IV. — Le décret du P. Aqu aviva
Les Jésuites partirent, mais leurs ennemis ne désarmèrent pas. Tandis que les gens pratiques s'appropriaient sans vergogne les dépouilles des bannis, les autres continuaient à écrire. L'exil de ceux qui hier, — la remarque est encore de TEstoile — étaient « craints,
(1) B. Duhr, et Janssen, op. cit. Bayle art. Mariana. Hallam, Hist. de la liltér. Européenne. Trad. française, 1839, t. II, p. 143. Sommervogel. Bibliothèque^ t. V. p. 558. Labitte, De Jure polîtico quid eensuerit Mariana^ Paris, 1851. Garzon, El padre Juan Mariana, Madrid 1889. A. Dumeril, Un publieisle de l'ordre des Jésuites calomnié. (Mémoires de rAcadémie de Toulouse, 1885, p. 83, 146).
honorés et adorés comme petits dieux », fut salué « par une explosion de quatrains, de couplets, de fanfares poétiques et oratoires » (i). .
Etienne Pasquier rentra en scène. Il avait soixantetreize ans. L'infatigable fureteur de vieux papiers avait, pendant trente ans de silence et de mauvaise humeur, accumulé tout ce qu'il avait pu trouver de textes et d'histoires contre les Jésuites. Ses amis s'étaient mis de la partie et c'était chez lui « une montagne d'arguments, de citations, de preuves, qu'il se promit de faire tomber comme une avalanche sur la Jête de la Société. En 1602, l'orage éclata sous forme d'un volume intitulé : Le Catéchisme des Jésuites ou examen de leur doctrine » (2).
Rien de bien nouveau. Pasquier se copie et il copie les autres. Les Jésuites ont toujours le tort de ne pas rentrer dans les cadres connus et traditionnels : « Sontils moines? nenni. Sont-ils prêtres? Pas davantage. Habitent-ils des monastères? Non plus, mais des maisons. Assistent-ils aux processions des Ordres et de l'Université? ils s'en gardent bien ». Que sont-ils donc ces intrus qui ne ressemblent à personne? Pasquier va nous le dire. D'abord ils sont frères des Calvinistes. A preuve que ces deux sectes ont poussé dans Paris en la rue Saint-Jacques à quinze ou vingt maisons l'une près de l'autre.
Outre le Calvinisme il y a beaucoup de juiverie dans
(1) II, p. 255. Lenient, t. H, p. 190.
(2) Villefranche, 8». Lenient, p. 191.
la jésuiterie. Ignace est un cafard, un grand Sophi, un Manès, pire que Luther et Julien l'Apostat, un Don Quichotte, un fourbe qui, en son âme, se moquait du vœu fait par lui à Montmartre; un gourmand qui a en toutes ses actions reservoit par devers soi le principal soin de la cuisine »; un démon incamé, un âne, à preuve le chapelet que dans ses images on lui met à la à la main. Notons au passage que Pasquier devait avoir le désagrément, avant de mourir, de voir béatifier cet Ignace de Loyola.
Mais transcrivons simplement les titres de quelques chapitres. « Livre III, chapitre i, De Vanabaptisme qui se trouve au vœu de l'obéissance aveuglée du Jésuite envers ses Supérieurs et que par le moïen d'iceluy^ il n'y a roy ou prince qui se puisse défendre de ses aguets. Gh. II. Du procès extraordinaire fait aux pcCis-bas à Robert de Bruce gentilhomme Ecossais et la délation du Père Guill. Crichthon^ Jésuite^ pour n'avoir voulu faire assassiner le chancelier d'Ecosse. Ch. m, De l'assassinat que Guillaume Parri, Anglais poussé par les Jésuites^ voulut exécuter contre Elisabeth^ reine d'Angleterre en l'an 1584. — Ch. iv. D'un autre assassinat pourchassé en fan 1597 par les Jésuites contre la reine d'Angleterre. » Suit rhistoire de Barrière et de Ghastel. « Ch. X, Acte mémorable d'Ignace sur lequel les Jésuites ont appris de tuer ou faire tuer ceux qui n'adhèrent à leur opinion (1). Gh. xii. Que la confession auriculaire
(1) C'est l'épisode où Ignace, converti de la veille, et encore peu instruit de ses devoirs, rencontre un musulman, discute avec lui sur
des Jésuites a esté le plm fort glaive de la rébellion et de quelle façon ils en escriment. » Les Jésuites, au dire de Pasquier, n'absolvent les pécheurs que s'ils désobéissent au roi.
Dans la suite vous apprendrez que les Jésuites n'ont pas, comme on dit, l'âme espagnole, mais qu'ils sont « à qui plus leur donnent », qu'ils ont causé la mort de Marie Stuart, qu'ils sont responsables des persécutions d'Angleterre, qu'ils entreprennent contre le Saint-Siège de Rome. Ils sont les (c scorpions de la France », non (( les premiers piliers du Saint-Siège », mais « les premiers pilleurs ». On ne devrait pas les appeler « Ordre jésuite », mais « ordure ». Ils font cinq vœux dont le cinquième est celui « d'assassiner ». Dans leurs vœux, il y a du « Machiavélisme, une piperie manifeste ». Leur vœu même de chasteté contient une hérésie. Là-dessus l'auteur des Ordonnances d'amour met en parallèle Jésuites et Templiers... et, acceptant pour argent comptant les calomnies luthériennes d'Outre-Rhin, explique qu'ils ont toute espèce de raisons de se faire appeler Pères. Et cela ne lui paraissant pas assez fort encore, il se rétracte, et... Mais à quoi bon poursuivre?
Le vertueux magistrat, le grave et austère Gallican relègue, — sur quelles autorités? — les enfants d'Ignace au rang des pires débauchés, dignes du feu céleste qui consuma Sodome. Après cela, quelle est, je le demande,
la sainte Vierge, et se demande si, pour venger l'honneur de sa reine du ciel, il ne passera pas son épée à travers le corps du blasphémateur.
son autorité dans les faits où il prétend avoir mené lui-même son enquête? Avec un pareil degré de crédulité, il n'est rien qu'on ne puisse voir dans les faits les plus simples, ou les dépositions les plus indifférentes.
Bref, il n'y a pas de monstre comparable à ces religieux, et il est du devoir du Saint-Siège de les supprimer, comme il a supprimé naguère l'ordre des Humiliés. Pasquier dédiait son œuvre au chancelier M. de Bellièvre comme une œuvre de religion de patriotisme, de zèle et de loyauté (i).
Les Jésuites donnèrent la réplique. Ils le firent parfois en des termes et en un style qu'ils eussent mieux fait de laisser à d'autres. Mais avant de condamner les excès de langage de Richeome par exemple et de Garasse, il serait bon de relire quelques pages du Catéchisme 9 et l'on aurait pleine indulgence pour la colère de leurs ripostes.
« Ce long acte d'accusation, dit M. Lenient, devient le répertoire général de toutes les attaques dirigées alors et depuis contre les Jésuites, l'arsenal où Saint-Gyran, Arnauld, Pascal, et plus tard Voltaire et d'Alembert
(1) Prat. op. cit. t. II, p. 71. Voir Dazès, Compte rendu^ t. II, p. 507-522 etc. Pourquoi le Catéchisme ne fut-il pas compris dans la grande édition des Œuvres de Pasquier, Amsterdam 2 in-fol. 1723? M. Feugèrc explique cette omission par l'influence des Jésuites alors à son apogée (t. I, p. ccxxvi). Mais cette influence — réelle à cette date — s'étendait-elle jusqu'aux livres qui paraissaient sous la rubrique de Hollande? (L'édition, en réalité, avait été imprimée à Trévoux). Quoi qu'il en soit, les Jésuites avaient bien quelques raisons de s'opposer,' s'ils le pouvaient, à la réimpression d'une telle collection d'injures et de mensonges. La gloire de Pasquier n'avait rien à y perdre.
viendront chercher des armes qui ne semblent pas trop rouiilées même aujourd'hui. »
Pourtant on trouva sur le moment que c'était un peu fort. Vers ce temps-là, les amis des Jésuites — ils en avaient toujours — travaillaient à les faire rentrer en France. L'œuvre de Pasquier, par son extravagance, ne pouvait que les servir. Les habiles du parti jugèrent qu'il fallait reprendre le travail et lui donner un tour plus vraisemblable. Antoine Amauld s'en chargea : il résuma et atténua le réquisitoire de son confrère dans son Franc et véritable discours au Roi sur le rétablissement qui lui est demandé pour les Jésuites (1662). Pour lui, les Jésuites ont encore bien des torts, « ces mauvais échansons qui ont empoisonné une partie du peuple ». Mais il ne leur dénie pas quelques mérites : « gens actifs, diligents, soigneux et courageux, auxquels la chaise (la chaire) a beaucoup d'obligation ». Beaucoup de catholiques « les estiment utiles pour retrancher les opinions nouvelles en la religion ». Mais... il y a beaucoup de « mais ». Gomme éducateurs de la jeunesse, ils sacrifient tout à la théologie; ils forment peu d'écoliers qui reluisent dans les lettres humaines. Ces subtiles et hardis drogueurs travaillent plutôt à fasciner les esprits et à les enchanter comme des magiciens, par leurs artifices. Tout balancé, ils ont plutôt nui que profité aux lettres. Bref, le roi se doit de maintenir l'arrêt du Parlement et ne pas se couper le bras droit lui-même (1).
Détail intéressant, ce nouveau libelle où l'on savait
(1) Th. Froment Eloq, judiciaire avant le xvii* siècle, p. 210.
gré aux Jésuites de leur zèle à combattre Thérésie, sortait, comme celui de Pasquier, des presses huguenotes clandestines de la Rochelle. Encore une preuve, entre beaucoup d'autres, montrant qu'en France, à ses origines, Tantijésuitisme est œuvre protestante autant que gallicane (i).
Henri IV ne se laissa pas convaincre, les Jésuites furent rappelés. A ceux qui lui objectaient le danger qu'allait courir sa vie, il répondait, avec un sourire d'ironie, je pense, que combler les Jésuites de bienfaits c'était encore le meilleur moyen de les empêcher de nuire, et il les combla de bienfaits. Ce n'est pas le lieu de les détailler. Mais les accusations courantes contre la Compagnie n'en continuèrent pas moins à aller leur train. Pas d'année où le journaliste l'Estoile, grand collectionneur de livres, ne trouve à ajouter quelques pièces nouvelles à ce qu'il appelle son « paquet de drôleries jésuitiques ». Les Pères répondaient quelquefois : le plus souvent ils laissaient passer. L'amitié et la franche confiance du bon roi Henry pouvait les consoler, s'il était besoin, de toutes ces invectives.
(1) L. Feugère, t. I, p. ccxvii. Villefranche doit se traduire ici la Rochelle. La riposte du P. Richeome la chasse du renard Pasquin, 1602. porte aussi la rubrique Villefranche, par ironie, je pense. La seconde édition (1603) est d'Arras.
On sait la fin. Tout à coup, 14 mai 1610, Henri IV mourait assassiné. Victime des Jésuites, naturellement; on osa le dire. D'aucuns le crurent, ce qui est plus surprenant. En vertu de la vitesse acquise, on le redit encore et on le réimprime ; à tout le moins on laisse entrevoir que, s'ils ne furent pas complices, ils auraient pu l'être, et que cela revient au même (1).
Donc, au bruit que faisait le procès de Ravaillac, il importait de mêler le nom des Jésuites. Il est vrai que l'assassin n'avait pas été leur élève ; que, ne sachant pas le latin, il n'avait pas lu leurs livres. Mais six mois auparavant, on l'avait vu parler au Père d'Aubigny dans
(1) « Que les Jésuites aient ou non trempé directement dans le crime de Ravaillac, il est certain que Ravaillac pouvait les réclamer comme ses maîtres. Leurs leçons ont toujours été l'école des régicides. » Hanotaux, op. cit. p. 158.
La question de Ravaillac à été serrée de près par deux érudits sérieux, Jules Loiseleur, Ravaillac et ses eompliees, Paris, Didier, 1873, in-i2, et A. Gazier, Ravaillac et ses prétendus complices (Mélanges de liltér. et d'histoire, Paris 1904. in-16, p. 289-307.) M. Gazier réfute en particulier Michelet (Henri Quatre, 1553-1610, Paris Hetzel, s. d. 8", 127 p.) La thèse de l'historien lyrique revient à ceci : grâce au protestantisme de sa jeunesse, Henri IV fut un homme d'honneur et de liberté. Tous les opprimés espérèrent en lui. Mais le fanatisme catholique, espagnol, ligueur, et surtout jésuite, l'enserrèrent sournoisement dans les fils d'un lâche complot dont Ravaillac fut l'exécuteur, et dont les victimes furent Henri IV, la France, le progrès, la liberté. La vérité est que Ravaillac fut un isolé. M. Loiseleur croyait qu'à la même date existait un complot espagnol. M. Gazier croit cette opinion sans fondement. Tous deux mettent les Jésuites hors de cause.
La relation môme du procès de Ravaillac se trouve dans le Mercure français (t. I, fol. 313-325) et dans les Archives curieuses 1" série, t. XV. Les dénégations de Ravaillac y sont concluantes contre toute complicité, notamment sur l'absence de la moindre influence jésuitique
l'église de la maison professe. Et, « interrogé par des personnes sages, il avait, nous dit TEstoile, répondu conformément aux maximes de Mariana, Becanus et autres, qui ont écrit qu'il était permis de tuer les tyrans » (1). Ce nom de Mariana, depuis trois ou quatre ans, commençait à avoir fort mauvaise réputation en France. Un livre de lui avait, quelques années plus tôt, passé les Pyrénées : les protestants d'Allemagne en avaient même donné une réédition. A Paris, un franciscain portugais l'avait dénoncé du haut de la chaire. La police avait essayé d'arrêter la vente, mais l'ouvrage n'en était que plus demandé. Un Jésuite espagnol, fau-
dans le crime (Voir aussi la comparution du P. d'Aubigny). Mais le texte ne porte pas les aveux de Ravaillac pendant la torture, le 27 mai 1610. Car « ce qui s'y passa est sous le secret de la cour » Mercure f" 323, Archives, p. 137. Là-dessus, grand effet de Michelet. Ravaillac a chargé les Jésuites et les Espagnols à Taudience du ^7 mai. La preuve, c'est que le procès-verbal a disparu et que la chose reste sous le secret de la cour.
Or nous avons le procès-verbal de la torture du 27 mai. {Mèm, de Condé, t. VI (supplément), 3« partie, 1" pièce, p. 201). Ravaillac y maintient toutes ses assertions. Ses réponses excluent toute influence jésuitique, et montrent de plus en plus le malheureux comme un exalté solitaire.
Alors que reste-t-il, je ne dis pas des divagations de Michelet, mais des insinuations de M. Hanotaux?
(1) Disculpons au passage le P. Becanus. Il enseignait, en 1608, que le prince légitime, devenu tyran de ses sujets, ne pouvait être par eux mis à mort. « La raison en est que le prince véritable et légitime, même tyran, demeure toujours le supérieur de ses sujets. Donc ils lui doivent obéissance, et ne peuvent le tuer, sauf au cas de défense personnelle. » Quant aux tyrans d'usurpation, il n'en voit aucun en Europe au moment où il écrit. (Resp. ad Aphorismos Calvinist. Opuseul. théologie,), édit., Paris, 1633. I, 130, 131.
teur de tyrannicide, rien ne venait plus à propos et la traditionnelle tempête reprit (i).
Qu'était-ce donc que ce Mariana qui, pour un certain public, incarne en sa personne les plus gros forfaits des Jésuites? Que de gens encore aujourd'hui sont tentés de se signer m parlant de lui ! On s'est beaucoup scandalisé de ses thèses monstrueuses : les a-t-on beaucoup lues? A-t-on pris la peine de les comprendre, et, pour cela, de les remettre dans leur contexte et dans leur cadre historique? Parmi les parlementaires qui, en 1610, se donnèrent la fête de brûler le livre du Jésuite, combien ne le connaissaient que par des extraits soigneusement isolés? Combien aujourd'hui lui font tenir des thèses auxquelles il n'a jamais songé? Il a déposé dans son livre les germes de la Révolution française et de l'anarchie moderne, ce qui, de la part d'un Jésuite, serait au moins piquant et devrait lui valoir un peu d'indulgence. S'il avait vécu en 1793, il eût été le président-né du tribunal révolutionnaire et eût condamné Louis XVI, etc. Le sujet prêtait à la déclamation, et l'on ne s'en priva pas.
Mariana, alors le grand historien d'Espagne, traité de Tacite et de Tite-Live par ses compatriotes, écrivait au pays de l'Inquisition et au temps de l'absolutisme. Son De rege et régis institutione, fut composé en 1590
(1) L'Estoile, t. U, p. 394.
et 1591 pour le fils de Philippe II, le futur Philippe III. Il fut imprimé en 1599, à Tolède, dédié au roi, muni d'un privilège et précédé d'un chaleureux éloge par le censeur royal, Pierre de Ona, provincial de l'Ordre de la Merci.
En ce temps-là, dans la péninsule, le vent n'était pas à la révolte. Il n'y avait pas à ramener les peuples à un sentiment exact de leurs devoirs. Aucune tendance exagérée vers la liberté. Bien plutôt, c'était les princes qui se trouvaient en faute, tentés qu'ils devaient être d'abuser de l'énorme pouvoir que nul ne leur contestait. Mariana ne songe aucunement aux excès populaires que, indirectement, l'ouvrage pourrait autoriser; il n'a en vue que les rois auxquels il veut faire entendre quelques rudes leçons. Le traité, d'un bout à l'autre, n'est qu'un appel à la modération dans l'usage du pouvoir. Il veut apprendre à son royal disciple comment on évite de tomber dans la tyrannie. Il lui expose i^ l'origine, la nature, les limites du pouvoir royal, 2» ce que doit être l'éducation d'un prince, 3» les vertus qu'il doit posséder pour faire le bien de son peuple.
Rien à dire sur les deux derniers livres : heureuse la nation dont le roi, pour l'entretien de l'armée, l'économie financière, la protection des arts, l'amour des pauvres, mettrait en pratique les conseils du sanguinaire Jésuite.
Bien plus originales et plus contestables sont les théories qui remplissent le premier livre. Au futur roi de toutes les Espagnes, qui, sans doute, comme son père Philippe II, sera autoritaire et autocrate, il enseigne que
SI l'origine première de toute société et de tout pouvoir social doit être cherchée en Dieu, il n'y a pas d'autre origine humaine et historique que le consentement volontaire des sujets. Par suite, pas de monarchie, quelque absolue qu'elle puisse paraître, qui ne soit à base de démocratie (ch. i). Théorie, nous le savons, qui n'était pas de l'invention de Mariana, mais qu'il est piquant de lui voir enseigner à un infant d'Espagne, au roi de demain, sous les yeux de Philippe II (i).
L'auteur examine ensuite un certain nombre de questions : si le gouvernement par un seul est préférable à la pluralité des chefs (ch. n); quelles doivent être les règles de la succession au trône (ch. m et iv). Enfin on arrive aux fameux chapitres v, vi et vn sur les tyrans.
Entre toutes les mauvaises formes de gouvernement, dit-il, il n'y en a pas de pire que la tyrannie. Là-dessus, portrait en partie double du roi parfait, et du parfait tyran.
Le parfait tyran est bien noir. Lui aussi jadis, Gerson avait esquissé un portrait semblable, et il est curieux de constater que, sur ce point, du Jésuite et du chancelier, c'est encore le Jésuite qui est le rigoriste. « Le tyran, disait Gerson, opprime le peuple; exactions, corvées, tributs; il contrarie ceux qui ont le zèle de l'étude et de la science; il s'oppose aux associations » (2).
(1) Ch. IV, p. 48; ch. V, p. 57-59, viii, p. 87, etc.
(2) Tyranni populum opprimunt per exactiones, corvaitas, tributa... impediunt studium ne scientia acquiratur, défendant omnia consortia. T. IV. Serm. eoram rege Franciœ nomine Univenitaiis Parisiensti, p. 599-600, Anvers 1706.
Au gré de Mariana, cela ne suffit pas : le vrai tyran est un prince impie à l'égard de Dieu, persécuteur de la religion, superbe, injuste, cruel, sans autre loi que ses passions, ennemi de toute vertu; mettant le pouvoir suprême dans la jouissance, ne reculant devant aucun forfait, par suite remplissant Tétat de terreur et de calamités, écrasant ses sujets, leur faisant mener une vie malheureuse et conduisant l'ordre social à la ruine.
On sourit en lisant cette description; le brave Mariana s'échauife, s'exalte pour concevoir son monstre. Il le fait si atroce qu'on se demande si Néron lui-même ou Robespierre parviendraient à remplir tant de conditions. « Ajoutez que le tyran ressemble à une bête féroce et cruelle, qui, partout où elle va, dévaste, dépouille, incendie, ne fait que massacrer des griffes, des dents et de la corne. » Bref, la bête du Gévaudan.
On voit de quel tyran il s'agit : nous sommes en pleine chimère.
Au chapitre vi, l'auteur en vient à la grande question, — grande pour nous — an tyrannum opprimere fas sit,.^? Raisons pour et contre. Son opinion à lui n'a rien de très original. Après cent autres, plus nettement peut-être, il distingue tyran d'usurpation et tyran par abus de pouvoir. Pour ce dernier, il demande de pousser la tolérance aussi loin que possible, sans quoi l'on ouvrirait la voie à des bouleversements pires que la tyrannie même. Arrivés aux dernières limites de la tyrannie et de la patience, quand l'ordre social luimême est en péril, et que, pour le sauver, il faut en
venir aux dernières extrémités, alors il faudra encore
passer par les stages classiques, remontrances, assemblées du peuple, procès, déposition juridique. Vraisemblablement la guerre suivra, une guerre légitime, s'il en lut, avec toutes ses conséquences, entre lesquelles la mort possible du tyran (1).
Et le philosophe ajoute pour rassurer son prince : « Il n'y a pas à craindre que cela multiplie les attentats sur la personne des princes; car nous n'abandonnons pas leur vie au caprice des individus ou des foules; il y faut la voix publique de la nation, le conseil des sages et des hommes graves » (2).
Les choses se passeront donc avec toutes les garanties possibles, et plût à Dieu qu'on eût toujours suivi les procédures exigées par Mariana. Quel est le roi qui en fût mort? Quel est l'attentat historique qu'on eût enregistré? Malheureusement l'auteur va plus loin.
Supposons que cette assemblée du peuple, souverain et juge suprême, soit impossible. Un particulier pourrat-il interpréter les désirs secrets du peuple, et, de son
(1) Ch. VI, p. 75. « Monendus in primis princeps erit, atque atl sanitatem revocandua ; si medicinam respuat, neque spes ulta sanitatis relinquatur, sententia prononciata, licebit reipublicae ejus imperium detrectare primum; et quoniam bellum necessario concitabitur, ejus defendendi consilia explicare, expedire anna, pecunias in belli sumptas imperare populis; et si res feret, neque aliter se respublica tueri possit, principem, publicum hostem declaratum, ferro perimere »>.
(2) « Neque periculum est ut ulli co exemple in principum vitam saeviant quasi tyranni sint. Neque enim id in eujusquam privati arbitrio ponimus, non in multorum, nisi publica vox populi adsit, viri eruditi et graves adhibeantur. » I, 6. Et ailleurs : « Quasi tyrannum opprimere fas sit privata auctoritate. Quod non licet^ prœsertim \iolato juramento... etc. (ibid).
autorité privée, se faire l'exécuteur d'une sentence que la nation porterait, si elle le pouvait?
Mariana prévient son prince qu'à son avis, celui-là ne commettrait pas une action mauvaise : « Je ne pourrais le regarder comme un malfaiteur. Les assassins des tyrans ont été illustres dans tous les âges ». Et il cherche un exemple. Mariana est Espagnol. Au moment où il écrit, l'Espagne soutient la Ligue; Henri III a assassiné le duc de Guise; au delà des Pyrénées, il passe pour un monstre exécrable; il réalise l'idéal du tyran que s'est forgé le philosophe. Que penser donc de Jacques Clément?
« Beaucoup, déclare l'auteur, regardent l'action de Clément comme un sujet d'éternelle gloire pour la France et pensent qu'elle l'a rendu digne de l'immortalité. D'autres, éminents en science et en sagesse, le blâment. » Mariana expose les raisons pour et contre; mais il n'est pas du côté des censeurs. C'est aux princes qu'il le déclare. « Il leur est utile de se convaincre que dans l'état qu'ils occupent, non seulement il est équitable, mais il est louable et glorieux de les mettre à mort, quand ils oppriment le peuple et qu'ils se rendent intolérables par des vices odieux. Cette crainte les empêchera sans doute de se livrer tout entiers au mal, d'écouter les flatteurs qui les mènent à leur perte; elle tiendra la bride à leurs passions effrénées. »
Mariana est de l'école de ceux qui, à tout prix, veulent mettre un frein au despotisme. Le frein qu'il accepte et préconise est on ne peut plus sujet à critique : mais si l'erreur était grande, l'intention était bonne. Il
ajoute : « Telle est mon opinion, elle part sans contredit d'une âme sincère. Mais je suis homme et puis me tromper. Si Ton m'ouvre un avis meilleur, j'en serai heureux » (1). On voit qu'il n'y tient pas autrement.
Seulement il y a> ait du casuiste en lui; et le casuiste, quand il a résolu un « cas », bien ou mal, résiste rarement à la tentation de le pousser encore et de le « corser ». Donc, au chapitre vn, notre auteur se pose la question ultérieure : il est des cas où le meurtre des tyrans est légitime, mais alors tous les moyens sontils bons? et que penser du poison?
Question étrange à première vue. D'où lui vient l'idée d'agiter un pareil problème? Ici encore voyons le contexte et remettons les choses dans leur cadre historique.
Tout le monde sait qu'aux premières heures de la Renaissance on avait beaucoup usé du poison. On en usait encore, et notre auteur nous raconte qu'au temps où il professait la théologie en Sicile, un prince lui avait demandé : « Au cas où il est permis d'enlever la vie à quelqu'un, à un condamné à mort, par exemple, peuton également le faire de vive force ou par le poison? »
(1) Cœso rege ingens sibi nomen fecit; cœde cœdes expiata ac manibus Guisani ducis perfide perempti regio sanguine est parentatum (p. 68). Sic Clemens periit, eternum Gallise decus, ut plerisque visum est (p. 69). Haec nostra sententia est a sincero animo certe profccta, in qua cum falli possim ut humanus, si quis meliora attulerit, gratias habeam (p. 80).
Le membre de phrase etei'num Galliœ decus a disparu des éditions postérieures, mais quand on le restitue au contexte, on néglige souvent d'ajouter la restriction qui suit. Ainsi Voltaire, Eaai sur les mceurs, ch. 173. Cfr., Janssen, v. p. 595, note.
— (( Nous avons examiné, poursuit le philosophe, ce que permettait la loi naturelle. Mais, en vérité, tuer par le fer ou tuer par le poison, n'est-ce pas tout un? » A Rome, à Athènes, on usait alors de poison. On ne le fait plus. Pourquoi? Sans doute, on a jugé qu'il était trop inhumain de forcer un homme à être son propre bourreau. Exiger de lui qu'il s'empoisonne de ses mains, ou de ses mains s'enfonce le couteau dans le cœur, c'est également odieux. Le coup de mort doit venir du dehors (1).
S'il en est ainsi pour un particulier légitimement voué à la mort, pourquoi, se demande Mariana, n'en pas dire autant du roi qui se trouverait dans le même cas? En soi, les moyens détournés, et qui exigent plus d'habileté que de vaillance, ne peuvent être condamnés. Mais, pour le poison, qu'il ne soit pas administré dans la boisson ou la nourriture, car alors le prince serait son propre bourreau. Or, en ce temps-là, l'on prêtait à certains toxiques une efficacité merveilleuse. Ils tuaient par le simple contact; leur vue seule était mortelle. On avait ainsi essayé d'assassiner Alexandre VI au moyen d'une lettre, et Pie II au moyen de sa chaise à porteurs. A la date même où écrivait Mariana, on parlait de supprimer la reine Elisabeth en empoisonnant les harnais de son cheval. Lui-même raconte que les Maures envoient ainsi à ceux qu'ils veulent perdre des armes et des vêtements contaminés. On parle d'un roi qui a été ainsi empoisonné par les pieds. Il trouve le procédé moins inad-
missible que le précédent. Là, du moins, la mort vient d'une main étrangère.
Ces restrictions bizarres, après les concessions précédentes, ne peignent-elles pas l'époque? Quel temps que celui où les confesseurs étaient amenés à résoudre des cas comme celui-là ! Ce curieux chapitre de Mariana lui a fait plus de tort peut-être^ auprès des auteurs modernes, que celui où il élargit imprudemment et sous sa responsabilité personnelle la théorie déjà deux fois séculaire du tyrannicide. Et encore c'est un chapitre de scrupules et de restrictions (1).
Telles étaient les théories de Mariana. Le gouvernement de Madrid les jugeait inoifensives, utiles même, puisque l'ouvrage avait paru orné d'un privilège royal, et que Philippe II en acceptait la dédicace. A Paris, au lendemain de la Ligue, à une époque où Ton ne parlait que d'attentats sur la personne du roi, où Ton voyait partout des complots espagnols, le livre hardi venu d'outre-Pyrénées ne pouvait qu'être jugé sévèrement. Jamais écrit n'avait vu le jour plus mal à propos; et c'est à se demander si le Jésuite castillan savait ce qui se passait au-delà des monts. Pourtant, il ne devait pas
(1) Livre I, ch. 7, p. 81-86. Cfr. J. Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, t. II, p. 216. Voir plus loin Thistoire d'Edward Squire et de la reine Elisabeth.
ignorer que ses confrères de France avaient été exilés quatre ans auparavant, et sous quelles inculpations calomnieuses. Au moment où il éditait son ouvrage, on commençait autour d'Henri IV à sérieusement parler du rappel des Jésuites. Or, le gros obstacle était l'enseignement qu'on leur prêtait, et leur responsabilité, vraie ou fausse, dans les récents attentats. Mais Mariana ne parait pas avoir pris souvent son mot d'ordre chez les supérieurs de Rome. Il était espagnol et il l'était avec excès. N'oublions pas qu'il joua un rôle important dans les intrigues qui, vers ce temps-là, agitèrent la Compagnie, et faillirent bouleverser l'Institut. Il fut toujours assez mal avec le Père Aquaviva. Autant de raisons, semble-t-il, pour ne pas rendre son Ordre tout entier responsable de ses excès de doctrine.
Les premiers à s'inquiéter au sujet du livre en question furent les Pères de la Compagnie. Dès qu'il l'eût connu, le provincial Richeome le dénonça au Père Général. Celui-ci manifesta son étonnement que l'ouvrage eût paru à son insu. Les ordres furent donnés pour que le texte fut corrigé. Mais pareilles confections viennent toujours trop tard. Le livre était connu, des exemplaires de la première édition subsistaient : on en trouve encore dans les très grandes bibliothèques. En 1605, année où, de son côté, la Congrégation provinciale des Jésuites de France censurait l'ouvrage, un éditeur calviniste, Wechel, le rééditait. Aquaviva protesta, mais le mal était fait (1).
(1) Coton, Lettre déelaratoire de la doctrine des Pères Jésuites eonformément au décret du Concile de Constance^ Paris, 1610. Richeome, Examen critique du libelle Anticoton, Pont-à-Mousson, 1613.
Lorsque, quelques années après, la mort d'Henri IV vint plonger la France, et tout spécialement les Jésuites français, dans le deuil, malgré toute Tabsurdité de l'accusation, il fallut à toutes forces que les Jésuites en fussent responsables, et le nom de Mariana fut lancé. Henri IV avait été tué « à la Mariane »; interrogé, Ravaillac avait répondu selon les principes de Mariana.
Un homme se chargea de pousser l'affaire et de lui donner un tour pratique. On ne s'attendait guère à le rencontrer comme dénonciateur. Edmond Richer, syndic de la faculté de théologie, gallican radical, autrefois ligueur déclaré, ayant gardé de ses premières opinions certaines tendances antimonarchiques, en même temps qu'il en répudiait absolument l'ultramontanisme , oubliait un peu les thèses qu'il avait soutenues autrefois. Mais ces oublis, que chez d'autres on qualifierait de palinodies, étaient fréquents alors. Lui aussi, en son temps, avait soutenu la subordination du roi au peuple, mais une subordination réelle et effective, avec ses conséquences les plus extrêmes. Il avait déclaré que Henri III, comme tyran, méritait son sort, et que Jacques Clément avait bien fait. Le « œternum galliœ décris » de Mariana, son accusateur Richer l'avait commenté à l'avance : « Clément a rais des couronnes de gloire au chef, et des carquans d'or au col de tous les vrais Français ». « Ce sont, écrit le cardinal du Perron, les propres termes de ses anciennes thèses, dont j'ai l'original de lors entre les mains. » Ce détail lui avait passé de la mémoire, et, devant l'Université, il poursuivait les Jésuites et leurs abominables doctrines. Très sagement,
— isola Faculté s'en tint à renouveler les condamnations du Concile de Constance, qui, assez directement du reste, tombaient sur Mariana (4 juin 1610) (1).
Mais, par derrière Jean Richer, il y avait de puissant, personnages, irréconciliables ennemis des Jésuites. Ne nommons que Achille de Harlay. L'intègre, le vertueux, rhéroïque premier président ne manquait pas une occasion de manifester son antipathie pour les Pères : il ne pouvait laisser échapper celle-là. Le 8 juin, sur son initiative et celle de son parti, le livre du Jésuite fut condamné au feu par le Parlement, et ordre donné de lire en chaire, aux prônes de la messe de paroisse, les décisions de la Sorbonne. Singulière anomalie. Le Parlement accusait jadis les Jésuites d'envahir, au nom du Pape, le terrain de l'Ordinaire. Aujourd'hui, c'est à son tour d'empiéter. En son nom privé, il lance des condamnations doctrinales : il se mêl.e de faire lire des documents de son choix dans les chaires. Aussi l'évêque et le nonce se plaignirent de ces abus de pouvoir. Ce ne devaient pas être les derniers. Le « Saint Office » laïque et gallican gardera ses traditions envahissantes. Un livre des Jésuites est brûlé par lui en place de Grève : ce ne sera pas la dernière exécution de ce genre. Mariana ouvre la voie; bien d'autres suivront (2).
(1) Cardinal du Perron, Ambatsadet et négociations. Lettre à Casaubon, 18 avril 1612. Sur la singulière attitude de Richer et de la Sorbonne en 1610, voir Puyol, Edmond Rieherj Etude historique et critique sur la rénovation du Gallicanisme au commencement du XVW siècle, tome 1. (Paris, Ohmer, 1876, S»), p. 139-146.
(2) Prat, p. 249. LTstoile, II, p. 604. Féret, dans la Revue des Questions historiques, 1900, t. II, p. 400-408.
Vers ce temps-là, Tauteur était interné dans un couvent de Franciscains pour avoir assez librement blâmé la misérable politique du comte de Lerme. Il l'avait accusé de fausser les monnaies et de porter ainsi un coup fatal au crédit de TEtat. L'occasion était bonne, semblait-t-il, pour accentuer le coup porté à Paris, et la cour de France demanda à celle de Madrid la condamnation du de Rege et Régis institutione. Ce fut en pure perte. Madrid refusa; le livre continuai à se débiter — édition corrigée par ordre d'Aquaviva — sous le couvert des autorités civiles et religieuses. Mais partout ailleurs, on imagine difficilement le bruit qui se fit autour du malencontreux traité.
Ce fut d'abord une pluie de pamphlets :
Les douze articles de foi politiqm des Jésuites de France; Anti-Mariana; les Imprécations et furies contre le parricide commis en la personne de Henri IV ; Tocsin contre Bellarmin; Apologie pour Jehan Chastel.,. et pour les pères escholiers de la Société de Jésus; la Chemise sanglante de Henri le Grand; le Jésuite Sicarius; le Contre assassin; le Mercure des Jésuites; le Remerciement des Beurrières de Paris; le Fléau d'Aristogiton; Avis de Maître Guillaume^ nouvellement retourné de l'autre monde, sur le sujet de l' Anti-Coton par P. D. C. jfidis mort et depuis naguère ressuscité; le Patenostre des Jésuites LoyolisteSf Marianistes, Bellarmistes, etc., etc. En trois ans il en parut plus de cent, immédiatement traduits en allemand.
« Tous ces petits livrets, écrit TEstoile, sont les jardins d'Adonis, de Platon, (jui, créés soudain et en un
jour, périssent en un moment. On m'en a donné beaucoup; les autres je les ai achetés et trouve selon mon papier où je les ay écrits, que j'en ai eu pour cent huit sols. » C'était largement payé (1).
Toute cette littérature revenait à établir que tous les Jésuites, en bloc, devaient être tenus pour responsables des idées de Mariana et de leurs conséquences. Le Père Coton eut beau dans sa Lettre déclaratoire de la doctrine des Pères Jésuites (2) établir que l'opinion de Mariana était particulière à cet auteur, citer jusqu'à treize Jésuites ayant combattu contre la licéité du tyrannicide et établir que cette manière de voir était la seule qui eût régné dans les écoles, on lui répondit par V Anti-Coton... Livre où est prouvé que les Jésuites sont coupables et autheurs du parricide exécrable commis en la personne du Roy Très Chrétien Henri IV d'heureme mémoire. Les Jésuites répliquèrent et la polémique se prolongea quelque temps.
En vain le Père Claude Aquaviva porta un décret (6 juillet 1610) interdisant sous les peines les plus sévères d'enseigner la licéité du tyrannicide, la légende était lancée, elle fit son chemin, elle le fait encore.
Le P. Général disait (nous citons la traduction du P. Coton) : « En vertu de la sainte obéissance nous enjoignons, sous peine d'excommunication et inhabilité à tous offices et de suspension a divinis, et autres peines
(1) Carayon, Bibliographie historique; l'Estoile II, p. 649, cf. Mémoires de Condé, t. VI, 3» partie, pp. 245, 263, 274. — Pilatus, der JesuiUsmuSy p. 201.
(2) Paris 1610, 8" p. 29.
arbitraires à nous réservées, qu'aucun religieux de notre Compagnie soit en public ou en particulier, lisant ou donnant avis et beaucoup plus, mettant quelques œuvres en lumière, n'entreprenne de soutenir qu'il soit loisible à qui que ce soit, et sous quelconque prétexte de tyrannie, de tuer les rois ou les princes, ou d'attenter sur leurs personnes, afin que telle doctrine n'ouvre le chemin à la ruine des princes et trouble la paix; ou révoque en doute la sûreté de ceux lesquels, selon l'ordonnance de Dieu, nous devons honorer et respecter comme personnes sacrées, et establies de notre Dieu pour heureusement régir et gouverner son peuple » (1« août 1614) (1).
La teneur du décret était claire. Pour le comprendre dans toute sa portée, sans l'exagérer ni le restreindre, il suffisait, semblait-il, de le comparer aux théories de Mariana, causes de tout le désordre. Il ramenait la question aux termes du décret de Constance. Mais pouvait-on laisser aux Jésuites le bénéfice d'une décision aussi sage? Ne sait-on pas que, lorsqu'un document émane d'eux, la prudence exige qu'on ne s'en tienne pas à la lettre, qu'on aille jusqu'à l'esprit, l'esprit et la lettre dussent-ils se contredire? On épilogua donc tantôt sur le cuicumque personœ, tantôt sur le quocumque prœtextu tyrannidis.
(1) Voir le texte latin dans Pachtler, Ratio Studiorum^ vol. UI, p. 47. Berlin 1890 (Mon. Gerin. pœdagogica). Prat, op. cit. III, p. 569. Jouvency, Hist. Soc. Jesu^ P. V. Lib. XII, p. 157. Une autre lettre d'Aquaviva interdisait d'imprimer quoi que ce soit sur la question, sans que le livre fut révisé à Rome même (2 août 161 4y.
Et il se trouva des auteurs pour prêter au Père Aquaviva l'ânerie suivante : « Que personne ne s'avise de dire qu'il est permis au premier venu de tuer les rois pour le premier prétexte venu de tyrannie ». C'était tout simplement absurde; quel Jésuite avait jamais dit cela? Raison de plus pour le prêter au Général (!).
Et il reste acquis à l'histoirej et l'on répète, sans tenir le moindre compte des distinctions, restrictions et réserves accumulées par les théologiens sur ces matières, que les Jésuites, en masse, ont été les docteurs du régicide. Encore une fois, faire un bloc et des doctrines et des personnes, voilà le procédé très simple pour créer une légende antijésuitique. Nous le retrouverons.
(1) Cfp. B. Duhr. Jesuiten fabeln {iS92), p. 388. Jans«en, V. p. 596. Voir encore Texégèse des Parlementaires du iviii» siècle : La Chalotais, Compte Rendu, p. 204, Ripcrt de Montclar, Plaidoyer, p. 217. Ce dernier en vient à cette conclusion : « Voilà ce qu'il (Aquaviva) défend de soutenir et ce qu'aucun Jésuite sans excepter Mariana, n'avait soutenu dans toute son étendue ». D'où il ressort que le décret n'est qu'une feinte jésuitique, de la poudre aux yeux.