‹ Les Jésuites de la légende (volume 3)Chapitre 6 sur 17 · V. — Plaidoyer d'Antoine Arnauld · texte numérisé non relu

V. — Plaidoyer d'Antoine Arnauld

Franchissons quelques années.

Le dernier quart du xvi» siècle et le commencement du xvu« marquent une date capitale dans Fhistoire de l'antijésuitisme.

(1) Outre les ouvrages indiqués au chapitre précédent, voir spécialement les Mémoires de l'Estoile, Palma Cayet, Chevemy, etc. dans la collection Michaud et Poujoulat, les Mémoires de la Ligue, la Satire Ménippée, le Plaidoyer d' Arnauld {Annales des soi-disant Jésuites, t. I.). La Défense des Jésuites ^ par le R. P. Bamy est dans du Boulay, t. VI, p. 866; celle du P. Cl. Dupuy est dans les Recherches historiques du P. Prat, t. V.

, (Dazès) Compte rendu au public, 1765. Labitte, La démocratie chez

Cest vers ce temps-là, pent-on dire, qu'il se fixe dans ses grandes lignes; vers ce temps-ià que l'échange s'étant fait d'un pays à l'autre des principaux chefs d'accusation, la légende se trouve constituée.

Ce n'est pas que chaque pays n'y consenre son originalité. Les peuples protestants gardent les grosses imaginations sanglantes. Les catholiques plus ou moins teintés de jansénisme ou de gallicanisme insistent sur les dangers politiques ou sur la morale relâchée. Les catholiques purs comme ceux d'Espagne, s'en tiennent en général aux querelles de couvent ou de clocher. Mais à ces différences près, on peut dire que vers 1600 ou 1610 l'antijésuitisme est bien près d'avoir sa forme définitive. La Ligue, l'apparition des Monita sécréta, le Complot des poudres, les attentats sur la personne de Henri lY, voilà les épisodes autour desquels il est facile de tout grouper.

Grâce à eux, il se forme par toute l'Europe une image du Jésuite, à laquelle on pourra bien ajouter quelques traits inédits, mais à laquelle on aura soin de ne plus rien retrancher. Intrigue, mensonge, doctrines perverses et antisociales, compromissions coupables avec l'esprit du siècle, soif de domination, esprit

let prédicateurs de la Ligue, Colombier, Les Jésuites ligueurs {Etudes religieuses^ 1874, t. I). Prat, Recherches historiques sur la C. de Jésus, Poirson, Histoire de Henri IV, 1865. L'Epinois, La Ligue et les Papes, 1886. Yves de la Brière, La conversion de Henri IV (Collection Science et Religion) 1904. Baudrillart, L'Eglise catholique, La Renaissance, Le Protestantisme^ Paris, 1904. E. Lavisse, Histoire de France, t. VI, vol, 1. La Réforme et la Ligue, par J. H. Mariéjol, Paris, 1904.

d'envahissement occulte, égoïsme corporatif sans attaches à la patrie, romanisme jusqu'à la négation des droits de la couronne, le cercle est à peu près complet des accusations entre lesquelles va désormais tourner indéfiniment Tantijésuitisme cosmopolite.

Insistons sur la France.

Au temps où Etienne Pasquier plaidait contre les Jésuites, les accusations courantes revenaient à ceci. Les Jésuites sont des hypocrites : preuve, entre bien d'autres, la gratuité de leur enseignement. Ce sont des orgueilleux : preuve, leur nom même; des cupides, des « croque-testaments » : preuve, leur procès avec les héritiers de Mfi^^ Jq Pfat; des ambitieux : voyez leur obstination à vouloir se faire une place dans l'Université; des ennemis de l'Etat, Espagnols d'origine, de tendances, de goûtj d'inspiration.

Trente ou quarante ans s'écoulent. De l'ordre civil l'antijésuitisme passe, pour ainsi dire, à l'ordre criminel. Les Jésuites ne sont pas tout à fait, il est vrai, comme en Allemagne, ennemis de la société, prêts à mettre l'univers à feu et à sang pour le triomphe de Rome. Mais ils sont les fauteurs des doctrines anarchistes qui mettent la couronne des rois à la merci du Pape, et leur vie à la merci du premier conspirateur venu, responsables pour leur part de tous les grands attentats contemporains.

C'est aux environs de la Ligue que s'ajouta ce nouveau trait à la légende jésuitique.

Je ne fais pas l'histoire de ces temps de trouble. Je suppose connu le rôle de la Sorbonne et du Parlement

pendant la guerre civile, les déclamations outrées des \ docteurs, et les décrets extravagants de la cour suprême, I les éloges donnés par tout ce monde à Jacques Clément, ' les appels à l'assassinat de Henri de Navarre. 11 ne serait * que trop facile d'accumuler ici les citations incendiaires.

En son principe, la Ligue avait été un admirable \ mouvement populaire : elle dégénéra, c'est le sort de \ toutes les entreprises humaines qui ne savent pas s'arrêter à temps. Je n'ai ici ni à la justifier, ni même simplement à la discuter. Une remarque suffit. Que les catholiques en fassent l'apologie, c'est logique; passant condamnation sur certains procédés que la sainteté du but poursuivi ne saurait justifier, ils considèrent le résultat cherché et obtenu, le maintien de la foi, et cela leur paraît bon.

Que les partisans du droit divin, tels que les régaliens du xvn« siècle et les théoriciens de l'absolutisme royal, l'aient combattue, c'est logique encore : une fois admise la conception nouvelle du droit monarchique, « il devenait scandaleux que des sujets dictassent leurs conditions à leur roi, et criminel qu'ils se fissent juges de l'indignité de ses actes ». Aux yeux de ces légistes « la Ligue avait le tort irrémissible de ne pas considérer la loi salique comme le dernier mot du droit politique français et de prétendre que la dévolution du trône pouvait et devait se régler autrement que la succession d'une terre ou d'un pré » (1). Mais enfin ces légistes

(1) L. de Lanzac de Laborie, Huguenots et Ligueurs. {Correspondant, 25 août 1904, p. 754).

avaient pour eux sinon la raison, du moins la logique. Mais que les historiens libéraux ou démocrates dont l'indulgence est inépuisable pour le Paris révolutionnaire, septembriseur, terroriste et communard, se prennent d'indignation vertueuse contre le Paris ligueur, c'est où la logique me paraît défaillir. C'était pourtant le peuple alors, le bon peuple de Paris, qui spontanément se levait « pour inspirer à l'héritier présomptif le respect des volontés nationales et borner l'omnipotence du prince régnant ». Si mouvement fut populaire et démocratique, c'est bien celui-là. Par malheur il fut catholique, et cela ne se pardonne pas.

Et les Jésuites pendant ce temps?

Pris en masse, les Jésuites de France étaient ligueurs et ligueurs convaincus. Reste à savoir la manière, car il y en avait plus d'une.

Le parti de la Ligue n'était pas un de ces blocs homogènes, s'il en existe en politique, où tous ont les mêmes vues et emploient les mêmes moyens. Il y avait dans ses rangs des exaltés fanatiques. Il y avait des ambitieux vulgaires qui ne travaillaient que pour eux-mêmes, ou pour l'Espagne qui les payait. Mais il y en avait d'autres, qui, « bons Français et meilleurs catholiques, dit M. Mariéjol, mettaient le principe religieux au-dessus du principe monarchique », qui « joi-

gnaient la religion à l'Etat, non TEtat à la religion » (1), qui ne méditaient pas « rabaissement de la France, ni son démembrement, ni son asservissement à une autre puissance », et qui, prenant leur mot d'ordre à la cour de Rome, pouvaient, comme elle, justifier leur politique « par rintérêt d'une grande cause ». '

A quelle catégorie appartenaient les Jésuites ligueurs? toute la question est là.

Espérons qu'on écrira un jour, et sur pièces d'archives, l'histoire impartiale et complète de leur rôle en ces jours de trouble. C'est un travail qui dépasse par trop le cadre que nous nous sommes imposé, pour essayer d'en donner ici même une esquisse. Mais ce que tout le monde peut faire dès maintenant, c'est soumettre à une critique sérieuse les auteurs sur lesquels on s'appuie encore aujourd'hui pour assigner aux Jésuites ligueurs une part prépondérante dans les excès commis. On a cru longtemps sur parole Pasquier, de Thou, l'Estoile, les auteurs de la Ménippée, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils étaient singulièrement passionnés. D'après eux et d'après eux seuls, les Jésuites de cette époque ont été jugés et condamnés : en masse ils appartenaient à la catégorie des ligueurs exaltés, des fanatiques, des séditieux sans -patrie. Mais il n'est que de feuilleter un instant ces histoires, journaux ou satires pour se convaincre que ces œuvres n'ont point été écrites de sang-froid. Ce sont des réquisitoires, guère autre chose.

Leur crédit semble aujourd'hui légèrement en baisse. M. Brunetière, en 1898, voyait en leurs auteurs des « bourgeois furieux d'être gênés dans leurs plaisirs », dont a toute la bravoure a consisté à royalement injurier des gens à terre et que d'ailleurs ils n'avaient pas eux-mêmes renversés ». On a cessé de voir des héros à l'antique dans tous ces politiques « qu'une tradition aussi fausse qu'invétérée aime à représenter comme les vrais patriotes du xvi** siècle, et qui, catholiques de nom, n'estimaient point que la sauvegarde de leur foi valût la peine ni les risques d'une lutte... dignes ancêtres de ces bourgeois parisiens de 1815, qui poussèrent un soupir de soulagement à la nouvelle du désastre de Waterloo » (1).

Je ne crois pas que personne aujourd'hui ose écrire comme naguère M. Labitte, parlant de Pasquier, de Thou et autres, que ce sont « les seules sources acceptables » (2).

On acceptera, quitte à les discuter, les documents opposés que fournissent les Jésuites. Et de fait, il suffit de lire par exemple les chapitres consacrés par M. Mariéjol dans VHistoire de France à ces dix années de trouble. Si l'action des Jésuites ligueurs a été aussi considérable et aussi funeste qu'on le dit, d'oii vient, qu'à part deux ou trois mentions insignifiantes, l'historien ne parle pas d'eux. « Ses adversaires, (à la

(1) Lanzac de Laborie, loc. cit. p. 75o. M. Brunetière ne parle que de la Menippée, mais ne peut-on étendre sa remarque? {Manuely p. 93), cfr. Baudrillart, op. cit., p. 170.

(2) Op. cit. p. 119.

Compagnie), déclare-t-il, lui prêtaient un rôle sans proportion avec ses moyens » (1).

La vérité est là : on leur a prêté un rôle. Autrement dit, c'est une légende de plus sur le compte des Jésuites.

En quoi cette légende consiste, et comment elle est née, c'est ce qu'il nous faut dire en quelques mots. Allons en prendre l'expression pour ainsi dire classique et stéréotypée, à cent cinquante ans de là. Eclose au lendemain des troubles, elle a fait son petit chemin sournois pendant le xvu« siècle. On en trouve la trace très nette, par exemple dans les mémoires de Saint- Simon (2). Mais la faveur dont jouissaient les Jésuites à la cour l'empêcha peut-être de trop s'étaler. Au siècle suivant, quand il s'agit de faire chasser les Jésuites, et pour cela de prouver que leur présence en France est un danger permanent, les souvenirs de la Ligue surgirent à point pour fournir les arguments nécessaires et inspirer les tirades vertueuses des Parlementaires.

« Les Jésuites ne peuvent pas nier, disait M« Riquet à Toulouse, d'avoir eu part aux fureurs de la Ligue;

(1) E. Lavisse, Histoire de France, t. VI, vol. 1. {La Réforme et la Ligue, par H. Mariéjol), p. 395, cfr. pp. 271, 298, 318, 323, 329, 360, etc. Il ne reste en somme à leur passif que quelques déclamations, des gardes montées sur les remparts de Paris, et l'affaire du P. Varade (p. 393), dont nous parlons plus loin. Voir encore la Ligue et les Papes, de M. de l'Espinois.

(2) Edition Chéruel, t. VI, ch. XXV (1713), à propos de VHistoire de la Compagnie, par Jouvency. « Il fit par ses éloges des saints de premier ordre... des Jésuites les plus abhorrés par les fureurs de la Ligue, pour la Conspiration des poudres en Angleterre et pour celles qui ont été tramées contre la vie d'Henri IV. »

mais ils s'excusent sur ce qu'ils ne furent pas les seuls ! Mais la Société des Jésuites fut la seule dans laquelle ne se trouva pas un seul cœur français. Les Jésuites sont ennemis du roi par principe et par obéissance à leur monarque (le général de la Compagnie) ligué avec rEspagne(l). »

Ripert de Montclar au Parlement d'Aix : « Peignonsnous d'après cela cette Société, méditant sa première invasion en France : le feu de la Ligue était allumé par les soins des Jésuites et par leurs menées. Ils régnèrent dans cet affreux désordre... Ils répètent sans cesse qu'on doit jeter un voile sur ces temps malheureux : ils ont beau faire, les séducteurs ne doivent point être confondus avec ceux qui furent séduits; ils n'étaient point Ligueurs par contagion, ils l'étaient par principes, ils l'étaient tous. Ils n'ont point été entraînés par les discordes civiles, ils en étaient les Eoles. Les Jésuites sont les auteurs, les promoteurs, les arcs-boutants de la Ligue » (2).

« Henri IV, dit un autre, ce prince, les délices de son peuple, héritier légitime du trône des Français, y étant monté, malgré les efforts de la Société, pensa plusieurs fois périr victime de son ressentiment. » — « C'est ainsi, poursuit M« Ripert, que l'histoire de la Ligue nous foumit*un premier exemple de danger pour un royaume, d'avoir, dans son sein, des membres d'une Société qui ne balance jamais entre les intérêts de cette

(1) Compte rendu, p. 122.

(2) Plaidoyer, p. 45 et note LXVII.

même Société et ceux de TEtat qu'ils habitent (1). » Voilà le réquisitoire dans toute l'ampleur de ses vues générales. Lorsque de là, on descend au détail, ce qu'on trouve c'est une sinistre litanie de religieux remuants, intrigants, farouches. Claude Mathieu, le « courrier de la Ligue », qu'on voit, par exemple, en novembre 1591 partir de Paris pour l'Espagne, porteur des lettres qui livrent Paris et la France à l'étranger, lettres écrites et signées chez les Jésuites. Odon Pigenat, président au Conseil des Seize, lequel se tenait au collège, responsable par conséquent des actes de la farouche assemblée, coupable d'avoir traité avec les ambassadeurs espagnols, d'avoir décidé que, plutôt que de se rendre à Henri de Navarre, mieux valait laisser mourir de faim les neuf dixièmes des Parisiens, d'avoir sur le gage des bijoux de la couronne, prêté aux rebelles du vin et des vivres; si affecté de la défaite des ligueurs qu'il en devint fou et mourut à Bourges dans un accès de rage.

Puis les prédicateurs. Ab uno disce omnes. Qui n'a entendu parler de Commolet, Jésuite criard et tempétueux, « qui fait en prêchant des grimaces de possédé? » C'est lui, croyons-en Antoine Arnauld, qui, le jour de Noël 1593, s'écrie : « 11 nous faut un Aod, fût-il moine, fût-il berger, fût-il goujat, fût-il huguenot même, n'importe ». Cela c'était contre Henri IV; mais voici contre le duc de Mayenne. Les Jésuites trou-

(1) Compte rendu de M* Charles (Rouen), p. 128, et' plaidoyer de M« Ripert, p. 120.

vaient que le inouyement se ralentissait; les grands ligueurs fatigués se laissaient gagner à Fapathie générale; ils ne savaient que a faire la guerre aux poules ». Mayenne ne valait pas mieux que les autres : « Il faudrait, s'écrie Gommolet, un Aod à ce pourceau, à l'homme eflféminé qui a un gros ventre : vous m'entendez bien ».

Faut-il poursuivre et montrer, toujours d'après les récits courants, Edmond Âuger, le seul Jésuite raisonnable du temps, confesseur et partisan d'Henri III, mais exilé par ses farouches confrères; Gueret et Guignard, professeur de régicide; Alexandre Hay, convaincu d'avoir applaudi à la mort d'Henri UI, etc., etc.

Bref, le parti royal n'avait pas de pires ennemis; le parti royal, c'est-à-dire le parti français, car de cœur et d'action, les Jésuites étaient Espagnols. Ou plutôt ils n'étaient rien, essentiellement cosmopolites, sans attaches solides à aucune patrie, « ne reconnaissant clairement d'autre dépendance que celle de la cour de Rome, mise elle-même sous le joug de leur domination ». « S'ils furent chassés, ce fut par un élan d'honnêteté nationale » ; parce qu'ils « n'étaient dévoués à personne »; parce qu' « entre les mains de ceux qui l'employaient, l'instrument pouvait d'un jour à l'autre, sur un mot parti on ne sait d'où, se retourner sournoisement » (1).

(1) Hanotaux. Etudes hitioriques sur le xvi* et le xvii* siècle, 1886, p. 155.

De toutes ces allégations, que reste-t-il, quand on étudie les faits ailleurs que chez Arnauld, TEstoile, Pasquier et autres ennemis notoires? Je ne prétends pas qu'on puisse justifier tous les actes, toutes les paroles de tous les Jésuites en ces années de lutte et de passion. Mais, à s'en tenir aux faits déjà établis, il faut bien avouer que du monceau d'accusations accumulées par nos gallicans, il ne subsiste pas grand chose de j

grave. i

Regardons-y d'un peu près. A Rome, on voit le général de l'Ordre faisant tout pour maintenir ses subordonnés ]

dans l'esprit de leur vocation, dans l'observation rigou- |

reuse de leur règle, à l'écart du mouvement, strictement enfermés dans leur ministère sacerdotal. Il est vrai qu'il n'y réussit pas au gré de ses désirs : mais les événements parfois sont plus forts que les volontés humaines. Et puis, que faire, lorsque les Papes n'entraient point dans ses scrupules, quand Sixte-Quint trouvait fort normal ,

que les Jésuites combatissent l'hérésie jusque sous les ;

drapeaux de la Ligue (1)? I

A Paris, dans ce collège de Glermont, antre de la sédition et du fanatisme, au milieu de ces Jésuites qu'on ne manque pas d'associer à Boucher, Pelletier, Lincestre

(1). Voir la lettre du P. Aquaviva au P. Cl. Mathieu, 22 fév. 1586, dans Crétineau Joly, t. 11, ch. 7.

et autres ligueurs irréductibles, voici ce que nous trouvons :

Un zèle pour la Ligue qui n'allait pas toujours jusqu'à rhéroïsme dans l'abnégation, témoin le recteur du collège, le P. Tyrius, qui eût bien voulu, au temps de la famine, garder intactes les provisions; tiédeur qui lui valut une verte algarade de la part du prévôt des marchands (1).

Des solutions pratiques données par les théologiens, fort sages en soi, mais que les docteurs de la Ligue ne pouvaient que trouver très relâchées. En plein siège, au moment où, à ceux qui parlaient de se rendre, la Sorbonne promettait l'enfer, et le Parlement la potence, quelques personnages de sens plus rassis, consultèrent, mais en cachette, ce même Tyrius et le père Bellarmin alors à Paris, et conseiller du légat. Les théologiens déclarèrent qu'en sûreté de conscience on pouvait se rendre, même à un prince hérétique. Aux prélats qui lui furent alors députés, Henri IV put montrer les lettres de l'ambassadeur d'Espagne à son maître, se plaignant vivement des deux Jésuites.

Un rôle suivi de modérateurs : et par exemple Odon Pigenat, ce farouche président du conseil des Seize, n'y était entré que malgré lui, sur l'ordre de Mayenne « pour tâcher de modérer la fureur de cet exécrable tribunal ». De son rôle ingrat il ne recueillit que des déboires; sa présence pourtant n'avait pas été inutile.

(1) L'Estoile, Journal de Henri IV, p. 21. Mémoires de la ligue, t. IV, p. 207.

On le vit bien quand, lui disparu, le président Brisson et plusieurs autres furent massacrés pour n'avoir pas ratifié une sentence de mort (1).

On constate en outre plusieurs confusions de noms et de dates qui ont permis d'exagérer le rôle des Jésuites; — comment par exemple Claude Mathieu, un zélé ligueur certainement, mais Lorrain d'origine, ce détail n'est pas à négliger, ne pouvait en 1591 porter en Espagne les lettres des Seize, vu qu'il était mort en 1587 : on l'a confondu avec un moine espagnol (2); — comment on a fait porter au Jésuite Pigenat la responsabilité des excès de son frère, le docteur François, curé de Saint-Nicolas; — comment on dédouble le Père Bernard Rouillet en deux Ligueurs, le Jésuite Bernard, et le Jésuite Rouillet, — comment on fait un Jésuite du curé Guincestre, etc. (3).

Si Ton se reporte aux derniers temps de la Ligue, une autre constatation s'impose. Ces farouches séditieux

(1) p. Ch. Dupuy. Discours apologétique, (Prat, t. V. p. 28). La légende ajoute qu'il tomba enragé quand il vit Paris aux mains d'Henri IV. La vérité est qu'il avait quitté Paris dès 1592, malade avec des accès de fièvre chaude dus à ses travaux excessifs. En 1594, il vivait encore et commençait à se remettre. Donc il faut corriger la note de Labitte, p. 119.

(2) Fleury, Hist. Eccles., t. 36, p. 335, Paris 1742, in-12. Dazès p. 33. Ce qui a causé cette confusion, c'est sans doute le titre de Courrier de la Ligue qu'on lui donnait. Or, ce terme ne signifiait point qu'il se faisait le porteur des messages du parti; mais on le lu^ avait donné, dit TEstoile, « parce que il a écrit ce qui se passait à Rome et en France au sujet de la Ligue ». Journal de Henri IV, Crétineau-Joly, t. II, ch. VII, p. 320.

(3) Labitte, p. 149; Dazès, t. II, p. 202 et suiv.

ne repoussaient point les projets de conciliation honorable. On sait que vers 1593^ dans les deux partis, se forma un courant d'opinions modérées et pacifiques qui tendait à un rapprochement. Le tiers parti royaliste reprochait au Béarnais de ne pas se convertir assez vite. Le tiers parti ligueur repoussait nettement l'idée d'un roi lorrain ou espagnol : il maintenait le principe de la loi salique; le roi devait être et catholique et Français. C'était aussi la pensée des Jésuites les plus en vue.

Témoin Commolet que l'Estoile lui-même nous montre en 1594 recommandant en chaire la personne « du Roy notre Sire », voulant, disait -il, pour la France « un Roy naturel, pas Espagnol »; si zélé pour les intérêts d'Henri IV que le cardinal d'Ossat, au nom de Clément VIII, le citait au roi comme un argument vivant pour l'empêcher d'exécuter contre les Jésuites les arrêts du Parlement (1).

Il est vrai que les Jésuites n'allèrent pas se précipiter aux genoux d'Henri IV, dès que, catholique et vainqueur, il fut entré dans Paris. Ils laissèrent à d'autres plus compromis qu'eux cet empressement de mauvais aloi. Rome alors se réservait : c'était à elle de dire le dernier mot, et ce dernier mot, l'absolution, elle hésitait, elle répugnait même à le prononcer. Tous les religieux, les Jésuites comme les autres, attendaient. Mais ils faisaient mieux que de protester au roi de leur dévouement tout frais et tout neuf, ils agissaient auprès

(i) Dupleix, Hiit. de Henri le Grandy p. 191. Lettre du cardinal d'Ossat, 16 février 1595. L'Estoile, édit., Michaud, p. 156, 175, 180, 230.

du Pape. On voit vers ce temps-là, le père général Aquaviva, avec un Jésuite espagnol, le cardinal Toledo, avec un italien, Possevino, avec Gommolet, Gommolet lui-même, plaider la cause d'Henri IV, s'efforcer de supprimer les derniers obstacles qui s'opposaient à l'absolution. Les Jésuites étaient alors bannis, le parti i

espagnol voulait faire de leur rappel une condition sine !

qtia non du pardon pontifical. Clément Vllf y voyait |

pour lui une question d'honneur. Mais qu'y eût gagné j

la France? La guerre se fût indéfiniment prolongée. Le père Aquaviva supplia donc le Pape de passer par dessus les malheurs particuliers des Jésuites et Clément VIII céda; le roi fut absous. Henri IV alors aura pour Toledo î

une lettre spéciale de remerciements. Quand un an plus tard, le cardinal mourra, le roi enverra à Rome une lettre de condoléances et fera célébrer à sa mémoire un service funèbre. Henri IV savait bien à qui il devait l'absolution et la paix. Cette politique des Jésuites de Rome pouvait être de gens habiles qui prévoyaient et préparaient l'avenir, elle n'était pas de partisans bien chauds des Espagnols (1).

Voilà pour le fond de la légende; reste à voir, et c'est le point important, comment elle s'est formée.

Le 22 mars 1594, Henri IV était donc entré à Paris. Beaucoup de ses ennemis se jetaient à ses genoux. Il

(1) Lettres missives d'Henri IV, t. IV, 455, 456. (Let. du 15 nov. 1595).

pardonnait; et, sauf quelques exils assez bénins, Famnistie était complète. Mais peut-il y avoir une amnistie pour les Jésuites? On se chargea de le leur faire entendre.

Vingt ans de guerres civiles, pendant lesquelles parlementaires et sorbonistes avaient joué leur rôle, et parfois combattu aux côtés des Jésuites, les dépassant de fort loin en ardeur et en intransigeance, n'avaient qu'assoupi les querelles d'autrefois. Pour ce qui est de l'Université, elle ne pouvait admettre que la solitude se fût faite dans ses collèges pendant la Ligue, alors que celui de Glermont avait toujours conservé bon nombre d'élèves. Ces choses-là ne se pardonnent guère. A la première occasion, l'étincelle se ralluma.

Qu'on veuille bien noter les dates, elles ont leur importance.

Le roi était entré à Paris le 22 mars. Moins d'un mois après, 18 avril, en conseil secret, l'Université, ou pour parler plus exactement une fraction de l'Université décidait de reprendre les vieux procès contre le collège de Glermont.

Le 22, elle faisait sa soumission. Les religieux en masse, Dominicains, Franciscains, Chartreux, Jésuites se réservaient comme nous l'avons dit, attendant une réponse de Rome, et, par suite, ne s'associaient pas aux Te Deum chantés dans les paroisses. On avouera que, habile ou non, cette attitude ne manquait pas de dignité. Les religieux ne refusaient pas leur adhésion, ils la suspendaient jusqu'à plus ample informé; et ils ne se mettaient pas du jour au lendemain en opposition avec eux-mêmes. Pour ce qui est des Jésuites, ils se

trouvaient dans une position fausse dont il fallait faire son profit. Donc, le 12 mai, le nouveau recteur, Jacques d'Amboise, déposa contre eux sa plainte au Parlement. Les Jésuites étaient accusés d'être d'origine espagnole, d'avoir été partisans des Espagnols, ministres et espions de l'Espagne. Donc, il fallait les expulser. Cette conclusion n'alla pas sans protestation d'une notable partie du corps enseignant. Mais on passa outre. Le 14 mai, assignation fut donnée aux Jésuites de comparaître le 16. Le 17, grande plaidoirie d'Antoine Arnauld. Tout cela en moins de deux mois.

Pourquoi cette hâte, et ce besoin d'écraser sans un moment de répit son adversaire de l'avant-veille, son allié d'hier un peu tiède? Voulait-on pêcher en eau trouble? Trouvait-on que le meilleur moyen de se faire pardonner était de se porter accusateur? Ou bien encore l'Université en plein désarroi, sans maîtres et sans élèves crut-elle qu'il n'y avait pas pour elle de relèvement possible si les Jésuites conservaient leur collège? D'autres assurent qu'en-dessous l'on trouvait la main des protestants et l'on cite cette phrase du diplomate calviniste Jacques Bongars : c< Nous sommes ici occupés à faire chasser les Jésuites; l'Université, les curés des paroisses et toute la ville ont conjuré contre ces pestes publiques ». Tout cela est plausible (1).

Quoiqu'il en soit des intentions, la hâte était quelque peu excessive, et témoignait d'une rancune bien tenace.

(1) Daniel, Hitt de France, t. VII, p. 254.

Le plaidoyer d'Antoine Arnauld, et l'entrée en scène de la remuante et vigoureuse famille d'avocats et de docteurs auvergnats, marque une date dans l'histoire de l'antijésuitisme. Du personnage, nous n'avons qu'une chose à dire. Son père avait passé par le calvinisme. Avant de faire souche de jansénistes, il avait fait souche de protestants. Puis il était revenu à sa première religion lors de la Saint-Barthélémy. « Ce coin, voilé le plus possible par ses petits-fils de Port-Royal, remarque Sainte-Beuve, relevé malignement par les Jésuites, doit être indiqué de loin au fond de notre tableau et y tient plus peut-être que les Arnauld eux-mêmes ne croyaient (1). » Quant à l'avocat lui-même, il était catholique; on a essayé de soulever des doutes sur ce point, mais sans fondement sérieux. De ces observations nous n'avons qu'une conclusion à tirer : Antoine Arnauld l'ancien, par ses antécédents, avait tout ce qu'il fallait pour plaider contre les Jésuites avec ce degré de passion qui endort le sentiment de la justice. Qu'il le veuille au non, il y aura des inspirations calvinistes dans son antijésuitisme.

Avec lui, les vieux débats vont prendre de l'ampleur. Ce n'est plus comme au temps de Pasquier un simple

(1) L'Estoile, Journal de Henri IV^ Collect. Michaud, t. II, p. 239. Lenient, La Satire au xvi" siècle, t. II, p. 188.

procès civil, c'est une véritable action publique qu'Arnauld intente aux Jésuites. Par delà la concurrence faite à Valma mater^ par delà même la politique espagnole reprochée aux religieux ligueurs, Arnauld entrevoit dans la Compagnie un vaste complot qui embrasse le monde entier. Les moins amis des pères en sont stupéfaits. Ceux qui, comme TEstoile, voudraient voir tous les Jésuites aux Indes employés à convertir les infidèles, ne peuvent s'empêcher de trouver qu'Arnauld eût été bien plus fort s'il avait été moins outré. « Son tableau, dit Lenient, chargé des plus sombres couleurs, a le tort d'être une calomnie (1). »

Accaparements d'immeubles et d'héritages, corruption de la jeunesse à laquelle ils n'apprennent autre chose que la sédition et l'amour de l'Espagne, assujettissement à Philippe II de la couronne de Portugal, prédications incendiaires de Gommolet, tout cela n'est qu'un jeu. Voici mieux, il faut citer : a Mais si les Jésuites sont pernicieux à la France, pour le moins ont-ils fait de grands miracles aux Indes! Oui certainement et fort remarquables pour nous, car ils ont fait mourir avec leurs Castillans par le fer et le feu 20.000.000 de ces pauvres innocents que leur histoire même appelle des agneaux. Ils ont bien arraché le paganisme, non pas en convertissant les payens, mais en les bourrelant cruellement. La façon à laquelle ils dépeuplèrent l'île Espagnole est fort remarquable; ils

(1) Port-RoyaU t. I. p. 59. Varin, La Vérité sur les Arnauld^ t. 1, p. 339.

mirent tf un côté tous les hommes à part aux minières, et les femmes à labourer la terre; de sorte que n'en naissant plus et exerçant toutes cruautés sur les vivants, en moins de 22 ans, ils firent que dedans cette grande île, il ne restait que des naturels Castillans ». Au Pérou ils torturent les indigènes pour avoir le secret de leurs trésors cachés, ils organisent la chasse à l'homme, ont des dogues dressés exprès, et même des tigres. Ils contraignent leurs mercenaires indiens à se nourrir de chair humaine. Ils font commerce d'esclaves, entassent tant de nègres sur leurs vaisseaux qu'il en meurt par centaines et que « pour aller de l'île de Lucayos jusqu'à l'île Espagnole, oii il y a Çort loin, il ne fallait aiguille ni carte marine, mais seulement suivre la trace de ces pauvres Indiens morts flottants sur la mer ou ils les avaient jetés ». Quel état d'esprit que celui d'un parlementaire qui croit à de pareilles choses, et les enregistre sans sourciller (1)!

Ici UD problème se pose qu'il serait peut-être intéressant de discuter. Où Arnauld a-t-il pris ces invraisemblables histoires? La réponse est obvie. Déjà dans la réplique, si nette et si calme, qu'il lui donna devant le Parlement, le Père Clément Dupuy avait noté que tout cela était d'origine protestante. L'avocat français l'avait pris dans quelqu'une de ces Hlstoriœ Jesuitici Ordinis, ou autres pamphlets, comme il en paraissait tous les jours outre Rhin. A ses auteurs, Antoine Arnauld

(1) Ann. des soi-dis. Jésuites, II, p. 537. Arnauld charge en bloc sur la Compagnie de Jésus toutes les accusations, vraies ou fausses, qui couraient chez les protestants contre les Espagnols d'Amérique.

emprunte jusqu'à des métaphores. Pour Hasenmùller par exemple, les Jésuites ne sont autre chose que cette idole creuse de Moloch dans laquelle les enfants étaient grillés et rôtis. Le Jésuite Moloch est un lieu commun de Tantijésuitisme allemand. Arnauld n'a pas manqué d'en profiter. « Les pères de famille, dit-il, qui envoient leurs fils aux Jésuites sont pires que les Carthaginois sacrifiant les leurs à Moloch. » Et il ajoute ce trait qui, lui aussi est bien allemand : « Et les régents jettent des sorts sur leurs écoliers ». Voilà comment le grand ancêtre accepte tout, croit tout. Cela promet pour les générations à venir. Jusqu'au bout, nous le verrons, Tantijésuitisme des jansénistes se mettra à la remorque des protestants (1). Mais ce serait lui faire tort que de ne pas reconnaître à notre avocat une certaine originalité dans sa haine des Jésuites.

Arnauld pendant la Ligue avait été royaliste déterminé; cela peut sufiire pour expliquer, je ne dis pas justifier, la passion et le parti pris qui ne lui font voir partout que les Jésuites. Car il n'y a qu'eux, eux seuls ont tout fait. Qui a tué Henri III? les Jésuites. Qui est cause de tous les derniers troubles? les Jésuites, obstinés fauteurs de l'Espagne. Ignace leur père n'était-il pas Tennemi haineux de la France? Il eut « les jambes rompues à Pampelune par les Français, aussi voua-t-il une haine irréconciliable contre eux, non moins que celle d'Annibal contre les Romains ». Ce dernier trait n'est-il pas joli?

(1) Annales..,^. 525; Prat V, p. H, 17, 25; Janssen, V, p. 561-567.

« Quelle langue, s'écrie l'avocat, quelle voix pourrait suffire pour exprimer les conseils secrets, les conjurations plus horribles que celles des Bacchanales, plus dangereuses que celles de Catilina, qui ont été tenues dans leur collège rue Saint-Jacques et dans leur église rue Saint- Antoine? Où est-ce que les ambassadeurs et agents d'Espagne Mendosse, Daguillon, Diego Divassa, Taxis, Feria et autres, ont fait leurs assemblées les plus secrètes sinon dans les Jésuites? Où est-ce que Souchard, Ameline, Crucé, Cromé et semblables renommés voleurs et meurtriers ont bâti leurs conjurations, sinon dans les Jésuites? » Qui a perdu Périgueux? les Jésuites. Qui a perdu Rennes? les Jésuites. Et Agen, Toulouse, Verdun? encore les Jésuites. Qui présidait le conseil des Seize? un Jésuite, Commolet, Bernard ou Pigenat. Où le régicide Barrière alla-t-il prendre le mot d'ordre? lui-même l'a déclaré, chez les Jésuites.

<c Boutique de Satan où se sont forgés tous les assassinats qui ont été exécutés ou attentés en Europe depuis 40 ans, vrais successeurs des Arsacides ou assassins, etc. »

Tout cela c'est le mélodrame : voici maintenant la comédie. Il y a tant de gens qui « font secrettement le plus dangereux des vœux (jésuitiques) que — Amauld copie ici Etienne Pasquier, — toute une ville peut se trouver jésuite sans le savoir » : c'est l'explication de la Ligue. Ces religieux « se sont répandus de tous côtés en nombre épouvantable,... ils possèdent plus de deux millions d'or de revenus, sont seigneurs de comtés et grandes baronies, et déjà parvenus au cardinalat, prêts d'être faits papes, et s'ils duroient encore trente ans en

tous les endroits où ils sont maintenant,... ils soudoieraient des armées, comme déjà ils y contribuent. Ils ont un livre de vie (ce détail est purement protestant, et nous le retrouverons en plein xix^ siècle dans un pamphlet suisse); ils y tiennent registre de tout ce qu'ils apprennent parles confessions ». On ne nous demandera pas, je suppose, de discuter ces jolies histoires.

On a dit que le discours d'Antoine Arnauld l'ancien avait été le péché originel de sa race. Ce qui est certain c'est qu'il fut le signal d'un véritable débordement de pamphlets. Les curés dans leurs chaires, les professeurs du Collège Royal et les docteurs de Sorbonne devant leurs élèves, se mirent de la partie. On faisait flèche de tout bois.

Le poète Passerat, expliquant le passage du de Oratore oii Cicéron traite de la plaisanterie fine, en profite pour donner lui-même, aux dépens des Jésuites, un spécimen de ce qu'il savait faire. Dans Virgile, l'épisode des Harpies qui gâtent et infectent tout de leur ordure lui rappelait certains oiseaux à deux pieds et sans plumes portant griffes et robes noires. Aux voyages des Scythes vagabonds, il comparait les incursions des Jésuites sur les terres de l'Université. Le cheval de Troie était l'image de ce fameux collège de Clermont à l'aide duquel ils s'étaient flattés de surprendre Paris endormi (1).

Cependant le Parlement hésitait à se faire l'instrument des rancunes universitaires, quand, très à point.

(1) Lenient, La Satire en France au x\i* «., t. U, p. 188-190, Douarche, op. cit. p. 124.

l'attentat de Châtel vint dicter la solution. Le régicide, un jeune homme de 19 ans, avait quelque temps suivi les cours de Clermont. C'en fut assez : on ne se demanda pas ce qu'il avait appris ensuite dans les autres écoles de Paris. La Compagnie fut rendue responsable de ce crime et de celui de Barrière antérieur d'un an, puis condamnée et expulsée.

Concluons. En somme, pour Arnauld et sa génération, les Jésuites sont des séditieux et des sans-patrie. Pour en venir à cette conclusion, le procédé est des plus simples; c'est la recette épique par excellence, grossissement et simplification. Retenons la, les héritiers d' Arnauld n'auront garde de la perdre.

Simplification surtout. On a isolé la Compagnie de Jésus; on a oublié que les Jésuites n'étaient ni les premiers, ni les seuls, ni les derniers Ligueurs. On a affecté de ne voir ni le peuple qui, en masse, était avec eux, ni les parlementaires, ni les autres ordres religieux, capucins, feuillants, jacobins. On a oublié que Jacques Clément n'était pas des leurs, ni Aubry, ni Boucher, ni Roze, évêque de Senlis, qui les avaient de beaucoup dépassés en intransigeance. Voici plus fort. Arnauld lui-même a oublié, lui, avocat de l'Université, que dans son Anti-Espagnol il avait accusé le recteur de l'Université d'être vendu à l'Espagne (1). Mais quoi, dit M. Gazier, « chacun fait son métier » (2). Le mot est cruel, et il est d'un ami.

(1) Froment, p. 167.

(2) Revue des cours et conféreneeSj 13 avril 1905, p. 273.

Ici une question s'impose que nous avons côtoyée pendant longtemps, et qu'il nous faut aborder de front. Dominant toutes les autres accusations, les résumant, leur donnant Tunité, il reste celle-ci : les Jésuites ont été les docteurs du régicide. Leur grand rôle pendant la Ligue est là.

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