèges de TUniversité était le cardinal de Chatillon, qui n'allait pas tarder à jeter le masque. Le Collège Royale peuplé de professeurs calvinistes parait avoir été le centre de l'opposition. Plusieurs de ces doctes humanistes, se trouvaient être en même temps principaux d'autres collèges. Les Jésuites, par leurs succès et leurs prétentions, les menaçaient donc, et dans leurs croyances, et dans leurs intérêts. Cette fois ce fut l'hérésie qui ouvrit le feu.

De là, en 1565, par devant le Parlement, grand procès de l'Université contre les Jésuites et première coalition de tout ce que ces derniers pouvaient compter en France d'opposants, protestants et gallicans, universitaires et parlementaires. La lutte fut ardente : « Huit bouches d'avocats braquées contre nous, dit une relation contemporaine, pendant deux matinées débagoulèrent contre nous mille puantes fleurs de médisance, et vomirent feux et flammes en faveur de l'hérésie » (1). Alors, avec le plaidoyer d'Etienne Pasquier, commence vraiment la littérature antijésuitique française.

Faut-il présenter cet Etienne Pasquier, le premier en date des grands adversaires de la morale relâchée?

C'était (( un homme, nous dit-on, très pénétré de ses devoirs publics et privés », très maître de lui, bon

(1) Cité par Douarche, p. 85.

patriote, bon citoyen, de sens rassis, chrétien sérieux, latiniste, juriste érudit, honnête, laborieux, de vie calme, d'esprit ardent et caustique, et, « par son aimable solidité, un des plus parfaits exemplaires de cette classe parlementaire qui a fait tant d'honneur à l'ancienne France » (1).

On ajoute « de mœurs graves ». Nous savons qu'il ne faut pas se hâter de conclure du livre à l'auteur. Le xvie siècle surtout avait, sur ce chapitre, des idées qui, heureusement, ne sont pas les nôtres; et l'on croyait trop facilement alors concilier l'indécence littéraire avec la décence de vie. Ce fut le cas de Pasquier. Il n'est pas seulement l'auteur de plaidoyers plus ou moins retors, ni le compilateur curieux des Recherches de la France; il a écrit aussi le Monophile^ les Lettres amoureuses, les Colloques d'amour, et Ordonnances d'amour. Ce sont ses Gaietés à lui, et qui ne sont pas toutes d'avant l'âge mûr. Il av^ait 50 ans, quand il fit sa fameuse pièce de la Puce; il en avait 81, quand, en 1610, il réunit ses « juvenilia » sous le titre de La jeunesse de Pasquier. « Il y badine en style plus égrillard que Voiture, à qui pourtant il échappe encore de fort libres saillies : on n'est pas impunément du siècle de Rabelais (2). »

Des gens chagrins lui reprochaient bien parfois ces ^Tavelures. Mais notre avocat n'était pas à court de

(1) Dejob, dans VHittoire de la langue et de la Liliérature franlise, t. ni (xvi« siècle), p. 615. — Lanson, Histoire de la Littérature ançaise, p. 296.

2) Dejob, loc. cit., p. 619.

bonnes raisons : « Ainsi, dit-il, que chaque saison de Tannée, aussi faut-il que chaque aage ait ses fonctions particulières. J'aimerois tout autant que vous vous plaignissiez du Printemps qui ne nous produit que des fleurs... Jamais vie d'homme ne fut belle et accomplie, qu'elle n'ait produit en nous quelques traits de gaillardise, sur nos premiers avènements. Le privilège de nos

jeunes ans nous en dispense Je ne scay si j'ay en

cecy failly, mais s'il y a de ma faulte, elle est double : l'une d'avoir failly, l'autre de ne m'en pouvoir repentir y> (1).

Passons au plaidoyer. L'intérêt littéraire en est assez mince. Cette rhétorique violente nous fait sourire et nous agace. Je n'en dirai pas autant de l'intérêt historique. L'ouvrage dénote une tendance d'esprit dont il serait instructif de suivre le développement à travers les âges. J'entends le laïcisme dans l'éducation. Par derrière les Jésuites, Pasquier attaque un peu sournoisement tout l'enseignement ecclésiastique. Que les prêtres forment les futurs prêtres, c'est dans l'ordre. Aux autres, des maîtres laïques. C'était nier assez clairement les droits suprêmes de l'Eglise et, ajoutons-le, les origines cléricales de l'Université. Aussi, Pasquier est-il aujourd'hui salué comme un précurseur. On lui sait gré d'avoir engagé la lutte « avec une fermeté d'esprit et une élévation de pensée vraiment surprenantes. On est étonné de retrouver, à trois siècles de distance, et dans leur expression la plus noble, la plus élevée, des idées

(1) Lettres. Livre VI, 1. 3, p. 156. Voir Prat, Maîdonat, p. Hi.

et des principes qui sont encore aujourd'hui le thème de nos controverses politiques (1). »

Mais passons : ce qui doit nous arrêter, c'est la façon dont Pasquier dépeignait les Jésuites devant son auditoire de conseillers et de procureurs.

Il les connaît, dit-il, et de près. Il y a sept ou huit ans, il a entretenu le Père Pascase Broet, Tun des premiers compagnons d'Ignace. C'était à Melun. La conversation fut très longue, elle eut pour unique objet l'origine et les progrès de la Compagnie nouvelle, les règles qui y étaient suivies. Muni de papier et d'encre, Pasquier prenait des notes. Il en couvrit « quatre grandes feuilles ». C'est le résultat de cet entretien que maintenant il servait à son auditoire (2).

Or, entre beaucoup d'autres choses inédites, il nous apprend que, dans la Compagnie de Jésus, il y a la grande et la petite observance (entendez les profès et ceux qui ne le sont pas). Les « grands observantins » font les trois vœux ordinaires d'obéissance, pauvreté et chasteté, plus le vœu d'obéissance au Pape et un autre à leurs Supérieurs. Entre eux la capitale dilBFérence est dans la pauvreté. Le fondateur de cette secte, ayant trouvé la pauvreté, telle que lui-même Tavait vouée, « de trop difficile digestion », chercha le moyen d'en dispenser les siens sans en avoir l'air. Il imagina le moyen suivant. Les grands observants habiteraient de modestes monastères, « petites chapelles et cellules,

(1) Douarche, op. cit. p. 77, cfr. Prat., p. 170.

(2) Lettres, Livre XXI, 1, t II, col. 630. Notons que Broët devient sous sa plume Bronez.

comme estant le moindre de son opinion ». Mais, aux petits observants, les grands palais, la faculté de posséder, d'accumuler, d'accaparer. On maintient les gens dans ce premier stade, indéfiniment, « pendant le quel temps, ils se gorgent ». Puis, le moment venu, on leur fait céder à l'Ordre tout ce qu'ils ont acquis, et ils entrent dans la grande observance (1).

Grossière parodie d'une organisation très sage par laquelle Ignace astreignait à la pauvreté la plus rigoureuse, les profès et leurs maisons, parce que les profès pouvaient et devaient vivre d'aumônes, sans détriment pour leur travail, tandis qu'aux étudiants, ou scolastiques, il n'imposait que la pauvreté personnelle, laissant à leurs collèges le droit reconnu par le concile de Trente, de posséder des revenus (2).

(1) Recherches, col. 335.

(2) Précisons davantage. II le faut bien, car, nous le Terrons dans la suite, beaucoup de nos historiens contemporains ne sont pas, sur ce point, plus exacts que Pasquier.

Un jeune homme se présente pour entrer chez les Jésuites. Il commence par passer huit ou dix jours en retraite, pendant lesquels il s'examine, examine sa vocation et se laisse examiner par ceux qui ont pouvoir de l'admettre. C'est la première probation. Il est admis : le noviciat dure deux ans, est rempli par les épreuves ou expérimenU prévus par les constitutions, et se termine par l'émission des trois vœux simples de pauvreté, chasteté, obéissance. Le jeune homme est désormais religieux, au sens rigoureux du mot. Comme ses vœux ne sont que simples, sa pauvreté ne lui enlève pas le droit radical de posséder, de recevoir, d'hériter. Mais l'usage qu'il peut faire de ses biens est lié. Cette pauvreté personnelle et d'usage est absolue, rigoureuse. Mais si l'ordre juge à propos de se séparer de lui, et de lui rendre sa liberté, il retrouvera les biens qu'il a laissés dans le monde, et ne sera pas réduit à la mendicité.

S'il est destiné au sacerdoce, il est alors scolcutique, c'est-à-dire

Pasquier nous parle aussi du noviciat : et là encore, nous sommes en pleine fantaisie. Chez les autres religieux, dit-il, le noviciat dure un an. C'est un temps d'épreuve au vrai sens du mot. On s'essaie à la vie religieuse et l'on est toujours libre de se retirer. Chez les Jésuites, c'est tout autre chose. « S'il y en a aucun qui par un nouveau zèle par avanture indiscret, ou pour l'imbécillité de son aage, ou par un esprit de curiosité,

étudiant, et il poursuit le cours de ses études. Ces études tenninées, s'il a rempli toutes les conditions fixées par Tlnstitut, il fait ses vœux solennels de profès, les trois vœux ordinaires de religion qu'il renouvelle en forme définitive, radicale, et auxquels il ajoute celui d'obéissance spéciale au Souverain Pontife. Sa pauvreté alors est complète; elle suppose l'absolue renonciation à tous ses biens; elle détruit en lui le droit à rien posséder en propre.

Au cas où le sujet ne serait pas apte au sacerdoce, ou bien où, parvenu an terme de ses études, il ne remplirait pas toutes les conditions pour être admis à la profession, il est coadjuteur temporel ou spirittiel, et ses vœux, restent simples, bien que l'abdication de ses biens personnels soit complète.

Quant aux maisons, leur régime au point de vue de la pauvreté n'est pas le même. Les « maisons professes », où n'habitent que des prédicateurs, confesseurs etc., vivent d'aumônes et n'ont pas de revenus. Les « collèges », où sont d€s étudiants, peuvent avoir des revenus : il le fallait bien, sous peine de voir les jeunes religieux passer leur temps à mendier, au grand détriment de leurs études.

Cette organisation était nouvelle, et comme telle, désorientait certains esprits défiants à l'excès de toute nouveauté. Mais elle reposait sur ce principe : là où les devoirs différaient, il était bon que la situation juridique difl'érât aussi, et, avec elle, les obligations personnelles. On n'attendait pas la môme chose d'un profès que d'un scolastique : les services qu'ils pouvaient rendre étaient d'ordre différent, donc la situation dans l'ordre ne serait pas la même, donc il y aurait des nuances dans leur pauvreté, et celui-là sera plus pauvre qui pourra l'être avec moins de détriment pour l'accomplissement de ses devoirs.

veuille estre agrégé avec eux, soudain on le prend à la chaudecole, le présente-l'en à l'un des Prestres profès,

qui lui chante telle leçon qu'il lui plaist Ce pauvre

esprit cependant de cette façon chevalé se laisse aller à la volonté et discrétion de celuy qui le meine d'une parole amadoiiante. Voire le désrobent à leurs pères et mères, et pour en disposer ainsi qu'il leur plaist. Pour le faire court, des l'entrée, sans aucune probation, ce pauvre abusé est receu aux deux vœux de la petite profession. Dèslors il est pris aux rets sans qu'il s'en puisse dechevestrer, tout le demeurant de sa vie. » Pasquier avait, sans doute, été distrait pendant qu'il prenait ses notes sous la dictée du P. Broet; car le noviciat des Jésuites dure deux ans complets, et il recommence pendant une troisième année, quand la période des études est finie.

Voici maintenant la fable des Jésuites en robe courte.

Dans la petite observance entrent sans distinction (( prêtres et gens lais, mariez ou non mariez ». Aucune obligation de résider au couvent. Ils y viennent seulement « à jours certains et préfix... pour participer à leurs chimagrées. Tellement que suivant cette loy et règle, il n'est pas impertinent de voir toute une ville jésuite » (1).

Pasquier nous assure ensuite que les Jésuites forment une secte schismatique, hérétique, aussi funeste que

(1) Recherches. Livre UI, ch. 44, col. 336. L'origine de cette croyance aux Jésuites de robe courte doit être cherchée, croyons-nous, dans une pratique, dont les Jésuites n'ont point le monopole. Us aiment, quand ils ont un bienfaiteur insigne, à le rendre participant des mérites, prières et suffrages de l'Ordre tout entier.

celle de Martin Luther. Martin voulait détruire l'autorité du Pape, et Ignace l'exagérer : à cela près, ils se valent. Comment cette accusation de Pasquier se concilie-t-elle avec celle d'Eustache du Bellay qui reprochait aux Pères de détruire les droits du Pape, nous ne savons, mais il importe peu. Martin niait la confession auriculaire : Ignace veut l'accaparer pour les siens, etc. « Les Ignaciens sont à l'Eglise comme le lierre qui, attaché à une vieille paroi fait montre extérieure de la soutenir et la mine intérieurement. »

Quant aux bulles dont on a fait si grand état, si les papes les ont accordées, c'est qu'ils se sont laissés prendre « à la renardise et finesse de ces saints frères ». L'orateur les montre pénétrant à Paris, occupant d'abord une petite chambre de collège, s'y tenant en silence, puis s'enhardissant à la faveur des troubles et annonçant très haut « qu'ils sont en possession de croître par les ruines d'autrui ».

Tout déplaît à Pasquier dans les Jésuites, leur nom qui est une impertinence à l'égard des autres chrétiens? leur origine étrangère qui menace d'agréger à la vieille Université, à la fille aînée de nos rois, des demi-maures espagnols et des chattemites italiens; la gratuité hypocrite de leur enseignement qui est un moyen de ruiner l'Université; leur ambition effrénée qui les pousse à usurper les fonctions des curés dans le confessional, sans être prêtres (?), et celles des professeurs dans leurs chaires, sans être docteurs : mais par dessus tout leur vœu d'obéissance au Pape qui est une menace effrayante pour les droits du royaume. Ils sont vassaux de Rome,

comment seraient-ils citoyens dévoués à l'Etat? Les admettre, c'est admettre chez soi la guerre civile en permanence. Leur air bonhomme cache une habileté raffinée. Pas d'autre règle que leur intérêt; ils « ménagent, suivant les occasions, leur dit et leur dédit ». Leur vœu de pauvreté est un sophisme, comme nous l'avons vu : la gratuité de leur enseignement est un leurre; ils gagnent par là réputation et faveur auprès du public, et, en dix ans, ils sont devenus plus riches qu'aucun collège de l'Université ne le deviendrait en deux cents ans. Enfin, enseignement perfide : ils empoisonnent l'àme des enfants de ces déplorables doctrines qu'ils désavouent toujours et n'abandonnent jamais.

Lorsque, plus tard, dans ses Recherches de la France^ il intercala son plaidoyer, Pasquier l'encadra entre deux chapitres intitulés, l'un De la secte des Jésuites (ch. XLui), et l'autre Quelle compatibilité il y a entre la profession des Jésuites, et les règles tant de notre Eglise Gallicane guede nostre Estât (ch. xlv).

Là, nouvelles révélations dignes des premières -: et par exemple, comment en Portugal les Jésuites « sollicitèrent, par toutes sortes d'impostures, le Roy Sébastien, de vouloir faire une loy générale, que nul ne fust appelé à la couronne, s'il n'estoit de leur Société, et encore qu'il ne fust eslu par les voix et sulBFrages d'icelle : A quoy ils ne peurent atteindre, bien qu'ils fussent tombez en un prince bigot et superstitieux \e possible » (p. 325).

La conclusion du procès fut que le Parlement

appointa la cause, c'est-à-dire maintint le statu guo Les Jésuites ne furent pas incorporés à l'Université, mais ils continuèrent leurs cours. Pour lui, Pasquier, vaincu au tribunal, eut une compensation : son plaidoyer fut traduit dans toutes les langues de l'Europe. L'antijésuitisme devenait article d'exportation (1).

On voit oïl en était alors en France l'antijésuitisme. Il n'inventait guère de toutes pièces : il se contentait de mal comprendre, de mal interpréter, d'accueillir avec complaisance les bruits calomnieux venus d'ailleurs. Chez quelques-uns ce pouvait être haine de sectaire; chez les autres, c'était simple rivalité de corps, mais rivalité passionnée, avec toutes ses conséquences, obscurcissement du bon sens naturel, et oblitération du sens de la justice.

Une remarque s'impose ici. La Compagnie de Jésus, à ses débuts en France, devait porter la conséquence de sa situation fausse. On lui avait donné une existence légale. Mais qu'est-ce qu'elle était au juste? L'Université avait beau jeu de la presser sur ce terrain. Quelle définition pouvait-elle donner d'elle-même?

Les pères étaient-ils oui ou non des religieux? S'ils disaient non, c'était mentir à leurs bulles de fondation

(1) Lettres liv. XXI, 1 et 3. Ce qui sauva les Jésuites, ce fut le calme et la modération de Versons (Le Tourneur), leur avocat.

et à leurs vœux : s'ils disaient oui, c'était se mettre en contradiction avec l'acte de l'assemblée de Poissy qui les acceptait, mais uniquement comme prêtres et écoliers du collège de Glermont. S'ils déclaraient, et c'était la stricte vérité, qu'ils étaient clercs réguliers^ on pouvait répliquer qu'en France on ne connaissait pas cette forme de vie ecclésiastique. Être réguliers par les vœux de religion, et séculiers par les observances, qu'est-ce que cela? et Pasquier, pas plus que les autres n'ayant idée que des formes nouvelles pussent s'introduire dans l'Eglise, les traitait d'hermaphrodites bigarrés de séculier et de régulier. Eux aussi, au xui« siècle, les frères mendiants, avaient à leurs dépens appris ce qu'il en coûte, en certains milieux, de rompre avec les formes consacrées.

Aussi, en face de ces juristes retors, qui ne voyaient guère au delà des textes de loi, les Jésuites avaient grand peine à maintenir leurs positions. Aux subtilités de leurs juges, ils répondaient par d'autres subtilités. On leur interdisait de prendre le titre de clercs de la Société de Jésus : ils prirent celui de clercs de la Société du nom de Jésus. Ils ne l'inventaient pas pour le besoin de la cause, comme on l'a dit : en bien des pays ils se donnaient indifféremment l'une ou l'autre de ces deux appellations.

Puis quand on leur demandait : Mais enfin qui êtesvous, moines ou séculiers? Ils répondaient : a Nous sommes en France tels que le Parlement nous a dénommés, taies quales nos curia nominavit; on n'a pas droit de nous en demander davantage ». On ne put

obtenir d'eux autre chose. Ils ne niaient rien; ils se contentaient d'affirmer cette vérité légale et officielle, c'est qu'en France, aux yeux des autorités, ils étaient cela et pas autre chose. Le reste dépassait la compétence de l'Université. Subtilité si l'on veut, réticences et échappatoires : mais depuis quand, lorsqu'on est devant un juge qui est, en même temps, partie dans le procès, est-on, même si l'on a le malheur d'être Jésuite, forcé de lui fournir des armes contre soi?

La conséquence fut que les pères eurent pour sobriquet leur propre réponse. Ils furent les taies qtiales. Mais aussi, désormais, ils passèrent dans le public universitaire pour des fourbes. On les poursuivait dans les rues de ce refrain :

Tu es Jesuita, Ergo hypocrita,

Ita. ^ .

On sait si l'accusation d'hypocrisie a fait fortune : l'origine historique, pour la France du moins, est dans l'épisode que nous avons raconté (1).

(1) Du Boulay, Hist Univ., t. VI, p. 584.

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