ÉPILOGUE
Faut-il maintenant conclure?
Nous avons fait notre enquête sommaire à travers les pamphlets et les histoires.
L'antijésuitisme nous est apparu sous ses deux formes extrêmes, populaire et savant. Y a-t-il entre elles distinction absolue? Combien de fois cette érudition librepenseuse, protestante ou janséniste n'aurait besoin que d'être un peu outrée, mêlée de quelques grosses inventions odieuses ou burlesques, pour tomber dans les fables populaires dont le dernier mot est le Jésuite à pied de bouc?
De ce côté, il n'y a qu'à hausser les épaules. On n'empêchera jamais les gens de se jeter, les yeux fermés sur les premiers fétiches qu'on leur présente, pour les mettre en pièces ou les adorer. Il ji'y aurait plus un Jésuite au monde, on les aurait tous massacrés, pendus, brûlés, qu'on en verrait encore partout, et qu'on aurait encore pendant longtemps de ces paniques inexplicables,
où, sur un mot d'ordre venu on ne sait d'où, tout le monde se met à courir sus au Jésuite.
Quant à l'antijésuitisme savant, grave et posé, si je ne me trompe, il y entre bien des éléments disparates. Pas mal d'antijésuitisme populaire d'abord, inavoué, désavoué même; mais comment échapper complètement à l'atmosphère ambiante? Pas mal aussi de cette indolence intellectuelle qui, en dépit" des théories les plus strictes, accepte pour incontestables les racontars qui courent les rues, et pour définitifs les jugements qui sont dans la bouche de tout le monde. S'il est un milieu ou la « tradition » s'impose et règne, c'est dans le milieu antijésuitique. Sans défiance aucune, sans pouvoir admettre qu'il y ait une erreur grave dans les appréciations qu'on se passe de main en main depuis trois cents ans, on se copie, on se recopie, on recueille et on se transmet les mêmes textes mal lus et mal compris. — Il me semble en avoir apporté de curieux exemples. Dans ces livres et ces leçons aussi étrangement documentés, les nouveaux venus se font leur opinion. De temps en temps un esprit plus libre émet sur quelque point de détail des restrictions; ce n'est jamais sans accentuer davantage ce qu'il conserve de la légende. Il la déplace un peu; il ne la répudie pas.
De ce côté-là non plus, il n'y a pas lieu d'espérer de changement; et la raison en est à la fois très simple et très complexe.
Tout d'abord, personne n'est indiflérent à l'égard de la célèbre Compagnie. Il est extrêmement difficile d'en parler sinon pour ou contre. On l'attaque ou on la
défend : où sont ceux qui se contentent de regarder? Je le répète, il en est ainsi et il en sera toujours ainsi.
Protestants, jansénistes, universitaires libre-penseurs, quel effort il faut faire pour secouer trois siècles de traditions, de préjugés, de souvenirs; pour s'oublier soi-même tout entier, et regarder en face, dans son objectivité, l'adversaire irréconciliable! Sur ce point encore, il faut s'y résigner, Tantijésuitisme est immortel.
Il suffira toujours par exemple, aux yeux des protestants, que les Jésuites aient été confesseurs de tels princes pour qui, non sans motif, l'hérésie était le grand péril : ils seront responsables des excès vrais ou faux commis par les armées et les administrateurs catholiques. Il suffira toujours qu'ils aient combattu l'hérésie, quelle qu'elle soit par ailleurs, pour être convaincus de proscrire toute recherche, tout progrès intellectuel. Il leur suffira toujours de chercher à fortifier l'autorité de Rome pour qu'on leur reproche de condamner le monde à une éternelle enfance; de défendre la pensée catholique, pour qu'on dise qu'ils n'ont jamais eu de penseurs; de se faire les tenants de la tradition pour être classés parmi ceux qui tiennent tête à l'avenir.
Entre eux et leurs adversaires, ce n'est pas une lutte sur le terrain des faits qui est engagée. C'est une lutte de principes. Au fond, les plus sincères l'avouent, les Jésuites ne sont qu'un mot. Derrière eux il y a l'Eglise et le surnaturel. On s'en cachait peut-être jadis, et l'antijésuitisme était une simple tactique qui consistait à dire à l'épiscopat, aux autres Ordres religieux, au Pape lui-même : « Ce n'est pas à vous que nous en
voulons, c'est à l'ennemi le plus subtil et le plus dangereux du pur christianisme, à celui qui vous enchaîne sans que vous vous en doutiez. » On y va plus rondement aujourd'hui, au moins dans certains milieux, et il n'est plus besoin de lire entre les lignes pour voir le fond des choses. C'est bien l'Eglise elle-même qui est visée, l'Eglise enseignante, l'Eglise autorité doctrinale, l'Eglise qui a l'audace de se dire infaillible sur son terrain.
Donc tant que Jésuites d'un côté, protestants et jansénistes attardés de l'autre ne se seront pas entendus sur la question de l'infaillibilité pontificale, de la nature de l'Eglise, de la valeur de ses condamnations, inutile d'espérer la paix.
Tant que les libres-penseurs de toute nuance resteront libres penseurs, et que les Jésuites demeureront persuadés que l'homme a une fin ultérieure à la vie présente, et que leur devoir est de l'y préparer, il n'y aura pas d'entente possible. Toujours ce que les uns loueront, les autres le blâmeront. Il n'y a pas de terrain commun.
Un terrain commun, il y en aurait un, pourtant, si l'on voulait bien. Et même, à dire le vrai, il me semble qu'à l'heure qu'il est il se dessine et s'élargit un peu : c'est celui des faits. Ce n'est pas en vain que s'affirment de plus en plus les lois rigoureuses de l'histoire. 11 ne se peut que les Jésuites n'en profitent, et aussi la justice. Les historiens de l'heure présente n'échappent pas encore absolument aux défauts critiques signalés plus haut. On les voit toujours qui généralisent trop vite, qui
affirment sans prouver, qui ignorent les réponses* aux objections (i).
^Mais enfin, dans l'ensemble, la tendance paraît être dans le sens de plus de réserve et d'objectivité. A tout le moins un bon nombre de faits et jugements, triste défroque de Michelet, sont mis à l'écart et dédaignés.
Ce terrain des faits exacts et prouvés, mesurés et contrôlés d'après les règles générales, pourquoi ne pas s'y renfermer? Laissons à chacun le loisir de juger d'après les principes que, en son âme et conscience, il estime incontestables. Mais aussi pourquoi ne pas imposer à chacun la loi de ne juger que sur faits certains?
Or il me semble qu'ici, vraiment, il est de tradition de faire aux Jésuites, la part un peu inégale. Des règles posées par les théoriciens les plus indépendants sur la recherche, la discussion, la critique des faits et des textes historiques, pas une qu'on ne voie continuellement et obstinément violée. C'est ce que j'ai essayé de mettre en lumière, Sur ce terrain-là, ne pourrait-on pas s'entendre?
On réserve aux Jésuites, en matière civile .et politique, une place à part. Y a-t-il pour eux un droit commun? Il n'y paraît guère. Mais le droit commun,
(l) Je pense ici au livre, si intéressant par ailleurs, de M. *E. Denis sur les Premiers Habsbourg*, 1890, t. II, p. 191 et suiv. Je vois là bien des affirmations, mais où sont les preuves? — Je pense encore au Richelieu de M. Hanotaux, t. II, p. 365. Sur quoi s'appuie le tableau des agissements jésuitiques, en Allemagne, sous Ferdinand d'Autriche? L'auteur renvoie à ses propres Etudes historiques, et à Philippson. Me permettra-t-on de trouver que c'est bien peu?
à tout le moins il devrait exister pour eux en matière scientifique.
On devrait traiter leur histoire comme l'histoire de tout le monde, ne pas les mettre, quels que soient leurs torts, vrais ou faux, dans une situation juridique pire que celle des frères Arvales ou des vieux Druides? Voilà ce qu'ils demandent. Est-ce trop demander?
Un mot encore.
Outrez l'antijésuitisme érudit, vous tombez dans les fables populaires. Inversement, atténuez les accusations qui risqueraient de tomber sur l'Eglise elle-même, tenez-vous en à un procès de tendance. Au lieu d'un Machiavel en soutane, aux intrigues ténébreuses, faisant de son Ordre le dieu abstrait auquel il sacrifie tout, montrez le Jésuite admirateur étroit de sa Société, ne sachant pas s'élever des intérêts immédiats de son Ordre aux intérêts généraux de l'Eglise. Au lieu du Jésuite instrument aveugle de la papauté, à moins que ce soit la papauté elle-même qui se fasse son instrument, mais en tout cas responsable de tous les grands actes doctrinaux qui ont mis une digue à la librepensée, concile de Trente, bulle Unigmitus, Syllabus, concile du Vatican, etc., montrez-le condamné par la fatalité même de ses succès passés, par la roideur même de son gouvernement et de ses traditions, à
piétiner maintenant sur place, sans avancer, fermé aux progrès modernes, obstacle inconscient à la marche en avant des idées, invariablement c à la tête du parti stationaire » (1).
Au lieu de la déformation mentale et morale qui fait du Jésuite un cas tératologique à part, parlez simplement du moule, ce fameux moule, où tous les Jésuites ont à passer, — lequel, entre parenthèse, est assez élastique et laisse assez de jeu aux originalités, puisque Bourdaloue y est entré après Garasse, et Millériot avec Ravignan. Pour ce qui est de l'éducation, ne parlez plus de compression systématique, hypothèse absurde
(i) Le mot est de Lacordaire. Le Canuet, Montalembert, t. II, p- 277. On dirait que M. Geoffroy de Grandmaison avait en mémoire le réquisitoire du grand dominicain quand il écrivait, parlant de Bourdaloue : « Son caractère veut l'ordre, aime la règle ; il la révère dans l'Eglise ; il la respecte dans l'Etat; il la prêche dans la' Société. Il en a été comme imprégné dans sa famille religieuse. La pondération, n'est-ce pas le caractère de la Compagnie de Jésus? Loin des chimères, rarement en avance, jamais en retard, d'un pas égal, comme le voulait Bossuet, — « un évêque ne court jamais », disait-il (une congrégation non plus), — elle s'avance dans la voie de simplicité et de calme rectitude qui est la sienne, et dont les éloges intempestifs, ou les outrages immérités ne la font point se départir. L'adresse que la renommée prête à ses membres, et qui leur cause tant de surprise, c'est d'adapter leur conduite quotidienne aux lois pratiques de l'Eglise qui plie et ne rompt pas. Ils jouissent surtout de l'immense crédit, un peu naïf qu'on leur accorde. Il n'y a rien de tel pour dérouter les calculs des habiles que de n'en pas avoir. Fonds et forme, les cassecou aux choses religieuses ne vont pas loin; le pire,, c'est qu'après s'être brisé les os, ils ont pour un temps fourbu la monture. Le mérite de Bourdaloue reste d'avoir parlé aux âmes sans défaillance et sans l'emportement* qui sera toujours un signe de faiblesse ». (Correspondant, 10 mai 1904, p. 437).
et invraisemblable, dites seulement que leur système confond trop discipline et pédagogie, qu'il attache une importance vraiment excessive à la surveillance, que son élève sort d'entre ses mains ne sachant pas se diriger, éternel enfant qui a toujours et partout besoin du « bon Père »; et enfin au lieu du Jésuite captateur d'héritages, mettez le Jésuite accapareur insinuant des aumônes, des œuvres, des confessions, des vocations, — vous aurez alors l'idée que de sincères catholiques se font de la Compagnie de Jésus, qu'on imprime peu, qu'on se contente. d'insinuer dans les livres, mais qui défrave bien des conversations.
Et ici je me permets un doute, toujours le même. Je demande si, à cette manière de voir, Pascal et Arnauld, Sainte-Beuve et Michelet, ne seraient pas pour quelque chose; si les sources d'information sont bien sûres; s'il ne serait pas utile à la vérité objective de prêter l'oreille à l'autre son de cloche, celui des amis ; si les préjugés de naissance et d'éducation n'ont pas déformé, grossi, faussé des faits par ailleurs exacts; si une antipathie de tempérament, une opposition d'idées sur le terrain des opinions libres, que sais-je encore? quelque chose enfin qui n'est pas l'esprit scientifique, n'est pas à la base de ces jugements indiscutés et acceptés avant tout examen ? A-t-on eu toujours entre les mains le dossier complet des affaires en litige? Est-on bien sûr que, dans tel conflit, les Jésuites n'avaient pas de solides raisons, solides à leur point de vue? Et pourquoi, eux aussi, n'auraient-ils pas leur point de vue particulier? Au fond, en dépit des contradictions
de surface, de part et d'autre, on cherchait la gloire de Dieu. On avait l'air de se quereller, comme on dit, pour des « questions de clocher », l'intention dernière était plus haute et plus pure; et c'est précisément parce que l'on n'avait en vue qu'un intérêt supérieur, que la lutte a été plus âpre. Triste chose, mais combien humaine! et qu'il est difficile de s'entendre quand on n'est séparé que par des nuances ! (i)
Les Jésuites n'ont aucun privilège d'inerrance. Ils se trompent comme les autres. Ils voudraient seulement avoir leur part à la justice commune. Je le répète : ils voudraient qu'à leurs privilèges canoniques, dont parfois on affecte de se scandaliser, l'opinion n'ajoutât pas celui d'être toujours, et partout, et en tout, quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils disent, soupçonnés, accusés, condamnés, exécutés. Encore une fois, est-ce trop demander?
(1) De ces conflits, il ne serait que trop facile de prendre des exemples contemporains et vivants. Je préfère remonter en arrière de deux siècles et demi. Voyez dans le Richelieu du Vte d'Avenel, t. III, p. 347, l'idée que le grand cardinal se faisait des Jésuites. Ses relations avec eux ont toujours été « moitié miel et moitié vinaigre ». Il ne leur fut jamais ouvertement hostile, mais il se défie; il croit à des constitutions secrètes, aux « Jésuites de robe courte », que Ton reçoit dans la, Compagnie pour demeurer néanmoins dans le monde. Il croit, alors que le Saint-Siège a déclaré le contraire, qu'ils ne sont religieux qu'après les « grands vœux » ; que le Général, en vertu d'une bulle, a le^ pouvoir d'absoudre de ces vœux mêmes ; que les uns ne font jamais ces vœux, et d'autres seulement dans un âge très avancé, etc. etc.; toutes choses absolument fausses. Que n'a-t-il pris le parti de se renseigner!