‹ Les Jésuites de la Russie-BlancheChapitre 19 sur 58 · Tout Riga tremble devant le P. Coince · texte numérisé non relu

Tout Riga tremble devant le P. Coince

1. La Compagnie recueillait dans le ministère apostolique des fruits incomparablement plus magnifiques de ses travaux. Nous avons parlé des missions sur les bords du Volga et dans le Caucase, ainsi que de celle de Riga qui venait de s'ouvrir avec de grandes difficultés. Cette dernière donna les résultats les plus consolants.

Avant tout il fallait pourvoir au manque absolu des livres de piété et de religion. Dans ce but, le P. Kamieiiski, supérieur de la mission, recueillit la somme de 10.000 roubles parmi la noblesse et les riches bourgeois de Riga, dont lui et son compagnon, le P. Coince, surent gagner la confiance (1).

(1) Le P. Gagarine écrit dans la vie du P. Follope: « Parmi les prêtres fran- « çais que la révolution avait contraints de se réfugier dans le pays de Muns- « ter, il y en avait un du pays de Metz., l'abbé Coince » (p. 22).

Voici ce quej'ai trouvé dans un manuscrit de la Russie-Blanche sur la mission du P. Coince à Riga. « P. Josephus Coince mittiturRigamlocoP'^ JoannisMarcinkiewicz, utessetibi operariustam proGermanisquampro Gailis.Etquoniam

La duchesse de Wurtemberg, la duchesse d'Angoulème, le lieutenant-général comte d'Empt et sa mère la feld-maréchale, le ministre comte de Reichenberg, le major de Giberville, Madame Chrapowicka, plusieurs généraux et quelques riches négociants : tel était le petit comité des amis de la Compagnie à Riga.

On fit donc venir de Pologne et d'Allemagne une bonne quantité de livres de religion et on les répandit dans les classes moyennes et dans le peuple. En même temps on commença à faire le catéchisme deux fois par semaine. Dès 1807 on comptait aux instructions une centaine d'enfants de cha que nation, polonaise et allemande. Trois ans plus tard le nombre de ceux qui s'approchaient des sacrements montait déjà à 21,000.

Cependant les scandales publics et la corruption des mœurs ne cessaient pas encore. Malgré trois ans d'un travail ingrat, les maisons publiques ne se fermaient pas et beaucoup d'habitants de Riga vivaient en concubinage. Le P. Kamiehski obtint du métropohtain la communication des lois impériales qui prohibaient ces désordres sous les peines les plus graves. Les PP. Coince et Kuczyiiski, à l'aide des offrandes que leur donnaient les dames de la ville, parvinrent à retirer de leurs maisons de débauche plus de 500 pécheresses publiques et à leur assurer une vie honorable et chrétienne.

2. Après avoir écarté l'obstacle le plus difficile à l'accroissement de la mission, on s'attaqua à un mal non moins grand. Dans tout Riga, il n'y avait pas une seule école primaire catholique. Les cathohques envoyaient leurs enfants dans les écoles luthériennes, au grand détriment de leur vertu et de leur foi ;

« non ignarus medicinsc, ut esset adjumento œgrotantibus tum nostris tum « catholicis prœcipue pauperibus. »

Cet homme de Dieu revint en France après 18-20 et mourut saintement à Laval le 10 mai 1833. Son tombeau est encore en grande vénération parmi le peuple de la contrée. (N. T.)

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là, outre les blasphèmes publics contre les sacrements et les cérémonies catholiques, on enseignait ouvertement que Jésus- Christ n'est point Dieu (i). Les missionnaires ne pouvaient assister plus longtemps à ce meurtre des âmes innocentes. Ayant obtenu la permission de Repiew, gouverneur civil, ils ouvrirent provisoirement une école élémentaire, en attendant que l'université de Dorpath leur en donnât l'outorisation, grâce à l'intermédiaire de MM. Duhamel et Alban, hauts fonctionnaires de Livonie. Au commencement donc de février 1810, on publia l'ouverture de l'école catholique à Riga pour les enfants des deux sexes. Chaque école se divisait en quatre classes, dans lesquelles on enseignait à lire et à écrire, en polonais, en allemand, en russe et en lettois, et l'on expliquait les commencements de l'arithmétique. On insistait surtout cependant sur l'enseignement de la religion. Les petites filles apprenaient à coudre, à tricoter, etc. Les luthériens de Riga contribuèrent en grande partie à payer la location des bâtiments, à acheter les meubles, car ils ne pouvaient assez se plaindre de la corruption qui régnait dans leurs écoles. Les PP. Krukowski, Laskov^ski, Ledergevv et les scolasliques Suszewski et Krupski, envoyés en 1810 par le P. Landes provincial, s'occupèrent des classes des garçons ; mais grand fut l'embarras pour trouver des maîtresses pour les filles. Alors le P. Coince fit appel aux sentiments et au cœur généreux des dames qui déjà plusieurs fois avaient appuyé l'œuvre de la mission. La comtesse de Cossé-Brissac prit en main la direction de l'école des filles; ses deux filles Adèle et Camille, ainsi que Mlle Bergyrum, la baronne de Kolk, Mlle Kastow et Mme Sanczewicz remplirent les fonctions de maîtresses et enseignèrent les langues, la musique et les travaux d'aiguille. De plus, offrant leur fortune avec leurs personnes, ces dames fondèrent un pensionnat pour cinquante filles pauvres

(1) On peut le voir dans le catéchisme des écoles écrit par le pasteur Millik de Mittau, p. 222.

de naissance noble. Cette œuvre de piété fut appuyée par les dames de Pétersbourg, la tsarine en tête, que le P. Brzozowski fit remercier par une dame de la cour, la comtesse Tolstoj. Dans les lettres du général, je trouve aussi mention de Mlle Razumowska, qui lors de son mariage « attira la c bénédiction de Dieu sur elle par cette offrande de miséric corde » (1).

Il est facile de comprendre qu'une pareille composition de maîtresses fit fleurir l'école des filles; bientôt on en ouvrit une autre pour l'enseignement supérieur.Voulant garder la place, les Pères, outre le cours supérieur, ouvrirent une école pour cent enfants pauvres qu'ils mirent sous la direction de deux maîtres séculiers, MM. Zablocki et Jolianzen.

3. En 1813 mourut épuisé de forces et à peine âgé de cinquante un ans, le P. Joseph Kamieiiski, supérieur de la mission. Il succomba aux ardeurs d'une fièvre dévorante. Le P. général nomma pour le remplacer le P. Coince. Le nouveau supérieur entreprit de mettre l'ordre dans son église et de la restaurer. Pour remédier aux excès dont se rendaient coupables les officiers russes et les luthériens, il établit un suisse qui, en vertu d'un rescrit du gouverneur, avait le droit de chasser ceux dont la tenue ou la conduite étaient répréhensibles et même d'appeler la police à son secours.

4. Il fut incomparablement plus difficile d'arranger les affaires des Leltois, qui gémissaient sous la servitude des luthériens, pire que celle des Sarrasins. Cette population pauvre, qui se soutenait par son travail au service des luthériens, avait oublié sa langue et sa foi. Les pasteurs baptisaient les enfants lettois, donnaient des dispenses, bénissaient les mariages, autorisaient les divorces, forçaient à recevoir la confirmation de leurs mains. Le P. Coince fit des efforts auprès du

(1) Lettres du P. général, 2 et 7 septembre 1810 (Archiv. Jes, pol).

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prince Galitzine, ministre des cultes étrangers, pour qu'il fût permis à cette population de 2,000 âmes d'avoir des sermons et des instructions en langue lettoise, que possédait excellemment le P. Krukowski. On attendit la réponse six mois entiers ; cependant on organisa en silence des catéchismes, et après avoir obtenu la permission, on annonça une instruction publique en langue lettoise. Elle devait avoir lieu, autant que j'en puis juger par la relation peu précise du chroniqueur, dans l'église lettoise desservie par le pasteur. Les luthériens poussèrent les hauts cris et allèrent se plaindre au marquis de Pauluzzi, général-gouverneur catholique et ami des Jésuites, mais fonctionnaire timide. Pauluzzi interdit les instructions catholiques pour les Lettois et fit pubher officiellement sa défense par le magistrat de la ville ; puis il manda le P. Coince et lui communiqua sa décision. Le P. déclara catégoriquement au marquis que le général-gouverneur na'vait point le droit de casser les dispositions ministérielles, encore moins pouvait-il, lui catholique, se mêler des affaires spirituelles, contrairement aux décrets du concile de Trente: « Mais j'ai déjà donné des ordres », répondit le gouverneur embarrassé: « Que Votre Excellence les retire », ajouta le jésuite. Les instructions et les catéchismes en lettois continuèrent donc comme auparavant.

Il fallait cependant une fois pour toutes mettre fin à l'oppression luthérienne, qui en était arrivée au point que les catholiques ne pouvaient plus même avoir un corbillard à eux ; ils étaient forcés de louer très cher celui des Luthériens, Le P. Coince s'entendit avec les catholiques les plus influents, fit présenter une requête au magistrat pour remettre les catholiques sur le pied de l'égalité avec les autres citoyens ; formant presque le tiers delà population delà ville, ils devaient avoir le droit de propriété, le droit de siéger dans le conseil municipal et d'exercer les autres fonctions. Par-dessus tout il fallait assurer la liberté entière de religion, et le magistrat

devait cesser enfin de se mêler des mariages. Comme on ne donnait à celte pétition plusieurs fois répétée qu'une réponse verbale et négative, on porta cette même supplique au marquis de Pauluzzi. Le général-gouverneur rassembla le conseil municipal et lui demanda s'il était permis au tsar d'acheter à Riga une maison ou une propriété. Le conseil répondit que le tsar était le maître dans ses états. 11 demanda encore si les sujets du tsar, munis de ses oukases, pouvaient s'établir à Riga, exercer un métier ou un commerce, ou gérer des emplois dans cette ville. Le conseil répondit que non, parce que le tsar, en prenant possession de la Livonie, avait confirmé à la ville de Riga ses privilèges: « Dans notre siècle de lumières, « repartit vivement le gouverneur, refuser à quelqu'un le droit « de propriété et les autres droits de citoyen par cela seul « qu'il est d'une autre religion, ce n'est pas un privilège, mais « une tyrannie que Sa Majesté le tsar Alexandre ne souffrira « point, lui qui accorde la liberté religieuse à toutes les con- « fessions. Je vous déclare donc que sa volonté suprême est « que tous ses sujets soient admis aux droits de citoyen ; si € vous résistez, je saurai vous faire respecter les droits de « mon souverain. »

Tous les citoyens furent convoqués, l'assemblée devint très orageuse ; après avoir maudit les catholiques, on finit par délibérer et arrêter, devant la statue colossale de la sainte Vierge, placée depuis plus de cinq siècles dans la salle d'assemblée par les Chevaliers du Glaive, que les catholiques jouiraient de tous les droits et de toutes les libertés ; et aussitôt sept d'entre eux furent admis au conseil municipal.

5. En conséquence de ce décret, le P. Coince ne s'occupant plus du magistrat, donna en vertu du pouvoir que lui avait délégué le métropolitain, des dispenses de publication de bans, et régla seul toutes les questions de fiançailles et de mariages. Le magistrat en appela aux anciennes lois de la

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Suède et demanda que l'acte civil précédât le mariage religieux. Un jour un certain Czajlaj et un Italien vinrent se plaindre, le premier que le P. Jésuite avait déclaré nul son mariage avec une luthérienne divorcée; le second que le P. Coince ne voulait point bénir son mariage avec sa belle-fille. Le conseil municipal prépara un long mémoire adressé au général-gouverneur, pour demander qu'on chassât de Riga les Jésuites, qui troublaient la paix publique et formaient un état dans l'état.

Les autres autorités du gouvernement et de la ville partageaient ces dispositions du conseil municipal ; l'affaire s'envenimait et même Pauluzzi déclara qu'il n'avait point le courage de soutenir les Pères. Mais le P. Coince imagina un moyen plus efficace de se défendre. Ayant entre les mains des documents qui prouvaient jusqu'à quel point le magistrat luthérien s'ingérait dans les affaires des mariages catholiques, il les envoya tous, avec un mémoire sur l'état réel des choses, au P. Brzozowski, lequel à son tour porta toute l'atïaireau tribunal du prince GaUtzine. Six mois se passèrent, pendant lesquels le bourgmestre de Riga, voyant le silence et comme la peur du P. Coince, en vint à ce degré d'audace qu'il pria le surintendant luthérien de frapper le Jésuite d'interdit, et enfin il menaça le P. Coince de peines encore plus graves s'il ne se présentait point devant le tribunal du magistrat pour se purger des accusations portées contre lui.

Le Jésuite supporta tout avec patience ; quand il reçut la lettre de son général qui lui annonçait la victoire, il répondit laconiquement que si le magistrat avait à se plaindre de lui, il formulât ses accusations devant l'archevêque et le Collège de justice catholique de Pétersbourg, puisque c'était la seule puissance compétente en de semblables affaires.

Ensuite il se rendit chez le général-gouverneur et le prévint que Son Excellence recevrait sous peu un rescrit du ministre Galitzine terminant toute celte longue affaire. De fait arriva

l'oukase du tsar, qui défendait non seulement au magistrat, mais à toutes les autorités et à tous les fonctionnaires civils, de se mêler des affaires ecclésiastiques, d'accorder des dispenses quelconques ou le divorce dans les mariages catholiques et mixtes ; car ces affaires dépendaient de l'autorité ecclésiastique, au nom de laquelle, sur un ordre exprès du monarque, les Jésuites étaient venus à Riga, y agissaient légalement et de plus possédaient la liberté entière d'instruire les catholiques, de quelque nationalité qu'ils fussent. Pauluzzi, content au fond du cœur de ce changement des affaires, convoqua le conseil municipal pour qu'il se réconciliât avec les Jésuites; il appela aussi le P. Coince, pour que le conseil municipal lui demandât pardon ; en cas de résistance, un procès serait intenté au conseil pour avoir blessé l'honneur da P. Coince. Le Jésuite reçut la visite du surintendant et lui fit de légers reproches ; mais voulant épargner une humiliation au bourgmestre et aux délégués du conseil municipal, il s'absenta au moment de leur visite.

6. La classe ouvrière et laborieuse des catholiques fut aussi l'objet des efforts et des démarches du Jésuite. A la vue de tels résultats, il faut avouer que les supérieurs de la Compagnie savaient choisir leurs hommes pour les lieux et les circonstances. Le P. Coince, sous lequel s'était développée la mission de Riga, avait pourvu au bien spirituel de ceux qui étaient en santé ; il pensa alors aux malades. Ce n'est pas qu'on manquât d'hôpitaux à Riga et d'asiles pour les pauvres ; mais les directeurs de ces étabhssements n'y admettaient point les malades catholiques, tellement que ces malheureux, souvent chassés de la maison d'un maitre luthérien qu'ils ne pouvaient plus servir, mouraient dans la rue et presque toujours privés des derniers sacrements. Le P. Coince traça le plan d'un hôpital pour 150 personnes. Les bâtiments devaient être la propriété de seize dames de la Miséricorde qui, sans

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être liées par des vœux, menaient cependant la vie religieuse ; connaissant la médecine et la chirurgie, elles se partageraient l'administration et le service de l'hôpital. Le général-gouverneur Pauluzzi mit cette unique réserve, que ces dames n'appartiendraient à aucune congrégation religieuse, et approuva le plan dans son entier. Le 16 juillet 1814 on posa la première pierre, et dans l'espace d'un an s'éleva un édifice pouvant contenir près de "200 malades, ainsi qu'une école pour cent enfants pauvres. Le l'"" janvier 1816, on reçut les premiers malades. L'ordre exemplaire qui régnait dans l'hôpital, l'habileté en médecine des dames de la Miséricorde, pour l'instruction desquelles le P. Coince, pendant la construction de l'hôpital, avait fait venir quelques médecins habiles, attirèrent chaque année jusqu'à 500 malades, non seulement parmi les catholiques de la ville, mais parmi les luthériens et les juifs . On y venait de vingt-cinq lieues et même davantage. Plusieurs médecins distingués, entendant vanter cet hôpital, vinrent à Riga pour se convaincre de la vérité par leurs propres yeux, ils s'en convainquirent et déclarèrent unanimement que l'arrangement de Thôpital était parfait sous tous les rapports.

Le P. Coince obtint en 1819, au profit des dames de la Miséricorde, un privilège du tsar, lui assurant le monopole pour douze ans des bains de vapeur sèche qu'il avait inventés et pour lesquels la faculté de médecine de Dorpath lui envoya des félicitations.

Pour rendre son institution durable, le P. Coince s'efforça de faire mettre son hôpital catholique au nombre des établissements publics qui étaient sous la protection de l'état; et sur l'établissement les dames de la Miséricorde eurent une hypothèque de 60,000 roubles, La construction avait coûté plus de 100,000 roubles d'aumônes.

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