V. Le problème de la vocation. L' « Empreinte
a Rien n'est plus contraire à l'esprit scientifique, disait Fustel de Coulanges, que de croire trop vite aux affirmations, même quand ces affirmations sont en vogue (il me semble que c'est ici le cas). Il faut, en histoire comme en philosophie, un doute méthodique. Le véritable érudit, comme le philosophe, commence par être un doute ur. »
Nos auteurs, eux, ne doutent de rien.
Nous les avons vus, en contact avec les textes, suppri-
mant, ajoutant, commentant, déformant. Toujours le secret désir de trouver les Jésuites en faute, éternellement malhonnêtes et malfaiteurs. Et alors les passages les plus clairs deviennent monstrueux, ou du moins gâtés par quelque intention perverse; Terreur de quelques-uns devient Terreur de tous; on généralise avec une facilité étourdissante. On ment par haine du mensonge; on calomnie par passion de justice.
Cette attitude ne va pas sans quelques châtiments intellectuels. C'est avant tout une plantureuse végétation d'inexactitudes matérielles. Il y a pis. A force de se délier du Jésuite, parce qu'il est Jésuite, on en vient à une crédulité étonnante pour tout ce qui est antijésuite. Et plût à Dieu que ce défaut ne se rencontrât que chez les ennemis libres-penseurs! Donc, on pousse à l'extrême ce principe que « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblabje ». Une pointe de psychologie n'est pas à dédaigner en critique historique : elle a du moins cette utilité qu'elle provoque, en face de certaines affirmations, un doute prudent. Or la psychologie est ce qui manque le plus à nos auteurs. Les plus intelligents s'y laissent prendre. On peut être homme de génie sans se douter alors des impasses logiques où la passion vous engage. C'est à Pascal que je pense.
A vrai dire, c'est ici Tantijésuitisme populaire qui rentre chez nos savants, ayant à peine pris le soin de faire un bout de toilette.
Venons aux faits.
Lisons dans la Grande Encyclopédie ce que raconte M. H. Vollet sur les privilèges de la Compagnie : « Le
recueil de leurs privilèges forme à lui seul un petit volume; il faut y ajouter les privilèges inconnus, dont l'usage est confié à la discrétion du Général ». Il est bien entendu que, dans la Compagnie, à côté de ce qu'on voit, il y a toujours ce qu'on ne voit pas. « Ils sont tous, (ces privilèges) placés sous la sauvegarde des Papes, qui, à l'avance, ont déclaré nul et non avenu tout ce qu'on entreprendrait pour les contester ou les abolir. Une bulle de Pie V (1571) accorda au Général le droit de les rétablir dans leur étendue primitive, contre toute diminution ou altération même résultant de révocation papale. Ces privilèges devaient être tenus pour irrévocables et ils ne pouvaient être restreints. L'indépendance de la Compagnie était ainsi placée au-dessus de toute atteinte, non seulement de la part des puissances temporelles, mais de la part de la cour de Rome ».
L'auteur prend-il les papes pour de simples inconscients? Enchaîner irrévocablement ses successeurs, est-ce possible, est-ce vraisemblable? Cela ne paraît pas avoir beaucoup gêné Clément XIV.
L'auteur continue, nous montrant l'Eglise se liant à elle-même les mains, de façon à donner aux Jésuites une autonomie complète, les autorisant à modifier leurs statuts « sans même consulter le Saint-Siège », de sorte qu' « une réforme de l'Ordre par les papes était impossible»; leur permettant de « s'établir et d'opérer » partout, en toute liberté, sans aucun contrôle, de prêcher, confesser, etc., même sans autorisation de l'ordinaire. Le privilège fut restreint par le concile de Trente, mais, à son tour, la restriction annulée par un ce oraculum
vivœ vocis » de Pie V. Bref, « les Papes n'ont rien négligé pour faire de la Compagnie de Jésus un Etat indépendant dans l'Eglise. Enfin leurs privilèges leur ont été rendus par un bref de Pie IX (sic) en 1886. »
Et voilà ces religieux mis par l'Eglise en dehors et au dessus de toutes les lois ecclésiastiques. C'est absurde... mais puisqu'il s'agit des Jésuites!... (i)
(1) Conséquent avec lui-même, l'auteur affirme, après d'autres, que Grégoire XIII accorda aux Jésuites le privilège exorbitant, « et dont ils ont usé avec le plus de prédilection », de se livrer partout au commerce et aux affaires de banques. L'espace nous manque pour répondre en détail à cette accusation. On trouvera tous les renseignements désirables dans le Père Duhr, op. cit. ch. 21. Un mot suffit ici. L'origine de cette accusation nous paraît être dans un document du pape Clément VIII. Les Jésuites du Japon ne subsistaient que des aumônes du Pape, et des revenus de quelques propriétés dans l'Inde. Il fallait, avec cela, faire vivre plus de 900 personnes, missionnaires, catéchistes, pourvoir aux frais de voyage d'Europe au Japon, etc. Or, les aumônes et les revenus n'arrivaient que très irrégulièrement et souvent plusieurs années se passaient sans qu'on reçût rien des Indes. Ajoutez les naufrages et les vaisseaux capturés.
Réduits à cette extrémité, il fallut s'ingénier. La mission engagea, par intermédiaire, dans le commerce portugais de Macao avec le Japon, une forte somme provenant d'aumônes. Un tableau des revenus de la mission après avoir énuméré les différentes sources d'aumônes et de rentes, s'exprime ainsi : « Enfin, l'intérêt de la province du Japon dans la réalisation de ses valeurs en .quintaux de soie : ce négoce, autorisé par le Souverain Pontife et par le roi, est très incertain, car souvent il se passe un ou deux ans sans que le voyage ait lieu, et d'autres fois le navire est perdu avec toutes les marchandises; mais quand ce voyage s'effectue, c'est la principale ressource de la province, parce que la vente est immédiate... Tout autre subside provenant du Portugal et de l'Inde ne parvient qu'avec un très grand risque dans ce pays si éloigné, et bien souvent une partie s'en perd. » En d'autres termes, pour faire parvenir au Japon le montant des aumônes et -des rentes nécessaires à l'entretien de la mission, l'on n'avait trouvé
Si j'entends bien le même M. Vollet, les Jésuites ont une écriture à eux, qu'avec un peu de flair on peut discerner d'une écriture de capucin, par exemple, ou de chanoine. A propos des Monita privata il parle d'un exemplaire provenant du couvent des cisterciens d'Anspach et copié par la main d'un Jésuite vers la fin du xvne siècle. Un autre, trouvé dans une armoire secrète (naturellement!) de l'église Saint-Michel à Munich, date de 1738, mais « ne présente pas les caractères d'une main de Jésuite ». Signalons le fait aux graphologues. Après tout, puisque les Jésuites ont une mentalité si particulière, cela doit se voir dans leurs écritures (i).
Nous avons dit au chapitre précédent l'idée absolument extravagante qu'on se fait quelquefois des Exercices^ tranformés pour la circonstance en formulaire de l'extase. Nous défions qui que ce soit de passer par une retraite faite dans ces conditions sans en sortir fou.
Autre exemple pris encore à l'Encyclopédie des sciences religieuses.
Dans un tableau très poussé au noir de l'obéissance jésuitique, entre autres fantaisies qui courent les livres
d'autre système que celui-ci : les échanger à Macao contre des cargaisons de soieries, lesquelles, parvenues au Japon, étaient immédiatement vendues. Par ce moyen on ne perdait pas trop sur le montant des sommes destinées aux Pères et à leurs œuvres. C'est ce qu'expliquait au pape Clément VI11, en 1604, le vice-provincial Fr. Pasio.
ïl est donc vrai qu'on exerçait cette apparence de négoce en vertu d'une concession de Grégoire XIII. Mais elle fut retirée plus tard (1630-1632). Voir Pages, Hist. de la religion chrétienne au Japon, p. 97, 461, 740, 781, et Annexes, p. 53.
(1) Art. Monita sécréta.
protestants, je trouve cette jolie affirmation : « Les examens journaliers de conscience servent moins au perfectionnement moral de l'individu qu'à la bonne marche de l'ensemble. Tout est disposé pour qu'à chaque heure de la journée, le Général puisse se rendre un compte exact des faits et gestes de ses fils dans le monde entier et même de leurs plus intimes pensées. »
Si j'entends bien ce français, à l'heure actuelle où j'écris, le Révérend Père général, à Rome, sait que j'écris, et ce que j'écris, et dans quelle pensée j'écris.
C'est chose étrange combien parfois ces doctes adversaires se contentent de peu.
Voici ceux qui cherchent les dessous profonds des grands événements. Pour eux, l'apparition dans la chaîne des faits historiques d'Ignace et de son œuvre, marque une date. Sous les causes apparentes, ne peuton entrevoir les causes cachées, lointaines?
Plusieurs de nos contemporains sont friands de ce genre de problèmes. On multiplie les enquêtes sur les influences historiques, littéraires, sociales, politiques. Tout tient à tout. Mais si jamais l'histoire est faite de conjectures, c'est bien là. Or, conjecture et imagination vont souvent ensemble. Aussi, voyez les contradictions.
L'Ordre des Jésuites, disait un Allemand, est une création germanique. Pour M. Drumont, c'est la réaction
antisémitique, aryenne, contre l'envahissement juii. Erreur absolue, déclare un troisième. Loyola était un ibère, un basque, donc pas indo-germanique, pas même aryen. Avec lui, ce sont les instincts primitifs de l'âge de pierre qui reviennent à la surface, Et en lisant les Exercices spirituels, M. H. S. Chamberlain entend retentir à son oreille « le rugissement de Tours des des cavernes, menaçant jour et nuit les hommes des temps diluviens ». Xavier, encore un basque; Faber, un savoyard, Yhomo alpinus, un brachycéphale (1).
Mais en voici un quatrième, qui, reprenant une vieille légende protestante, voit dans la Compagnie de Jésus une œuvre musulmane. C'est à M. Hermann Mûller que revient l'honneur d'avoir, ces dernières années, relancé dans le public cette idée originale.
Les Exercices ont, dit-il, fondu ensemble le gnoticisme de l'Islam et le catholicisme militant. Où saint Ignace a-t-il connu les congrégations musulmanes? on est réduit à des hypothèses. Tout ce qu'on sait de positif revient à ceci : un jour, il a rencontré un Sarrasin sur son chemin et il a failli le pourfendre de son épée. Il y avait beaucoup de Mores et de Morisques en Catalogne. Il eut l'idée de convertir ceux de Palestine. Donc, il connaissait les Musulmans, et il a fort bien pu subir leur influence. Et l'auteur de s'étonner que les Jésuites ne consentent pas à souscrire à cette thèse, qui en soi n'a rien d'infamant (2).
(1) Cité dans la Revue des Deux-Mondes, décembre 1903, p. 662 La religion impérialiste, par E. Sellière.
(2) Op. cit., p. 44.
Les emprunts, d'après lui, portent sur quatre points.
i° La forme du gouvernement et la nature de l'obéissance. 2° La méthode de formation et d'initiation. 3° Les divers degrés d'initiation et l'occultisme. 4° Le but poursuivi et la confusion établie de part et d'autre entre Tordre temporel et Tordre spirituel.
A priori, l'idée est au moins surprenante.
Pourquoi Ignace* aurait-il été demander aux confréries musulmanes des conceptions qu'il pouvait si facilement trouver seul, des conceptions — je parle des siennes et non de celles que lui prête la fantaisie de M. Mùller — qui, pour la plupart, étaient comme classiques chez les anciens ascètes? Vraiment, on en abuse aujourd'hui de la recherche des « influences ». On dirait qu'il est impossible à deux hommes d'esprit d'avoir la même pensée sans que l'un Tait dérobée à l'autre.
Pour prouver son dire, l'auteur met en deux colonnes parallèles (p. 69) certaines phrases des Constitutions et des textes d'auteurs arabes. Par exemple, du fameux perinde ac cadaver, il rapproche une citation du Livre de ses appuis, du cheikh Si-Snoussi.
Par malheur, le perinde ac cadaver9 devrait-on avoir à revenir là-dessus? est de saint François d'Assise, lequel avait bien pu l'emprunter à d'autres. Cette monstrueuse invention de saint Ignace est un simple lieu commun de l'ascétisme monastique, une de ces comparaisons courantes, qu'avec un peu d'esprit de finesse, on ne songe pas à prendre à la lettre.
Autre distraction : les règles des Snoussis et des
Rahmania, eitées comme sources des Constitutions, datent de la fin du xviii6 siècle et du commencement du xixe. On ne songe pas à tout (i).
Ai-je raison de parler de crédulité? Encore, M. Mùller est un profane, fourvoyé sur le domaine historique. Mais, dans la Revue Critique, ce sont des spécialistes qui examinent, louent ou exécutent les ouvrages. On y est très pointilleux en matière d'exactitude historique et parfois grincheux, — ainsi le veut le métier — adversaires décidés des ouvrages soi-disant scientifiques qui ne savent pas se départir des « vues tendancielles ». Il faut reconnaître que la police intellectuelle qu'on y exerce n'est pas sans utilité : mais il n'y a si bon cheval qui ne bronche. Le livre de M. Miller y fut très loué par M. R. Reuss. Sans sourciller, on admit comme démontrée la thèse des infiltrations musulmanes : « Sur ce point, le plus habile controversiste aurait difficilement raison contre les preuves administrées par M. Mùller et qui, pour le nombre et la valeur, défient toute réfutation. »
- On peut en juger. Du reste, M. Reuss félicite hautement saint Ignace d'avoir emprunté ses cadres aux Kouans africains : cela prouverait de sa part coup d'œil et largeur d'esprit (2).
(1) Revue de l'histoire des religions, t. 38 (1898), page 415, art. de Jean Réville renvoyant à VAsiatic quarterly review, livr. d'octobre, art. de Edouard Montet. B. Duhr, p. 933.
(2) Revue critique, 1898, t. II, p. 451.
in
Les Jésuites, on nous le répète sur tous les tons, ont été des pédagogues superficiels. Il y a pis, ils ont voulu l'être. S'ils l'ont été, c'est de propos délibéré. Leurs supérieurs le leur recommandent, la règle le leur ordonne.
Je m'étonne. Qu'une décadence plus ou moins lente amène une pédagogie à ce triste résultat, qu'elle réduise, par exemple, la philosophie à n'être plus qu'une question de mots, cela s'est vu peut-être; et si l'on nous montre, à certains moments et en certains lieux, l'enseignement jésuitique notablement inférieur et superficiel, nous n'avons aucun droit de nous insurger au nom de la vraisemblance. Mais que des hommes intelligents élèvent le superficiel pédagogique à la hauteur d'une théorie, et en fassent une règle, quelle monstrueuse mentalité!
Et pourtant c'est ce qu'on nous affirme. M. Hanotaux déposait devant la Commission d'enseignement : « On n'oubliait pas (autrefois) que la logique était le but final des études, et elles étaient toutes dirigées dans ce sens. Or ce sont les Jésuites qui, les premiers, ont rompu cette ordonnance magistrale remontant au xvie siècle et fortifiée par les leçons de Port- Royal. Le raisonnement était particulièrement dénoncé comme blâmable et condamnable dans les Constitutions de leur fonda-
teur/ (Où cela, s'il vous plaît? On serait curieux de connaître ce texte unique dans l'histoire des doctrines pédagogiques). Ils se sont donc trouvés enclins à diriger N l'enseignement dans un autre sens et ils ont fait fleurir les belles-lettres, les humanités brillantes, les développements à fleur de pensée et les grâces d'une rhétorique qnelque peu conventionnelle (1).
Avant lui, M. Compayré avait présenté le superficiel jésuitique comme le résultat d'un plan concerté. « Sur ce point, dit-il, les aveux abondent dans leurs écrits ». Abondent, combien en citerait-on? « Mais il n'en est pas de plus expressif que celui de Général actuel de l'Ordre, le Père Becks qui dit en propres termes... : « Les gymnases resteront ce qu'ils sont de leur nature, une gymnastique de l'esprit, qui consiste beaucoup^ moins dans l'assimilation de matières réelles, dans l'acquisition de connaissances diverses, que dans une culture de pure forme ».
(1) Enquête parlementaire, t. II, p. 545. La logique était-elle bien, au xvi* siècle et au xvn*, le but final des études? Le cours des arts s'arrêtait-il là? Après la logique, n'y avait-il pas encore la métaphysique, la physique, etc.? Après le cours des arts, n'y avait-il pas, au choix, théologie, droit ou médecine? Cette « belle ordonnance » n'était-elle pas antérieure au xvie siècle? Où l'auteur a-t-il vu qu'il n'y avait pas de cours de logique chez les Jésuites? Quelle différence y avait-il, pour la place de la logique, entre leurs programmes et ceux de l'Université? S'ils ont changé cette place, quand l'ont-ils fait, et où ont-ils mis la logique? Si les Jésuites ont innové, c'est précisément en faisant donner au collège des cours de philosophie qu'autrefois on allait chercher à l'Université. Ils ont inauguré le système que l'Université de France conserve encore. Bréal, Quelques mots sur l'Instruction publique en France , p. 156.
Et bien, non, a priori, le Général des Jésuites n'a pas écrit cette ânerie. Il est invraisemblable qu'au xixe siècle, le chef d'un Ordre religieux qu'on a bien pu présenter comme composé d'intrigants, mais non pas d'imbéciles, ait pu donner à ses subordonnés un tel conseil. D'où vient que le sens psychologique n'a pas averti l'historien que cela était absurde et qu'il y avait lieu de s'enquérir? Seulement il avait sous les yeux le livre de Huber, qui est pour tous ceux de cette école le dernier mot de l'histoire jésuitique, — je me trompe, il en avait sous les yeux la traduction française. Il y prit son texte agrémenté d'un contre-sens. Le texte vrai portait : « Les gymnases resteront ce qu'ils sont par nature, une gymnastique de l'esprit; on y cherchera beaucoup moins la formation matérielle, que la formation formelle, non pas l'acquisition d'une foule de connaissances différentes, mais le régulier, graduel, normal développement et ennoblissement des forces de l'esprit. » Il me semble que c'est précisément le contraire du superficiel (i).
Remarquons-le en passant, quand on est sur ce terrain des Jésuites et de leurs défauts, on ne sait à qui entendre. On leur reprochait, tout à l'heure, d'enlever aux études leur couronnement normal, la logique. En voici d'autres qui leur reprochent d'avoir mis la logique au terme des études secondaires, au lieu de le laisser aux Universités. Apprendre à leurs élèves à penser, nous dit
(1) Cfr. B. Duhr, Studienordnung der Geselltchaft Jesu, p. 152. La lettre du Père Becks est du 15 juillet 1854.
équivalemment M. Hanotaux, ce lut le moindre de leurs soucis. « Une erreur que l'Université à hérité des Jésuites, affirme M. Maurice Pujo, c'est de croire que Ton puisse enseigner aux autres à penser » (1).
Et de même, spiritualité donnant trop à l'imagination, spiritualité donnant trop à l'effort de la volonté; spiritualité organisant l'extase, spiritualité tuant l'extase et la contemplation (2). Education retardataire, éducation à l'affût des nouveautés, transigeant avec la mode et s'accommodant au public (3). On s'y perd. Au fait, il importe peu, pourvu qu'ils aient tort.
Veut-on un spécimen bien complet de critique antijésuitique, où l'on trouve un peu de tout, le scrupule à remonter aux sources, le soin à vérifier les citations que d'autres fournissent, l'honnêteté à citer intégralement, le flair, psychologique à deviner les invraisemblances, et aussi la franchise à reconnaître ses torts?
(1) Maurice Pujo, Contre la classe de philosophie de l'Enseignement secondaire, Paris, Perrin, 1899, in-18, p. 29, cité dans les Etudes, 1899, t. II, p. 400.
(2) Sur ce dernier point, voir une appréciation citée par M. H. Joly dans son Saint Ignace, p. 52.
(3) Leur système d'éducation a été une transaction une tentative continuelle d'accomodement avec le siècle ». Sainte-Beuve, Port-Royal, III, p. 482. Voir une série de contradictions relevées par le Père Schwickerath, op. cit., p. 243.
Il nous faut remonter jusqu'à la légendaire année 1843. Edgard Quinet, dans sa sixième leçon contre les Jésuites, voulant établir que la Compagnie est antipathique à tout progrès, à toute activité intellectuelle féconde, qu'elle s'obstine par exemple, dans ses cours de philosophie, à écarter les grands sujets, pour ne maintenir que les petits, s'écriait : « Devineriez-vous jamais de qui d'abord il est défendu de parler dans la philosophie du jésuitisme? Il faut, premièrement, ne s'occuper que le moins possible de Dieu, et même n'en pas parler du tout : Quœstiones de Deo... prœtereantur. « Que l'on ne se permette pas de s'arrêter à l'idée d'être plus de trois ou quatre jours, » et le cours de philosophie est de trois ans, etc. »
C'est bien extraordinaire. Et l'on se reporte par la pensée aux imposants in-folio de Suarez, aux commentaires de Fonseca sur la métaphysique d'Aristote, et à bien d'autres. De quoi parlaient-ils donc dans leurs cours, — car leurs cours vivants et parlés sont là? — s'ils ne disaient qu'un mot de Dieu en passant, et comme par manière d'acquit? Regardons au contexte.
Je lis dans le Ratio studiorum^ règle 11e du professeur de philosophie : « En métaphysique, il faut passer les questions traitant de Dieu et des intelligences, quand elles dépendent en tout ou en partie des vérités révélées par la foi ». Puis on indique, dans la Métaphysique d'Aristote, les parties sur lesquelles il faut insister. Le proœmium et les livres VII et XII doivent être expliqués avec soin et presque intégralement : c'est là, notons-le en passant, que le philosophe parle de Dieu. Dans les
autres livres, on doit choisir les textes les plus importants qui sont comme le fondement des questions métaphysiques (1).
Ce qui revient à dire : ne mêlez pas les différentes matières de cours; en philosophie soyez philosophes, et théologiens en théologie. Ne cédez pas à la tentation fréquente de sortir de votre domaine qui est celui de la raison, pour entrer sur celui de la foi. Et par exemple, en métaphysique, abstenez-vous de parler du mystère de la Sainte Trinité. Pour le reste, attachez- vous aux points de doctrine capitaux.
Le texte latin portait : « In metaphysica, quœstiones de ùeo et lntelligentiis... » J'ai idéeTqu'arrivé à ce dernier mot, Quinet, peu familiarisé avec le vocabulaire scolastique, se demanda ce que pouvaient être ces intelligences; et, ne comprenant pas, prit le parti de les supprimer. Il s'agissait des anges; et la règle demandait qu'on ne s'occupât de ces « intelligences pures » qu'en théologie.
Pour ce qui suivait : « quœ omnino aut magnopere pendent ex veritatibus divina fide traditis, prœtereantur », Quinet le supprima ou l'oublia; et par cette petite mutilation, d'une règle très sage fit une absurdité. Notons cependant que des points de suspension avertissaient les lecteurs attentifs que le texte n'était pas complet.
Comme bien l'on pense, Je procédé fut relevé sans retard. Le Père A. Gahour signala ces distractions du
(1) Edition Pachtler, t. H, p. 336.
professeur, avec beaucoup d'autres, dans son spirituel opuscule, Des Jésuites, par un Jésuite (i).
L'année suivante, mai 1844, à la Chambre des Pairs, Victor Cousin défendait contre le parti utilitariste et positif l'enseignement de la métaphysique, menacé de disparaître dans les lycées et collèges de l'Etat. La cause en somme était bonne, mais il y eut des arguments fâcheux,
11 s'écriait : « Quelqu'un fera-Wl un sous-amendement... pour interdire expressément de prouver l'existence de Dieu, dans le cours de philosophie des collèges? Renouvellerez-vous la fameuse proscription des constitutions des Jésuites, « prœtereantur quœstiones de Deo, qu'on passe toutes les questions sur Dieu? »
Sans le savoir peut-être, M. Cousin honorait ainsi E. Quinet d'un emprunt anonyme. Je dis, sans le savoir 9 cardans ces discours nécessairement un peu improvisés pour le fond, qui discernera la part de l'homme d'Etat et celle des secrétaires?
Six jours après, 8 mai, Montalembert était à la tribune; il apprenait au ministre les inconvénients d'une érudition hâtive. Il relevait l'incorrection du procédé, rétablissait le texte intégral et le commentait en ces termes : « C'est-à-dire, que l'on suive la règle tracée, vantée, défendue par l'honorable M. Cousin tous ces jours-ci, devant nous; que l'on enseigne une métaphysique, non pas contraire à la révélation, mais en dehors d'elle, mais indépendante d'elle et apportant
(1) Tome 1, p. 18. -
au secours de la vérité révélée les démonstrations auxquelles on arrive par la seule raison » (i).
Cbmment rester sous l'humiliation de ce démenti public? Peu après, V. Cousin réunissait en volume sous le titre de Défense de l'Université et de la Philosophie, ses discours prononcés en avril et en mai 1844. Impossible d'y 'esquiver la leçon reçue de Montalembert. Il fallait s'expliquer. Il s'en tira par une note, cita loyalement le texte latin en question et le commenta ainsi : « Cet article célèbre recommande de supprimer dans l'explication de la métaphysique d'Aristote les questions sur Dieu et sur les âmes. Pourquoi? Parce que de telles questions sont au-dessus de la raison humaine et dépendent soit en totalité, soit en très grande partie de la révélation. Il faut donc les ôter à la philosophie et les renvoyer à la théologie. M. de Montalembert m'ayant accusé de citer ce texte de seconde main, de l'avoir tronqué, et de ne l'avoir pas compris, j'en établis ici le vrai sens à l'usage du jeune et éloquent orateur, qui a bien voulu me donner une leçon publique de critique et de philologie » (2).
Le vrai sens, c'est bientôt dit. Le commentaire du philosophe homme d'Etat comporte trois erreurs :
i° Intelligentias ne signifie pas les âmes.
2° Un coup d'œil jeté sur l'ensemble de la règle, et une minute consacrée à feuilleter la métaphysique d'Aristote l'eût convaincu que les chapitres où le Stagy-
(1) Discours, t. I, p. 479.
(2) Paris, chez Joubert, 1844, 8°, p. 131.
rite parle de Dieu sont précisément dans les livres qu'il est recommandé d'expliquer avec le plus de soin. (Livre XII, ch. 6 à 9).
3° La relative qvw omnino aut magnopere pendent, est-elle une explicative ou une causative? Faut-il traduire, « parmi les questions sur Dieu, omettez celles qui... », ou bien « omettez les questions sur Dieu parce qu'elles...? » La seconde hypothèse était contredite par les faits et par le contexte lui-même, mais elle prêtait une absurdité aux Jésuites, elle mettait à couvert l'honneur du ministre, elle fut maintenue.
Dans les années qui suivirent, le texte incriminé fut-il remis sur le tapis, je l'ignore.
Trente-quatre ans se passent. La question des Jésuites est revenue obséder le pubJic. On est en 1879, et il s'agit d'interdire l'enseignement aux congrégations non autorisées. C'est au milieu du feu roulant des polémiques que parait le livre de M. Gompayré.
L'auteur a entre les mains le Ratio studiorum et nous avertit même en note qu'il en a sous les yeux deux éditions, l'une de 1603 (Tournon), l'autre de 1635 , (Anvers) (1).
Fort bien. Mais d'où vient que le texte mutilé par Quinet, mutilé ou accepté de confiance par Cousin, reparaît pour la troisième fois et toujours avec une coupure au même endroit?
On lisait dans la première édition : « Dans la métaphysique (chez les Jésuites) on supprime quelques-unes
(1) P. 167, 3« édition.
des questions les plus intéressantes et les plus essentielles, comme par exemple tout ce qui concerne l'existence de Dieu et la nature de ses attributs » — c'est ainsi que l'auteur traduit le mot intelligentiœ : contresens qui forme le côté original de cette troisième manipulation de texte. Il ajoute en note : « In metaphysica guœstiones de Deo et intelligentiis prœtereantur ». Les points de suspension ménagés par Quinet, supprimés par Cousin, n'ont pas reparu.
Cette fois encore le procédé fut relevé et souligné par les Jésuites (1).
Cependant l'ouvrage avait le succès que méritait une forme agréable et vivante, la nouveauté du sujet, et, en général, le sérieux des recherchés. Les éditions se multiplièrent donc, il fallut s'expliquer, et aussi se corriger.
D'abord l'affirmation : « Dans la métaphysique on supprime... » etc., prit un tour plus bénin : « Il semble qu'on supprime »; et, pour bien faire voir qu'on a lu le texte entier on ajoute : « Sous prétexte que ces questions dépendent de la révélation ». Suit une note quelque peu hautaine.
« On nous a bruyamment reproché d'avoir à propos de cette phrase reproduit un contresens de M. Cousin, et, comme les gros mots sont toujours plus faciles à trouver que les bonnes raisons, d'avoir « réédité un mensonge ». Les lecteurs impartiaux voudront bien
(1) Etudes, 1899, t. II, p. 274, Ch. Daniel. Les Jésuites éducateurs de la jeunesse française au XVII* et au XVIII* siècle. Paris, 1880, p. 7.
cependant reconnaître que la phrase dans son texte intégral, offre quelque ambiguïté, et que notre interprétation peut se défendre. On nous demande de la traduire comme si Fauteur du Ratio avait écrit : « E quœstionibus de Deo9 eœ prœterantur quœ... ». Mais le texte est tout autre, et, quand on connaît l'esprit de la Société de Jésus, si réfractaire à la philosophie, on a bien le droit de voir dans ce passage du Ratio une condamnation générale de la théologie naturelle, que les Pères, même depuis l'époque où le Ratio fut écrit, n'ont jamais tenue, je crois, en grande estime ».
Sur quoi je me contente de faire les remarques suivantes :
1° La grosse accusation était celle de mutilation du texte. On n'en dit mot; et pour n'avoir pas à supposer la suppression volontaire d'un membre de phrase important, nous sommes obligés de croire que l'auteur a reçu la citation de seconde main et n'a pas pris soin de la vérifier.
2° Le contresens primitif sacrifié dans le texte est défendu en note. Je vois mal un candidat au baccalauréat arguer contre ses juges d'une ambiguité du latin. A quoi sert le bon sens, dans les versions, sinon à découvrir^entre plusieurs sens matériellement possibles celui qu'exige la vraisemblance?
3° L'inévitable a priori a reparu : « Quand on connaît l'esprit de la Société de Jésus... » Mais précisément, c'est lui qu'il faut connaître, et cette façon de raisonner s'appelle proprement une pétition de principe.
Je suis confus de m'attarder à cette analyse d'un
exemple un peu vieux. Mais ce que je cherche ce sont des spécimens, et il m'a semblé que celui-là était complet. Du reste sachons gré à l'auteur de n'avoir pas, dans l'article fourni par lui au Dictionnaire de Pédagogie, sur les Jésuites, reproduit le texte en question. Cela équivaut à un désaveu.
Les Jésuites issus des musulmans, l'Eglise s'interdi- , sant à jamais toute intervention dans les affaires de la Compagnie et se constituant son esclave, une pédagogie qui se condamne expressément au superficiel, une philosophie chrétienne, enseignée par des prêtres, qui se prive de parler de Dieu : en tout cela, un trait commun, l'absurdité. Nous sommes dans un monde absolument à part, où toutes les lois psychologiques sont renversées, où l'invraisemblable est de règle. Ce n'est plus le domaine de l'histoire, mais de la fiction.
Restons-y un instant avant de conclure. Science et fiction, aujourd'hui deux choses que l'on s'applique, chez les romanciers, à ne plus séparer. Un bon roman doit être composé sur fiches; c'est un agglomérat de documents. L'Empreinte, de M. Estaunié, parue en 1895, appartient à cette catégorie d'œuvres. Sous sa forme romanesque, qui pourrait se refuser à y voir un document de premier ordre? Un « ancien élève » qui confesse ses maîtres ! A ce titre, le roman a été plusieurs
fois cité en témoignage de la déplorable éducation des Jésuites (i).
Le livre repose tout entier sur ce postulat que, dans les collèges des Pères, il n'est pas un détail qui ne soit orienté vers ce but, l'accaparement des âmes. Les façonner lentement par des pressions douces et insensibles, mais formidables de suite et de dissimulation, en faire de simples instruments dociles; les unes, l'élite bien entendu, devant tout naturellement pencher vers la vocation de leurs maîtres; les autres, destinées à être dans le monde leurs agents inconscients. Voilà une partie de la thèse : elle est assez banale depuis Michelet. Elle traduit assez exactement, avec plus de précision qu'on ne fait d'ordinaire, avec des allures d'observation détaillée, personnelle, immédiate, les impressions d'un certain monde pour qui la vocation religieuse est un mystère de folie.
J'irai plus loin. Un ancien élève des Jésuites a perdu la foi. A tort ou à raison, il croit se souvenir qu'on a voulu, l'attirer à la vocation religieuse. Sous l'impression de colère qu'il en ressent, c'est bien ainsi que, rétrospectivement, il verra les choses, qu'il interprétera les méthodes d'enseignement, le choix des lectures, les conseils donnés, les précautions minutieuses pour préserver la foi, les mœurs, la piété. A ce point de vue, oui, YEmpreinte est un document, et j'en recommande la lecture... aux Jésuites. D'autres y prendraient une foule d'idées fausses; eux s'y instruiront avec profit, et
(1) Bévue universitaire, 1897, II, p. 14.
ils verront combien sage est la règle qu'ils ont lue vingt fois dans leurs Constitutions :
« Si le candidat affirme n'avoir été poussé par personne de la Compagnie à y entrer, on pourra passer plus outre. Mais s'il dit avoir été sollicité (sollicitations qui en d'autres cas peuvent être licites et méritoires), il sera pour lui d'une plus grande utilité spirituelle qu'on lui laisse le temps de réfléchir à cette affaire, de se recommander tout entier à son Créateur et Seigneur, comme si personne de la Compagnie ne l'avait conseillé ; afin que, avec plus de vigueur surnaturelle, il puisse travailler à augmenter la gloire et le service de Dieu. Si, après ces réflexions, il sent et juge qu'il lui convient d'entrer dans la Compagnie pour la plus grande gloire et louange de Dieu, pour le plus grand salut du prochain et son plus grand profit particulier, s'il demande à y être admis avec nous, dans le Seigneur, alors... » Alors sans doute on le recevra? — Non, pas encore; « alors on pourra continuer à l'examiner ». *
Et cette règle du provincial : « Il veillera à ce que les nôtres ne soient pas trop ardents à attirer les candidats à la Compagnie, mais, par leurs vertus et la bonne odeur de leur vie qu'ils s'efforcent d'attirer tous les hommes au Christ » (1).
A-t-on parfois manqué à ces règles de sage discrétion? Si nous en croyons certains auteurs : ces règles sont lettre morte. Il n'en est pas dont le Jésuite se dispense plus facilement. Voyez les déclamations d'A. Arnauld,
(i) Ex. Gen., III, 14, Reg. Provinc, 33.
de Pasquier et autres. Partout où Ton verra les Pères soutenir une vocation contre les défaillances intérieures ou les assauts du dehors, soyez sûrs que l'on criera à l'accaparement. Mais qu'y faire? Autre chose est prévenir indiscrètement la volonté de Dieu; autre chose, quand on a cru la discerner, travailler à en prouver l'accomplissement. On n'exige pas, je pense, des directeurs Jésuites, lorsqu'ils ont reconnu une vocation vraie, qu'ils fassent tout pour l'étouffer. Après cela, que la règle ait parfois été violée, hélas! il ne suffit pas qu'une règle existe pour qu'elle soit inviolable. Mais, entre des oublis individuels et un système voulu d'accaparement il y a de la marge.
Veut-on un témoignage indiscutable? Le générai des dominicains, le Père Jandel, raconte que, prêtre séculier, hésitant entre la Compagnie et les Frères prêcheurs, il avait été consulter le général des Jésuites, le Père Roothaan; celui-ci lui déclara net : « Soyez dominicain. » Il ajoute : « Je tenais à rendre un hommage de justice et de reconnaissance à la Compagnie de Jésus, que j'ai tant de fois entendu accuser d'accaparement, et à laquelle nous avons dû, dans les premiers jours de notre œuvre naissante, une bonne partie de nos premiers compagnons. Ainsi le Père Besson avait pour directeur le Père Rozaven; le Père Aussant avait été envoyé au Père Lacordaire par un Père Jésuite de Paris... et le Père Danzas le fut à Rome par le Père de Villefort » (i).
(1) Clair, Vie du Père Olivaint, ch. V, fin. Voir les premières pages de Jésuites, par le Père du Lac.
Et maintenant le fait matériel, mille fois renouvelé, qui soulève tant de délicats problèmes, et va mettre aux abois nos psychologues d'histoire, de pédagogie, ou de roman, le voici. Des enfants (je les suppose riches pour écarter de leur part toute hypothèse d'ambitions humaines, le neveu de Montalembert, par exemple, ou Christian de Chateaubriand), des enfants à qui le monde sourit, qui n'ont qu'à se laisser porter, qui selon un mot célèbre ne se sont que « donné la peine de naître » ; qui, par ailleurs, pourraient vivre comme bien d'autres en parfaits chrétiens; à tout le moins, entrer dans le clergé séculier; là, toujours libres et riches, se faire une place à part, à côté, peut-être même au-dessus de ce qu'on me permettra d'appeler la démocratie cléricale; des enfants qui, humainement parlant, ont tout à gagner s'ils restent ce qu'ils sont; — au lieu de cela, vont s'ensevelir, deux ans, dix ans, quelquefois plus dans la pauvreté et l'obéissance, n'ayant d'autre horizon d'avenir immédiat — je parle de Jésuites — qu'une place de surveillant, (on dit pion dans les lycées), ou de professeur; avec, pour plus tard, la perspective de prêcher dans les campagnes, ou de mourir obscurément en Chine ou à Madagascar.
Voilà le fait réel, observé en mille occasions, qu'il s'agit d'expliquer, mais, bien entendu, sans recourir à la grâce, et sans parler de l'appel de Dieu...
Cette grâce, cet appel divin, les bons Pères y insistent. Pour eux il n'y a que cela, et cela, c'est tout. A ce mot magique, « la vocation », ils laissent toute sa force étymologique. « C'est, disent-ils, une chose très sérieuse
avec laquelle il est dangereux de jouer. Il y va du salut éternel parfois, à tout le moins il y va du bonheur et de la fécondité de la vie. Mais il faut longtemps écouter et prêter l'oreille avant d'entendre distinctement cette voix de Dieu. Elle n'a rien de bruyant, elle n'étourdit pas. Elle est très diverse aussi. Aux uns elle dit de rester, aux autres elle insinue qu'il serait bon de partir. Elle commande, elle s'impose quelquefois. Le plus souvent elle invite, quitte à laisser dans le trouble celui qui ne l'écoute pas. Toujours elle pousse au sacrifice. Or il n'y a de sacrifice agréable à Dieu que dans le temple qu'il s'est choisi. A chacun de bien voir le temple ou Dieu lui a fixé une place. Ce n'est pas nécessairement le cloître, sachez-le bien ; et plus d'un a vu très clairement dans la prière, et dans les Exercices de saint Ignace faits exprès, que Dieu le voudrait dans le monde.
« Pour nous, notre rôle sera d'étudier avec vous cette volonté de Dieu, de vous maintenir le plus possible dans une atmosphère de calme où aucune tempête ne vienne couvrir la voix du Maître. Si nous voulons faire davantage, et aller plus vite que la grâce, créer des vocations au lieu de les découvrir, nous ferons mauvaise besogne, et qui ne tiendra pas. Omnis plantalio quam non planiavit Pater cœlestis eradicabitur » (Math., 15, 13).
Voilà ce qu'ils disent. Mais, si vous le voulez bien, nous n'en croirons pas un mot, car tout cela suppose l'indémontrable, la grâce de Dieu. La vérité est moins
belle et la voici. C'est, chez ces Pères, le désir caché — oh! bien mal caché! — de fixer parmi eux telle intelligence plus ouverte, tel caractère plus séduisant, tel talent qui ferait si bien dans leurs rangs. Seulement les âmes ne s'emportent pas d'assaut : il y faut un siège mené selon les règles de l'art. Donc ils ont imaginé tout un système enveloppant de petites ruses onctueuses, dévotions, fêtes, dignités, lectures, conversations, congrégations, etc. L'âme insensiblement prend son pli. Suavement obsédée, elle finit par s'avouer vaincue, et elle se livre. Elle croit le faire en pleine indépendance : illusion, elle est suggestionnée.
C'est là toute une moitié de notre roman. Il y manque quelque chose. On voit bien la pauvre jeune âme aux prises avec ses bourreaux doucereux; mais tout de même on aimerait, à la vocation religieuse., une explication moins simpliste, que l'odeur d'encens, le bourdonnement des Ave, le sourire équivoque des maîtres, ou Pascal mis en tableaux synoptiques. On y cherche une idée, une séduction qui prenne l'esprit et le cœur, et on n'y trouve que ceci : « Obéir, perinde ac cadaver, l'anéantissement humain.. » Mais pour qui? mais pour quoi? L'auteur a ouvert les Exercices : il n'y a vu qu'une chose, Yindifférence, c'est-à-dire, comme il l'entend, l'unique préoccupation du salut, menant à un parfait égoïsme. De Jésus-Christ, de son amour et de son règne, rien. Le Maître souverain n'apparaît que plus tard, au moment où le héros va perdre la foi. Des âmes à sauver, de l'Eglise à défendre, des grandes causes qui pourraient, dans une âme de dix-huit ans, faire naître un
peu d 'enthousiasme, rien. Dans ce roman, il faudrait une sirène; quelque chose au moins qui parlât à l'imagination, au cœur, et provoquât par exemple, une crise d' « emballement »; mais, rien. La sirène, ce sont des religieux vulgaires, sentant mauvais, cachant mal leur jeu, laids et peu intelligents.
Naturellement, cela « ne prend pas », et notre héros reste dans le monde. Des âmes, serves de naissance, ont pu se laisser gagner; d'autres, plus fières, regimbent, se dérobent : les voilà libres. Eh bien non. La vocation saura les reprendre. L' « empreinte » est sur elles, elles l'emporteront partout dans la vie, stérilisante, annihilante. V « ancien élève » ne pourra plus penser librement, aimer librement, vivre librement. Il passera à côté de tout ce qui fait la vie de l'homme, amour, science, amitié, action virile, et ne saura s'en servir. Entre temps, il perdra la foi. Existence manquée : c'est un « raté ». A qui la faute? à ses maîtres, bien entendu.
Et maintenant que lui reste-t-il? Un seul recours : 1' « ancien élève » désemparé se retournera vers ceux qui l'ont fait ce qu'il est. Il se jettera dans leurs bras, et deviendra l'un d'entre eux, un rouage comme un autre dans l'infernale machine. Désormais, sans foi dans le cœur et sans amour, il fera les gestes de l'amour et de la foi. En bon français, il sera prêtre et religieux; espèce de vicaire savoyard sans vocation, sans croyance, sans âme sacerdotale, condamné par l'indélébile empreinte à être Jésuite et rien autre.
La peinture est forte, elle a été très admirée, et, par des or i tiques qui certainement ne connaissaient de près
aucun Jésuite, déclarée d'une ressemblance absolue.
Et je songe à un mot d'invalide, dans une vieille pochade. On parle d'un médaillon de Napoléon sur une tabatière. « Il est bien ressemblant. — Qu'en sais-tu? L'as-tu vu? — Quand je dis qu'il est ressemblant, je dis qu'il ressemble à ses portraits ».
Invraisemblance complète, et défi hardi à la psychologie la plus élémentaire.
Le fait des vocations reste toujours sans explication adéquate. Vocation dit sacrifice, et il n'y a pas de grand sacrifice sans une idée. Je cherche l'idée et ne la trouve pas.
D'autres ont essayé de suppléer à cette lacune. Ils nous indiquent l'idée qui a dû présider à bien des vocations de Jésuites. Naturellement ils se gardent d'aller la chercher dans les histoires vraies. Ils n'ont lu ni celle du Père de Ravignan, l'ancien magistrat; ni celle du Père Olivaint, l'ancien universitaire; ni celle du Père Alexis Clerc, l'ancien officier de marine; ni celle du Père Millériot, l'ancien prêtre séculier; mais ils nous disent, a priori comme toujours, comment les choses se passent.
Ce qui séduit dans la Compagnie de Jésus, c'esf l'ambition. Non pas l'ambition personnelle, — nous avons entendu là-dessus Emile Augier et Lamennais, — mais l'ambition de n'être rien dans un corps qui est tout, pauvre dans une Société qui est riche, sans influence individuelle dans un corps très agissant, petit
rouage inconscient dans une puissante machine. Il parait qu'il y a des âmes que cela attire, puisque les noviciats de Jésuites ne sont pas des solitudes; et, notons-le, cette perspective séduit des gens en pleine activité, qui n'ont jamais passé par les collèges de la Compagnie, et n'ont jamais reçu Y « empreinte ». Etrange !
Si étrange que ceux-là même qui en font un dogme de foi historique sont bien forcés, à certaines heures, d'avouer qu'ils n'y comprennent rien. Affirmation commode quand on s'en tient aux bonnes grosses déclamations coutumières; mais dès qu'on regarde les faits d'un œil de psychologue, tout se dissout en impossibilités. « Je cherche, écrit sur son journal le héros de YEmpreinte, ils n'ont personne à vaincre. Ils ne peuvent avoir de but, n'ayant pas de désirs. L'argent? ils n'en jouissent pas. Le pouvoir? ils l'ont possédé sans l'utiliser. L'amour? ils sont chastes. L'autorité? ils passent leur vie à obéir... En faisant le tour de ma conscience, j'avais cru découvrir la leur : le moteur reste inconnu. Peut-%tre n'est-il pas. J'ai vu des exécutants qui ne se piquaient pas de musique, mais se pâmaient d'aise aux difficultés. Ils jouaient du violon, sans doute : ils auraient aussi volontiers construit des châteaux de cartes; simple affaire d'oublier le temps. Le Jésuite doit jouer des âmes pour oublier le temps... » Allons! pourquoi ne pas avouer que, tout psychologue que vous êtes, et vous l'êtes, vous n'y comprenez rien?
Mais voici une autre explication. Les Jésuites vous
diront, — ceux-là même qui, dans la maturité de l'âge, et la pleine conscience d'eux-mêmes, se sont donnés à la Compagnie : Odescalchi, le cardinal; Charles Emmanuel, le roi de Piémont; Gagarin, le grand seigneur moscovite : « Le mystère de la vocation? C'est l'attrait surnaturel de la croix, c'est le désir de participer à la septième béatitude, beati cum persecuti vos fuerint. »
Il y a là une indication. Gardons l'idée en la vidant de tout surnaturel. Nous nous demandons peut-être avec un savant professeur de Sorbonne, « d'où vient qu'un enfant de quinze ans, comme Bourdaloue, ou un jeune homme comme tel agrégé sortant de l'école normale, ou un homme comme tel professeur d'histoire du lycée Condorcet, en 1871, se fasse Jésuite en refusant d'entrer dans tout autre Ordre. Les uns peut-être ont été... séduits dès l'enfance par leurs maîtres... » L'empreinte!... « Les autres, d'âge plus mûr, s'ils se donnent aux Jésuites, c'est qu'ils ont l'instinct de la combativité. Ils vont au Jésus comme certains jeunes gens vont au Borda avec l'espoir secret qu'ils périront un jour sur un torpilleur. Ils savent qu'ils seront honnis par une infinité de gens, même parmi les catholiques orthodoxes, qu'on leur jettera leur nom à la face comme la plus cruelle injure; qu'ils seront un objet de défiance, de répulsion» même; raison de plus, ils se sentent le courage de tout souffrir » (1).
Etrange! Etrange! Et cependant, pour que M. Gazier
(1) Gazier, Revue des Court et Conférences, 13 avril 1905, p. 274. Rappelons que les professeurs ne sont pas entièrement responsables de ce que leur prête le rédacteur de la revue.
ait raison, aux motifs qu'il apporte il suffit d'infuser un peu de surnaturel et de grâce. Ibant gaudentes... quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam paix (i). Pro nomine Jesu, l'idée que nous cherchons, qui explique tout, sans laquelle rien ne s'explique et que personne ne nous découvre, elle est dans ces trois mots.
(2) Act., V, 41.