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V. L'ex-capucin Norbert et ses complices

Plus d'une fois, dans les pages qui précèdent, nous avons côtoyé, sans y entrer, la fameuse et tumultueuse question des rites. Le lecteur s'étonnerait peut-être que

(I) Ceux qui, dans cette querelle des rites, seraient curieux de connaître l'opinion justifiée des Jésuites actuels devront consulter avant tout l'article Rites chinois, par J. Brucker dans le Dictionnaire de théologie catholique (Letouzé), t. H, col. 2364 et suiv. Nous n'avons pas cru pouvoir mieux faire dans notre travail que de le suivre de près.

Voir encore, du même, dans les Etudes fondées par des Pères de la Compagnie de Jésus, 1896, t. I, p. 498, Histoire des Missions, où il rectifie certaines erreurs de M. Laujiay dans son Hist. gêner, de la

nous n'en disions davantage et il attribuerait notre discrétion à l'embarras. L'embarras existe en effet. Non pas que le fond des choses soit aussi honteux pour les Jésuites que le laisseraient croire certaines diatribes, ou même des restrictions qui se croient charitables (I). Ce qui pourrait arrêter, c'est d'abord qu'il entend rester soumis aux décisions du Saint-Siège, interdisant de soulever à nouveau ces brûlantes controverses. Ensuite, il voudrait bien pouvoir défendre les uns, non dans leurs erreurs bien entendu, mais dans leurs procédés, sans accuser les autres. Or cela est parfois difficile; car si,

Soc. des Miss. Etrangères] 1901, t. III, p. 44. Les, Missionnaires catholiques aujourd'hui et autrefois, sur la légende du Père A. Schall.

C. de Rochemonteix , Les Jésuites de la Nouvelle France, Paris, 1895, 4 in-4°, Introduction; dans les Etudes, 1903, t. I, p. 26. Le Père Amiot et la mission française de Pékin à la fin du XV II h siècle.

Sur l'Inde, mais avec précaution, Jos. Bertrand, La Mission du Maduré d'après les documents inédits, 1847-48, 4 vol. in-8° ; Mémoires historiques sur les Missions des Ordres religieux, etc., Paris, 1862, 8°.

Bibliographie assez complète des sources imprimées dans Carayon, op. cit., n. 1108-1225 (Rites Chinois et Malabares), et pour la Chine, H. Cordier, Bibliotheca Sinica. 1878-85, 2 vol.

(1) Cette phrase, par exemple : « Si l'on pouvait faire un reproche à M. Launay sur la façon dont il a exposé cette question des rites, ce serait d'avoir laissé dans l'ombre quelques actes grandement répréhensibles de certaines personnes qui, pour essayer de faire triompher leur opinion, ne craignirent pas de recourir aux expédients les plus odieux ». Nous voulons bien croire qu'il s'agit ici des calomnies de Angelita, Norbert, Favre et consorts, sur lesquels en effet, l'estimable historien de la Société des Missions étrangères, se tait le plus souvent et peutêtre un peu trop. Mais d'autres croiront qu'il s'agit des Jésuites. (L'Univers, 5 oct. 1895, cité par J. Brucker. Etudes, 1. 1, p. 498).

parmi « les autres », il y en a qui n'ont été guidés que par le pur amour de la vérité, ils ont eu, non le tort, mais le malheur d'avoir les jansénistes pour alliés de circonstance; et, entre les deux extrêmes, vrais orthodoxes et hérétiques notoires, combien de nuances intermédiaires ! Je ne voudrais pas assurer que, sur ce point les anciens Jésuites, apologistes de leurs confrères, n'aient pas commis plus d'une confusion regrettable (1). Maison avouera que l'erreur était facile. Enfin, dernier embarras, sur des questions aussi complexes, pour faire la pleine lumière historique, et rendre à chacun selon ses œuvres, il faudrait des développements que notre cadre ne comporte pas. Cependant il y a dans ce long et douloureux épisode un cas d'antijésuitisme sectaire trop notable pour être laissé complètement dans l'ombre.

La question des rites, soulevée tout d'abord aux Indes, à propos de l'apostolat des Brahmes au Maduré, ne sortit guère pendant longtemps du huis clos des tribunaux ecclésiastiques et des congrégations romaines. Elle n'avait point été portée devant le public. Le 31 janvier 1623, Grégoire XV avait conclu provisoirement l'affaire par un décret de tolérance. On ne se prononçait pas sur le fond; on admirait ce que certaines condescendances pour les autres, cachaient l'héroïsme personnel chez les missionnaires. Si l'on se réservait de revenir sur les concessions faites, a tout le moins on respectait les intentions, le zèle ardent, non seulement pour le

(1) Brucker, loc. cit, p. 510.

salut des âmes, mais pour la pureté de la foi. Tout se passait entre honnêtes gens, sans passion trop vive. Et, chez ces apôtres que, plus tard, on accusera de pactiser avec l'idolâtrie, il s'en trouva que l'Eglise a placé sur les autels. On objectait à la béatification de Jean de Britto sa pratique des rites malabars. Benoît XIV, celui-là même qui allait, en des termes parfois durs, mettre un terme à la querelle déjà plus que séculaire, déclara que l'objection ne valait pas (1).

Les missionnaires de Chine furent les premiers mis en cause devant l'opinion; et, dans sa cinquième Provinciale, sur la foi d'un décret de la Propagande mal compris, et d'un mémoire adressé à Philippe IV, disaiton, par les Franciscains des Philippines, mais œuvre d'un faussaire, Pascal apprit au monde scandalisé, que les Jésuites permettaient de se prosterner devant une idole, en rapportant mentalement l'acte d'adoration à une image de Jésus-Christ cachée sous leurs habits.

11 fallait être bien prévenu pour admettre une histoire de ce genre chez les frères de ceux qui, au Japon, avaient si vaillamment donné leur sang pour la foi. Quelque chose aurait dû avertir intérieurement l'écrivain que cela, en ces termes du moins, était absurde. A coup sûr, pareille crédulité de sa part lui enlevait tout droit de crier à la calomnie, quand les Jésuites voyaient dans le jansénisme un peu plus de calvinisme conscient et voulu qu'il n'y en avait. Mais autour de

(1) Ben. XIV., de Servorum Dei beatificatione... Lib. III, cap. XV, n. 19, cfr. Lib. II, cap. ult, n° 11. Bertrand, La mission du Maduré, t. IV, p. 409.

lui on n'y regardait pas de si près. « Et voilà, s'écrie M. Molinier, où l'esprit de parti peut mener un homme sincère ». C'était évidemment par trop fort, et les plus déterminés admirateurs du pamphlétaire, comme Sainte-Beuve, ont soin ici de ne pas trop insister (i).

Pascal, bien entendu, n'inventait rien. Il était l'écho lointain, et déformé d'une vive alarme qu'on avait eue aux Philippines en 1635. Des religieux dominicains et franciscains, qui avaient fait en Chine une apparition, en avaient, sans mauvaise foi, mais sans discernement, rapporté certains bruits étranges. Les Jésuites autorisaient de vraies superstitions, ils n'osaient prêcher Jésus crucifié, etc. Les autorités s'émurent. On fut

(1) Allusion très discrète dans Sainte-Beuve, Port-Royal, III, p. 349, cfr. Maynard, t. I, p. 221, note, et Molinier, Provinciales, t. II, p. 230. Le TeMier (Défense des nouveaux chrétiens, t. 1, p. 210), et G. Daniel (Entretiens de Clèandre et d'Eudoxe, suite du 5e entretien), rejettent la responsabilité du mémoire sur « un certain Diego Collado, qui s'était déjà servi de semblables artifices pour publier d'autres pareilles Satyres, un esprit brouillon et inquiet, convaincu d'une infinité de contradictions et d'impostures dont ses mémoriaux sont remplis et à qui l'histoire même de son Ordre, en racontant les grandes brouilleries qu'il y causa, fait assez justice. » Le Père Forer (Manlissa Analomiœ, p. 134), parlant de la lettre de Sotelo, où Collado avouait avoir changé quelques mots, écrivait : « Illius testificatio non pluris quam cassa nux facienda (est) ».

A la base de ces calomnies, souvent on trouve un fait réel, mal compris ou défiguré par la passion. Voici, dans le cas présent, ce dont il s'agit.

Le culte du dieu Chen-Hoan (le Chacim-Choan de Pascal), ou dieu des remparts, n'était point de ceux qui, civil dans leurs origines, semblaient, pour être tolérés, n'avoir besoin que d'être dégagés de leurs superfétations superstitieuses. 11 était nettement idolàtrique. Le Père Sambiasi, à Nankin, crut y reconnaître le culte des saints Anges, mais dégénéré. On lui assura que jadis ce qui en faisait l'objet, c'était

d'autant plus prompt à prendre feu que les accusateurs étaient espagnols et les inculpés protégés du Portugal. Mais on finit par s'expliquer et les dénonciations furent rétractées. Il en resta quelque chose pourtant, et le Père Morales, dominicain, crut devoir, non sous forme de plainte, mais par manière de cas de conscience poser quelques questions en cour de Rome, questions telles que la réponse ne pouvait être douteuse; et par exemple, non, il n'était pas admissible qu'on adressât à un crucifix caché, les adorations qui semblaient aller à une idole. (Décret de septembre 1645). Pourtant comment empêcher la mauvaise foi et la passion de voir là une condamnation discrète mais nette, des missionnai-

non une idole, mais le génie tutélaire de la cité. Il résolut de lui opposer le culte des Anges Gardiens. Une chapelle fut consacrée à ces esprits bienheureux. Une affiche mise à la porte exposait la doctrine catholique et le gardien de l'immeuble était chargé de l'expliquer aux visiteurs. Mais les sacrifices à Chen-Hoan accompagnaient une foule d'actes de la vie publique. Evidemment les mandarins chrétiens n'y pouvaient participer. Pourtant, quand il leur était moralement impossible de s'abstenir de la cérémonie civile, pouvait-on, de leur part, tolérer une présence purement matérielle à l'acte religieux? Les missionnaires se rappelèrent le cas de conscience analogue posé au prophète Elisée par Naaman : « Il est un point seulement sur lequel je vous demande de prier pour moi le Seigneur : quand mon maître entrera au temple de Remmon pour se prosterner (ut adoret) et que, lui s'appuyant sur ma main, je me prosternerai (adoravero) dans le temple de Remmon, lui se prosternant (adorante) dans le même lieu, que le Seigneur n\e pardonne, à moi son serviteur. » Et Elisée lui dit : « Va en paix ». (IV, Rois, V, 18, 19). C'est la réponse que fit le missionnaire de Nankin, ajoutant toutefois : Dispensez-vous en le plus possible; et, en tout cas, manifestez toujours quelle est votre croyance. Collombcl, Hist. de la mission du Kiang-Nan, (autogr., Zi-Ka-Wei), t. I, p. 361; t. II, p. 505. Voilà, croyons-nous, l'origine de la légende.

res Jésuites? On n'y manqua pas. On y manqua d'autant moins que le décret portait une incise qui dut paraître écrasante aux ennemis de la Compagnie. Il s'adressait omnibus et singulis mùsionnariis , cujuscumque ordinis et instituti etiam Societatis Jesu. Ces derniers mots ne soulignaient-ils pas assez la culpabilité des Pères? Or un peu de familiarité avec la littérature canonique eût appris aux pamphlétaires que la formule n'a rien d'exceptionnel ; elle est courante dans les décrets relatifs aux ordres religieux.

Les Jésuites se virent donc obligés de poser eux aussi des questions au Saint-Siège. Leurs explications furent agréées. Ici qu'on veuille noter dans les dates une curieuse coïncidence. Le 20 mars 1656, Pascal signait sa cinquième Provinciale où, sur la foi de ses oracles, il rééditait et popularisait la fable en question. Trois jours après, 23 mars, à Rome, le Saint-Office donnait raison aux Jésuites et portait le décret de tolérance sur lequel ils allaient vivre un demi siècle.

La querelle se ranima, beaucoup plus vive et plus générale, vingt ans après. Un ancien missionnaire de Chine, Fernand Navarette, rentré en Europe, publiait ses Tratados historicos, politicos, ethicos y religiosos de la monarchia de China, in-folio, Madrid, 1676. C'était, pour une bonne part, une charge à fond contre les Jésuites d'Extrême-Orient, leurs œuvres, leurs méthodes. Un second volume parut en 1679. Les Pères de la Compagnie étaient accusés de ne prêcher là-bas qu'un christianisme bâtard, mêlé de superstitions et de con-

descendances injustifiables. Ce gros réquisitoire était comme un fait nouveau qui permettait de renouveler à fond, et de rendre piquant le vieux procès contre la morale relâchée. Les jansénistes, on le pense bien, ne furent pas les derniers à en tirer parti, et Navarette eut le triste honneur d'être une des grandes autorités de la Morale pratique, en attendant d'être exploité par Voltaire.

De quoi s'agissait-il donc? Aux Indes et en Chine, les Jésuites avaient essayé de ne rien imposer aux néophytes qui ne fût certainement exigé par la loi chrétienne. Un jour, le Saint-Siège avait donné aux missionnaires cette règle très sage : « Ne point obliger ces peuples à changer leurs cérémonies, leurs coutumes et leurs manières, à moins qu'elles ne soient très manifestement contraires à la religion et aux bonnes mœurs. Nulla ratione suadete Mis populis ut ritus suos, consuetudines et mores mutent modo non sint apertissime religioni et bonis moribus contraria (1) ».

C'était précisément la loi que les missionnaires de la Compagnie prétendaient suivre, lorsque, dans les mœurs locales, ils cherchaient à discerner les éléments civils, les éléments superstitieux, les éléments mixtes ou douteux. Mais souvent, où trouver, entre ces divers domaines, la limite précise? En Chine, par exemple, où tant d'usages se réclament de Confucius, où Ton fait rentrer

(1) Collectanea . . . ad usum Soc. Missionum ad Exteros (1880, gr. in-4°), p. 76. 1659. Ex Instruct. S. C. de Prop. fid. ad primos Vie. apost.

dans la piété filiale et le culte des ancêtres tant de choses disparates; dans l'Inde encore, où tout repose sur le système des castes, il fallait y regarder de très près avant d'affirmer qu'une coutume était ou n'était pas superstiteuse. Pour nous en tenir à la Chine, dans les honneurs rendus à Confucius et aux morts, il y en avait d'évidemment superstitieux, par exemple lorsqu'on brûlait de la monnaie de papier en leur honneur; ils furent proscrits par les Jésuites, et ils ne pouvaient pas ne pas l'être, tout comme l'évidente idolâtrie bouddhique. D'autres rites prêtaient à controverse; ils avaient leurs analogues dans la vie civile; on se prosternait devant l'image de Confucius, mais on en faisait autant pour honorer des magistrats, des professeurs; cela ne pouvait-il passer pour simple marque de politesse? Avant de rien décider, les Jésuites examinèrent la question avec soin : elle n'était pas de celles, pensaient-ils, qui pouvaient se trancher à la légère, car il ne s'agissait de rien moins que d'aller attaquer de front des coutumes considérées par beaucoup dans le pays comme fondamentales.

Ils étudièrent la langue, les livres, les mœurs. Ils s'informèrent auprès des gens éclairés, les convertis par exemple, sur la manière dont ils entendaient ces rites. Ils remontèrent aux origines et crurent pouvoir affirmer qu'à une certaine époque ils étaient nettement et exclusivement civils : ils l'étaient encore aux yeux des Chinois instruits. Il est vrai que le populaire y mêlait des éléments répréhensibles, de vrais sacrifices par exemple. Ne pouvait-on pas épurer ces pratiques, les ramener à

leur institution première, élaguer complètement la superstition? Restaient les éléments neutres, jugés tels après sérieux examen : si Ton pouvait s'en dispenser sans grave détriment, mieux valait, eux aussi, les élaguer. Ceux dont l'omisssion serait préjudiciable, on pouvait essayer de les christianiser. Mais comme, après tout, ces rites étaient de ceux dont les ignorants seraient toujours tentés d'abuser, ou que les gens peu avertis risquaient de mal comprendre, il fallait préparer le jour où Ton pourrait les supprimer complètement.

Telle fut la règle de conduite, la politique, si Ton tient à ce mot, des Jésuites et de bon nombre d'autres missionnaires. Elle rencontra, elle devait rencontrer des contradicteurs. Ceux-là estimaient que c'était faire trop de fond sur l'archéologie. L'avis des lettrés ou des Brahmes instruits était suspect, comme aussi les décisions les plus officielles de l'empereur. Il fallait voir les réalités concrètes, immédiates. Le Saint-Siège* fut consulté. Grégoire XV, en 1623, avait répondu pour les Indes; Alexandre VII le fit en 1656 pour la Chine. Rome se réservait d'examiner les choses plus à fond dans l'avenir. En attendant, les Jésuites pouvaient garder leurs méthodes. Si donc ils se trompaient, ils le faisaient de bonne foi.

Les choses en étaient là : on vivait au Céleste Empire sous ce régime de tolérance consacré par l'autorité suprême. Les deux partis, représentés surtout par les Jésuites et les Dominicains, se faisaient des concessions réciproques qui devaient aboutir à une entente complète quand, en 1665, une persécution survint. Des religieux

des deux ordres, avec un franciscain, au nombre de 23, furent internés à Canton; Fernand Navarette était parmi eux. Pendant les loisirs prolongés qu'on leur faisait, ils examinèrent et discutèrent les points sur lesquels il leur sembla que la discipline ecclésiastique devait s'adapter aux mœurs chinoises. Or, un des articles par eux rédigés, le 41e, portait qu'il fallait s'en tenir au décret d'Alexandre Vil, comme « très probable », et qu'on n'avait rien de sérieux à lui opposer. L'accord se faisait donc et dans le sens favorable aux Jésuites. Le 26 janvier 1668, tous les missionnaires, sauf un franciscain, signaient cette espèce de convention, Navarette comme les autres. Plus tard il se ravisa et fit effacer son nom. Alors, la controverse ayant repris avec lui, il lut de longs mémoires sur les questions en litige, se déclara convaincu et signa une seconde fois (29 septembre 1669). A quelque temps de là, il parvenait à s'échapper de Canton, au risque de compromettre ses compagnons de captivité. Pour parfaire le nombre des détenus, un Jésuite resté en liberté, le Père Grimaldi, dut se constituer prisonnier.

Navarette était un homme de bien, on n'a aucune raison d'en douter. On ne peut dire qu'il eût de l'aversion pour les Jésuites. Nommé archevêque de Saint- Domingue il se montra leur ami et protesta quand, craignant de lui être à charge^ ils voulurent se retirer de son diocèse. Mais il était passionné, versatile, homme d'impression. Rentré en Europe, il posa au Saint-Office un certain nombre de questions sur les affaires de Chine (1674). La réponse ne venant pas, il sembla vouloir en

appeler au public et son premier in-folio parut (1676).

Le public répondit par la voix des jansénistes, et les missionnaires Jésuites furent accusés une fois encore de tolérer l'idolâtrie, sans parler de beaucoup d'autres méfaits. Passant par l'imagination ardente de l'ancien missionnaire , les réalités, que ses confrères et lui avaient approuvées pourtant, se déformaient. Elles se déformèrent bien plus encore quand la haine systématique du parti s'en fut emparée; tant et si bien que ceux-là même qui, en Chine et à Rome, désapprouvaient les procédés des Jésuites étaient contraints de protester contre ces odieuses calomnies. Dans un mandement de 1693, M«r Maigrot, des Missions étrangères, les justifiait d'avoir autorisé l'idolâtrie. Le 20 novembre 1704, le Saint-Office défendait de faire passer pour fauteurs d'idolâtrie les missionnaires qui, avant son décret, avaient cru pouvoir permettre ce qu'il réprouvait. Mais la légende servait trop les passions pour ne pas faire son chemin.

Abrégeons. En 1693, M&r Maigrot interdisait dans son vicariat ce qu'avait autorisé Alexandre VII en 1656, affirmant que le décret de ce Pape avait été rédigé sur des rapports fautifs et peu véridiques. L'affaire fut portée au Saint-Office en 1697. A son habitude, Rome prit son temps; et comme la décision à donner dépendait de questions techniques dépassant la compétence ordinaire des consulteurs et des théologiens; surtout, comme la solution, quel qu'en fut le sens, devait avoir des conséquences fort graves, on crut qu'un examen de plusieurs années ne serait pas de trop. Un légat,

M*r de Tournon, fut même envoyé en Chine faire une enquête sur les lieux. Il partit en 1701.

Pour eux, les jansénistes ne s'arrangeaient pas de ces lenteurs. Le Saint-Office, dont on eût respecté l'autorité s'il condamnait les Jésuites, s'il les absolvait n'était plus rien pour l'Eglise gallicane. Il importait de le prévenir et l'on soumit la question à la Sorbonne. La discussion fut chaude; elle remplit trente séances et les Jésuites lurent condamnés (18 octobre 1700).

La décision n'a rien qui doive étonner. On peut se demander, il est vrai, quelles étaient les connaissances sinologiques des théologiens qui examinaient les assertions des Pères Le Comte et Le Gobien relatives à la religion des anciens Chinois; question d'histoire pure et d'exégèse chinoise que, gratuitement, on transformait en question de morale. Mais Pascal, un laïque, s'était improvisé théologien, portant au tribunal du grand public des problèmes où le public et lui étaient parfaitement incompétents. Pourquoi, de son côté, un théologien ne se serait-il pas constitué juge de problèmes purement philologiques? En somme, tout s'explique par le besoin de trouver les Jésuites en faute. Parmi ces docteurs qui les condamnaient, beaucoup étaient pour inspirer une juste défiance. « Les adversaires de la tolérance des rites chinois ont eu pour auxiliaires ardents

tous les ennemis des Jésuites, notamment les jansénistes qui exploitèrent les « idolâtries chinoises », avec autant d'habileté et aussi peu de souci de la vérité qu'ils avaient fait de la « morale relâchée ». Assurément, les pamphlets jansénistes n'ont eu aucun effet sur les décisions du Saint-Siège; mais, comme jadis les Provinciales, ils ont grandement influencé l'opinion publique, et d'autant plus facilement qu'à partir de 1710 l'obéissance ne permettait plus aux Jésuites de parler, même pour se défendre, tandis que les accusations lancées par des gens qui n'avaient cure de YJndex se répétaient et se propageaient sans relâche » (1).

Que si l'on examinait, en cette matière, l'attitude de Bossuet et celle de Fénelon, la comparaison tourneraitelle complètement à l'avantage de l'homme de génie? A coup sûr l'a priori et le préjugé ne sont pas du côté de Fénelon, et voici quelques lignes de lui dont on peut se demander si jamais Bossuet les eût écrites. Les jansénistes se plaignaient que Rome fût d'une lenteur désespérante.

« On connaît mal l'autorité de l'Eglise-mère, réplique l'archevêque, et la sage fermeté du Pape quand on espère lui faire ainsi la loi. Il ne s'agit, en cette affaire, comme nous Talions voir, d'aucun point doctrinal, mais seulement d'une très importante question de fait, sur des missions dont tous les ouvriers sont envoyés immédiatement par le Saint-Siège. N'est-il pas naturel que le Pape règle ses propres missions? N'est-ce pas

(i) J. Brucker, Etudes, 1896, t. I, p. 509, cf., 1905, 1. 111, p. 113.

le moins qu'on puisse donner à un juge dont le tribunal est si élevé que de lui. laisser le temps qu'il croit nécessaire pour instruire exactement le procès qu'il doit juger?...

« Il ne s'agit point de condamner les opinions des missionnaires de la Chine; on ne dispute sur aucun point dogmatique. D'un côté, les Jésuites ne croient pas moins que leurs adversaires que ce culte doit être retranché s'il est religieux; d'un autre côté leurs adversaires ne reconnaissent pas moins qu'eux que ce culte ne devrait point être retranché, de peur de troubler tant d'églises naissantes et de casser le décret d'un Pape comme favorable à l'idolâtrie, supposé que ce culte fût purement civil. Tout se réduit donc à une pure question de fait. Les uns disent : Un tel mot chinois signifie le ciel matériel; les autres répondent : il signifie aussi le Dieu du ciel. Les uns disent : Voilà un temple, un autel, un sacrifice; les autres répondent : Non, ce n'est suivant les mœurs et les intentions des Chinois qu'une salle, une table et qu'un honneur rendu à de simpleshommes sans en attendre aucun secours. Qui croirai-je? Personne. Chacun, quoique plein de lumière, peut se prévenir et se tromper. Les relateurs non suspects assurent qu'il faut une très longue étude pour bien apprendre la langue chinoise. Les mœurs et les idées de ces peuples, sur les démonstrations de respect, sont infiniment éloignées des nôtres. D'ailleurs nous savons par notre propre expérience que les signes qui expriment le culte religieux peuvent varier selon les temps et les usages de chaque nation. Le même encens qui exprime

le culte suprême, quand on le (Jonne à l'Eucharistie, ne signifie plus le même culte, dans le même temple et la même cérémonie, quand on le donne à tout le peuple et aux corps même des défunts. On rend dans nos églises, le vendredi-saint, à un crucifix d'argent ou de cuivre des honneurs extérieurs qui sont plus grands que ceux qu'on rend à Jésus-Christ même dans l'Eucharistie, quand on l'expose sur l'autel. L'officiant ôte ses souliers le vendredi-saint, et tout lé peuple se prosterne dans la cérémonie de l'adoration de la croix. Ainsi, on donne de plus grands signes de culte en présence du moindre objet, et l'on donne des signes de culte qui sont moindres en présence de l'objet qui mérite le culte suprême. Quel Chinois ne s'y méprendrait pas s'il venait à examiner nos cérémonies? Les protestants euxmêmes qui sont si ombrageux sur le culte divin, et qui auraient horreur de saluer en passant une image du Sauveur crucifié, ont réglé cependant que chaque proposant se mettra à genoux devant le ministre qui doit lui imposer les mains, etc. Il est donc évident par tant d'exemples que les signes du culte sont par eux-mêmes arbitraires, équivoques et sujets à variation en chaque pays : à combien plus forte raison peuvent-ils être équivoques entre des nations dont les mœurs et les préjugés sont si éloignés.

« Toutes ces règles ne prouvent point que le culte chinois (plus exactement, que telle cérémonie non proscrite par les Jésuites) soit exempt d'idolâtrie : mais elles suffisent pour faire suspendre le jugement des personnes neutres... Que ceux qui savent à fond la

langue et les mœurs chinoises aient impatience de voir ce culte condamné, s'ils le croient idolâtre; pour moi, qui ne sais aucune de ces choses, je suis édifié de voir que le Pape veut s'assurer sur les lieux, par son légat, des faits qui sont décisifs sur une pure question de fait » (1).

Rome ne se pressait donc pas. L'enquête du Saint- Office commencée en 1697 dura jusqu'en 1700. Le décret ne fut signé qu'en 1704, et promulgué seulement en 1709 par Clément XI. De son côté, le légat Maillard de Tournon, aux Indes et en Chine, avait enjoint aux missionnaires de supprimer un certain nombre de pratiques. A-t-il toujours procédé avec toute la circonspection voulue? Plusieurs en ont douté. Quoiqu'il en soit des formes dont son entourage est peut-être plus responsable que lui, ses actes, pour le fond, furent confirmés en 1710, et, du même coup, défense fut faite aux divers partis de rien publier désormais sur la querelle des rites sans l'imprimatur de l'Inquisition. Décisions fort graves. Le Saint-Siège devait savoir que, de l'humeur dont, en ce temps là, était l'empereur de

(1) Œuvres complètes, Paris, 1850, t. VII, p. 556 et suivantes. Lettres du Père de la Chaize à Fénelon, 12 septembre 1702; réponse de Fénelon, septembre 1702; lettre du même aux directeurs du séminaire des Missions étrangères, 5 octobre 1702.

Chine, Kang-Hi, Ton pouvait s'attendre, si les prohibitions du légat étaient maintenues, à la persécution, et probablement aussi à la ruine des églises Mais il y allait d'une question de principes : à l'Eglise universelle il fallait épargner, en matières doctrinales, l'ombre même d'un soupçon. Ce qu'un Pape avait toléré, un autre Pape l'interdit. Les 'Jésuites étaient condamnés.

Dans tout le cours de cette pénible controverse, aucune insulte gratuite, aucune diffamation ne leur avait été épargnée. Que leurs contradicteurs catholiques et eux-mêmes, aient apporté à soutenir leurs idées une ardeur singulière, que l'irritation se soit fait jour d'une façon superflue à notre gré, qui pourra s'en scandaliser de bonne foi? Tous croyaient défendre, avec la vérité, le bien des âmes et la gloire de Dieu. Mais derrière ceux dont l'opinion, en fin de compte,, devait avait gain de cause au tribunal suprême, les intrigants ne manquaient pas, et les calomnies allaient leur train.

Les Jésuites ne faisaient rien que pour des vues humaines. Le succès avant tout, c'était leur programme. Ils dispensaient les néophytes des lois de l'Eglise, jeûne, communion pascale, confession annuelle : en revanche, ils les autorisaient à contribuer de leur argent aux fêtes païennes. Ils permettaient, non seulement de faire devant les tablettes de Confucius, des prostrations et des encensements, mais de prier le philosophe, le « Saint », de lui demander esprit, science, sagesse, de le remercier des grâces reçues. Et puis quelles méthodes apostoliques I Avait-on idée de saint Paul, se présentant

pour convertir les Césars avec des cartes de géographie, des globes, des sphères, des miroirs, des horloges, des épinettest

« C'est avec ce nouveau genre de filets évangéliques qu'ils allaient à la pêche des âmes... Reconnaît-on à ces filets des ministres du Dieu des chrétiens? » Les estampes venaient en aide au texte. Et voici par exemple, dans une gravure magnifique, le triomphe du Père Martini. En grand costume de mandarin, il se prélasse dans un trône superbe, porté sur les épaules de ses satellites. A ses pieds, un grand coffret avec cette inscription, le « sceau du roi ». En avant le grand parasol de cérémonie. Devant, derrière, une interminable file de soldats, de bannières, d'insignes. Qui aura l'idée de faire le sceptique devant une si belle estampe? (1)

On pense bien que l'arrêt de Clément XI, et le Décret qui interdisait de poursuivre les polémiques, s'il ferma la bouche aux Jésuites, ne lut pas pour gêner beaucoup certains adversaires. Une campagne nouvelle commença sur nouveaux frais. Les obstinés appelants de la Bulle Unigenitus, se voilèrent la face devant l'exemple d'insubordination donné, disaient-ils, par les inventeurs de l'obéissance aveugle. Et ils .découvrirent « un complot insensé contre la Bulle Ex Ma jlie, un concert impie pour ne se soumettre jamais, une désobéissance ouverte et scandaleuse, une révolte enfin devenue aussi naturelle à la Société que la nécessité de respirer pour

(1) Annales des S* d. Jésuites, t. III, vij et suiv., 320 et suiv.

vivre. » On prêta au cardinal de Tournon cette parole : « Quand tous les démons seraient sortis de l'enfer, pour venir à Pékin, ils n'y auraient rien fait de pire contre la religion que ce qu'ont fait les Jésuites » (1).

La vérité, disons -le tout de suite, c'est que les Jésuites furent attérés. Certains que la mission était condamnée à mort, que cent trente années de travaux allaient être frappées de stérilité, ils voulurent croire que tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Si d'autres en avaient appelé d'Alexandre VIII à Clément XI, ne pouvaient-ils, de leur côté, en appeler de M&r de Tournon à Clément XI, et même du Pape mal informé, pensaient-ils, au Pape mieux informé? Ils n'étaient pas les seuls à juger ainsi. Le vicaire apostolique de Nankin M&r de Benavente, augustin, avait déjà réclamé en cour de Rome. L'évêque franciscain de Pékin, M&r Délia Chiesa, en avait fait autant, interdisant aux religieux de son obédience de suivre les décisions du légat. Puis, l'empereur ayant exigé que, pour pouvoir prêcher l'Evangile, les missionnaires lui demandassent un diplôme, et ayant déclaré qu'il l'accorderait à la condition expresse de continuer à tolérer les rites, l'évêque de Pékin sollicita le diplôme, et beaucoup de religieux crurent pouvoir l'imiter. Ce fut un tort sans doute. Il eût fallu obéir au légat d'abord, puis aux directions de Rome, plus pleinement, plus vite, sans tant chercher à détourner un coup désormais inévitable. C'est facile à

(1) Anecdotes sur Vélat présent de la religion en Chine, t. V, p. 435 et passim cf. Lettres édifiantes et curieuses, Chine, 2e lettre du Père de Goville. Edit. de Lyon, 1819, t. XII, p. 43.

dire, de loin, quand il s'agit des autres, et qu'on n'a soi-même aucune responsabilité à courir.

Clément XI vit alors qu'il fallait parler plus clair. Dans sa constitution Ex Ma die (1715), il déclara que les arguments mis en avant pour éluder les prohibitions pontificales ou en retarder l'exécution étaient sans valeur, et pour en finir, il exigea de tous les missionnaires, quels qu'ils fussent, un serment d'obéissance.

Le serment fut prêté et tenu. Le Père de Goville pouvait écrire un peu plus tard, répondant à l'auteur des Anecdotes sur Vètat présent de la religion en Chine, qui l'avait personnellement mis en cause : « Depuis la publication du décret Ex Ma die, les Jésuites n'ont plus qu'un seul et même sentiment, qui est celui de la soumission. Les calomnies et les satyres de leurs ennemis n'ont servi qu'à la rendre plus authentique et plus solennelle. Le Saint-Siège a la signature de chaque misssionnaire Jésuite » (1).

Les missionnaires avaient courbé la tête. 11 fut plus malaisé de faire entendre raison aux chrétiens. Dès que les Jésuites leur parlèrent d'abandonner les rites proscrits, le désarroi prévu commença. Beaucoup parmi ces néophytes n'eurent pas l'héroïsme de faire le sacrifice qu'on leur demandait. Les uns promirent tout ce qu'on voulait et n'en firent ni plus ni moins. D'autres refusèrent, aimant mieux se priver des sacrements. Vint la persécution violente et, avec elle, les apostasies. Les

(1) Lettres édif. et curieuses. Deuxième lettre du Père de Goville. Edit. 1819, t. XII, p. 28.

missionnaires hésitaient sur la conduite à tenir. Il y en eut qui, désorientés devant l'attitude des chrétiens, cessèrent d'administrer les sacrements. « Leurs lettres de cette époque, écrit M. J. Brucker, (nous en avons beaucoup), respirent, avec la soumission résignée, mais complète aux ordres du Vicaire de Jésus-Christ, une poignante tristesse, presque le désespoir. Euxmêmes emploient ce terme, pour caractériser le sentiment qui les oppresse, en voyant, témoins impuissants, s'accomplir la ruine de cette belle mission, comme le marin qui sentirait son navire s'enfoncer sous ses pieds en vue de la terre désirée » (1).

On s'en fût tenu là, et les Jésuites, obéissant à la parole certaine et authentique du Pape, eussent continué leur œuvre, persécutés, emprisonnés, menacés de mort, du moins unis à leurs confrères d'apostolat dans une concorde achetée très cher. Le silence se serait fait peu à peu : la querelle des rites chinois, qui n'avait que trop duré déjà, pouvait être considérée comme close. Elle se ranima soudain.

Clément XI avait autorisé dans les funérailles chrétiennes certains usages, chinois, à la condition qu'ils fussent vraiment civils. Restait à déterminer lesquels : aux prélats de régler les détails. Ce fut l'origine de controverses nouvelles, et il se trouva que les plus larges furent parfois ceux qui avaient mis le plus d'insistance naguère à réclamer pour d'autres les sévé-

(1) Dict. de théol., II, col. 2384.

rRés pontificales. Puis, en 1770, arrivait à Canton un nouveau légat, autorisé sous main par le Pape, on le sait maintenant, à faire certaines concessions, mais que Rome se réservait d'approuver ou de rejeter. De là ce qu'on a appelé les huit permissions de M*r Mezzabarba. Les Jésuites crurent pouvoir en user : d'autres les condamnèrent et se plaignirent à Rome, où pour le moment on ne les écouta pas. Sur quoi Clément XII ordonna une grande enquête qui se prolongea jusqu'en 1742. Alors enfin Benoît XIV, dans sa Bulle Ex quo9 trancha définitivement la controverse. Deux ans après, la Bulle Omnium sollicitudinum en faisait autant pour les rites Malabars. Il ne s'agissait pas, comme on l'a dit, de réduire à l'obéissance des religieux révoltés. Le Pape savait très bien, et il le déclare dans le second de ses documents, qu'il a reçu des missionnaires, dès le début de son pontificat, des preuves de filiale obéissance (1). Mais ils ne pouvaient s'empêcher d'espérer que Rome adoucirait ses rigueurs. La sentence, pensaient-ils, n'était pas tout à fait sans appel. Les dernières concessions ne semblaient-elles pas leur donner raison? Ils avaient tout fait, dans la mesure licite et par les voies légales, pour écarter le coup. Ils s'étaient efforcés d'obtenir les prolongations de tolérance pour des rites où ils ne parvenaient pas à voir une idolâtrie certaine. Leur insistance s'était accrue de la résistance même qu'ils rencontraient en Europe. Ils le savaient fort bien,

si les plus estimables de leurs adversaires étaient mus

(1) S. D. N. Benedicti XIV, Bullarium. (Malines, 1826), t. II, p. 370.

par un zèle très pur pour la gloire de Dieu, et en même temps avaient des choses de Chine une expérience sérieuse et personnelle; combien d'autres, en Italie et en France, parlaient de ce qu'ils ne connaissaient pas ! En combien de cas des éléments entraient en jeu, beaucoup moins avouables, rivalités corporatives ici, et là parti pris janséniste ! On peut se le demander, les Jésuites eussent-ils défendu leur opinion avec cette constance, si les jansénistes n'avaient été là, sans cesse occupés à aviver la querelle, à exaspérer les oppositions, à dénaturer les faits, à mêler aux réalités des calomnies intolérables?

Maintenant c'était bien fini; le Pape avait dit le dernier mot, et nous avons déjà cité la parole de deux missionnaires de Pékin; elles traduisent les sentiments de tous leurs confrères : « Accepimus, juravinms, servabimus », disait le Père de Hallerstein; et le Frère Attiret : « Le Saint-Père a parlé, cela suffit. Il n'y a pas un mot à dire, on ne se permet pas même un geste. Il faut se taire et obéir » (1).

Tels sont les faits. L'attitude des Jésuites en toute cette affaire, à la considérer de sang-froid, est-elle si condamnable? « Sans doute, leur obéissance n'a pas toujours été joyeuse : quelques-uns ont pu manifester trop vivement la grandeur du sacrifice que cette soumission coûtait à leur zèle apostolique bien plus qu'à leur amour-propre; je ne veux pas même nier des actes d'insubordination isolés, quoiqu'il n'y en ait jamais eu

(1) De Rochemonteix, loc. cit., p. 34.

de clairement prouvés; mais, après avoir recueilli et confronté une masse de témoignages, soit des amis, soit des ennemis ou des neutres, j'ose affirmer que l'obéissance des missionnaires Jésuites de Chine, dans leur ensemble, a été ce qu'elle devait être » (2).

Or, c'est précisément ce qu'il ne fallait pas laisser croire au public, et l'infatigable jansénisme se hâta d'ajouter un chapitre nouveau à sa littérature antijésuitique, déjà si chargée pourtant, et que, pendant tout le xvme siècle, il ne cessa d'allonger de productions nouvelles.

C'est le temps où, toutes les semaines, les Nouvelles ecclésiastiques, petite feuille fondée en 1727, et qui ne disparaîtra qu'en 1803, mène la campagne en faveur jie la secte et cueille par toute la France tous les faits divers « molinistes ». Jean-Antoine Gazaignes, ou l'abbé Philibert, compile ses Annales des soi-disant Jésuites, cinq grojs volumes in-4°, contenant, par ordre chronologique, et enrichis de notes incroyables, « tous les Actes et Ecrits authentiques, Dénonciations, Avis doctrinaux, Requêtes, Ordonnances, Mandements, Instructions pastorales, Décrets, Censures, Bulles, Brefs, Edits, Arrêts, Sentences, Jugements émanés des Tribunaux

(i) Jos. Brucker, Eludes, 1896, t. I, p. 509.

ecclésiastiques et séculiers contre la doctrine, renseignement, les entreprises et les forfaits des soi-disant Jésuites depuis 1552, époque de leur naissance en France ». Le recueil devait aller jusqu'en 1762; il s'arrêta à l'année 1668 et c'est presque dommage, l'encyclopédie antijésuitique eût été complète.

On ne s'en tenait plus alors aux faux documents, on multipliait les fausses histoires.

Les protestants avaient donné l'exemple des romans bâtis de toutes pièces. En 1598, ils avaient inventé l'histoire du Père Henri Mangot, Jésuite, brûlé à Anvers pour crimes infâmes. Enquête faite et publiée, c'était une pure calomnie (1).

Les jansénistes du xvme siècle ne dédaignèrent pas de la relever. Mais voici qui est de leur crû. C'est en 1724, l'histoire d'Ambroise Guis, assassiné par les Jésuites de Brest qui convoitaient sa fortune; en 1731, celle du Père Girard, de Toulon, brûlé à Aix comme sorcier, libertin et quiétiste; en 1732, l'histoire, — ceci est la perle de l'écrin, — du Père Chamillard, mort janséniste impénitent, appelant de la bulle Unigenitus, thaumaturge, et... qui ressuscita tout à coup pour tout démentir (2).

(1) Sommervogel, au mot Coton (t. II, col. 1540, in-4°) et Richeome (t. VII, col. 1818, in-6); Prat, Recherches, t. I, p. 673; Crétineau- Joly, t. V, ch. 3.

(2) Crétineau-Joly, t. V, ch. m, fin. Le Père Girard avait eu le tort de trop croire aux vertus d'une de ses pénitentes, nommée la Cadière, et il en parlait sans discernement. Alors elle feignit les extases. Le

Quand on sert au public de pareilles histoires, après tout faciles à vérifier, car Brest, Aix ou Toulon ne sont pas au bout du monde, on peut bien lui en préparer d'autres dont on mettra la scène en Chine, aux Indes, aux Antipodes. Il n'y aura personne pour y aller voir; et si les missionnaires incriminés s'avisent de répondre, comme il faut un an pour qu'on leur porte la calomnie et un an pour que la réplique soit renvoyée, le roman aura eu tout le temps de faire son chemïn. On ne renonce pas facilement à une fable qu'on a crue pendant deux ans. A ces féconds inventeurs, la question des rites, et tout spécialement la légation du cardinal de Tournon, va fournir un excellent terrain. La grosse calomnie y germera touffue, pullulante, indéracinable. Naturellement on n'avance rien que sur pièces authentiques, autographes, que l'on peut aller voir à Rome, aux archives de la Propagande.

Et voici, par exemple, l'auteur anonyme des Anecdotes de l'état de la religion dans la Chine, Villermaules. dit l'abbé de Villers. Le fond de son pamphlet en sept volumes est composé de la relation de Ms* de Tournon. Un autre légat, Mezzabarba, l'a vue, nous assure-t-il, corrigée et approuvée; on doit l'en croire sur parole, car on ne montre pas l'approbation. Lui-même se donne pour ancien missionnaire (il l'a été, mais au Canada, d'où on l'a chassé), ce qui ne l'empêche pas d'écorcher les mots chinois, d'ignorer les mœurs et la géographie,

confesseur se défia et chercha à s'en débarrasser. Les ennemis des Jésuites s'emparèrent de l'histoire pour l'exploiter. Girard fut accusé de plusieurs crimes énormes, examiné par le parlement d'Aix et absous.

tout comme un vulgaire docteur de Sorborine. A coup sûr, il a lu et médité la Morale pratique, car pour lui les Jésuites sont l'Antéchrist en personne, à preuve une vieille prophétie du xive siècle qui les a clairement désignés. Pour lui encore, et cette déclaration équivaut à une signature, la constitution Unigenitus n'a pas de pires ennemis, « comme on est en état de le démontrer à tout le monde chrétien, avec la clarté des ravons du soleil » (1).

Jugeons de la valeur de l'ensemble par un détail, mais caractéristique. L'auteur crut pouvoir s'en prendre personnellement au Père de Goville. A l'en croire, ce missionnaire avait bien signé le formulaire de Clément XI, mais il avait ensuite déclaré que ces actes de Rome étaient sans conséquence, qu'on pouvait, comme si de rien n'était, continuer à offrir des présents aux tablettes de Confucius. Il avait donné des consultations en ce sens, et cela par écrit.^Une copie en avait été envoyée à la Propagande où l'on pouvait la voir. Sur quoi, ordre du Pape au Père Général d'avoir à faire revenir le Jésuite parjure. Gomme il n'obéissait pas, on envoya de Canton l'autographe même du Père de Goville. Nouveaux ordres de renvoi, nouvelles tergiversations.

(i) Anecdotes de l'état de la religion dans la Chine, ou Relation de M.* le cardinal de Tournon, patriarche d'Antioche, visiteur apostolique, avec pouvoir de légat a latere à la Chine, écrite par lui-môme, 7 vol. in-12, 1734-1742. Les accusations contre le Père de Goville sont au tome IV. On trouve ses réponses dans les Mémoires de Trévoux, décembre 1735, p. 2623 et 1736, p. 2412. Elles sont reproduites dans plusieurs éditions des Lettres édifiantes et curieuses, par exemple, édit. 1819, t. II, p. 1-45.

Cela dura plusieurs années pendant lesquelles intervinrent, l'un après l'autre, le Père Général, le Père Visiteur, la Congrégation de la Propagande. Durant ce temps, lui se faisait l'accusateur d'un ecclésiastique, et il se livrait au commerce de l'or. Contraint enfin à s'embarquer sur le premier vaisseau en partance il avait trouvé le moyen de prolonger indéfiniment son voyage.

Pour entrer en des détails aussi précis, il fallait être ou bien audacieux dans le mensonge, ou bien sûr de ses preuves. Car, au moment où Villermaules imprimait tout cela, le religieux par lui mis sur la sellette était en France, où il s'occupait des affaires de sa mission.

La réponse ne tarda pas. Pour ce qui est du commerce de l'or, le Père de Goville apporta diverses attestations de gens qui l'avaient connu à Canton, et le justifiaient complètement, entre autres celles du directeur de la Compagnie des Indes. On pouvait aller voir les originaux chez un notaire où ils étaient déposés. Il ajoutait un détail intéressant. Ainsi qu'il arrive souvent, à la bafce de la calomnie il y avait un fait réel. Souvent, comme il était très au courant des poids et mesures de Chine, il avait prêté son concours aux marchands dans leurs transactions pour les empêcher d'être dupés. Sur tout le reste il opposait le démenti le plus catégorique, soulignait jusqu'à dix contradictions dans le récit qu'on faisait de ses crimes, mettait Fauteur des Anecdotes au défi de prouver une seule de ses allégations. En particulier jamais l'Archiviste de la Propagande ne pourrait produire la consultation dont on parlait, pour cette

simple raison qu'elle n'existait pas. Et quant à l'ecclésiastique par lui déféré devant les tribunaux, il demandait quand cela avait eu lieu, devant quelle juridiction, pourquoi, quel avait été le juge et quelle la sentence. « Si je l'ai accusé hautement il n'a pas dû manquer de se défendre hautement. »

Mais, en fin de compte, d'où venaient ces accusations?

En Extrême-Orient, les Jésuites ne rencontraient pas que des rivaux et de loyaux contradicteurs. Ils avaient de francs ennemis dont les relations avec la seote ne sont plus un secret (1). Ils en trouvèrent jusque dans l'entourage immédiat du pieux cardinal de Tournon.

Certes, nous ne voulons pas nier que les missionnaires de la Compagnie n'aient eu avec ce prélat de pénibles difficultés (2). Ils ne repoussaient pas, ainsi que le fai-

(1) J. Brucker, Eludes, 1896, t. I, p. 510.

(2) « Pour ce qui concerne l'affaire des rites chinois et les incidents des légations de Mgr de Tournon et de Mgr Mezzabarba, la réponse la plus complète est dans un mémoire présenté par le Général de la Compagnie de Jésus au Souverain Pontife en 1723 et 1724. L'auteur des Anecdotes a donné une traduction partielle et infidèle du texte italien de ce mémoire (la copie manuscrite dont il s'est servi est à la bibliothèque nationale). Les pièces justificatives (lettres et relations des missionnaires, Jésuites et autres), qui en forment la portion la plus considérable et la plus intéressante, existent en copie dans la célèbre bibliothèque Inguimbert de Carpentras (Ms. n° 151) ». Ibid. 509, 510, note.

saient les évêques Portugais, sa juridiction comme attentatoire au Patroado du Roi très fidèle. Ils se mirent à sa disposition pour lui fournir des renseignements utiles, lui favoriser l'entrée de la Chine, lui ménager une audience de l'empereur. Par ailleurs ils ne purent s'empêcher de trouver fâcheux certains procédés. Ils se demandaient si le légat parfois n'excédait pas les limites de son autorité. Et par exemple, avait-il vraiment le droit, comme il le soutenait, voulant fournir la Chine de bons évêques, de dispenser les Jésuites du vœu qui leur interdit d'accepter l'épiscopat sans ordre exprès du Pape? Ses exigences sur ce point délicat prouvent à elles seules, croyons-nous, qu'il ne voyait pas dans les Jésuites d'aussi obstinés adversaires qu'on Ta dit. Pour eux, à ces prétentions, qu'ils jugeaient exorbitantes, ils répondaient par des réserves expresses, auxquelles il finit par opposer des menaces d'excommunication.

Il y eut donc des conflits. Mais, aux côtés du légat, se trouvaient des subalternes qui faisaient tout, semble-t-il, pour les aviver. Un témoin non suspect, M. Appiani, lazariste, interprète de la légation, les accuse « d'avoir en partie provoqué les incidents lamentables où échoua la mission, par leur orgueil, par leur infatuation d'euxmêmes, et surtout par leur hostilité déclarée contre les religieux » (1). On eût dit qu'ils se fussent donné la tâche de tout faire avorter.

Avides, par ailleurs, de recueillir et d'exploiter tout

(1) J. Brucker, loc. cit.

ce qui pouvait être retourné contre les Jésuites. Ainsi c'est au secrétaire du légat, le chanoine Angelita, que nous devons la légende du Père Adam Schall.

Ce missionnaire, en mourant (1669), s'accusait humblement d'avoir eu trop d'indulgence pour un employé de la mission, au grand détriment de la pauvreté, de la paix et du bon renom de ses frères. Il avait poussé la condescendance pour l'intrigant jusqu'à donner, à la mode chinoise, le titre d'enfant adoptif à son petit fils. A leur passage en Chine, les gens de la légation purent recueillir cette histoire déjà vieille, et avoir confidence des ennuis qui en étaient résultés pour le Père. Dans l'imagination du chanoine, cette imprudence prit des proportions énormes, et l'on apprit, soixante-quinze ans après la mort du missionnaire, que lé célèbre Adam Schall, dont les Jésuites vantaient les services et le courage dans la persécution, avait bel et bien terminé obscurément ses jours, apostat, marié, père de deux enfants. La légende, archifausse, démentie aujourd'hui par des documents dé toute provenance, et même chinois, a été acceptée d'emblée par certains doctes historiens, comme le vieux catholique Huber, qui font autorité en matière antijésuitique (1).

Mais pourquoi Angelita se serait-il refusé de broder sa calomnie sur les racontars recueillis au cours de la mission, lui qui devait sérieusement affirmer que

(1) Huber, Histoire des Jésuites, trad. Marchand, 3e édit. 1875, t. I, p. 246. Voir sur cette affaire, J. Brucker, Les missionnaires catholiques autrefois et aujourd'hui. Etudes, 1901, t. III, p. 62-68. Duhr, Jesuiten Fabeln, édit. 1904, p. 240-244.

Mgr de Tournon, chasséTde Pékin par les intrigues des Jésuites, était mort à Macao empoisonné par eux? Et, sur son autorité, on devait bientôt écrire : « Il est certain très certain, indubitable, que la maladie et la mort du cardinal de Tournon ont été causées par le poison que lui ont fait donner les Jésuites; et pour que Ton sache bien que cet acte était le fait du corps entier et peut-être même de leur chef (le Père Général !), on a observé que les trois Jésuites qui allèrent à Tan-Chan, sous prétexte de l'assister et de le servir dans sa maladie, étaient tirés de toutes les trois maisons de Pékin, le Père Suarez, de celle des Portugais; le Père Parennin, de celle des Français; et le Frère Baudino, pharmacien, de celle du feu Père Adam Schall » (1).

Sur quoi Voltaire haussait les épaules, mais les jan sénistes se signaient d'horreur (2).

Nous ne sommes pas au bout, et, après la Chine, voici

(1) Memorie storiehe délia legazione e morte delV Em. Mons. Cardinale di Tournon, Venise, 1761-1763, tome Ier, p. 227-228.

Le Père Duhr réfute cette légende, p. 776, 786. Pour tuer le cardinal, il n'était point besoin des Jésuites : il suffisait de sa déplorable santé, éprouvée par un voyage de deux ans et plus, durant lequel il fut toujours malade.

(2) « Les ennemis des Jésuites leur imputèrent sa mort. Ils pouvaient se contenter de leur imputer son exil ». (Siècle de Louis XIV, chapitre XXXIV, édit. Rebelliau, p. 745). Voltaire croit-il vraiment que le légat fut exilé par les intrigues des Jésuites? ou bien, ne veut-il que donner une petite leçon de vraisemblance aux jansénistes? L'exil du prélat s'explique assez par les déclarations publiques qu'il avait cru devoir faire à Pékin. (Seconde lettre du Père Goville, fin. Lettres édif. et cur.., loc. cit., p. 44).

les Indes. En 1744 Pex-capuein Norbert, donnait à la Morale Pratique, une autre suite formidable, dans ses Mémoires historiques sur les Missions des Jésuites aux Indes Orientales (1).

Triste personnage que ce Norbert, de son vrai nom Pierre Parisot, et qui complète bien notre collection d'anti-Jésuites; procureur de son Ordre à Pondichéry, mais déjà faussaire sans vergogne, et fabriquant des approbations épiscopales pour en orner ses libelles. Son Supérieur, le Père Thomas de Poitiers, ne demandait qu'à se défaire de ce « brouillon, de ce mauvais génie, de cet orgueilleux qui avait perdu la tête ». Il s'éloigna, et, après un tour aux Antilles, il vint à Rome, chargé de pousser un procès depuis longtemps pendant entre ses confrères et les Jésuites de Pondichéry. Benoit XIV nous le montre alors se plaignant à lui : le vin de son couvent lui faisait mal à l'estomac. « Nous lui fîmes, dit le Pape, par charité, assigner 15 paules par mois : il ne lui en fallut pas davantage pour écrire en France qu'il avait obtenu de nous une pension ». 11 n'est que d'oser. Vers ce temps-là, il faisait imprimer hors de Rome de gros mémoires contre les Jésuites des Indes. Aux vieilles calomnies sur leur insubordination, leur esprit envahisseur et commercial, leur morale relâchée, il en ajoutait un certain nombre de son crû, toutes, à l'en croire, appuyées, sur les témoignages les plus irrécusables, il avait l'imprimatur de l'archevêque de Lucques. Il lui fallait mieux encore.

(1) Deux in-4°, Lucques, 1744, Besançon, 1747.

Peu auparavant, ayant envoyé au Pape un mémoire sur Je procès de Pondichéry, il en avait reçu un accusé de réception avec l'ordinaire bénédiction apostolique. Cela lui suffit; il mit sur son titre : « Mémoires, etc., présentés au Souverain Pontife Benoît XIV. »

Le livre, introduit à Rome, c'est toujours le Pape qui nous fournit ces détails piquants, dans la brouette qui servait aux Capucins pour leurs quêtes, eut un grand débit. Norbert y gagna un millier d'écus. Sur quoi, plaintes des Jésuites. Le capucin s'enfuit, se réfugia chez son protecteur le cardinal Corsini, qui obtint la permission de l'héberger une nuit, à la condition de le faire filer sur Florence. En 1745, les Mémoires furent mis à l'Index. Benoit XIV donnait bien tort aux Jésuites et à certaines de leurs méthodes, mais il n'entendait pas qu'on les calomniât.

Cependant Norbert, qui continuait à faire imprimer ses libelles contre les Jésuites, crut devoir se réfugier en Suisse; puis, quittant l'habit religieux, il passa en Hollande et en Allemagne, où il se fit l'hôte et l'ami des jansénistes et des protestants. Là, payant d'audace, il se met à écrire au Pape, se donne comme un apôtre de l'orthodoxie auprès des appelants, se fait fort de leur arracher une soumission que Rome juge dérisoire. Il va jusqu'à demander de l'argent, « afin, disait-il, de sauver le scandale que causerait nécessairement aux hérétiques la vue d'un homme comme lui, qui, après s'être sacrifié pour l'Eglise et le Saint-Siège, serait réduit à la mendicité ». Bref, Benoît XIV avertissait son nonce à Bruxelles d'avoir à se délier du personnage,

intrigant, apostat de la vie religieuse, et qui, s'il n'était pas janséniste, était scandaleusement lié avec les jansénistes (1).

Il n'était pas au bout de ses aventures. Ayant obtenu de Clément XIII des lettres de sécularisation, et étant devenu l'abbé Platel, il finit par échouer en Portugal, oii il mit au service de Pombal sa plume de malhonnête homme. A quelque temps de là, un vieux Jésuite, ancien missionnaire au Maragnon, Gabriel Malagrida, en prison depuis trois ans, était cité comme hérétique devant l'Inquisition, pour une Vie de sainte Anne et une Histoire de l'Antéchrist, pleines de divagations, et qui n'eussent prouvé qu'une chose, c'est que, dans l'horreur de sa captivité, le Jésuite était devenu fou. Le Saint- Office, dûment remanié par le ministre, et instrument docile de ses haines, condamna le vieillard au feu. L'odieuse exécution eut lieu le 21 septembre 1761. Or de qui étaient les deux manuscrits, dont les blasphèmes exigeaient un tel supplice? On les a attribués à l'abbé Platel. Est-ce exact? Videant eruditi. Il est certain qu'il n'en était pas à son premier faux (1).

Angélita et Norbert-Parisot-Platel eurent des compères.

(1) Lettre de Benoît XIV à l'archevêque de Césarée, nonce à Bruxelles. Feller, Journal historique et littéraire, 1er juillet 1787, p. 340.

Voir dans la Theologische Quartalschrïft, de Tubinge, 1904, t. 80, p. 364-78, i'article de P. A. Kirsch, Zur Geschichte der Zensurierung, des P. Norbert.

(1) Sommervogel, t. V, col. 395. Feller, Dict. hi$L, au mot Malagrida. — Son supérieur de Pondichéry l'accuse, entre autres choses, d'avoir contrefait une signature, Kirsch, op. cit.

Pas une de leurs missions où les Jésuites n'aient ainsi trouvé des ennemis, acharnés à calomnier, à inventer des scandales, à envenimer les démêlés, et à en étourdir le public d'Europe. Il n'y a pas trop à les plaindre : après tout c'est une de leurs meilleures gloires d'avoir rencontré de tels adversaires. Je plaindrais plutôt leurs rivaux catholiques d'avoir eu à subir de pareils alliés. Un détail caractéristique donnera la mesure morale de certains de ces personnages. Un des rares capucins qui soutinrent Norbert dans sa lutte, et poursuivirent les Jésuites des Indes pour désobéissance au Pape dans la question des rites, se fit chasser d'Italie par Benoît XIV.

Il avait traduit en italien une brochure en faveur

des rites (1)!

Quant aux jansénistes, avec leur candeur coutumière, ils enregistraient, compilaient, commentaient les réquisitoires. Ils y ajoutaient une foi d'autant plus enthousiaste, que, dans leur illuminisme, ils restaient persuadés que tout cela était prédit. Sans se lasser, ils rééditaient là prophétie de sainte Hildegarde ; et sans rire, ils écrivaient des pages comme celle-ci :

« L'an 1541, peu de mois après l'institution de cet Ordre, il s'éleva tout à coup dans plusieurs endroits de l'Europe une quantité prodigieuse de sauterelles extraordinaires. Elles étoient petites d'abord et n'avoient point d'ailes : mais peu à peu il leur en vint quatre et elles devinrent de la longueur et de la grosseur du doigt; elles étoient en si grand nombre qu'elles

(1) Kirsch, op. cit.

formoient quelquefois des nuages de la longueur d'un mille, si épais qu'elles obscurcissaient la lumière du soleil. Ces insectes firent un grand dégât partout, dévorans tout ce qui étoit sur la terre jusqu'à la racine. Ils voloient par dessus les arbres, les maisons, les édifices les plus élevés, d'où ils s'élançoient avec force sur les bleds et sur tout ce que la terre produit pour la nourriture dès hommes. Enfin, depuis la playe des sauterelles dont Dieu punit Pharaon et les Egyptiens on n'en avait point vu de pareilles. Elles consumèrent ainsi, sans qu'on y pût remédier, toute la récolte, et ce ne fut que vers la fin de l'automne qu'elles moururent, laissant après elles une quantité prodigieuse de petits œufs noirs, qui produisirent l'année suivante un nombre infini de vers, qui servirent de nourriture aux pourceaux » (1).

(1) Abbé Quesnel, Hist. des religieux de la Comp. de Jésus, t. Ht p. 72. Utrecht, 1741, 3 in-12. L'auteur, qu'il ne faut pas confondre avec Pasquier Quesnel, mourut en 1774. En 1738, sous le nom de Rasiel de Selva, il avait publié son Histoire de l'admirable don Inigo de Guipuseoa, chevalier de la Sainte Vierge et fondateur de la monarchie des Inighistes. La Haye, 1738, 2 in-12. Il y comparait saint Ignace à Don Quichotte, célèbres l'un dans la chevalerie errante spirituelle, l'autre dans la mondaine.

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