VI. Le serment des Jésuites
Ce qui se passait en France n'était qu'un épisode, et nous avons vu, rien qu'en feuilletant le Catéchisme de
(1) i** Sur l'antijésuitisme anglican en général, voir Morus, S. J. Hisioria Provinciae anglicanae soc. Jesu^ 1580-1610. Saint-Omcr 1660 f»; Ch. Butler, Historical Memoirs of the English, Irish and Scotish Caiholies since the Reformaiion. Londres, 1822; J. Lingard, HUt. d'Angleterre, trad. Ronjoux, 15 in-8% Paris, 1854; Destombes, La persécution religieuse en Angleterre^ 2 in-8**, Paris, 1863-1864; Simpson, Edmond Campion, Edimbourg, 1867. Foley, S. J., Records of the English province ofthe S. of Jésus, 7 in-8% 1877-1883; Rev. E. L. Taunton, History of the Jesuits of England^ Londres, Methuen, 1901 (voir
Pasquier, qu'en Angleterre aussi, et aux Pays-Bas, et partout, les Jésuites conspiraient, conspiraient, conspiraient et tuaient les rois. On nous fait remarquer.
la critique de cet ouvrage très hostile dans le Month, 1901, t. I, p. 502, et li, p. 315, par le P. Pollen).
On trouvera dans la même revue nombre d'articles des Pères J. Gérard et Pollen qui renouvellent plusieurs chapitres de cette histoire. Du P. Pollen, The Politics of English Calholies during the reign of Queen Elisabeth, 1902, t. I et II; The question of Q. Elis, succession, 1903, I, p. 517. The accession of king James /, 1903, I, p. 572; Religious persécution under Q. Elis. 1904, t. II, p. 502, etc.
Du P. Gérard, The arehpriest eontroversy, janv. 1897; The wily Jesuii, mars 1897; The Jesuit myth, avril 1897; The Jesuit oath, 1901, I, p. 405; History « ex hypothesi » and the Papist Plot, 1903, t. I, p. 46, 171; II, p. 511, 317.
2" Sur la conspiration des poudres. D. Jardine, A narrative of the Gunpowder plot j Londres, 1857, 8**; J. Morris S. J., The conditon of Catholies under James I, Londres, 1872 (contient, outre la vie du P. Gérard, 1564-1637, son récit du complot); J. Forbes, S. J., Un missionnaire catholique en Angleterre, Paris, 1872 (Mémoires de John Gérard) ; Healy Thomson, Before and after the G. P. (Catholic Truth S^T-); E. Prampain, S. J., La Conspiration des poudres. {Revue des Questions historique», octobre 1886).
Travaux du P. J. Gérard; IVhat was the G. P. Londres, 1896. {The Month, de décembre 1894 à mai 1895) avec la réponse de M. S. Gardiner, What G. P. was, Londres, 1896; The G. P. and the G. Plotters in reply to Prof. Gardiner, 1898 (TheMonth, sept., oct., nov. 1897); Thomas Winter*s confession and the G. P. Londres 1898; Contributions towards a life of father Gamet, {the Month, janvier à juin 1898); Equivocation and lying (juillet); F. Garnet and his accuser s (août 1898); The case of F. Garnet and his accuser s (août 1898); The case of. F. Garnet 1901, t. I, p. 561; H, p. 15. .
Le P. J. Forbes a résumé les conclusions du P. Gérard dans ses articles Un procès à réviser, Etudes religieuses, 1898, t. III, p. 164 et 321.
Notons une fois pour toutes que le savant P. John Gérard, aujourd'hui directeur du Month, ne doit pas être confondu avec son homonyme et parent, le missionnaire du xvii^ siècle.
est-ce coïncidence, est-ce quelque chose de plus? que, partout où, vers ce temps-là, un grand crime éclate, un Jésuite a passé dans les environs. N'est-il pas étrange par exemple que la Saint-Barthélémy ait suivi de si près Tapparition de saint François de Borgia en France (1)? Inutile de revenir sur Barrière, Chastel, Ravaillac, avec leurs doublures, Varade, Guignard, Mariana. On Ht leurs livres, on se confesse à eux, on suit leurs leçons. S'ils ne tiennent pas eux-mêmes le poignard, ils ont affolé Tassassin. Ne sait-on pas qu'ils ont tué Guillaume le Taciturne (1581) et qu'ils ont essayé (1598) de supprimer son fils, Maurice de Nassau? L'assassin de ce dernier n'av^ait-il pas un cousin à Douai, domestique chez les Jésuites (2)?
Ce sont eux qui ont livré le Portugal à l'Espagne, et qui voudraient encore lui livrer l'Angleterre. Le Gésu de Rome, les collèges anglais de Douai et de Reims, celui de Clermont à Paris, autant de foyers d'intrigues. De là partaient les Jésuites et les prêtres séculiers qui incendiaient l'Irlande et la Grande-Bretagne. Au moment même où ils rêvaient de livrer la France à l'Espagne, ils combinaient avec les Guises le plan suivant (1583) : jeter l'Espagne sur l'Angleterre pour y rétablir la foi romaine, puis se débarrasser des Espagnols, et rester les maîtres.
(1) Eneyclop. Britannica, au mot Jésuite, Sur la Saint-Barthélémy, voir B. Durh. ch. 9.
(2) Grétinau Joly, t. III, ch. I, p. 21. Coster, S. J. Sica tragica eomiti Mauritio a Jesuitis, ut aiunt Calvinistae^ Leydae intmtata. Traduit du flamand par le Père Schondonck, Anvers, 1599.
C'est comme conspirateurs que les Jésuites ont apparu à rimagination des protestants anglais; en conspirateurs que, aujourd'hui encore, on les dépeint dans les romans, les drames, les histoires savantes ou populaires. Et voici, par exemple, un romancier très lu en Angleterre, Charles Kingsley. L'auteur de Westward hot (1) raconte avec brio des scènes du règne d'Elisabeth, y compris les aventures extraordinaires du chevalier Drake et de ses forbans. Naturellement les conspirations papistes et l'histoire de l'invincible Armada ont leur place dans le récit. On nous montre les deux Jésuites Parsons et Campion débarquant en Angleterre, dans l'Angleterre simple et candide, pour y mettre en pratique le machiavélisme de leur Compagnie. Deux caricatures. Gens habiles surtout à fuir la lumière et à se déguiser. Qu'on en juge par Campion. C'est une espèce de Don Quichotte aux longues jambes, empêtré dans sa grande épée, qui lui donne l'air d'un héron à trois pieds. Quand il est à cheval, il la dresse derrière lui comme une longue queue. Parsons, lui, n'est qu'un fanfaron. Pour se rendre méconnaissables, les deux traîtres ont gardé leur tonsure. Ils ont, en bagage, une cargaison de bulles, dispenses, correspondances secrètes, brochures séditieuses. Tant et si bien que le vieux marin sir Richard Grenville, qui jamais de sa vie n'a vu un Jésuite, n'a qu'à marcher cinq minutés avec eux pour deviner ce qu'ils sont. Sur les Jésuites de France, on en trouverait de cette force dans Alexandre Dumas.
(1) Kingley. Westward Ho! 1835, ch. III.
Mais il y a mieux. Une des manies du public anglais protestant est de s'imaginer qu'aujourd'hui encore, en Grande-Bretagne, on marche sur un sol miné par les Jésuites. Romanciers, orateurs, et même historiens, contribuent à entretenir la terreur patriotique. Et l'on cite par exemple dans les « lectures » publiques le mot d*un certain comte Campello, qui a naguère » venant en Grande-Bretagne fut stupéfait de la multitude de Jésuites qu'il y rencontra sous tous les déguisements, dans toutes les situations. Les Anglais n'avaient pas le coup d'œil pour le discerner, mais, lui, savait voir, et il poussait le cri d'alarme (1).
Il n'y a pas si longtemps, le soir même du jour où venait de mourir la reine Victoria, on trouva affiché sur les murs de Saint -James palace une proclamation au nom de Marie III, reine prétendante à la couronne d'Angleterre, et dernière représentante de la dynastie des Stuarts. On montra la pièce à Edouard VII, sur quoi, scrupule de conscience ou crainte d'un attentat, le couronnement fut différé. Le public crut qu'il s'agissait d'une maladie, il n'en était rien. Or, tout cela, des gens sérieux l'affirmaient, était l'œuvre de la ligue royaliste, fondée, entretenue, dirigée en-dessous par les Jésuites. Disons-le tout de suite, cette facétie n'eut aucun succès (2).
D'autres en ont davantage : elles appartiennent à la vieille tradition protestante.
(1) The Monih, 1897, mars, p. 235.
(2) The Month, juin 1904, p. 645, citant le English Churehman du 5 fév. 1904.
Les Jésuites n'avaient pas attendu les persécutions d'Elisabeth pour s'intéresser à l'Eglise d'Angleterre. Mais avant 1580 ils ne firent en Grande-Bretagne que de rares et courtes apparitions. L'Irlande et l'Ecosse les retint davantage.
C'en fut assez : dès 1SS9 on trouve la légende en voie de formation.
Déjà, dans leurs rêves, les ministres prétendent voir le royaume envahi par des multitudes de Jésuites et de séminaristes (1).
Des multitudes... ils sont toujours d'autant plus nombreux qu'ils sont introuvables. Les historiens les plus récents, eux aussi, en aperçoivent partout. En 1581, ils étaient deux en tout, trois si l'on veut, en comptant un frère coadjuteur, Persons, Gampion et le frère Emerson.
Ajoutons, si l'on y tient, Alexandre Briant reçu par Gampion dans la Gompagnie, en prison, à la veille de partir avec lui pour Tyburn. Or, à cette date, M. Green, dans son History of the English people, les voit par
(1) Ye multitud of Jésuitts and seminaryes secrettly comen into ye realm, {Ceeil Paper») cité par le dictionnaire anglais de Murray au mot Jéiuit. Sur les rapports de l'Angleterre et de la Compagnie de Jésus avant le martyre du bienheureux Gampion, voir les articles du P. Delplace S. J. dans les Précis historiques^ juin-octobre 1890, et du P. Pollen dans le Monih 1900, t. H, p. 167-247.
« fournées » s'engouffrer dans la Tour de Londres; M. Gardiner en signale des « essaims », qui du continent viennent s'abattre sur le royaume, et murmurent aux oreilles de leurs disciples des paroles d'espoir en une victoire prochaine : c'est le signal des attentats sur la vie de la reine (1).
Simples apôtres, à les en croire; en réalité, courtiers de sédition. « Elisabeth était le but, nous dit Michelet traduisant assez bien, et prenant à son compte les assertions anglicanes. En 1579 on tira du Pape un ordre précis pour détruire Elisabeth par tous les moyens sans délai. Ce qui le prouve, c'est que le 15 avril 1580 les agents de l'exécution demandèrent au Pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et impossible (de Thou, livre 74). Le Pape répondit que les catholiques anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait ajourner l'exécution d'Elisabeth. » Le Pape d'alors, ne l'oublions pas, c'était Grégoire XIII, l'homme des Jésuites (2).
Aussi il faut voir en quels termes indignés la reine et ses ministres parlent de ces criminels : « Prêtres idolâtres, créatures de la bête, ignobles sauterelles sorties du puits de l'abîme » : nous reconnaissons les métaphores, elles sont classiques dans la matière (3).
(1) Gardiner, Hist. of England, I, p. 14, Green, II, p. 417, 434, 443, cfr. J. Gérard, The wily Jesuit.
(2) Michelet, Hist. de France, t. Xll (in-12) p. 104.
(3) The Month, décembre 1894, p. 470, cfr. ibid. 1903, t. II, p. 329, la critique par le P. Pollen du livre de Walter Walsh. The Jesuits in Great Britain; an inquiry inlo their poUtical influence. Londres 1903.
Ainsi les Jésuites ont été en Angleterre des conspirateurs, des fauteurs de complots, complots régicides naturellement. Accusation qui n'est que l'élargissement, la mise en scène romanesque d'une autre; autant que missionnaires, et plus peut-être, les Jésuites anglais ont été agents politiques des puissances catholiques continentales.
Il est indispensable, avant d'aller plus avant, de dire un mot de cette question. Elle n'intéresse pas seulement l'Angleterre. Toutes proportions gardées, ce qui s'est passé en ce pays s'est passé partout où les Jésuites se sont trouvés en face du protestantisme.
Disons-le franchement et sans tarder, les apparences sont contre eux. A voir les Jésuites impliqués dans la Ligue, servir d'ambassadeurs entre les princes catholiques, aller d'Espagne en Ecosse, et de Paris à- Rome porter les messages des papes, des nonces et des rois, comment nier qu'ils aient été impliqués dans des affaires d'Etat? Je dis plus; devant l'insistance des supérieurs à rappeler leurs sujets à l'observation de la règle, il est impossible de nier qu'il y ait eu des abus. « Nous avons coutume, écrit le P. Grégoire Rosefius répondant à un pamphlet de Luc Osiander, de réprimer le mal toutes les fois que nous en sommes informés; nous le punissons aussitôt, quels que soient le nom, le rang du coupable, et fût-il notre général lui-même; mais être exempt de toute imperfection, cela n'est pas possible en cette vie. Il y a eu un Judas parmi les apôtres. Quant à laisser le mal se commettre impunément, et, comme Osiander nous en accuse, le colorer de saints dehors.
c'est ce qu'on ne verra jamais parmi nous, s'il plaît à Dieu (1). »
11 y eut donc des oublis de la règle. A plusieurs reprises, les Pères généraux et provinciaux, les congrégations générales rappelèrent les prescriptions de saint Ignace, et, faisant leur examen de conscience devant Dieu, avouaient qu'elles n'avaient pas toujours été observées.
« Nous en avons Texpérience amère, écrivait un provincial de Germanie, le P. Hoifaiis en 1569, Dieu n'est pas avec nous dès que nous nous engageons dans les intérêts d'ici-bas. Toutes les fois que les nôtres ont été priés, et quelque fois contraints, non seulement par les princes, mais aussi par les Souverains Pontifes de prendre part aux affaires publiques, nous avons eu à nous en repentir. Notre condescendance a provoqué bien des calomnies. Catholiques et protestants nous ont blâmés, et jamais notre intervention n'a été heureuse. »
Eh 1S93, la cinquième Congrégation générale se plaint aussi. « Dans les temps si difficiles que nous traversons, et par la faute de quelques-uns des nôtres, peut-être entraînés par l'ambition, peut-être égarés par un zèle inconsidéré, les choses en sont venues à un tel point que notre Ordre, en beaucoup de pays, chez beaucoup de princes, a acquis un renom d'ambition. » Et l'assemblée porte contre les délinquants une série de peines sévères : inhabilité à tous les emplois, perte du droit de vote actif et passif, envoi du coupable dans
(1) Cité par Janssen, V. 579, S80.
une autre résidence. Telle était la règle; et, si je ne me trompe, ces documents officiels doivent entrer en ligne de compte, quand on apprécie les faits et gestes de la célèbre Compagnie, — à moins de n'y voir, avec certains auteurs, que des trompe-rœil et des attrape-nigauds, la fine fleur du jésuitisme (1).
Mais il faut le dire, la règle était difficile à observer.
Plus d'une fois, partis avec les instructions les plus explicites, avec la ferme résolution de ne jamais mettre le pied sur le terrain défendu, les missionnaires se sont vus entraînés; et qui dira le point précis où ils ont vraiment commencé à être gravement en faute? Ce fut le cas du P. Persons. Arrivé en Angleterre avec le P. Campion, il se plaça sur le domaine strictement religieux et fit les déclarations les plus nettes (1580). Deux ans plus tard, obligé de rentrer sur le continent, nous le trouvons auprès de Philippe II, occupé à négocier avec lui une intervention armée en faveur des catholiques ses compatriotes. Comment en est-il venu à se mettre en contradiction aussi flagrante avec lui-même? Il va nous le dire.
Ayant vu de près la situation des fidèles anglais, il en rendait compte au docteur Allen, au duc de Guise, au nonce du pape en France. C'était le moment où l'on croyait bien faire, chez les princes catholiques, en essayant de renverser par la force ce gouvernement d'Elisabeth, oppresseur au dedans et au dehors, chez tous les peuples voisins iauteur de troubles et de révo-
(1) Month. 1902, I, p. 301 (P. Pollen).
lutions. « Tous, écrit le Jésuite, étaient d'avis de soumettre l'affaire au pape Grégoire XIII et au roi d'Espagne, et, comme c'était matière de religion, souverainement importante et nécessaire, ils décidèrent que le Père Crichton (un écossais), irait trouver le
Pape, et le Père Persons le roi d'Espagne. Les Pères
ne purent résister à l'ordre exprès du nonce (1). »
« Matière de religion », c'était précisément le domaine oii les instructions du Père Général l'avait enfermé, Persons se crut en règle avec l'obéissance. Mais, en vérité, était-ce bien là a matière de religion »? qu'en devait penser le P. Aquaviva? Quel que fut le motif suprême, le but à obtenir, fomenter une insurrection en Irlande, faire une descente avec le duc de Guise en Angleterre, une autre en Ecosse avec des Espagnols et des Italiens, solliciter Jacques d'Ecosse à entrer dans le mouvement; tout cela, certes, était « negotia statits, negotia sœcularia »; et s'employer, même de loin, même comme simples porteurs de messages, à les faire réussir, n'était-ce pas faire de la politique?
Il y avait là une question de définition. Comment s'entendre sur le sens de ces mots « faire de la politique »? Que signifiaient-ils au xvi® siècle? Avaient-ils le même sens dans la bouche d'Elisabeth et dans celle de Philippe II, sous la plume d'Aquaviva, ou dans les déclarations de tel et tel pape et de ses nonces? Mais que signifie-t-il aujourd'hui pour un catholique militant, et
(1) Voir d'autres textes dans Janssen, V. p, 573, 580. Instit. Soe, . Jeiu, Congreg. 5% décr. 47 et 79.
pour un anticlérical? Entre la politique pure et la religion pure, existe une lai^e zone mixte : il est bien clair que ce sera le terrain des conflits sans fin, sans entente possible.
Interrogez un ascète; préoccupé avant tout du bien spirituel de l'ouvrier apostolique, il tendra à considérer comme politique, comme mondain, comme dangereux, comme condamné, tout ce qui est mixte, tout ce qui n'est pas purement, exclusivement religieux. Il le permettra au laïc, tout en le plaignant; il aura bien envie de le défendre au clerc séculier; mais, au religieux proprement dit, il l'interdira sans rémission, comme absolument contraire à sa vocation.
Un anticlérical renforcé, ou simplement un anticatholique, abondera dans le même sens, et pour des raisons absolument opposées. Franc-maçon du xx« siècle ou ministre de la reine Elisabeth, il dépassera l'ascète en intransigeance. Sous prétexte de fermer le domaine séculier et politique au prêtre, il lui interdira une foule de choses où la conscience cependant est immédiatement intéressée. Et, pour les juges anglais du xvi<î siècle, dire la messe sera un acte politique, tout comme au xx^, pour les légistes anticléricaux, éclairer les fidèles sur leurs devoirs d'électeurs. De part et d'autre, un prêtre ne peut user des libertés les plus communes, sans être taxé d'opposition au Gouvernement.
Mais demandez à un diplomate catholique, si c'est faire de la politique que de chercher à ramener un pays à sa vieille foi, et cela par des moyens profanes.
autrement qu'en prêchant, confessant, imprimant des livres, il répondrait que c'est faire œuvre religieuse, et, à son point de vue, il a raison.
Pour Elisabeth, quoi que fissent les Jésuites et autres missionnaires, c'était politique. Pour Philippe II c'était religion. Et les papes, les nonces, les évoques étaient souvent de l'avis de Philippe II. Le P. Aquaviva faisait ce qu'il pouvait pour maintenir le principe ascétique- Mais le roi d'Espagne, Marie Stuart, les Guise, exigeaient des Jésuites qu'ils s'occupassent de ligues et de négociations. Les nonces applaudissaient : cela leur paraissait dans l'ordre. Le projet d'invasion en Angleterre n'étaitil pas des plus honorables pour l'Eglise de Dieu, et des plus utiles? Le Pape ne s'en réjouissait-il pas comme s'il s'était agi de recouvrer Jérusalem? N'était-ce pas une croisade? Pourquoi les Jésuites n'en auraient-ils pas été? C'était l'avis du D^^ Allen. Le cardinal Granvelle estimait qu'il était bon d'y avoir des Jésuites et des hommes rompus aux affaires. Que pouvait faire le Général, conservateur des Constitutions, quand il avait ainsi contre lui les rois, les nonces et jusqu'au Pape? On avouera que la situation était délicate. Il essayait cependant, pas toujours, mais souvent avec succès, de lutter contre le courant. Il profitait de toutes les circonstances pour arrêter les siens sur cette pente dangereuse. Il les soutenait quand ils résistaient aux sollicitations des princes, au risque de s'attirer des lettres de plaintes fort vives (1). Il s'inquiétait du rôle qu'on faisait jouer aux siens.
(1) Janssen, v. p. 577. Lettre du duc Guill. de Bavière à Aquaviva, 1592
Il voyait plus clairement que ses inférieurs et que les hauts personnages étrangers à la Compagnie les inconvénients toujours possibles des démarches où Ton voulait Tentraîner. Si des imprudences, et des imprudences irréparables, ont été commises, souvent il les avait blâmées à Tavance. Au provincial de Paris, il écrivait : « Je n'approuve pas le départ de Crichton pour Paris. Le roi de France a laissé voir qu'il soupçonne nos Pères de s'occuper des affaires de l'Etat. Je ne veux pas le confirmer dans cette idée. Si le Père allait à Paris, il ne pourrait se dispenser de voir l'ambassadeur d'Ecosse, et on donnerait à ses démarches un mauvais sens, ce serait au préjudice de la Compagnie; il restera à Chambéry ». Une autre fois il défend à Persons d'aller en Ecosse; il recommande d'éviter toute démarche qui créerait des difficultés au roi Jacques. Il est tout près à retirer les Pères d'Ecosse, et « soyez sûr, écrit-il à l'archevêque de Glascow, que si nous le faisons, c'est que nous sommes dans l'impuissance de vous aider; d'autres feraient mieux que nous. Pour la réussite même des affaires, il vaudrait mieux que d'autres en fussent chargés » (1).
On apprend à Rome que le P. Persons s'occupe à éditer un ouvrage, dont il n'est pas l'auteur, sur la succession éventuelle au trône d'Angleterre. Aux droits de Jacques VI d'Ecosse, il oppose ceux d'une infante d'Espagne. « On me dit, écrit immédiatement Aquaviva, que quelqu'un de cette province est en train d'écrire un
(1) The Month, i902, t. II, p. 400-402.
livre sur la succession de 4S (F Angleterre). Ce livre peut avoir de grands inconvénients, faciles à deviner. Je désire donc que vous fassiez tout pour Tarrêter... Je n'approuve pas qu'il soit publié par un des nôtres. Je vous charge d'en faire interrompre la composition; et je considère la chose comme urgente. » Hélas! la lettre mit deux mois à parvenir au destinataire, il était trop tard. Le Book of succession était imprimé et déjà connu. Sa publication était une des plus lourdes fautes que pussent commettre les anglais catholiques entraînés dans la néfaste politique de Philippe II. Le roi Jacques déclarera que c'est le livre de Persons (on le lui attribuait) qui l'avait empêché de se faire catholique (1).
Aquaviva avait donc plus raison encore peut-être qu'il ne pensait quand il maintenait ses religieux à l'écart des affaires séculières. Ce n'était pas seulement l'ascète en lui qui voyait juste alors, c'était Thomme de gouvernement. Il le sentait, les visées ambitieuses de la cour d'Espagne que l'on servait, en croyant sincèrement servir l'Eglise, faisaient le plus grand tort aux catholiques ses clients. Aussi ne fut-il jamais populaire chez les diplomates espagnols. Partout il rencontrait sur son chemin l'opposition de l'Escurial. Il l'eut contre lui dans les querelles théologiques de AitxiUis'; et dans les dissensions intestines qui troublèrent certaines provinces de la Compagnie sous son généralat.
On le trouva trop froid dans les affaires de la Ligue, trop partisan de l'absolution d'Henri IV. On lit tout
(1) P. Pollen, dans le Monih, 1904, t. I, p. 524 et 584.
pour lui faire enlever sa charge; on essaya de l'attirer en Espagne pour le confisquer. L'ascète, en lui, avait vu juste, et dans la péninsule, on ne lui pardonnait pas.
Ce qui nous choque surtout, nous, gens du xx^ siècle, dans cette politique espagnole, c'est l'intervention armée de l'étranger dans les affaires intérieures d'un pays. Mais tous les partis alors, protestants et catholiques l'admettaient. Les ligueurs en appelaient à l'Espagne, et les protestants à Elisabeth (1). Et puis, dirons-nous avec le P. J. Gérard, quelque regrettable que puisse paraître cette manière de faire, n'oublions pas qu'il y a une grande différence, entre pareille attitude et un attentat secret. Ce n'est pas la même chose de négocier avec un prince étranger et d'employer des assassins. Ajoutons que pareille négociation, intolérable aujourd'hui, s'explique en un temps oii Ton ne souffrait aucune forme d'opposition, et où forcément le pouvoir était monopolisé par un parti. Il est clair aussi que lorsqu'il s'agissait d'une succession au trône, et que les droits étaient douteux, les partis rivaux ne pouvaient pas ne ne pas venir aux mains. Tout le monde trouvait légitime et naturel d'employer la force; il n'y avait pas d'autre mode d'agitation politique; quitte aux vaincus à se résigner d'avance à toutes les représailles (2).
Reste qu'on serait heureux de voir tout cela s'agiter entre diplomates de carrière, ou entre laïcs. La présence
(1) Je parle des ligueurs qui ne demandaient à l'Espagne que des secours, mais tenaient à avoir un prince français. Ceux qui voulaient un prince étranger sont sans excuse.
(2) Month, fév. 1895, p. 185.
d'ecclésiastiques était là de trop. « Nous devons être sévères à leur égard, écrit de son côté le Père Pollen, Cette confusion du sacré et du profane est regrettable. La venue des alliés catholiques eût fait plus de mal que de bien; elle eût irrité le sentiment national. Si Allen et les Jésuites étaient dans le vrai, en 1580, quand ils se refusaient à toute intervention politique, ils étaient certainement dans l'erreur, en 1582, quand ils changèrent de vues. Il n'était pas nécessaire d'être prophète pour prévoir qu'un corps d'alliés n'ayant pour diplomates que des ecclésiastiques viendrait difficilement à bout d'un gouvernement ayant une armée, une marine et un corps diplomatique organisé... Persons et Allen eussent dû se souvenir, alors qu'ils croyaient sincèrement travailler au bien de l'Angleterre, qu'une cause nationale est compromise quand ceux qui la soutiennent cessent d'être en contact avec l'esprit du temps... (1). »
Telle est, croyons-nous, la vérité sur les agissements politiques de tel ou tel Jésuite. Au point de vue non seulement anglais, mais catholique, ce fut une erreur; l'erreur de tous les catholiques du continent, fascinés par cette idée qu'il suffisait d'un coup de main heureux pour reconquérir l'Angleterre à la vraie foi. Au point de vue religieux, ce fut une faute, et si quelqu'un n'en est pas responsable, c'est Aquaviva.
Nous pouvons bien le dire à ce propos, au risqué d'ouvrir une parenthèse : si l'on veut savoir la pensée intime de la Compagnie en cette matière, il faut lire les
(1) Jbid., i902, tome 1, p. 303-305.
instructions de ce même Père Aquaviva pour les confesseurs des rois.
Ce fut, on le sait, pendant un siècle et demi, une sorte de tradition, dans les cours catholiques, de donner aux rois un Jésuite pour confesseur. En Portugal, en Espagne, en France, en Allemagne, en Angleterre même sous Jacques II, les Pères de la Compagnie furent chargés du soin des consciences royales. Confesseurs in partibtis assez souvent. Les noms des Pères Edmond Auger, Coton, La Chaise, Le Tellier, Petre, Becanus, Lamormaini appartiennent à l'histoire. Certes l'emploi était délicat, et je ne me chargerais pas de défendre en détail tout ce qui a été fait. Comment s'occuper de la conscience d'un empereur d'Allemagne ou d'un roi de France, sans jamais toucher aux questions brûlantes? Richelieu, que cette ingérence gênait, essayait bien d'obtenir du confesseur que « s'il trouvait quelque chose à redire à la conduite qui s'observait en l'Etat, il en demandât l'éclaircissement au Conseil » et ne parlât pas politique au souverain. Le ministre ici faisait tort au théologien. C'était au confessionnal, et pas ailleurs, que le Père pouvait et devait traiter ces sortes de questions. On sait ce qui arriva : le Père Caussin, pour avoir voulu être confesseur et rien que cela, mais aussi pour avoir blâmé librement les mésintelligences qui divisaient la famille royale, les impôts croissants qui écrasaient le peuple, les alliances avec les protestants d'Allemagne, si dangereuses pour les intérêts généraux du catholicisme, et tout cela au nom de la morale chrétienne la plus élémentaire, fut disgracié et exilé par le ministre.
Et il écrivait à son Général : « Pour les courtisans, le silence est souvent un devoir, pour le confesseur, il serait un sacrilège ».
Ceux-là seuls condamneront à priori les Jésuites qui mettent la politique et les affaires au-dessus et en dehors de la morale commune, qui distinguent dans l'homme public la conscience privée et la conscience officielle. Geiix qui admettent qu'au tribunal de Dieu, un prince ou un ministre auront à rendre un compte rigoureux aussi bien de leur politique que de leurs désordres privés, pourront plaindre les Jésuites d'être entrés dans ce guêpier, de n'avoir pas su abandonner à d'autres la responsabilité de ces lourdes consciences, de s'y être quelquefois complu avec excès, d'avoir trop cru qu'en être privés serait pour eux une disgrâce; du moiiis devront-ils avouer qu'avant tout, et par essence, c'était là un ministère d'ordre spirituel.
Mais un ministère dangereux. J'ose dire que de tous les côtés brillants de l'ancienne Compagnie, c'est bien celui que les Jésuites modernes regrettent le moins : leurs prédécesseurs y avaient gagné de précieuses protections, mais que d'entraves aussi, et que d'ennuis, de jalousies, de calomnies! Les célèbres instructions du Père Aquaviva sur cette matière montrent qu'il ne se faisait aucune illusion sur les périls d'une pareille charge, et pour les individus, et pour l'Ordre lui-même. Défense de vivre à la cour, injonction de séjourner dans une maison de la Compagnie, et d'y vivre soumis comme les autres au supérieur local, sans exceptions ni privilèges. Interdiction des affaires d'Etat. Ne pas se
faire auprès du prince intercesseur pour leurs amis, etc., etc. Mais en revanche « il devra user d'une grande liberté pour avertir le prince de ses torts, sans qu'aucune considération humaine le retienne, et cela non seulement sur ce qu'il apprend de la propre bouche du pénitent, mais aussi sur les choses dont il entend parler et qui demandent un remède » (1).
Ainsi, liberté de tout dire sur ce qui touche à la conscience et abstention pour tout le reste. Le véritable esprit de la Compagnie de Jésus en cette matière est là. C'est dans les ordonnances qu'il faut le chercher et non dans les inévitables défaillances des individus.
Et maintenant revenons aux missionnaires Jésuites. d'Angleterre.
C'est pour eux qu'il était difficile de tracer la limite précise entre affaires politiques et affaires religieuses. Rien que comme confesseurs, il leur fallait toucher à une foule d'affaires délicates. On ne refusera pas, je pense, aux catholiques anglais, avec le droit de conserver leur foi, celui d'avoir leur opinion sur les méthodes à employer, et, dans le doute, celui de consulter leurs prêtres. A ceux-ci, fussent-ils Jésuites, on ne refusera pas non plus le droit d'avoir leur avis et de le dire, et, comme tout honnête homme, le droit de se tromper; — encore qu'en certaines circonstances le Père Aquavi va ait interdit aux confesseurs de donner aucune décision (2).
(1) 1602. On trouvera l'ordonnance complète dans Crétineau Joly, t. m, p. 50.
(2) En 1582, lors de la tentative du duc d'Anjou sur les Pays-Bas. Voir le Month, 1902, t. I, p. 404.
Mais comment éviter de la part du gouvernement l'accusation d'opposition politique? Toutes les apparences étaient contre les missionnaires. Extérieure et intérieure, la politique anglaise restait foncièrement antipapiste. Le prêtre catholique pouvait bien ne parler ni de guerres, ni de complots, ni de négociations, ni de quoi que ce soit qui fût vraiment d'ordre politique. Mais dire la messe, donner une absolution, porter un chapelet, a bien plus forte raison rappeler aux Anglais les droits,souverainsduPape sur les âmes, tout cela était aller contre les lois; c'était faire de l'opposition, c'était faire de la politique.
Il en faisait donc; et, après tout, elle n'était pas toujours si mauvaise. Quand John Gérard dénonçait au gouvernement une conspiration qui se tramait : politique. Quand les confrères et subordonnés de Henri Garnet, quand Garnet lui-même essayaient de calmer leurs coreligionnaires exaspérés et de les empêcher de comploter : politique. Et notons au passage que le gouvernement le savait; car les lettres avaient été interceptées, copiées, et les copies sont aux archives.
Lorsque, cinq ou six ans avant la mort d'Elisabeth, on commença à se demander qui serait le successeur, et si, par hasard, quelque prétendant catholique n'aurait pas des chances sérieuses, deux brefs du Pape furent envoyés au même Père Garnet, recommandant aux catholiques de soutenir ce prétendant. Garnet, à la prudence duquel on s'en remettait de la divulgation des lettres, les garda secrètes, et, quand il vit que Jacques d'Ecosse devenait roi d'Angleterre sans luttes et sans
opposition, il les brûla. Cela encore, si Ton y tient, c'est de la politique; mais c'est aussi une preuve entre autres que les Jésuites vivant en Angleterre ne voyaient pas toujours les choses sous le même angle que les politiques du continent (1).
Mais ce qu'on reprochait aux Jésuites c'était bien autre chose qu'un refus d'obéissance à des lois sacrilèges et injustes, autre chose même qu'une connivence plus ou moins ouverte avec les partis d'opposition. Sur le premier point, ils avaient pour eux leur conscience et ce principe qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Sur le second, après tout, ils étaient citoyens comme les autres, et citoyens d'un pays libre, du pays de la liberté politique. Pourquoi n'aiiraient-ils pas eu leur opinion sur la question du jour? Mais il s'agissait de complots souterrains, de machinations ténébreuses, d'attentats sur la vie même de la reine.
Nous ne passerons pas en revue tous les complots du règne d'Elisabeth, dans lesquels on a voulu trouver la main des Jésuites. Il suffira d'un mot sur les plus notables, ce qu'il faut pour donner une idée du genre.
Presque toujours il y a une question préalable à résoudre. Y a-t-il eu vraiment complot?
(1) Month., janvier 1895, p. 6.
Il est parfaitement certain que, plus d'une fois, des plans furent dressés pour supprimer la reine d'Angleterre. Des propositions furent faites en ce sens à Philippe II, qui ne les repoussa pas toujours. Â chaque instant, les prêtres, les prélats, les religieux recevaient des confidences ou des offres semblables, et il est triste de constater que, eux non plus,, ne rebutaient pas toujours les coupables avec une énergie suffisante. A ce point de vue, le cardinal de Come, secrétaire de Grégoire XIII, n'est point sans reproche. Froude raconte sérieusement que le Pape avait promis une récompense au cuisinier ingénieux qui empoisonnerait la reine : fable digne de Thistorien crédule qui est pour les Anglais un peu ce qu'est Michelet pour nous (l). Ce qui est plus sérieux c'est que le prélat fut imprudent. Certes il ne provoqua rien, n'encouragea rien, mais on peut presque dire qu'il laissa faire. On l'avertissait que tel solliciteur, W. Parry, était dangereux; il devait bien savoir que partout on parlait de trancher les questions par le meurtre des personnes gênantes, et, au risque de compromettre gravement le Pape, il lui recommandait Taventurier et ses « bonnes œuvres » (2).
La chose est certaine : il y eut des complots contre Elisabeth. Ce fut comme une épidémie à partir de 1581. Mais quand on examine de près les récits qu'on en fait, l'on ne tarde pas à se heurter à des incohérences sans nombre. Parfois toute la relation se dissout en impossi-
{!) Froude, VH, p. 177.
(2) Pollen, Month, 1902, t. I, p. 600 et suivantes.
bilités. A côté des complots vrais, il y a les faux complots. Supposer une conjuration, la monter au besoin de toutes pièces, à tout le moins diriger sous main les fils d'une machination réelle, pour la conduire à un point fixé d'avance, puis faire un procès, mettre les inculpés à la torture €\tles mener à la potence; et enfin répandre dans le public des versions arrangées de toute l'affaire : c'était en ce temps-là un procédé courant de gouvernement. Mais que sera le rôle des Jésuites dans un complot qui n'a pas existé, et qui probablement est une invention des ministres d'Etat? Voyons quelquesuns de ceux où l'on a voulu les impliquer.
Et d'abord celui de William Parry (1585).
William Parry était-il protestant, était-il catholique? Catholique tiède à coup sûr. Â la suite d'un assassinat manqué, il avait fui sur le continent (1580). Là, pour se refaire une réputation, il s'enrôla dans cette pojice secrète qu'Elisabeth attachait aux pas des exilés. Quand il revint en Angleterre toucher ses honoraires d'espion, il raconta qu'il avait fait le bon apôtre, qu'il avait essayé d'arracher à ses compatriotes catholiques des déclarations favorables au meurtre de la reine. Les prêtres anglais l'avaient rebuté. Le Père Crichton en particulier lui avait nettement répondu « quod omnino non liceret ». Il avait un peu mieux réussi près d'eux dans sa comédie de pécheur repentant. A Paris, Lyon, Venise, les Jésuites l'avaient introduit auprès des prélats. Le Pape avait daigné discuter avec lui. Il avait posé la question du meurtre, et, d'un jour à l'autre, il attendait une réponse de Rome. La réponse vint. Le cardinal de
Come, secrétaire du Pape, promettait, au nom de son maître, des indulgences pour une certaine bonne œuvre. Parry ne manqua pas d'expliquer que cette bonne œuvre était de tuer la reine. Il ajoutait même que le Pape avait à ce dessein fait déposer 12.000 écus d'or entre les mains du Jésuite Claude Mathieu.
Cette lettre fut un succès pour lui et lui ouvrit le parlement. Mais il avait l'ambition de passer pour un homme supérieur. 11 crut bien faire de parler contre les lois persécutrices. Aussitôt il fut jeté en prison; puis, ayant à genoux demandé pardon, il fut relâché. Deux jours après il était encore à la Tour. Un certain Neville assurait que ses requêtes à Rome n'étaient point une feinte comme il le disait; mais que bel et bien il avait préparé le régicide. Là -dessus, dénégations, aveux, longue confession écrite, rétractations. Bref, il fut condamné, pendu et éventré; et l'histoire se demande encore quels étaient les dessous de ces affaires équivoques.
Et les Jésuites? Des prétendus complots tramés par eux, et dont Parry aurait eu confidence, ni les historiens, ni les ministres d'Elisabeth ne font cas. Ils retiennent seulement deux noms, Paget et Morgan, deux conspirateurs authentiques, avec qui Parry eut quelques rapports. Reste à savoir ce qu'ils étaient.
J'ouvre le Dictionary of National Biography. Au mot William Parry ^ M. A.-F. Pollard nous apprend que Paget et Morgan, mauvais génies du pauvre policier, étaient Jésuites. Au mot Morgan^ M. Sidney Lee, assure que le Jésuite n'était pas Morgan, mais Parry en per-
sonne. Enfin au mot Pagety M. Thompson Cooper écrit que les deux complices, loin d'être Jésuites, étaient chez les catholiques les chefs du parti opposé à la Compagnie; — et c'est la vérité. D'où il résulte à tout le moins qu'en cette affaire les Pères ne sont pour rien (1).
En 159S, complot de Rodrigo Lopez. Encore une histoire louche. Quel intérêt le juif portugais Lopez, médecin de la reine, pouvait-il avoir de tuer sa royale cliente? Mais peu importe. Philippe II assure-t-on l'avait acheté. De là, complot, mais un complot à la mode du temps, si bien combiné que les secrets fuient par toutes les fissures. C'est incroyable combien de bavards y sont enrôlés.
Quant aux Jésuites, peu leur importe la qualité de leurs complices, catholiques ou protestants, pourvu qu'ils conspirent. Ici les voilà associés à un juif. Tout se trame dans les Pays-Bas, un pays infesté d'espions anglais. Les Jésuites exhortent les soldats irlandais à tirer sur la reine. Ils leur font lire l'histoire de Judith. Eux-mêmes partent pour Londres, en élégants pourpoints de soie, mais en dessous vêtus d'un cilice. Un Jésuite espagnol, caché dans un charbonnier, est spécialement chargé de tuer Elisabeth au moyen d'un feu d'artifice. Trois Jésuites anglais, Holt, Archer, Sherwood (il n'y avait alors aucun Jésuite du nom de Sherwood) avaient aussi leur plan à eux qu'ils avaient communi-
(1) p. Gérard, dans le Monlh, mars 1897, p. 236. Pollen, 1902, t. I, p. 603-609, II, p. 72. Lingard, t. VUI, p. 244. Fronde, HUL of England, t. XI, p. 415. La réponse de Crichton aux questions de Parry se trouve dans HoUinshed, ChronieleSy 1808, t. IV, p. 567.
que à un « grand Irlandais résolu et furieux ». En vérité, si le secret ne fut pas gardé, ce ne fut pas faute de gardiens (1).
Troisième histoire, appendice de la précédente; c'est le complot de Yorke et Williams.
Williams a été acheté par Philippe II; toujours pour tuer la reine. Yorke a vu, entre les mains de Hugues Owen, réfugié anglais, un papier qui, au nom du roi d'Espagne, promettait 40.000 couronnes à qui prêterait secours efficace à Williams. Le document reste en dépôt chez le Jésuite Holt. Dans un conseil d'exilés on l'a exhibé; puis le Père, prenant le Saint Sacrement et le baisant, a juré de payer la somme à qui la mériterait, donc une fois le meurtre commis. Etaient présents une foule de gens dont on donne les noms, bien connus pour être en mauvais termes les uns avec les autres, et même soupçonnés par leurs complices d'être de simples agents de l'Angleterre.
Juste à ce moment — voyez la prudence des Jésuites — paraît un livre attribué au Père Persons, le fameux Book of siiccession^ où l'auteur discutait les droits éven-
(1) p. J. Gérard, ibid., p. 238-240. VoirDimock, English historical review^ juillet 1894; A True report of Sundry Horrible eontpir acte, etc., Londres, 1594; State Papers Domestie. Elisabeth, cczlvii, J. Lingard, t. VIIl, p. 426. Forneron dans son Histoire de Philippe 11, (t. VI, p. 266-266), réduit à des proportions vraisemblables l'histoire de Lopez. Philippe II voulait conclure la paix avec Elisabeth. Deux envoyés partent, que Lopez devait introduire près de la reine. Or, le gouvernement anglais voulait la guerre. De là toute la tragédie : Lopez accusé d'être vendu au roi d'Espagne et pendu avec les deux agents Manuel de Andrada et Pedro Marquez. Sur le prétendu Sherwood, voir P. J. Morris, Catholies under James /, p. 249.
tuels à la couronne d'Angleterre des principaux prétendants, et, à récossais Jacques YI, opposait une infante d'Espagne. Au procès du Père Garnet, Tattomey général ne manquera pas de souligner la coïncidence et d'en tirer un argument pour attribuer aux Jésuites tous les complots possibles. Et c'est/chose étrange, en vérité; ces habiles conjurés, toutes les fois qu'ils envoient un des leurs tenter l'aventure, ont bien soin de faire publier par un autre quelque livre à sensation comme pour donner l'éveil à la police (1).
Un dernier exemple. En 1598, 23 novembre, mourait à la potence le soldat Edouard Squire; et voici ce qu'on racontait :
Il naviguait aux Grandes-Indes sous les ordres de Drake. Fait prisonnier, amené en Espagne, examiné par le Père Richard Walpole, livré par lui à l'Inquisition, il avait échappé à la mort en se faisant catholique^et en jurant d'assassiner la reine. Walpole lui remit en deux vessies un poison extrêmement subtil. Squire devait le verser sur le pommeau de la selle dont se servait Elisabeth. Celle-ci ne manquerait pas de se contaminer la main, et par suite la bouche et le nez. La mort était certaine. De même pour la chaise du comte d'Essex. Walpole était si sûr de son coup, qu'il
(1) Ainsi encore, lorsque le conspirateur Patrice Cullen arrive en Angleterre, agent des Jésuites et chargé, comme de juste, de tuer Elisabeth, un livre signé Philopater, et œuvre du Jésuite Creswell ou de Persons, commence à circuler. Morris, op. cit., p. 234; J. Gérard, loc. cit., page 240. Sur le livre de Creswell, Sommervogel, tome II, page 1657.
en parlait — en grand secret — à tous les Anglais mécontents qu'il pouvait trouver (1).
Cependant aucune nouvelle ne venait d'Angleterre. La reine vivait toujours. Evidemment Squire avait trahi la cause, ou avait manqué son coup. Le Jésuite crut habile de soudoyer à Londres un autre personnage, Stanley, vieux pilier de prison, coupe-bourse et voleur de chevaux, pour dénoncer le régicide.
Squire, mis à la torture, après cinq heures de supplice, avoua son crime. Stanley mis également à la question reconnut qu'il avait pour mission, une fois que la dénonciation du compère lui aurait gagné la confiance de la cour, de tirer un coup de feu sur Elisabeth. Tous deux furent condamnés. A la potence, Squire protesta de son innocence et de celle de Walpole, et il ajouta qu'il était et mourait protestant.
Telle est la version qu'on imposa au public. C'est Bacon lui-même, assure-t-on, qui l'avait rédigée. Le père Walpole répondit; et un historien protestant, après avoir pesé le pour et le contre déclare qu'en somme les
(1) Le lecteur n'est pas sans faire ici un rapprochement curieux. L'histoire de la selle empoisonnée ressemble étrangement au cas de conscience que nous avons trouvé sous la plume de Mariana. Or, la mort de Squire est de novembre 1598, le livre du Jésuite parut en 1599, mais avec un privilège concédé le 30 décembre 1598. A la rigueur, Mariana aurait pu connaître les prétendues révélations de Squire. Mais, d'après ses principes, il l'eût condamné, car tout était combiné pour que la reine s'empoisonnât elle-même. (Letter of an English Gentleman to another at Padua^ probablement par Bacon lui-même). Or, c'est précisément cela dont Mariana ne voulait pas. Disons tout simplement qu'il y a là pure coïncidence : l'idée d'empoisonnement par les moyens externes était classique en ce temps-là.
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vraisemblances sont pour les Jésuites. D'autres vont plus loin, et voient dans Squire et son compère de vulgaires imposteurs pris dans leurs propres filets, des espions sacrifiés sans scrupule par le gouvernement qui les avait employés (1).
On voit par ces exemples à quoi se réduit la part des Jésuites dans ces crimes, faux ou vrais, dont le récit encombre les dernières années de la reine Elisabeth. Non seulement les Jésuites n'y sont pour rien, mais parfois la conjuration elle-même n'e§t qu'une comédie montée, on ne sait par qui, et qui invariablement se termine par le même acte tragique, un homme pendu et éventré.
Or ces conspirations avaient toujours si bien tourné au profit du gouvernement que d'aucuns soupçonnaient
(1) A. Pollard, dans le Dict. of National Biogr. au mot Squire; Lingard, t. VIII, p. 460 et note gg; J. Gérard, loco cit. p. 241. — Walpole répondit par une apologie : The Diseoverie and Confutation of a tragieal Fiction^ devysed and played by. Ed. Squyer, yeoman, soldier hanged at Tybume on the 23rd of november 1598. M.DXCIX. Ce Walpole était frère du martyr Henri Walpole tué à York en 1595. — Cfr. Th. Fitzherbert. A defence of the Catholyke cause. Saint-Omcr 1602, S*» — M. Pollard indique une autre réfutation : « The diseoverie and Confutation... wherein the argument and fable is that He should be sent out of Spain.., but the meaning and moralization there of was to make odious the Jesuifs... by M. A. Preest that knew and dealt with Squyer in Spain, 1599. 8°. 11 n'en existe, dit-il, qu'un exemplaire dans la Huth. Library.
les ministres d'en être, sinon les vrais auteurs, du moins les vrais complices, et d'en savoir, sur le fond des choses, beaucoup plus qu'ils n'en voulaient dire.
Ces ennemis acharnés et fort peu scrupuleux des catholiques avaient intérêt à ce que, de temps à autre, éclatassent de ces petits complots qu'on se hâtait de transformer en affreux attentats. Ne fallait-il pas entretenir le public dans la salutaire crainte du papisme? Ne fallait il pas montrer le roi ou la reine forcés de sévir, pour leur propre sécurité, et les présenter comme des victimes toujours menacées? Ne fallait-il pas surtout aux heures ou ils fléchissaient dans leur sévérité, où ils paraissaient disposés à desserrer un peu le carcan de fer, où agonisait le parti catholique, les amener à donner encore un tour de roue, et à hâter l'heure où c'en serait fini de ce condamné qui ne voulait pas mourir.
Et la série des complots papistes reprend sous Jacques I^r avec le grand drame de la Conspiration des poudres.
On sait que, depuis quelque temps, le récit officiel du célèbre attentat a été fort battu en brèche. Il ne s'agit pas de conclure que la conjuration n'a jamais existé. Il n'est que trop vrai, certains catholiques exaspérés par les nouvelles rigueurs du roi, voulurent en finir par un coup de violence, et ils payèrent de leur vie leur criminelle folie. Mais en quoi, au juste, consista leur entreprise? Jusqu'à quel point les gens du gouvernement Font-ils ignorée avant la fameuse lettre à lord Monteagle? Ne l'ont-ils pas fomentée en-dessous pour la faire mûrir et éclater au bon moment? Que faut-il retenir des relations
courantes? C'est ce que peut-être on ignorera toujours.
Ce qui est certain, c'est qu'à le prendre tel quel, le récit classique ne tient pas debout. A chaque ligne, quand on le lit d'un esprit non prévenu, les points d'interrogation surgissent en foule. Partout des coins obscurs, des contradictions, des impossibilités. Quand on va aux pièces à conviction, des faux, des retouches encore visibles, partout la trace de manipulations.
Ce qui est certain encore c'est que lord Cécil, fils de persécuteur acharné, et persécuteur lui-même des catholiques, avait besoin d'un complot. Il le lui fallait pour délier Jacques l^^ des promesses gênantes qu'il avait faites aux papistes, alors qu'il redoutait leur opposition. Il le lui fallait pour justifier sa politique et le débarrasser de Northumberland, le seul grand seigneur catholique dont il eût pu craindre l'influence. Il le lui fallait pour s'imposer au roi qui ne l'aimait pas, et au peuple qui le détestait pour son rôle odieux dans le procès du comte d'Essex. Is fecit cui prodest, disait Cicéron.
Et qu'on ne s'imagine pas que c'est d'hier seulement que datent ces méfiances de la critique. On n'a fait que revenir aux soupçons, de la première heure, et redire ce qu'un Londinien écrivait cinq semaines après le 5 novembre 1605 : « Ceux qui savent comment les choses se passent ici tiennent pour certain que les cartes étaient pipées, et que la trame du complot a été tissée par les ministres, qui ont réussi à emprisonner, les pauvres gentilshommes. Ainsi faisait Walsingham » (1).
(1) Cité par le P. Forbes. Eiudes 1898, III, p. 175.
Veul-on un spécimen des difficultés auxquelles on se heurte à chaque ligne du récit officiel? Prenons ce qui concerne la mine pratiquée sous le parlement. Dans ce quartier de Westminster, si peuplé déjà qu'on y interdit toute construction nouvelle, en un pâté de maisons habitées par des officiers de la cour et du parlement, par des femmes du peuple et des marchands, où le principal locataire est le préposé du garde-meuble du roi, les conjurés ont sousjloué une maison adossée au palais et dont le premier étage, en temps de session, servait de décharge au vestiaire; et, comme le locataire se faisait prier, le chef du complot se met en avant et fait agir Fâme damnée du ministre Gécil, le futur lord Rochester. Puis, une fois là chez eux, les sept conjurés, presque tous des nobles, se mettent à pratiquer une mine qui les conduira sous la chambre des Lords, dans une cave où ils entasseront des barils de poudre. On les voit percer d'abord le mur de la maison, attaquer celui du palais épais de neuf pieds, travailler de nuit, charrier les madriers pour soutenir les terres, pomper Teau de la Tamise qui s'infiltre dans le souterrain, porter les décombres au dehors, dans un jardinet qui est là, sous les fenêtres de quinze ou vingt locataires, pour, de là les jeter au fleuve, lequel deux fois par jour, aux heures de la marée laisse à sec les boues de ses rives et par conséquent, forcent les travailleurs, s'ils veulent dissimuler, à avoir une barque et à gagner le centre du courant; enfin, introduire de trente à trente-six barils de poudre; cela pendant deux mois, à Londres, sous le plus soupçonneux des gouvernements, alors qu'un
espion est attaché aux pas de tous les catholiques en vue; et la police ne sait rien^ ne voit rien, ne soupçonne rien. C'est bien extraordinaire.
Au Père John Gérard revient l'honneur d'avoir, ces dernières années, passé au crible la sanglante légende. Nous n'étonnerons personne si nous disons que l'opinion lettrée d'Outre-Manche a protesté, qu'on a refusé de se rendre, qu'on a traité les arguments et les conclusions du Père avec un superbe dédain. Mais les arguments demeurent. L'un des principaux et des plus courtois entre ses adversaires, M. Gardiner avouait que a les noisettes du Père étaient difficiles à casser ». Est-il bien sûr de les avoir cassées?
Et la légende subsistera, soyons-en convaincus. Pendant longtemps encore, le 5 novembre, ce sera fête en Angleterre. Pétards et mascarades continueront à perpétuer le souvenir de la façon miraculeuse dont fut découverte la conjuration. On maudira longtemps encore cette foule de « papistes — nous citons l'acte du Parlement instituant la fête commémorative — de Jésuites et de séminaristes, qui, tous animés d'un esprit diabolique, enviant la jouissance du pur évangile que possédait la nation, sous le règne du plus savant et du plus religieux des monarques », essayèrent de le faire sauter, lui et sa cour (1).
• (1) Il faut noter cependant que le public anglais commence à prendre en considération la nouvelle version concernant le complot. On invite des conférenciers catholiques à l'exposer devant un auditoire protestant. {Cathotie Times, H nov. 1904, p. 5). C'est un commencement.
Nous n'en dirons pas davantage, nous réservant de parler au chapitre suivant du rôle qu'on a fait jouer aux Jésuites en cette affaire.
Et maintenant, on pourra faire admettre au bon public anglais tout ce que Ton voudra. Il n'est pas d'insanité qui ne fasse son chemin dès lors que le nom des Jésuites y est mêlé.
Deux ou trois spécimens suffisent.
C'est en 1644. Le Parlement puritain, celui-là même, notons -le, qui renversçra bientôt le malheureux Charles pr, et qui, pour le moment, s'occupe de mener à l'échafaud l'archevêque Laud, la plus noble figure peut-être de tout l'épiscopat anglican, fait publier un pamphlet dont le titre suit :
Le chef'd*omvre de Rome, ou la grande conspiration du Pape et de ses instruments mjésuités (Jesuited) pour extirper la religion protestante, rétablir le Papisme, renverser lois, libertés, paix. Parlement, en allumant la guerre civile en Ecosse et dam tous les royaumes de sa Majesté; pour empoisonner le roi lui-même, au cas où il ne se ferait pas complice de leur exécrable dessein; révélé consciencieusement à André de Habernfeld, par un agent venu de Rome en Angleterre et envoyé du cardinal Barberino assistant du Pape et autrefois nonce, dans le but de promouvoir ce très exécrable complot (dans lequel il a
persisté comme principal acteur plusieurs années); qui le découvrit à Sir William Boswell, agent de Leurs Majestés à la Haye, 6 septembre 1640; Lequel, sous le serment du secret, le dit à Farchevéque de Cantorbéry (dans les papiers duqvsl il fut trouvé par hasard par Master Prynne, Si mai 1643) qui le communiqua au roi, comme la plus grande affaire qui jamais lut eût été proposée. — Publié par autorité du Parlement, par William Prynne de Lincolnes Inn, Esquire, seconde édition 1644.
Le contenu du pamphlet vaut le titre : voici une des belles choses qu'on y peut lire. Il s'agit naturellement d'une association de conspirateurs. « Le président de la dite société était mylordGage, prêtre jésuite, mort il y a trois ans. Il avait un palais orné de peintures lascives dont le but était de donner à la maison un aspect profane; dans le fait, c'était un monastère, vaste édifice ou vivaient quarante religieuses. Il est situé Queen's street avec, sur la façade, une statue de reine en or. Les Jésuites séculiers ont acheté la rue entière, l'ont transformée en un quadrangle où, dans l'ombre, ils élèvent un collège, dans l'espoir de l'achever à ciel ouvert, dès que sera commencée la réforme universelle.
Ainsi, en plein Londres, sous la direction d'un lord absolument inconnu par ailleurs, les Jésuites transformaient un quartier, et personne ne s'en avisait. Ajoutons que le prétendu complot de 1644 a laissé peu de traces dans l'histoire (1).
Mais poursuivons.
(1) The Monlh. Avril 1897,
Est-il nécessaire de dire que les Jésuites, après qu'ils eurent pris parti pour le roi Charles l^^ contre la révolution puritaine, et que le pauvre roi eut payé de sa tète sa politique de concessions (1649), furent accusés de ce régicide? Mais aucun roi pouvait-il en ce temps-là mourir de mort violente, que les Jésuites n'y fussent pour quelque chose? Donc, le calviniste Jurieu raconte sérieusement que, voyant le roi en prison, les catholiques députèrent à Rome dix-huit Jésuites, rien que celai pour consulter le Pape; qu'au passage, la Sorbonne avait approuvé le dessein de se défaire du roi; que le Pape en avait dit autant, que, rentrés en Angleterre, Jésuites et catholiques laïques s'étaient mêlés aux indépendants en dissimulant leur religion, (notez au passage ce détail, nous le retrouverons) et qu'à eux revenait l'initiative du procès et de Ja mort du roi (1).
Passons par dessus une vingtaine d'années.
La légende officielle du complot des poudres s'est fait sa place parmi les croyances populaires. Il est maintenant bien avéré, la chose est inscrite au long dans la liturgie, que, sôus l'instigation de leurs chefs. Jésuites en tête, les catholiques ont voulu détruire par le feu tout le gouvernement. Désormais comment ne pas les tenir en bloc pour des incendiaires de profession?
Donc, lorsque à Londres, le i septembre 1666 un immense incendie dévora 400 rues, 13,200 maisons, 89 églises, et qu'on se demanda où étaient les coupables.
(1) Politique du Clergé de France, 2°»» édit., La Haye 1681, p. 125, 126.
la réponse se présenta toute seule : les papistes. Peu s'en fallut qu'un grand massacre de catholiques ne suivit. Pendant longtemps une inscription, gravée sur la haute colonne commémorative, rappela au monde ce nouveau et épouvantable méfait du fanatisme.
Or on ne séparait pas, en ce temps-là, les catholiques des Jésuites, qu'on supposait leurs chefs. Les Jésuites eurent donc dans la calomnie leur petite part originale. On raconta qu'ils avaient employé sept cents grenades pour hâter la conflagration. Par ailleurs, pour s'indemniser, ils avaient enlevé mille carats de diamants et fait un profit net de 14,000 livres sterlings. Ce beau succès sur la rive gauche les avaient invités à recommencer sur la rive droite. D'où l'incendie de 1676, à Southwark; profit : 2,000 livres. Pourquoi s'arrêter? Titus Oates afiirmera deux ans après qu'ils préparent quelque chose contre Westminster, Wapping,-et les vaisseaux à l'ancre dans la Tamise.
Une estampe à peu près contemporaine du grand incendie, portait le titre : « Pyrotechnica Loyalana. Les ieux d'artifices ignatiens ou le tempérament et la conduite incendiaires des Jésuites^ résumé historique de Vorigine^ croissance et action des Jésuites. Exposé à la vue du puJblic en faveur de Londres par un catholique chrétien t (1).
On y voyait les Jésuites attaquer le globe terrestre à
(1) Pyrotechnica Loyalana^ Ignatian ftreworks; or the fiery Jesuit's temper and behaviour^ being an hUtorieal compendium, of the rise, increase and deeds of the Jéiuits. Exposed to public view for the sake of London by a eatholick Christian. The Monih,
Avril 1897, p. 395.
coups de bombes à main, chuchotter et rire tandis que Londres brûle, remplir les caves de matières combustibles; lancer, nouveaux Samsons, des renards, leur torche allumée à la queue. Pour légende, un long poème : on y apprend que le nom d'Ignace a été pris par le père des Jésuites pour rappeler son origine ignée. Il est né d'une étincelle partie de la forge de Vulcain. Les Romanistes, ses fidèles disciples, en fait de feu, ne veulent que des brasiers à faire rôtir un taureau, a bulU entendez John Bull... Leur but suprême est d'anticiper, si possible, sur la conflagration du jugement dernier.
Toutes ces accusations folles devaient avoir leur couronnement dans le fameux Complot papiste de 1678. Il se trouve encore des gens, paraît-il, pour croire, sur la foi de Titus Oates qu'en ce temps-là le Pape Innocent XI avait monté une immense conspiration pour remettre l'Angleterre sous le joug de Rome; que le général des Jésuiies, Jean Paul Oliva, était le chef actif de l'entreprise ; qu'à Madrid, Paris, Vienne, un Jésuite, ordinairement le confesseur du roi, menait l'affaire dans la limite de son influence; que le roi devait être tué, Londres brûlé une fois de plus, avec d'autres villes, les protestants massacrés, lé pays envahi par la France et l'Espagne, et le reste. On sait comment tout cela finit, par des exécutions; cinq Jésuites entre autres furent pendus et é ventres. C'était le dénouement logique de ces accès de fièvre antipapiste (1).
(1) The Month. 1903 t. U, p. 2, 311. Ilislory « ex hypoihesi » and the Papish Plot par J. Gérard.
Nous pourrions terminer là ce chapitre sans autre conclusion. On voit par Texemple de l'Angleterre comment se forment les légendes antijésuitiqnes, ce que Ton y fait entrer de mauvaise foi sectaire, et ce qu'elle suppose, chez les simples, de badauderie et d'irréflexion. Mais il y a un épilogue à ajouter.
On pourrait croire que toutes ces légendes sont mortes, que l'Angleterre contemporaine ne les lit plus qu'avec confusion dans ses annales. Il n'en est rien. Toutes les occasions sont bonnes à certains esprits pour raviver les passions éteintes.
Lorsque le roi Edouard VII succéda à sa mère, la reine Victoria, on sait que la question du serment agita quelque temps les esprits. Le roi devait-il renouveler en montant sur le trône les déclarations injurieuses à l'égard de ses sujets catholiques, imposées à ses prédécesseurs par le fanatisme des siècles passés? On jugea utile à la cause protestante d'opposer serment à serment, à celui du roi, celui des Jésuites. Une ligue de dames se chargea de cette bonne œuvre. Il s'agissait de faire bien comprendre au roi quel péril courait la couronne d'Angleterre, par la présence sur le sol britannique de quelques centaines de Jésuites.
Ne sait-on pas que ces prêtres sont liés au Pape par
un serment occulte? et que ce serment... mais mieux vaut le citer dans toute son horreur.
« lo Je déclare en mon âme et conscience... que Sa Sainteté le Pape N... a le pouvoir de déposer les rois et princes hérétiques... et qu'en conscience on peut les détruire.
« 2» Je renonce à toute obéissance qui me lierait à quelque roi ou prince hérétique... ou à leurs officiers. J'emploierai tout mon pouvoir à aider les agents de Sa Sainteté... à détruire toute autorité usurpée par les protestants.
« 3» J'ai reçu dispense pour embrasser quelque hérésie que ce soit, en vue de propager les intérêts de la Mère Église...
« Je ne divulguerai rien de ce qui m'aura été imposé par vous, mon Père spirituel et j'exécuterai tout. »
D'où venait cette formule? Car il est bien évident qu'on ne l'avait pas inventée exprès, en Tan de grâce 1901.
Et d'abord en remontant dans le passé, et négligeant un certain nombre d'éditions intermédiaires, on la trouve signalée au temps du « Papish Plot ». A cette date, 1678, un certain Robert Ware entreprenait une industrie d'un genre assez spécial. Il faisait des faux. Seulement il ne s'en prenait qu'aux morts. Il créait des légendes, forgeait des documents qui avaient toujours pour but d'établir que les papistes conspirent et n'ont jamais fait que conspirer. La formule du serment apparaît dans un de ses livres, The Hunting of the Romish fox.
Il la donne comme étant en usage dans les séminaires depuis 1580. Une idée qui, si elle n'est pas de lui, à tout le moins lui est chère, est celle qui nous montre les prêtres embrassant l'hérésie pour la mieux combattre. Nous l'avons signalée il y a quelques pages : elle n'est pas morte, tant s'en faut.
De tout cela, Tignoble Titus Oates devait faire son profit.
Mais ne faut-il pas remonter un peu plus haut encore? Certains textes imprimés donnent le nom du Pape, laissé ordinairement en blanc, et ils l'appellent Urbain, ce qui nous remettrait aux temps d'Urbain VIII (1623-1644). N'en faudrait-il pas rattacher l'origine du document au complot papiste de 1643, soi-disant découvert par André de Habernfeld et dont nous avons parlé?
Quoi qu'il en soit, constatons ce fait; avec le temps, le serment tout d'abord attribué indistinctement à tous les prêtres catholiques finit par devenir le serment des Jésuites, qui ainsi drainaient et captaient, pour eux seuls, les calomnies jusque-là éparses sur tous les catholiques. Ce n'est pas le seul cas de ce genre qu'on ait à signaler (1).
(1) The Month. 1901, t. Il, p. 403, t. I, p. 165 et 207. Sur la version allemande de ce serment, voir B. Duhr, op. cit. ch. 30, p. 690.
T. E. Bridgett, Blunders and forgeries. Londres (Kegan Paul, 1890) Essay VII, Robert Ware.