VII. Difficulté de répondre
Pascal n'est pas tout l'antijésuitisme janséniste; il s'en faut. On pourrait même dire qu'il le représente
(1) Il est impossible ici de donner une bibliographie tant soit peu complète. Voici seulement quelques indications : Antoine Arnauld, Œuvres, édition de Paris-Lausanne, 1775-1783, 43 vol. in-4\ La morale pratique des Jésuites représentée en plusieurs histoires
assez imparfaitement. Si les Provinciales ont servi la passion et l'injustice, l'auteur Ta fait avec intelligence, et il s'est tenu sur un terrain dont l'invraisemblance ne choquera que les gens avertis. Il y avait à glaner après lui. Aussi, tout en faisant son profit du magistral libelle, le parti n'en fut pas complètement satisfait. D'aucuns restimaientinsuffisammentoriginal. Nicole, qui, paraîtil, avait eu à se plaindre de l'esprit dominateur de Pascal, qui, en tout cas, avait assisté et collaboré à la confection des Petites Lettres, qui « les avait vues en déshabillé, sur de méchants chiffons, » et savait mieux que n'importe qui la provenance des citations, quand il se trouvait dans l'intimité, loin du public, traitait irrévérencieusement le grand homme de « ramasseur de coquilles » (i).
Un autre disait : « On ne peut guère compter sur son
arrivée* dans toutes les parties du monde, Cologne, 1669-1695, 8 vol. in-12. (Les tomes I et II sont de Seb. Jos. de Camboust de Pontchasteau et les autres d'Ant. Arnauld. L'ouvrage est reproduit aux tomes XXXII-XXXV, des œuvres d'Arnauld; Annales des soi-disant Jésuites; Le Tellier, S. J., Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes, contre deux livres : la Morale pratique des Jésuites, et V Esprit de M, Arnauld, (par Jurieu), Paris, 1687, in-8d; Alph. Huylenbroncq, S. J., Vindicationes adversus famosos libellos, trois séries : Gand, 1711 ; Bruxelles, 1715; Bruxelles, 1715; Daniel, S. J., Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe. (Recueil de divers ouvrages..., Paris, 1724, 2 in-4°); D. de Colonia, Bibliothèque janséniste (Lyon), 1722, réédité en 4 vol. par le Père Patouillet sous le titre Dictionnaire des livres jansénistes, Anvers, 1752.
Cfr. Bayle, Sainte-Beuve, Maynard, Cretineau-Joly, B. Duhr (ch. 27), Pilatus, Jesuitimus; Vacant-Mangenot, Dictionnaire de théologie.
(1) Sainte-Beuve, tome III, p. 384 et 457.
témoignage, soit au regard des faits qu'il rapporte, parce qu'il en était peu instruit, soit au regard des conséquences qu'il en tire et des intentions qu'il attribue à ses adversaires, parce que sur des fondements faux et incertains, il faisait des systèmes qui ne subsistaient que dans son esprit » (1).
On jugea donc que tout n'était pas dit, et qu'il y avait lieu de revenir à la charge.
D'autant que les Jésuites avaient répondu. Une assez vive polémique remplit l'année 1657. Les répliques des Pères Nouet, Annat, de Lingendes, avaient provoqué tout une éclosion de Factums, œuvres anonymes d'Arnauld, Nicole, Le Maître et d'un certain nombre de curés jansénistes (2).
Les détails de cette mêlée importent peu. L'histoire impartiale et complète n'en a pas encore été écrite. Il est si difficile, quand on touche à ces épisodes, de ne pas
(1) Lettre d'un ecclésiastique à un de ses amis, du 15. juillet 1666, cité par Bayle, au mot Pascal. Notre premier volume était sous presse quand parut dans la Revue de Paris (1er et 15 avril, 1 mai 1906), le travail de M. Félix Mathieu sur Pascal et l'expérience du Puy-de- Dàme, qui se terminait par cette déclaration : « La lettre que Pascal dit avoir écrite, le 15 novembre 1647, à son beau-frère Périer, pour le prier de monter sur le Puy-de-Dôme, est un faux, et ce faux est le couronnement de tout un système d'artifices, par lequel Pascal a tenté de s'approprier l'hypothèse de la pression atmosphérique, etc. » 15 mai, p. 206. Cette étrange conclusion, si elle est maintenue, pourrait avoir ses conséquences jusque dans l'histoire des Provinciales. Déjà l'aventure du Père Noël et celle du professeur de Montfcrrand apparaissent sous un jour nouveau (voir noire t. I, p. 353 et R. de P., 15 avril, p. 773 et leP mai, p. 200).
(2) Lanson, Gr. Encycl., p. 24; Michaut, p. 128, note; Maynard, t. II, p. 412; Sainte-Beuve, t. UI, ch. xm, etc.
3e laisser éblouir et absorber par l'impérieuse personnalité de Pascal. Le contraste est si complet' entre son génie et la médiocrité de ses adversaires. Gomment veut-on qu'avec un style si traînant et si lourd, ils aient raison pour le fond? Disons seulement que, comme il arrive toujours en pareil cas, bien des coups furent portés à faux. Je ne parle pas que des jansénistes : ceux-là aussi qui soutenaient l'orthodoxie catholique et romaine, qui se plaignaient, et il y avait de quoi, d'être calomniés, eussent sagement fait parfois d'envisager les choses avec plus de calme, de laisser absolument de côté les polémiques personnelles, et surtout d'y regarder à deux fois avant d'accepter les bruits qui couraient et dont ils ne pouvaient toujours établir le bien fondé. Il était si facile alors de répliquer à ceux qui criaient à la calomnie, « calomniateurs vousmêmes! »
Quant à la malencontreuse Apologie des casuistes, par le Père Pirot, qui fit, en son temps, plus de mal aux Jésuites que les Provinciales elles-mêmes, elle démontre une chose : la proverbiale habileté de ces religieux, est, avec une foule d'autres assertions, à reléguer au nombre des fables. Etourdis sous le coup qui venait de leur être porté, ils n'ont pas vu où était le vrai danger, par où leur position était solide, par où ils étaient vulnérables.
Le casuiste voulut trop prouver et il gâta une cause qui n'était point si mauvaise. Son confrère, le Père de Champs, dans sa Quœstio facti, s'était contenté de venger, à grand renfort de citations, le probabilisme du
reproche de nouveauté : on ne lui donna guère la réplique. Mais Pirot, non content d'établir quelessolu- t tions reprochées à certains Jésuites ne leur étaient pas particulières, voulut encore les justifier : il n'arriva qu'à prouver, par un fait nouveau, qu'il y avait bel et bien du laxisme dans Fair; et immédiatement, censures, pamphlets, mandements, facturas, de pleuvoir. A lui tout seul le Père Pirot en provoqua une soixantaine. L'orage se termina, pour lui, par la condamnation dç son livre en cour de Rome (1).
Pour comble de disgrâce, exactement à la même date, le Père Pirot avait son émule en maladresse audelà des Pyrénées.
Vers 1682 avait paru un pamphlet d'un certain Grégoire Esclapès, intitulé : « Manifeste aux fidèles du Christ sur les doctrines perverses qu'enseignent, défendent,
(1) Et. de Champs. Quœstio facti. Utrum Theologorum Soeietatis Jeiu propriœ sint istœ sententiœ duœ : Prima, ex duabus opinionibus probabilibus possumus sequi minus tutam. Secunda : Ex duabus opinionibus probabilibus lieitum est amplecti minus probabilem. Paris, 1659.
G. Pirot. Apologie pour les easuistes contre les calomnies des jansénistes. Où le lecteur trouvera les vérités de la morale chrestienne si nettement expliquées et prouvées avec tant de solidité qu'il luy sera aisé de veoir que les maximes des jansénistes n'ont que l'apparence de la vérité, et qu'effectivement elles portent à toutes sortes de péchés et aux grands relaschemens qu'elle blasme avec tant de sévérité. Paris, 1657. Voir la liste des livres publiés contre le Père Pirot dans Sommervogel, t. VI, col. 857 et suivantes.
Sur la publication du livre, l'opposition qu'elle rencontra chez les supérieurs de Paris, et l'idée inexacte que se faisaient de la situation ceux de Rome, voir Rapin, Mémoires, t. III, p. 14.
pratiquant universellement les Jésuites » (i). On répliqua par un opuscule ayant pour titre : « Ladreme il Perro, y no me muerda, le chien aboie mais ne mord pas » signé Juan del Aguila (1653). L'auteur — tout le monde alors avait le goût des pseudonymes, — était le Père Mathieu de Moya, professeur de philosophie et de théologie. Il soutenait, thèse indiscutable, que les doctrines mises sur le compte des seuls Jésuites, avaient été enseignées par d'autres, bien avant qu'il y eût des Jésuites au monde. Par respect, disait-il, pour ces anciens théologiens, il ne se permettait pas de les censurer. Mais croyant que l'auteur du Manifiesto était dominicain, il avait pensé pouvoir puiser surtout chez les dominicains. Cette fois ce fut bien un dominicain qui répondit. Le Teatro Jesuitico, que nous retrouverons plus loin, imprimé soi-disant à Coïmbre, parut en 1654, signé Francisco de la Piedade, de son vrai nom le Père Jean de Ribas.
On n'en resta pas là. De Moya reprit la plume, et, cette fois sous le nom d'Amaedeus Ouimenius, il opposa au Teatro son Opusculum singularia universae fere theologiae moralis complectens9 qui reproduisait en l'accentuant, son premier ouvrage. Le point de vue était toujours purement apologétique et historique. Il rapprochait, comparaît les propositions et ne les jugeait pas. Il se défendait dans la préface d'attribuer la moindre probabilité aux opinions qu'il exposait. Il s'en
(1) Manifteslo a los Fieles de Christo, de las Doclrinas perversas que ensenan, defienden y practican universalmente los Jesuitas.
expliqua lui-même nettement plus tard dans une lettre à Innocent XI (1681). Il eût sagement fait de s'en tenir là. Malheureusement, dans une troisième édition (Cologne 1665), il voulut discuter, condamner, absoudre et, il est bien difficile de le nier, certaines solutions sont empreintes de laxisme.
L'effet produit fut lamentable. Toute une littérature pullula autour du malencontreux Opusculum, comme en 1657 autour de l'apologie du Père Pirot. Condamné immédiatement en Sorbonne (1665), puis par AJexandre VII (1666), il fut traité de cloaca, sterquilinium, latrina casuistarum. Bossuet devait traduire ce latin dans sa formule célèbre « les ordures des casuistes ». Ce que Rome a condammé reste condamné, et de Moya est, avec Pirot, un des spécimens authentiques des tendances au relâchement contre lesquelles il était urgent de protester. Mais au lieu de montrer, ce qui était vrai du reste, que la soi-disant morale des Jésuites n'était pas plus la leur que celle des autres, que n'ontils plutôt, l'un et l'autre, établi la thèse que le Père G. Daniel, en 1694, se faisait fort de prouver : « Quand un docteur Jésuite a donné dans ses livres une décision
(certainement) mauvaise!.... le sentiment contraire
a été aussi le sentiment commun des théologiens de la Société » (1). Cela n'eût point suffi pour arrêter le jeu intempérant des polémiques : la balle eût encore rebondi cent fois; du moins certains coups maladroits
(1) Daniel, Seeonde lettre au R. P. Alexandre; Recueil de divers ouvragée, t. II, p. 27. Suc YOpusculum, cfr. Sommervogel, t. V, col 1349-1355.
n'eussent pas été donnés, que les adversaires ne pouvaient manquer de souligner par leurs clameurs.
Ces deux aventures du Père Pirot et du Père de Moya ne sont que des épisodes dans la guerre intense qui se menait en ce temps là. Pascal avait terminé sa dix-huitième Provinciale en louant la patience des gens de Port-Royal « si religieux à se taire ». S'ils se taisaient alors, c'est que lui parlait, et qu'il parlait bien. Qui les eût écoutés? Mais Montalte avait cru devoir se taire; eux alors aussitôt de reprendre leurs clameurs.
L'année même des Provinciales, Port-Royal mettait sur le compte des « curés de France » la Nouvelle théologie morale des Jésuites et des nouveaux casuistes. En 1658, Nicole, sous le nom de Wendrock, donnait sa traduction latine annotée des Petites Lettres où ses meilleurs arguments contre le probabilisme sont empruntés, sans qu'il s'en vante, au Père Gomitolo..., un Jésuite égratigné en passant par Pascal. Mais on prend son bien où on le trouve. Passons par dessus plusieurs années... En 1667 paraît la Morale des Jésuites extraite fidèlement de leurs livres, par un docteur de Sorbonne. Le docteur s'appelait Nicolas Perrault, le frère de l'architecte et de l'auteur des Contes. Dans la préface, il est dit qu'on se passe de l'imprimatur de l'Ordinaire, parce qu'il n'est pas à propos « d'exposer les approbateurs au ressentiment d'une Compagnie qui a pour maxime qu'elle peut en conscience tuer tous ceux qu'elle prétend nuire à sa réputation » (1). Le but
(1) Maynard, H, 308.
du sieur Perrault était de montrer par une prodigieuse collection de textes les Jésuites profanant tous les sacrements, détruisant toutes les vertus, autorisant tous les vices.
A ces quelques livres de morale, où les Jésuites sont directement pris à partie, on pourrait en ajouter beaucoup d'autres. Les livres jansénistes pullulaient : Lettres, Disquisitions apologétiques, Règles, Avis, Extraits, Illusions, Nullités, pamphlets de toute forme et de tout titre. Le journal d'un de leurs imprimeurs portait qu'un seul personnage de leur secte avait pris un jour 3.000 exemplaires d'une de leurs lettres. Ils tenaient partout des imprimeries clandestines et des bureaux de distribution. Il y avait, dans cette insistance, de quoi énerver les gens les plus patients du monde. Sept ans à peine après les Provinciales les choses en étaient venues déjà à ce point que les Pères. se demandèrent s'il était à propos de continuer cette lutte où l'on n'arrivait qu'à s*exaspérer les uns les autres, où après les raisons on en venait très vite aux injures, où toute accusation, précise ou non, de la part des « Molinistes » était immédiatement taxée de calomnie. Fallait-il continuer à écrire? La Compagnie n'en tirerait-elle pas plus d'inconvénients que de profit? Le Père Annat consulta le R. Père Général, J.-P. OliVa (16 avril 1663). Il lui disait : « Depuis trois ans, personne de nous n'a écrit, que je sache, contre les jansénistes. Depuis ce temps, ils ont publié une telle quantité de livres et de libelles que je pourrais à peine en faire le catalogue ». Et le Père Général assez embarrassé répondait : « Il est
certain qu'on écrit beaucoup, trop peut-être; mais enfin la prudence étant sauve, il faut passer par dessus les inconvénients possibles, nous exposer à être calomniés, injuriés, mais poursuivre à défendre l'Eglise. Tous les Saints Pères en face des hérétiques en ont ainsi
agi » (1).
Les Jésuites allèrent donc de l'avant et continuèrent
la lutte, moins pour se défendre eux-mêmes que pour défendre le dogme et l'autorité. Mais il se passa ce qu'ils avaient prévu, les ennemis n'étaient pas en humeur de désarmer.
Survint la fameuse paix de Clément IX (1669). On sait ce qui se cache sous cette formule. Lorsque ce Pape monta sur le trône pontifical, un groupe important d'évêques. français le supplia de rendre la paix à l'Eglise de France Or cette paix ne dépendait que de la signature par les jansénistes du formulaire d'Alexandre Vil. Seuls, quatre évêques résistaient encore. Enfin l'on put croire que tout était fini. Clément IX avait expédié une lettre de pacification. Mais s'il y eut dans l'Eglise une Journée de Dupes, ce fut celle-là. Le premier dupé fut le Pape en personne. On lui fit croire que les récalcitrants avaient signé purement et simplement, quand leurs procès-verbaux portaient les restrictions dont Rome ne voulait pas. Il y eut là, jouée par tel et tel prélat, une petite comédie qui étonne de la part de ces rigoristes scandalisés de la moindre
(1) Voir dans Port-Royal, I, p. 545-547, la consultation du P. Annat, et la réponse du général J.-P. Oliva, 1663. (Mémoire du Père de Montezon). Maynard, H, p. 381.
restriction mentale. Les autres, espérons-le, furent plus dupés que dupeurs. Mais les vrais dupes furent surtout les Jésuites, en cachette de qui l'on avait mené l'affaire, qui en avaient cependant soupçonné quelque chose, et l'avaient dénoncée à Rome, et qui, un beau matin, se réveillèrent, ayant perdu sans combat le fruit de vingt ans de travaux (i).
Mais déjà, le 23 octobre 1668, pour assurer cette paix un peu étrange, un ordre du roi avait interdit les polémiques. Il défendait de ranimer les querelles, de se jeter à la tête les épithètes d'hérétiques, jansénistes, semi'pélagiens et autres noms de parti, et même de publier des libelles sur les matières contestées. Arnauld lui promit à lui-même, en audience privée, de ne plus écrire, de ne plus parler, de ne plus rien dire qui put troubler la paix. Il y eut donc une sorte de trêve dans les discussions doctrinales. Chacun, par ailleurs, gardait ses positions. Les jansénistes s'abritaient derrière un dernier stratagème de leur invention, le « silence respectueux ». Quant aux Jésuites, ils rongeaient leur frein. Il est vrai qu'en ce temps-là Dieu leur donnait une belle compensation. Bourdaloue commençait à prêcher (1669).
Ses brillants débuts inquiétèrent les jansénistes. Ce fut pour eux le revers de la médaille. A voir les foules assiéger les églises où parlait le vigoureux apôtre, ils sentirent d'instinct que leurs adversaires venaient de
(1) Voir dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. III, col. 89-90, l'article de J. de la Servière sur Clément IX.
trouver un puissant renfort. Leurs craintes devaient être dépassées. Bourdaloue n'avait qu'un tort, il venait douze ans trop tard, car il était « une revanche, la revanche des Provinciales ».
Mais les Jésuites pouvaient-ils avoir leur part dans la pacification? C'est une loi de leur histoire que, lorsqu'ils ont été engagés, simples soldats, dans une lutte où toute l'Eglise donnait, et que l'heure sonne de signer une trêve, presque toujours les adversaires mettent à la paix cette condition que la Compagnie de Jésus en sera exclue. Ce fut le cas en 1669.
Cette année de la « paix Clémentine » n'était pas écoulée que les jansénistes lançaient un nouveau pamphlet : La morale pratiqua des Jésuites, représentée en plusieurs histoires arrivées dans toutes les parties du mondes extraitte ou de livres bien autorisez et fidellement traduite, ou de mémoires très seurs et indubitables.
Depuis vingt ans qu'on servait au public les casuistes jésuites, mis en hachis, et accommodés avec plus ou moins de' littérature, il y avait lieu, semblait-il, de varier un peu le menu, d'autant qu'on n'avait pas toujours un Pascal pour lui donner de la saveur. Donc, après les doctrines, les anecdotes, et après les Théologies morales, la Morale pratique.
On eût sans doute à Port-Royal exploité beaucoup
plus tôt ce genre d'accusation sans les événements qui amenèrent à interrompre les Provinciales. Tout était prêt, Pascal avait ses notes prises. Il en avertissait les Jésuites : « Les lettres que j'ai faites jusqu'ici ne sont qu'un jeu avant un véritable combat! Je n'ai fait encore que me jouer, et vous montrer plutôt les blessures qu'on peut vous faire que je ne vous en ai fait » (IIe Prov.). H devait examiner leurs Constitutions, et montrer que, faute de les suvre, les Jésuites en étaient venus au dernier degré de la décadence. Cent ans plus tard, on les accusera de les observer avec excès; mais il importe peu de quelle arme on les frappe, pourvu qu'on les frappe. Déjà, Arnauld avait lu pour lui un recueil de lettres des Pères Généraux, et noté les passages à exploiter. En des termes fort éloquents, Aquaviva et Mutius Vitelleschi signalaient les infractions aux règles et les abus à réprimer. Un ami eût admiré l'active vigilance des supérieurs, et leur zèle pour le maintien de l'Institut. Il eût conclu que les déficits étaient personnels, et que l'Ordre tout entier, par l'organe de ses chefs, ne s'y résignait pas. Il eût fait la part aussi d'un certain pessimisme inévitable chez ceux qui ont le zèle de la justice, et qui leur fait accentuer les défauts contre lesquels ils combattent. Il eût noté enfin avec quelle franchise, dans l'intimité, les Jésuites faisaieut leur examen de conscience, et prenaient au sérieux les plaintes qu'on articulait contre eux au dehors. Mais comment demander aux Port-Royalistes, cet effort de sympathie qui n'eût été ici que loyauté d'historien? Voici plus grave. Pour lui permettre d'étudier les
méfaits de l'hérésie jésuitique, quel auteur Port-Royal met-il entre les mains de son secrétaire? Un pamphlet allemand. C'est dans YHistoria Jesuitica du sacramentaire Rodolphe Hospinianus que Pascal — nous avons, page par page et de sa main, l'indication des renvois — va prendre ses idées sur les Jésuites et leur histoire. Certaines de ses notes sentent à plein leur provenance protestante; ceci par exemple : ils soutiennent que tout roi ou prince, déclaré hérétique par des hommes graves, c'est-à-dire par eux, Jésuites, peut être mis à mort; ils avaient, pendant la Ligue, un bref du Pape qui les dispensait d'obéir au roi; l'un d'eux avait enseigné qu'on pouvait alors lui obéir provisoirement, par feintise; leur pauvreté n'est qu'un trompe l'œil, etc. etc. C'est donc là, dans ce singulier document, q ue Pascal et ses amis lisaient les Constitutions. C'est Hospinianus qui leur apprenait à voir, dans les Déclarations qui les commentent et les expliquent, une œuvre de mensonge, contredisant et falsifiant le texte, là enfin qu'il devait puiser de quoi remplir le chapitre qu'il intitulait à l'avance : « Lettre des établissements violents des Jésuites partout » (i).
(1) Pensées, t. III, p. 389, 398, 399, etc.
R. Hospinianus, Hisloria Jesuitica, hoc est de origine, regulis, constitutionibus, privilegiis, incrementis, progressa et propagatione ordinis Jesuitarum. Item de eorum dolis, fraudibus, imposturis, nefariis facinoribus, cruentis consiliis, falsa quoque et sanguinolenta doctrina. Tiguri (Zurich) 1619, in-f°. Cet ouvrage fut repris et augmenté un peu plus tard par Ludovicus Lucius, Hist. Jes.. de Jesuitarum ordinis origine, nomine, etc. Bàle, 1627, in-4°
On devait aussi connaître à Port-Royal, à cette date le Teatro Jesuitico, dont nous parlons plus loin.
Ce projet de Provinciales nouvelles fut abandonné; mais il était trop riche de promesses pour n'être pas repris. Une douzaine d'années plus tard, c'était chose faite. Le premier volume de la Morale Pratique paraissait en 1669. Cette fois il s'agissait de montrer qu'il n'y avait plus lieu de distinguer entre Jésuites et Jésuites, casuistes sévères et casuistes relâchés; cette concession de Pascal est abandonnée : tous se valent, et ils font bloc. « Ce qu'il y a de plus effrayant dans la conduite de ces Pères, disait la Préface, est de voir qu'ils suivent dans la pratique toutes ces maximes corrompues, et qu'ils ne permettent rien aux autres contre la loi de Dieu.., qu'ils ne fassent eux-mêmes pour satisfaire leur propre convoitise ou pour l'agrandissement de leur Société ». Que si on les poursuit ainsi, à Dieu ne plaise que ce soit par animosité, c'est charité pure, c'est « par la douleur qu'on a de les voir en de si malheureux engagements. . . On désire de tout son cœur que ce travail puisse leur être utile, car, quoi qu'ils puissent dire, on les aime, et l'on a pour eux toute la charité que l'on doit. Mais on n'ose. l'espérer ».
ni
Où les jansénistes avaient-ils été chercher la matière de leur charitable avertissement? La chose vaut peutêtre la peine de s'y arrêter un peu.
Nous venons de parler du théologien suisse Hospinianus. Singulière autorité dans la questien : mais voici
plus singulier encore. Gaspard Scioppius a laissé un nom retentissant dans la littérature de diatribes. Triste sire qui passa sa vie â diffamer savants et princes, abrité derrière de sonores pseudonymes. Par ailleurs, vaniteux comme on ne Test pas, quémandeur inlassable et ayant de quoi se venger quand on faisait la sourde oreille, d'une violence de langage inouïe, avec le goût des obscénités les plus révoltantes, converti au catholicisme par politique, et peut-être retourné au protestantisme sur ses vieux jours. Cet ennemi d'Henri IV et de Jacques Ier, qui trouvait des excuses au crime de Ravaillac, se prit contre les Jésuites d'une haine folle. Il déclarait les haïr au point d'en perdre le sommeil. Ils étaient pires que les Turcs, ennemis de Dieu, n'adorant que le Pape, empoisonneurs, magiciens, rebelles, régicides. La litanie n'est pas nouvelle. Il fit tant qu'on finit par lui attribuer, je ne dis pas en toute certitude, niais avec vraisemblance, la confection d'un certain nombre de pièces fausses qui, pendant cent ans, vont circuler surtout dans le public janséniste, contre la Compagnie, et circulent encore. Les titres seuls de ses élucubrations donnent quelque idée du genre — à l'obscénité près : Actio perduellionis in Jesuitas, 1632; Flagellum Jesuiticum, 1632; Anatomia Societatis Jesu, 1633; Jesuita exenteralus, 1635 (1).
(1) Sur Scioppius, cfr. Huylcnbroncq, Vindicationes... Bruxelles, 1715, ch. I, p. 19. Janssen, L'Allemagne et la Réforme, t. v. p. 475. Pilatus, Der Jesuitismus, p. 493-495. Ch. Nisard, Les gladiateurs de la République de Lettres, t. II, p. 1-206. Paris, Levy, 1860. Sommcrvogel, t. III, au mot L. Forer.
Ce « fouetteur », cet « éventreur » des Jésuites, est un de ceux qui ont le plus contribué à répandre et à fixer la fable des Monita sécréta, découverts par hasard dans le portefeuille du Recteur de Paderborn, après le pillage du collège. On lui doit plus encore. Au temps où Ton discutait sur ce qu'il y avait à faire des immeubles dont, au cours de la guerre de Trente ans, certains ordres religieux avaient été dépossédés, il proposait qu'on les donnât aux Jésuites pour en faire des séminaires et des collèges (1630). Il les ménageait encore en ce temps là. Mais voici qu'une requête présentée par lui à la Diète, en vue d'une pension qui récompensât ses bons et loyaux services, n'obtient pas de réponse. La faute évidemment en est aux Jésuites, confesseurs de l'Empereur et de ses Electeurs, qui ne Font pas appuyée, comme il y comptait. Inde irœ. Et si aujourd'hui les Pères passent encore en Allemagne pour d'infatigables accapareurs de monastères et autres maisons, ils le doivent à Scioppius (1).
Les Jésuites n'étaient pas restés sans se défendre. « Forer, Alberti et Inchofer, entre autres, l'avaient fait
(1) On lui attribue, par exemple, le texte courant et classique de cette fameuse lettre du franciscain Sotello, dont on a tant abusé contre les Jésuites du Japon (Cfr. L. Forer. Manlissa Ant-Anatomiœ Jesuilicœ, ÛËniponte 1645, L. Pages. Hist. de la Relig. Chr. au Japon, 1869, t. II, 137). Le fond peut être authentique; ce missionnaire, qui pourtant devait mourir confesseur de la foi, ne parait pas avoir été très équilibré. Mais certains détails, relevés par les Jésuites, trahissent un homme ignorant des choses japonaises, et semblent interpolés.
Cette question a été examinée en détail par le Père B. Duhr, op. cit. n. 20, p. 582.
avec vigueur et avec esprit. Ils dépouillèrent Scioppius de ses fausses apparences... ils parvinrent à détacher de lui tous ceux qui le protégeaient encore, et ils le réduisirent à passer le reste de sa vie dans la retraite... Ils purent se flatter au moins d'avoir triomphé de lui vivant : mais une fois mort, ceux à qui il avait légué sa haine et ses libelles, et qui les firent fructifier, le vengèrent bien » (1).
Ces vengeurs de l'intègre Scioppius furent les compilateurs de la Morale Pratique. Mais il avait, en Allemagne, en Italie, jusqu'en Espagne, des amis et des émules. Ici nous retrouvons le Teatro Jesuitico, un vrai trésor pour les Solitaires. Il comprenait partie doctrinale et partie historique. La première avait été exploitée déjà par Nicolas Perrault, dans son ouvrage de 1667. Restait la seconde qu'il ne fallait pas laisser perdre. On y reproduisait les feuilles volantes, dont un certain François Roales, prêtre, avait inondé l'Espagne. La fleur des calomnies de Scioppius et de ses amis y était soigneusement mise en œuvre. L'auteur y avait ajouté sa cueillette d'anecdotes. Tout cela était excellent pour les jansénistes de Port-Royal, d'autant que, partis sur une fausse piste, ils s'obstinaient à attribuer le pamphlet à un pieux évêque dominicain, qui s'indigna très fort quand il sut comment on exploitait son nom. 11 fallut avouer qu'on s'était trompé : mais l'ouvrage restait. Ne pouvant plus arguer de la vertu de Don Ildephonse de Saint Thomas, on se rejeta sur l'honnêteté
(1) Nisard, op. cit., p. 141.
scrupuleuse du Père de Ribas, dominicain, que les Jésuites avaient l'audace de mettre en doute (1).
Donc en 1669, en pleine paix clémentine, la Morale pratique parut; anonyme bien entendu, mais qui pouvait hésiter sur la provenance? Le nom de Fauteur importait peu, certainement le livre sortait de Port- Royal. Aujourd'hui nous sommes renseignés; le compilateur était un fervent solitaire, l'abbé de Pontchâteau, un « des grands convertis du siècle, un homme d'une humilité extrême, à qui Ton attribuait des miracles », mais aussi ce d'une intolérance naïve et grossière. » Sainte-Beuve, dans le portrait qu'il nous en fait, a soin d'insister fort peu sur sa collaboration à la Morale pratique : un mot, et c'est tout. Il est vrai qu'il a dans le texte une note qui peut suffire : « C'était un homme instruit; mais qu'il me soit permis d'ajouter qu'on n'en vit jamais de moins éclairé : entendez-le dans le sens que vous voudrez depuis le sens où l'entend Nicole, jusqu'à celui où Bayie le prendrait » (2). Façon discrète de nous dire qu'il n'avait, mais à aucun degré, ni le sens psychologique ni le sens critique.
Les Jésuites se turent. Ils savaient que le roi voulait
(1) Œuvres d'Arnauld, t. XXXII, p. ij, 469, 483, etc. etc. Huylenbroucq, Vindicationes alternée, ch. 11.
(2) Tome IV, p. 528, 248, note, 250, 255, 266-67, etc.
le silence. Du reste, le fond du pamphlet n'était guère neuf et parfois si complètement absurde !
À quoi bon discuter les diatribes de Melchior Cano, prouver que la prophétie de sainte Hildegarde contre les Jésuites était un faux, comme aussi son commentaire gratuitement attribué au dominicain Jérôme-Baptiste de la Nuza? A quoi bon réfuter un auteur qui prend au sérieux et argent comptant les hyperboles filiales de l'Imago primi sœculiï Quant à chercher où était la vérité dans l'histoire du prieuré" de Saint- Valentin-de-Ruffach, enlevé par les Jésuites avec violence « en vertu de bulles contre des bulles », ou encore de l'abbaye d'Aula- Kegia volée par eu^, ou dans celle de la banqueroute des Jésuites de Séville, et cent autres épisodes d'accaparement, persécutions, intrigues, encore une fois, à quoi bon? Une calomnie est vite lancée, il suffit d'une demi-page : il faudra un volume pour la réfuter et nul ne le lira. Qui les croira quand ils apporteront des lettres attestant qu'ils n'ont point été pêcheurs de perles à Cochin, marchands, banquiers et voituriers à Carthagène, accapareurs de tous les transports depuis cette ville jusqu'à Quito, qu'ils n'ont pas détourné de canal à Grenade et en une nuit bâti un moulin par dessus, fabriqué de la fausse monnaie à Malaga, etc., elc? Donc, pour cette fois, les Jésuites ne se mirent pas en frais de réfutation.
Quatorze ans se passèrent; la suite du pamphlet parut, toujours anonyme, intitulée : « La morale pratique des Jésuites, second volume, divisé en sept parties, où l'on représente leur conduite dans la Chine, dans le
Japon, dans V Amérique et dans l'Ethyopie, le tout tiré de livres bien dutorizés ou de pièces très authentiques. 1683. » La préface, continuant le même genre de plaisanterie que ci-dessus, déclarait que si l'on revenait à la charge, c'était parce que le premier avertissement n'avait pas atteint son but. Les Jésuites ne laissant voir aucune velléité de conversion, « on veut encore faire un nouvel effort pour leur procurer cette confusion salutaire » sans laquelle il n'y a pas de salut pour les pécheurs.
Cette fois, les Jésuites crurent avoir assez patienté. C'est qu'un certain nombre de faits nouveaux étaient mis en avant sur lesquels il importait de ne pas laisser les ombres s'accumuler. Nous parlons de la question des rites chinois et malabares qu'on portait devant le public français, précisément à l'heure où Louis XIV se préparait à envoyer des Jésuites le représenter à Pékin. Donc, en 1687, le4Père LeTellier, le iutur confesseur du roi, publia l'apologie des missionnaires. On trouvera peut-être qu'on avait mis bien du temps à préparer la réplique. Mais il s'agissait de ce qui se passait jusqu'en Extrême-Orient,, et pour peu qu'on ait eu besoin de renseignements, la correspondance pouvait prendre au bas mot deux années (1).
(1) La mission française de Pékin fut fondée en 1684.
Défense des nouveaux chrestiens et des missionnaires de la Chine, du Japon et des Indes. Contre deux livres intitulez : La morale pratique des Jésuites et VEsprit de M. Arnauld. A Paris, 1687, in-12° Une seconde partie parut en 1690. Le troisième volume de la Morale pratique, concerne la Défense. Sommervogel, Vil, col. 1913.
Or, le grand Arnauld, depuis la paix clémentine, après ses formelles promesses au roi, ayait pris sur lui de se taire. 11 n'avait personnellement rien écrit contre les Jésuites. Son humeur batailleuse s'était tournée ailleurs, et ce fut le tour des calvinistes de l'exercer. II faut avouer qu'il fit alors assez bonne besogne. Les Molinistes pouvaient bien continuer à trouver dans la doctrine chère à Port-Royal une saveur protestante marquée. Du moins les intentions étaient sauves. On n'attaque pas avec tant de furie ceux avec qui Ton est accusé de pactiser. Reste que le champ des inconséquences humaines est immense. Pour ce qui était des Jésuites, le docteur se réservait : il se contentait de regarder ses amis fourbir leurs vieilles armes ou en forger de nouvelles. Mais il est à croire que la réponse du Jésuite au second volume de la Morale pratique n'était pas à dédaigner. Dans ses assertions, le Père Le Tellier avait l'air si sûr de lui quand il établissait que la plupart des pièces reproduites par le compilateur étaient archifausses, qu'il devenait nécessaire d'intervenir. Pour sauver l'honneur du parti, il ne fallait rien moins que la rentrée en ligne du docteur. De là un troisième volume en 1690, suivi de quatre autres jusqu'en 1693, sans parler d'un huitième qui devait paraître en 1695 après sa mort.
Aucun n'était signé, et l'on hésite un peu sur la part exacte que d'autres, comme Nicole, purent prendre à cette compilation. Sur quoi M. Brunetière faisait naguère cette remarque : « Les historiens ne manquent pas de fort bonnes raisons pour les excuser de ce mys-
— KTtère; mais les bibliographes aimeraient qu'à toutes leurs vertus nos messieurs de Port-Royal eussent cru pouvoir joindre celle de la franchise » (1).
Cependant la Morale pratique figure dans les œuvres complètes du grand Arnauld, et c'est justice. Ce qu'il n'écrivit pas, il l'inspira, et il n'est besoin que de feuilleter sa volumineuse correspondance avec ses agents de Rome, pour voir quel mal il se donna; et, ici encore, j'admire avec quelle discrétion Sainte-Beuve se dispense de souligner cette œuvre du plus remuant des Port- Royalistes.
Nous avons déjà dit un mot d' Arnauld dans notre premier volume. Si nous y revenons c'est que le docteur, par sa mentalité très particulière, nous semble représenter fort bien l'antijésuitisme janséniste après Pascal, celui des luttes contre la bulle Unigmitus, celui de la Régence et du xvme siècle. Non que les disciples n'aient fort dépassé le maître en tous ses excès. Hais le maître a donné un modèle qu'on' a copié, sans se lasser, pendant cent ans en l'exagérant toujours. Essayons de le saisir dans sa simplicité première et demandons nos renseignements à des historiens dont, par ailleurs, nous sommes très loin de partager toutes les idées.
(1) Grande Encyclopédie, t. III, p. 1062.
Et d'abord, comme il convient, à Sainte-Beuve. Il nous dit très finement de son héros : « Il y a un mot dont Arnauld, s'il l'avait connu, n'eût jamais senti la valeur. C'est au XVe livre de l'Iliade, lorsque la messagère Iris s'efforce de persuader à Neptune de ne pas s'opiniâtrer à résister en face au courroux de Jupiter : « Ne te laisseras-tu pas fléchir un peu? car l'esprit des bons n'est pas inflexible. » C'est souvent une marque de force et de grandeur que de changer. Le cœur, l'esprit des hommes de bien, des hommes sensés est susceptible de se modifier, de se rendre aux bonnes raisons. Ce n'est pas toujours une supériorité d'être et de rester tout d'une pièce, inentamable, irramenable. Entêtement n'est pas constance. » Sainte-Beuve est dur pour ses amis (1).
Voici maintenant le dernier historien de Richard Simon. « Arnauld, nous dit-il, est le type accompli du dogmatisme pointilleux et atrabilaire. Qu'attendre d'un homme pour lequel, des trois concupiscences, la plus dangereuse est" celle de la science « libido sciendi »; qui fait un mérite à saint Augustin d'avoir ignoré l'hébreu, qui estime que pour l'intelligence de l'Ecriture sainte la méthode de charité supplée amplement à la connaissance des langues et de la grammaire? »
Qu' Arnauld ait été vertueux, mortifié, prêtre digne et pieux, à Dieu d'en juger. La qualité de son esprit nous importe seule ici, et, de l'avis de tous ceux qui y ont regardé d'un peu près, cette qualité est médiocre.
(1) Tome V, p. 452.
« C'est une opinion généralement admise, nous dit le même auteur, depuis Sainte-Beuve, et passée de son Port-Royal dans la plupart de nos histoires de littérature ou de philosophie, que la scholastique a été tuée en théologie par Port-Royal aussi bien qu'elle Ta été en philosophie par Descartes. La hardiesse de leur pensée, assure-t-on des disciples de saint Cyran, a égalé la mortification de leur vie, et leur influence réformatrice s'est étendue jusqu'à leurs ennemis théologiques dont ils ont malgré eux transformé les méthodes. Richard Simon pensait exactement le contraire, et, pour lui, les traités des Arnauld et des Nicole contre le protestantisme étaient le type achevé de la plus médiocre scholastique. » Candeur et crédulité, voilà qui résume l'état d'âme de ces Messieurs, Tillemont mis à part bien entendu. La Perpétuité de la Foi témoigne d'une ignorance complète des règles critiques les plus élémentaires. La dialectique remplace la science. « Jamais, même aux plus beaux jours de la scholastique, Uinsuffisance de sources ne fut marquée par un plus imposant appareil d'argumentation » (1).
Cet entêtement aveugle, cette impuissance critique du docteur vont se transporter tels quels dans son
(1) Margival, Richard Simon, Paris, 1900, p. 63, 68, 73.
Voici, par manière d'antithèse, l'appréciation de M. Gazier : « Nulle trace de scholastique, mais une exposition lumineuse et une érudition puisée aux meilleures sources ». (Pascal et les écrivains de Port- Royal, dans VHistoire de la Langue et de la Littérat. franc . t. IV, p. 575). Parmi les ouvrages d'Arnauld, le savant auteur ne mentionne pas la Morale pratique : c'est une œuvre peu littéraire, il est vrai. une*simple compilation, mais si caractéristique !
antijésuitisme, et, comme tout passe par une âme incroyablement rigide autant que passionnée, on devine ce que vont devenir les faits.
Il faut avoir parcouru son œuvre énorme et surtout sa correspondance, pour se rendre compte de la place que tenaient les Jésuites dans ses préoccupations. Mais cette hantise même chez le polémiste, n'est pas sans inquiéter. Gela touche à ridée fixe. En même temps qu'il faisait fouiller dans les bibliothèques de Rome pour y trouver de nouvelles pièces à conviction; ou de quoi justifier des pièces déjà publiées par Pontchâteau, mais sans preuves suffisantes; partout où il y avait des Jésuites, ses amis le tenaient au courant de ce qui se passait. Pas un professeur obscur qui, dans un collège lointain, laissât échapper une thèse critiquable, sans qu'il en fût averti. De la Hollande où il était réfugié, il lançait aussitôt une dénonciation, et — c'était l'usage depuis les Provinciales, — l'Ordre tout entier était responsable de l'imprudence d'un seul. Des rétractations, ou désavœux, on ne tenait aucun compte. Et par exemple, tout le monde croyait bien enterrée l'affaire du « péché philosophique », thèses condamnées par le Père Général, dès 1619, puis attaquées par Pascal dans sa quatrième lettre, puis condamnées de nouveau en 1659. C'était fini. Mais quand il s'agit des Jésuites, on peut toujours recommencer; la bille rebondit toujours. Donc en 1686, un professeur de Dijon, le Père Musnier eut l'air de vouloir réveiller les controverses. Averti, Arnauld se dresse et dénonce l'Ordre obstinément hérétique. Musnier s'explique. Le Père Le Tellier prouve
dans un opuscule (1691) que Terreur en question est combattue par nombre de Jésuites. Arnauld insiste : il a, dit-il5 les cahiers du professeur, et les propositions incriminées y sont en toutes lettres. On lui réplique que ces cahiers dûment légalisés sont au collège de Clermont à Paris, qu'on peut les y consulter et qu'on défie d'y lire ce qu' Arnauld prétend y voir. Arnauld, mis au pied du mur, s'en tire en disant qu'il a fait parler le Père Musnier par « figure de rhétorique ». On croit peut-être qu'il en reste sur cette jolie plaisanterie. Pas du tout, il reprend la prétendue doctrine des Jésuites, lui donne une mine bien hérétique, le dénonce à Rome, le fait englober par Alexandre VIII dans sa condamnation de 1690, et voilà les Jésuites convaincus d'une hérésie monstrueuse. On voit le genre (1).
Ou bien encore, si le docteur a quelque sujet de se plaindre, et qu'il ne sache à qui s'en prendre, sur le moindre indice, il dénonce les Jésuites.
(1) Huylenbroncq Vindicationes... Gand, 1711, p. 222. Maynard, I, p. 142. Sommervogel, au mot Musnier, t. V. p. 1470. La proposition condamnée est celle-ci : « Le péché philosophique, quelque grief qu'il soit dans celui qui ignore Dieu ou ne pense pas actuellement à Dieu est bien un péché grave ; mais ce n'est pas une offense de Dieu, ou un péché mortel qui fasse perdre son amitié, et mérite la peine éternelle »... Voir dans le Dict. de Théologie catholique, l'article Alexandre VIII.
Un piquant sujet d'étude pour qui ne se laisse pas éblouir par la renommée d'Àrnauld serait le suivant : les efforts du docteur pour faire condamner à Rome le plus qu'il pourra de livres jésuitiques, et la différence qu'il y a à ses yeux entre les condamnations de l'Index selon qu'elles visent des jansénistes ou des molinistes. Rien ne montrerait mieux le très curieux état d'esprit du grand homme.
Par exemple, un livre paraît en Hollande, très injurieux pour M. de Rancé, abbé de la Trappe. De qui peut-il être? « Il y est parlé, écrit Arnauld, tant de fois et si hors de pfopos du Père Bouhours, et de ses divers ouvrages, qu'on ne peut s'empêcher de croire qu'il en soit l'auteur » (i). L'auteur était le ministre protestant Larroque.
Un inconnu voulant forcer cinq docteurs de l'Université de Douai soupçonnés de jansénisme à se déclarer plus ouvertement, et à trahir leur hérésie cachée, leur écrit des lettres qu'il signe Antoine A Les destinataires traduisirent Antoine Arnauld. Flattés de la confiance du grand homme, ils ouvrent leur cœur. Le correspondant impose à ceux d'entre eux qui veulent bien se laisser faire, la démission de leurs bénéfices, l'envoi de leurs livres, écrits, papiers, la vente de leurs meubles, etc. On devine la suite et le coup de théâtre. Mais on devine aussi la colère, bien justifiée cette fois, d'Antoine Arnauld. Cet abus de confiance dépassait par trop les limites des mystifications permises. Qui avait pu monter le coup? Les Jésuites évidemment. De preuves, il n'y en a point. Mais Arnauld l'a crié sur tous les toits, et aujourd'hui encore on l'en croit sur parole (2).
(1) Lettre du 24 août 1685, cfr. Crétineau-Joly, t. IV, ch. I.
(2) Voyez par exemple Fr. H Reusch, Beitrâge zur Geschichte des Jesuitenordens (Munich, 1894), p. 169 et suiv. : tous les arguments pour conclure à la complicité des Jésuites sont tirés d'Arnauld.
Sur la foi du janséniste Grosley, Sainte-Beuve (t. V, p. 464-465) tient pour le Père Lallemand (sic) que Grosley aurait vu chez le Père Tournemine, casse de vieillesse, sourd, etc., et qui racontait4
Du reste, vers ce temps là, les productions jansénistes avaient un trait commun. Bon gré mal gré, il fallait dénoncer partout la main des Jésuites. A force d'en
avec jubilation les détails de la fameuse fourberie qu'il avait imaginée, filée et conduite à la fin qu'il se proposait. Ce récit est invraisemblable de tout point. Le seul Jésuite qui, vers 1730, portant le nom indiqué, pourrait répondre au signalement était Philippe Lallemant; c'était, il est vrai, un ardent adversaire des jansénistes. Il avait, quand Grosley prétend l'avoir vu, 70 ans, mais n'était pas tellement cassé de vieillesse qu'il n'eût encore dix-huit ans à vivre, à combattre et à écrire. En 1690, date de la fourberie de Douai, il était à Paris et termina l'année au collège d'Eu. Arnauld se trouvait alors dans les Pays-Bas, et c'est dans les Pays-Bas que toute l'affaire fut menée.
Du reste, au premier moment, les soupçons s'étaient égarés sur le Père J.-B. Waudripont, recteur au noviciat de Tournai, et ensuite sur le Père Gislain Payen, recteur à Douai, puis à Liège. Mais d'autres historiens affirment que le coup fut monté par les collègues mômes des théologiens suspects de jansénisme (d'Avrigny, Mémoires chronologiques, t. 111, p. 350, 1739). Picot (Bibliogr. universelle, au mot Tournely) nomme le DP Tournely qui, de fait, se trouvait alors à Douai. L'éditeur des œuvres d'Ârnauld semble être du même avis (Reusch, p. 187). Mais Tournely protesta contre cette allégation, tout en paraissant ne point trop blâmer la mystification (Praelect thèolog. de Gratta Chrisli, Paris, 1738, t. I, p. 452, q. 3. Epoc. 3).
Le Père Sommervogel écrit : « Le Cardinal de Bissy; que ses relations continuelles avec Madame de Maintenon et Louis XIV avaient mis au courant de bien des détails secrets, devait connaître l'auteur des lettres du faux Arnauld; car, dans une critique qu'il fit de
Y Histoire de la Constitution Unigenitus, par D. Thuillier il
reprend cet auteur d'avoir attribué ces écrits aux Jésuites ». (Etudes religieuses, 1683, p. 793).
En somme, le véritable faussaire est encore à découvrir (Reusch, p. 188). On eût peut-être pu trouver quelque chose dans les archives de l'université de Douai : elles ont été détruites à la Révolution. Ceux qui continuent à rejeter l'affaire sur les Jésuites, n'ont d'autre autorité que les affirmations réitérées d'Arnauld. On estimera que c'est insuffisant.
faire une tactique, c'était devenu dans le parti une vraie monomanie. Ils voulaient faire croire au public, qu'il n'y avait au monde que les Jésuites à les dénoncer. Supprimez les Jésuites, la paix renaîtra comme par enchantement. Si quelque prélat était opposé aux jansénistes, s'il leur décochait quelque mandement, il n'y avait qu'un responsable, les Jésuites. De cet entêtement,, habile peut-être, mais peu honnête, Fénélon, entre beaucoup d'autres, devait faire l'expérience personnelle. « Le parti dira, tant qu'il lui plaira, écrivait-il en 1711, que je me livre aux Jésuites par politique. C'est ce qu'ils ne manquent jamais de dire de ceux qui ne favorisent pas leur doctrine. Ils veulent que personne ne puisse parler autrement qu'eux, qu'en trahissant sa conscience, pour plaire à une Société qui a du crédit. Mais les personnes équitables verront sans peine combien je suis éloigné de rechercher les Jésuites par politique. Je suis véritablement ami de ceux-ci, comme il convient que je le sois; je leur fais plaisir en ce qui dépend de moi, comme je tâche d'un autre côté d'en faire aux gens qui sont prévenus contre eux, etc. » Et ailleurs : « La passion va si loin que la haine des Jésuites devient une raison décisive pour aimer le jansénisme malgré l'Eglise qui le foudroie. Si les Jésuites devenaient jansénistes, leur perversion convertirait bientôt un grand nombre de leurs ennemis. On ne veut voir que les seuls Jésuites dans tout ce qui s'est fait contre eux. Ecoutez le parti : Les Jésuites ont fait les censures des facultés de théologie dont ils sont exclus. Ils ont présidé aux assemblées pour régler les délibérations de l'Eglise de France. Ils
ont conduit la plume de tous les évêques dans leurs mandements. Ils ont donné des leçons à tous les Papes pour composer leurs brefs; ils ont dicté les constitutions du Saint-Siège. L'Eglise entière, devenue imbécile malgré la promesse de son époux, n'est plus que Forgane de cette Compagnie pélagienne » (1).
Et maintenant, revenons à la Morale Pratique. Avec une mentalité semblable, s'étonnera-t-on que ses divers auteurs jansénistes, se soient montrés, en face de leurs adversaires, d'une crédulité sans exemple? Entassement de pièces et de documents, de prophéties et d'histoires, de relations et de lettres, de controverses et de répliques, d'où il appert que l'esprit jésuitique est un esprit d'orgueil et de cupidité; que les Jésuites sont juifs à Gênes, idolâtres en Chine, hérétiques au Japon, généraux d'armée et souverains au Paraguay, négociants partout, et souvent banqueroutiers, acharnés persécuteurs de leurs rivaux en pays de mission.
Et le fondement de tout cela? De fausses pièces ou bien des pièces vraies mais faussées, des histoires réelles mais dénaturées, petits cancans devenus en route des calomnies énormes : voilà le fond du gros pamphlet. On faisait flèche de tout bois. Courait-il une lettre de missionnaires franciscains ou dominicains, défavorable aux Jésuites, très vraisemblablement arrangée et iuterpolée par on ne sait qui, on l'enregistrait comme un trésor, quitte, lorsque les Jésuites dénonçaient le
(1) Œuvres complètes, Paris, Leroux, 1850, t. VII, p. 680. Lettres diverses, lettre ccxlii (cxcv), à M", 1711. Inslr. pastorale sur le système de Jansenius. Avertissement.
faux, à se mettre en quête de l'original qui restait introuvable (1).
Et alors, pour peu que les Jésuites voulussent répliquer, suivait une polémique sans fin, énervante, où le docteur mettait toute sa mauvaise scolastique à prolonger la lutte en déplaçant la question. Telle avait été la tactique au temps des Provinciales, telle elle resta jusqu'au bout de tradition chez les jansénistes.
Existait-il quelque part un livre de Jésuite apostat contre ses anciens confrères, on acceptait les accusations, et si l'auteur — ce Jarrige dont nous avons parlé — se rétractait et déclarait avoir menti, on épiloguait sur les termes de cette rétractation, pour n'avoir pas à sacrifier ce beau document (2).
Une calomnie avait-elle pour garant un homme taré et les Jésuites arguaient-ils de l'immoralité du témoin? On faisait l'impossible pour le blanchir. Ainsi l'intègre Scioppius : Arnauld le défend, il trouve mauvais qu'on taxe de zèle hypocrite et bizarre ses ostentations d'orthodoxie, il ne souffre pas qu'on nous le montre à la tin retournant au protestantisme; surtout il ne se fait pas faute d'emprunter beaucoup contre l'ennemi commun à ce pharisien, commentateur de Priapées (3).
L'invraisemblance absolue n'arrêtait pas ces défenseurs de la pure morale. Depuis longtemps on colportait une pseudo-prophétie de sainte Hildegarde. Elle avait
(1) Je fais allusion surtout à la fameuse lettre du franciscain Sotello.
(2) Morale Pratique, t. I.
(3) Ch. Nisard, op. cit., p. 55, 147. Morale Pratique, t. III, p. 124, 125.
été composée au xme siècle contre les Ordres mendiants. C'était l'époque où dominicains et franciscains, trois cents ans avant les Jésuites, éprouvaient combien il était difficile de forcer les portes de l'Université. Plus tard, les hérétiques la modifièrent et l'appliquèrent aux Jésuites : « II s'élèvera des hommes qui s'engraisseront des péchés du peuple;' ils feront profession d'être du nombre des mendiants. Ils se conduiront comme s'ils
n'avaient ni honte, ni pudeur Ils s'étudieront à
inventer de nouveaux moyens de faire le mal... Le diable enracinera dans leur cœur quatre vices principaux : la flatterie, dont ils se serviront pour engager le monde à leur faire de grandes largesses; l'envie, qui fera qu'ils ne pourront souffrir qu'on fasse du bien aux autres et non à eux; l'hypocrisie, qui les portera à user de dissimulation pour plaire aux autres; et la médisance, à laquelle ils auront recours pour se rendre plus recommandables en blâmant tous les autres, etc., etc. ».
On enregistra la prophétie, moins peut-être pour sa valeur intrinsèque, que pour le commentaire très hostile qu'on avait l'audace de faire courir sous le nom d'un pieux évêque dominicain, Jérôme-Baptiste de la Nuza (1).
Il faut être juste et tout dire : il est certaines calomnies dont Arnauld refusa de se faire le colporteur. Jamais il
(i) T. I, p. 8; t. III, p. 335. Œuvres iï Arnauld, t. XXXII, p. xxr. L'authenticité du commentaire est niée par l'historien de l'évêque, Jer. Fusser, 0. P.; cfr. Huylenbroncq, t. II, ch. vu, etc. Il était assez habile de mettre en avant le savant dominicain : il s'était montré très hostile aux théories de Molina, lors de la controverse de Auxiliis.
ne crut aux Monita Sécréta. Défendant les catholiques anglais contre les accusations protestantes, il sut faire participer les Jésuites à son œuvre- d'équité. On citerait peut-être de lui d'autres faits semblables Mais cela même ne fait que compliquer ce caractère étrange de batailleur. Derrière cette passion, cette étroitesse d'idées, ce manque absolu de critique, cette crédulité, cet entêtement, tout au fond de l'âme, au jour du jugement, qu'est-ce que Dieu a pu trouver, lui qui « discerne l'âme de l'esprit, et porte le scalpel entre les tendons et les moelles, les pensées du cœur et les intentions » (1)?
Triste ouvrage en somme. Bayle, le sceptique, qui vers ce temps-là s'amusait à faire un dictionnaire des sottises et contradictions des historiens, en notait la profonde maladresse : « Leurs ennemis (aux Jésuites) leur feraient beaucoup plus de mal, disait-il, s'ils mesuraient mieux les coups qu'ils leur portent... Il faut être bien aveugle pour ne pas prévoir que plusieurs libelles qui paraissent tous les jours contre la société, lui fourniront de belles armes; si elle payait les auteurs pour publier telles histoires, on pourrait dire qu'elle emploierait bien son argent » (2).
(1) Hebr. IV, 12.
(2) Au mot Loyola.
Sainte-Beuve eu est agacé, un peu à cause de l'évidente injustice, beaucoup pour le manque absolu de talent. On pardonne tout au talent, et même la calomnie. « Après la victoire décisive des Provinciales, dit-il, cela me fait l'effet du gros train et des fourgons qui, en traversant le champ de bataille, achèvent les blessés et broient sous leurs roues les morts... Ces livres manquaient par trop d'esprit d'équité, ou tout au moins de malice intelligente; ils me dégoûtent et m'ennuient à n'en pouvoir parler. Que vous dirai-je? Il y eut la queue de Pascal, comme il y eut la queue de Voltaire » (1).
Mais écoutons un réquisitoire autrement grave. Au moment où paraissait la Morale pratique, Bourdaloue était en pleine possession de sa gloire. Il attaquait le mal et le faux sous toutes ses formes, mais à visage découvert et en face. On pouvait s'en plaindre, mais il avait le droit, lui, de tout oser. Ce n'était point vaine recherche de l'actualité : mais il y avait des erreurs dans l'air, et quelle erreur veut-on que le prédicateur démasque, quel vice veut-on qu'il attaque si ce n'est l'erreur et le vice du moment? Il disait donc dans son sermon sur la Sévérité chrétienne : « On est sévère, mais, en même temps, on porte dans le fond de l'âme une aigreur que rien ne peut adoucir; on y conserve un poison mortel, des haines implacables,
(i) Port-Royal, III, p. 216. « Ils me dégoûtent à n'en pouvoir parler »; toujours le même procédé chez Sainte-Beuve : il fait son choix dans les faits à mettre en œuvre, et se croit en règle avec sa conscience d'écrivain, en nous avertissant, par manière de prétention, qu'il. y a des choses qu'il omet : elles gâteraient le bel ensemble du portrait.
des inimitiés dont on ne revient jamais; on est sévère, mais en même temps on entretient des partis contre ceux qu'on ne se croit pas favorables, on leur suscite des affaires, on les poursuit avec chaleur, on ne leur passe rien, et tout ce qui vient de leur part on le rend odieux par les plus fausses interprétations. La loi de Dieu nous défend d'attaquer même la réputation d'un particulier; mais par un secret que l'Evangile ne nous a point appris, on prétend sans se départir de l'étroite morale qu'on professe, avoir droit de s'élever contre des corps entiers, de leur imputer des vues, des sentiments qu'ils n'ont jamais eus; de les faire passer pour ce qu'ils ne sont point, et de ne jamais vouloir les connaître pour ce qu'ils sont; de recueillir de toutes parts tout ce qu'il peut y avoir de Mémoires scandaleux qui les déshonorent, et de les mettre sous les yeux du public avec des altérations, des explications, des exagérations qui changent tous les faits et les présentent sous d'affreuses images » (1)! .
Gela, c'était contre le parti en général. Bourdaloue alla plus loin, et c'est -bien Arnauld qu'il visait quand il s'exprimait ainsi :
« Un homme aura passé toute sa vie à décrier, non seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières; il aura employé ses soins à réveiller mille faits injurieux et calomnieux; et comme si ce n'était pas assez de les avoir débités de vive voix, et d'en avoir
(l) Dominicales, 3° dimanche après la Pentecôte, Sur la sévérité chrétienne, 2e partie.
informé toute la terre, ou par lui-même, ou par d'autres, animés de son esprit, il se sera servi de la plume pour les tracer sur le papier et pour en perpétuer la mémoire dans les âges futurs; cependant cet homme meurt et sur tout cela Ton ne voit, de sa part, nulle satisfaction; on ne pense pas même à entrer pour lui là-dessus en quelque scrupule; et sans hésiter on dit : C'était un homme de bien^ c'était un grand serviteur de Dieu : il est mort dans les sentiments de piété qui pénétraient les cœurs et qui ont édifié tout le monde. Je le veux, mes Frères, et je ne rabattrai rien de l'opinion de sa bonne vie; mais, après tout, trois choses me font de la peine : l'une, qu'il est incontestablement chargé d'une multitude infinie de % médisances, et de médisances atroces; l'autre, que toute médisance qui n'est pas réparée autant qu'elle pouvait pt devait l'être, devient dès lors, au jugement de Dieu, et selon la doctrine la plus relâchée, un titre certain de condamnation; et la troisième enfin, qu'il ne paraît rien qui donne à connaître que ce mourant ait marqué quelque repentir de ses médisances passées, et qu'il ait pris quelques mesures pour les effacer. Voilà ce que*je vous laisse concilier avec la sainteté de la vie et la sainteté de la mort. C'est un mystère pour moi incompréhensible et un secret que j'ignore » (1).
(1) Dominicales, 11e dimanche après la Pentecôte, sur la Médisance, 2e partie.
Dans la Morale pratique, il est vrai, tout n'était pas de la même invraisemblance; il s'y rencontrait plus d'une histoire qui était pour embarrasser les Jésuites.
Arnauld, en effet, exploitait habilement toutes leurs contestations avec les prélats et les autres religieux; surtout en pays de mission et c'est là le fond original de sa compilation. « Tout le monde sait comment les querelles de ce genre, où les deux parties souvent obéissent à d'excellents mobiles et peut être ont également raison à des points de vue différents, peuvent influencer des esprits pieux, honnêtes, jusqu'à les rendre témoins peu sûrs et rapporteurs inconsciemment infidèles de ce qu'ils ont vu et entendu, ou cru voir et entendre. Cette observation d'expérience suffit pour infirmer la valeur des autorités les plus sérieuses qui appuient les accusations de la Morale pratique. Inutile de parler des autres (1). »
Donc tout n'est pas faux danr, les « histoires » accumulées par le docteur. Il était vrai que les Jésuites avaiçnt eu des procès avec d'autres religieux et qu'ils les avaient perdus; que de graves démêlés avaient mis la mésintelligence entre eux et l'évêque Palafox; que, dans la question des rites, ils étaient bien près d'être abandon-
(1) Jos. Brucker, article An t. Arnauld, dans le Dictionnaire de théologie catholique.
nés par les congrégations romaines. Hais en toutes ces querelles on oubliait par trop l'adage juridique : Audiotur et altéra pars.
Or, l'autre parti pouvait-il toujours se faire entendre? Le Père Le Tellier avait, sur le fait des missionnaires, répondu à la Morale pratique. Son ouvrage avait paru, avec l'approbation de l'évêque de Québec, M*r de Laval, de sainte mémoire, lequel, ayant vu à l'œuvre les Jésuites du Canada, appelait le livre d'Arnauld un grand scandale (1). L'auteur expliquait pourquoi l'on avait tardé à répondre. A quoi bon? disait-il. Cela empêchera-t-il la calomnie d'aller son train? Faisons comme le roi qui laisse crier ses ennemis de Hollande et ne se met pas en peine de les réfuter.
ce Que servira- t-il aux Jésuites de la Chine d'avoir esté les premiers, et presque les seuls, qui se soient soumis, et sans la moindre résistance, aux Vicaires apostoliques dès qu'ils y ont paru en 1684; si cela n'a pas empêché leurs ennemis de publier encore l'été passé par la plume de leur secrétaire, le Gazetier de Hollande, que le Saint-Père était extrêmement irrité contre eux? etc... (2).
« Que servira-t-il aux Jésuites d'Allemagne d'avoir
une attestation signée par quatre des principaux
conseillers de M. l'électeur Palatin, tous protestants,
Mans laquelle ils témoignent que l'histoire du Jésuite,
(1) C. de Rochemonteix, Les Jésuites de la Nouvelle-France, t. I, p. xxn, Paris, 1895.
(2) Sur cette question des Vicaires apostoliques, voir Etudes, 1896, t. I, p. 504, article du Père Jos. Brucker, Histoire des Missions.
contrefaisant une voix du ciel pour tromper ce prince et l'animer à la destruction de l'hérésie, n'est qu'une pure fable? Le Gazetier hollandais continuera à parler de la fourberie des Jésuites. Il continuera à dire que ce sont les Jésuites qui, par leur avarice et leurs conseils, ont engagé l'empereur dans sa guerre contre les Hongrois; que le peuple de Vienne irrité en a massacré plusieurs qui voulaient se sauver à l'approche des Turcs; que c'est eux, et non pas, comme il l'avait dit un peu auparavant, quatre Turcs déguisés, qui ont brûlé Stockolm l'an dernier.
« Il y aura toujours, continue Le Tellier, des Barnets en Angleterre, des Jurieux en Hollande et des XXX en France pour adopter de semblables histoires » (1).
Ce qui le rassure, c'est que, pour un qui les attaque, il y en a vingt qui les défendent. Pour un Melchior Cano, il y a Louis de Grenade, Jean d'Avila, Thérèse de Jésus, Barthélémy des Martyrs. Henri IV peut les consoler de l'avocat Arnauld, et Innocent X de Palafox.
Et puis il y a cette piquante constatation : leurs ennemis ne s'entendent guère. Ecoutez les protestants : les Jésuites, c'est la moelle et la quintessence du papisme; — mais écoutez les jansénistes : le plus grand malheur pour l'Angleterre catholique, c'est d'avoir des missionnaires Jésuites. En France, on les trouve trop espagnols et trop français en Espagne. L'auteur du livre intitulé la Politique du clergé de Fronce (Jurieu) les montre tout dévoués à la maison d'Autriche, par con-
(1) Pages 28, 29, 32.
séquent il faut les bannir et protéger les huguenots. Un autre, ailleurs, publie une brochure : « L'empereur et V empire sont trahis, comment? et par gui? » par les Jésuites. En Angleterre, ils sont les émissaires du Pape; en France, le Saint-Siège n'a pas de plus grands ennemis et ils ne cherchent qu'à lui susciter des affaires. « Et, ce qui est merveilleux, c'est que toutes leurs entreprises pour le Pape, contre le Pape, en France comme en Angleterre, en Espagne comme en Hollande, sont animées de l'esprit de la Société entière, sous les ordres et par la direction du Général » (1).
Dès lors, à quoi bon tant se mettre en peine de répondre : on n'y suffit pas. Le Tellier avait essayé cependant une réplique. Du même coup, il réfutait Arnauld le janséniste et son ennemi le calviniste Jurieu, insistant sur les calomnies lancées contre les missionnaires.
Mais Le Tellier jouait de malheur. Il oubliait une chose, c'est que pareille publication lui était interdite. A la suite des controverses entre missionnaires, en vue de la paix, pour mettre fin à ce déluge d'écrits pour ou contre les Jésuites, Clément X par son bref Creditae nobis, du 19 décembre 1672, avait interdit de publier des livres ou écrits de missionibus vel de rébus ad missiones pertinentibus. L'ordre était universel. Les Jésuites se soumirent, ils interrompirent, par exemple, leurs Relations de la Nouvelle-France. Tous les autres les suivirent-ils dans leur obéissance, nous n'avons pas à
(i) Pages 40, 41.
l'examiner . Mais l'ouvrage du Père Le Tellier tombait sous la prohibition de Clément X, il fut mis à l'Index, donec corrigatur. Les jansénistes purent continuer à attaquer les missionnaires : il ne restait personne pour leur donner la réplique (1). Du reste, il n'y avait pas que Rome à mettre ainsi des entraves à la défense; à l'heure où les Jésuites étaient le mieux en cour à Versailles, le Père 6. Daniel, 1694, publiait ses Entretiens de Cléandre et d'Eudoxe, la meilleure des réfutations de Pascal qui ait paru au xvue siècle. Le succès avait été immédiat. En un clin d'œil l'édition disparut. Mais Bayle nous apprend qu'un ordre venu du roi suspendit la vente. Les exemplaires qui se payaient 50 sols se revendaient 14 francs. Que s'était-il passé? On voulait ménager Nicole; or Daniel le malmenait assez vigoureusement, et l'archevêque de Paris s'était plaint. Mais surtout le roi voulait qu'on se tût. Le Père de la Chaize intervint et l'ouvrage fut arrêté (2).
(1) De Rochemonteix, op. cit.; lire toute V Introduction. Bien entendu, la prohibition n'était pas absolue; mais on exigeait une permission écrite de la Propagande. On se demande si l'ordonnance fut suffisamment promulguée. Voir encore sur les difficultés spéciales que l'exécution du Bref rencontrait en pays gallican, J. Brucker. Etudes, Partie bibliographique LUI, p. 513.^
A la condamnation du livre il y avait une autre cause. Les dominicains se disaient diffames à l'occasion de ce qu'on y racontait du Père Collado 0. P. qui avait exploité contre les Jésuites du Japon les dires, vrais ou faux, du franciscain Sotello.
(2) Bayle, art. Pascal; Maynard, I, p. 47.