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Attaques des autres académies

1 . Au milieu des bouleversements politiques qu'entraînait la guerre après elle, la Compagnie de Jésus continuait ses travaux dans l'enseignement et les fonctions du saint ministère.

On résolut tout d'abord de se soustraire au contrôle forcé de l'université de Vilna (1). A Pétersbourg, grâce à la mémoire du P. Gruber, dont l'influence se faisait encore sentir ; grâce à la science des PP. Richardot, Gzyz et Pietroboni, aux vertus religieuses et au zèle de tous les Pères à remplir leurs fonc-

(1) L'académie de Vilna devenait de plus en plus matérialiste. Dès le temps où l'on délibérait sur sa réforme, en 1805, le vénérable P. Poczobut présenta au comité législatif un mémoire énergique. Il demandait entre autres avec instances, que l'on ajoutât comme condition nécessaire que le recteur de l'académie ne pùt être aucun autre qu'un catholique : « Cette exclusion, écrivait- « il, n'est point un tort fait à ceux qui ne sont point catholiques, c'est une « prérogative de la profession de la foi catholique dans un pays catholique. « (i¥s. An h. jes. pol.).

lions, soit dans le saint ministère soit dans les classes : la Compagnie acquérait une influence incontestable sur tous les esprits les plus élevés de l'aristocratie, comme nous l'assure le comte Rostopchine dans ses Mémoires : « Les Jésuites, dit- « il, qui, chassés de toute l'Europe, trouvèrent près de Gathe- « rine un accueil hospitalier et des preuves de bienveillance « encore plus évidentes près du tsar Paul I", étonnaient alors « (1806-1816) toute la haute société russe par leur érudition « et leurs vertus ; la comtesse Rostopchine et ses sœurs ne « pouvaient échapper à cette influence salutaire », etc. (1). De fait, ces grandes dames devinrent catholiques, et leur conversion, nous le verrons plus loin, fut une des causes de la ruine de la Compagnie en Russie.

2. Celte haute position morale que conquirent les Jésuites dans la société russe, leur fit trouver parmi les schismatiques de zélés protecteurs ; ils purent compter aussi beaucoup sur le secours du comte de Maistre et du sénateur lliriski, leurs amis de cœur. Une correspondance très curieuse et in^ructive s'ouvrit donc entre le général Brzozowski et le ministre de l'instruction publique Razumowski. Crétineau-Joly Ta eue entre les mains (2) et dit qu'elle forme une véritable théorie de l'éducation. Lorsque le tsar Alexandre, frappé des remarques du P. Général, fut gagné à l'affaire, le P. Brzozowski prépara en français un mémoire détaillé adressé au ministre de l'instruction. Il rappelle d'abord que tous les monarques de l'Europe ont apprécié et estimé le système d'enseignement des Jésuites ; et pour cette raison, comme aussi pour entretenir l'émulation avec les autres corps enseignants, ils ne les ont soumis à la surveillance d'aucune académie. Ensuite il réfute point par point six postulata de l'académie de Vilna,

(1) Vie du comte Rostopchine^ par le comte A. de Ségur, p. IGOé

(2) Tome V/, chapitre 1".

l'académie de polotsk

en démontrant leur injustice (1). II termina ainsi sa démonstration convaincante : « En prenant de cette façon la défense « de mon Ordre, de ses collèges et de la méthode d'ensei- « gnemenl que nous y suivons, ma pensée n'est point de « me soustraire à la surveillance et à l'inspection du gouver- « nement ; bien plus je déclare que nous tiendrons à honneur « et à gloire d'envoyer à son Excellence M. le Ministre de « l'instruction, le comte Razumowski, quand il le voudra, des « rapports, tant sur le nombre des élèves, leur progrès dans « les études et leurs bonnes mœurs, que sur le nombre des < professeurs et leur apphcation à bien enseigner (2). »

3. A la même époque on travaillait à Polotsk à la réforme des études, selon la recommandation faite parla congrégation générale en 1802. Je ne trouve nulle part de document sur la composition de cette commission religieuse chargée de la réforme et dont les travaux consistèrent principalement a diviser en trois catégories les cours préparatoires à l'Académie (3).

(1) « Réllexions sur les inconvénients et les torts qui résulteraient pour rOrdredes Jésuites si l'on assujettissait leurs écoles aux règlements des universités . » (Ms . in-fol . de 4 pages)

Les Académiciens demandaient :

1» — Que les Jésuites eussent des professeurs stables.

2" — Que les professeurs passassent d'une classe à l'autre.

3" — Que chaque matière eût un professeur particulier.

4" — Que l'on augmentât le nombre des matières de classe.

50 — Que les écoles des Jésuites fussent soumises à un inspecteur séculier, à un directeur, à un visiteur, à un recteur de l'Université.

G» — Que les professeurs et les prédicateurs de la Compagnie ou bien se formassent dans l'université de Vilna, ou y subissent leurs examens.

Ces Messieurs les académiciens de Vilna tombaient dans le défaut qu'ils reprochaient aux Jésuites : ils voulaient accaparer toute l'éducation entre leurs mains. Il est clair que les Jésuites, plus anciens qu'eux, ne leur permirent point de les prendre en tutelle.

(2) Mns. arch, jes. pol.

(3) Voyez Doc. A J.

Le cadre des études fut plus ou moins le même que celui reçu à Vilna et à Krzemieniec, celui des gymnases d'aujourd'hui en Prusse et en Autriche. Avant cependant de le mettre en pratique, il fallait préparer des manuels scolaires ; on retarda donc l'exécution du programme jusqu'à l'ouverture d'une académie.

L'unique moyen de se soustraire au contrôle de l'académie de Vilna, c'était d'avoir une académie à soi. Dès le mois d'août 1810, le P.jBrzozowski écrivait au P. Landes, provincial : « Je travaille ici à vous procurer une académie à Polotsk. Le t P. Cytowicz m'assure qu'un plan a déjà été fait sous le « P. Gruber. 11 faut garder le secret sur ce projet, car je ne sais « s'il réussira ; mais il est facile de voir combien il est néces- « saire que nos jeunes gens s'appliquent avec soin aux étu- « des (1). »

Dans sa correspondance avec le ministre de l'instruction, le P. Général préparait les voies à cette académie. Le pensionnat de Pétersbourg tenait lui aussi une haute place dans l'opinion de ce même ministre de l'instruction, qui tous les ans assistait, avec beaucoup de dignitaires de l'état et nombre de dames de la haute société, aux examens et aux séances des pensionnaires.

4. Le reste fut l'œuvre du comte de Maistre. Cet ambassadeur de Sardaigne, penseur profond et philosophe plutôt que diplomate, conquit par la puissance de son esprit une grande influence dans la capitale. Catholique zélé, il prit à cœur l'affaire de l'académie de Polotsk. 11 adressa au comte Razumowski cinq lettres dans lesquelles il démontre, avec toute la rigueur du raisonnement et une diction puissante, le danger dont les sectes illuminées menaçaient la Russie ; il renverse victorieusement la crainte que l'on a des Jésuites et les reproches

(1) Lettres du P. Brzozowski [Arcliir. Jes. pol.).

L*ACADéMIE DE POLOTSK 161

qu'on leur adresse et montre que leur éducation est la seule digue à opposer au débordement du mal (1).

5. Avec le comte de Maistre et le sénateur Ilinski, le principal protecteur de l'Ordre fut le prince Galitzine, qui venait d'être nommé (1810) par l'empereur administrateur suprême des intérêts relatifs aux confessions de foi étrangères dans la Russie, et auquel le tsar avait recommandé l'affaire des Jésuites delà Russie-Blanche touchant l'enseignement. Ce prince se lia d'amitié avec le P. Brzozowski ; les académiciens, malgré leurs intrigues, ne purent garder plus longtemps leur suprématie sur les Jésuites, car d'autres ministres, tels que Kotchoubey, Lopoutchine, Tamara, se rangeaient au nombre des amis de la Compagnie. Les considérations politiques cependant, plus que l'intercession des sénateurs, portèrent Alexandre à satisfaire honorablement au désir des Jésuites.

6. Nous avons dit plus haut que l'année 1810 fut l'époque où les deux potentats de l'Europe se prirent d'affection pour la Pologne. Les provinces de la Russie-Blanche, dans lesquelles plus de dix générations avaient été élevées par les Jésuites, regardaient avec défiance la nouvelle réforme de l'enseignement à Vilna. Cette réforme leur paraissait trop libérale, et en cela ils avaient raison. Ajoutons qu'une province accepte difficilement le contrôle de la capitale des provinces voisines ; que l'attachement des populations pour les Jésuites existait toujours ; que l'indépendance et les privilèges dont ces religieux étaient en possession depuis deux siècles et demi, se

(1) Le P. Zalçski cite en note des extraits de ces lettres. Il les tire des manuscrits conservés aux archives des Jésuites de Pologne. Le lecteur trouvera le texte complet de ces cinq lettres dans l'ouvrage intitulé : Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre. Paris, Vaton, 1853, 2 vol. in-S» ou deux volumes in-120, page 281-310.

Voyez document A K, la traduction de la note du P. Zal§ski. (N. T).

Russie-Blanche, t. ir. il

trouvaient ébranlés par cette affaire : et nous comprendrons facilement qu'il n'était point possible de s'attacher davantage la noblesse de la Russie-Blanche, qu'en élevant le collège des Jésuites de Polotsk à la dignité d'académie, avec les mêmes droits que possédait l'université de Vilna. La noblesse de la Russie-Blanche, s'étant donc assurée que ses demandes auraient un heureux résultat, prépara une supplique au tsar, le conjurant d'ouvrir une université dans leur province. La pétition fut énergiquement appuyée parle prince de Wittemberg, général-gouverneur de la Russie-Blanche, qui, pour le dire en passant, était quelquefois reçu à Polotsk avec toute sa suite civile et militaire et ne pouvait assez louer les cabinets scientifiques et les musées qu'il voyait dans ce collège.

Déjà donc au milieu de l'année 1811, le P. général écrivait au provincial « que la grande affaire de l'académie de Polotsk « avançait heureusement, que dans le conseil des minisires « elle avait été décrétée à l'unanimité, qu'un seul membre s'y « était un peu opposé, mais qu'il avait lui aussi donné sa « voix » (1).

7. Enfin le 22 décembre Alexandre accorda sa permission et le 12 janvier 1812 parut l'oukase impérial adressé au sénat (2). Quelques semaines plus tard, le 1" mars, fut publié par la chancellerie du ministre de l'instruction le privilège de l'empereur et autocrate de toutes les Russies, permettant aux Jésuites d'ouvrir une académie à Polotsk (3).

La campagne de Napoléon relarda de six mois l'ouverture des classes de l'académie, qui ne commencèrent que le 8 janvier 1813; la première promotion aux grades académiques, dont je trouve mention, n'est que du 7 septembre 1814. Les degrés académiques étaient recherchés par les ecclésiastiques,

(1) Lettres du P. Bvzozowski. (Mns. arch. .les. pol.)

(2) Voyez Document AL.

(3) Voyez Document AM.

l'académie de polotsk

surtout par ceux qui dirigeaient des séminaires et autres maisons d'enseignement ; car, selon le règlement scolaire en vigueur dans toute la Russie, les directeurs et supérieurs d'établissements étaient obligés de se pourvoir du diplôme d'une des académies de l'état.

Le peu de temps que dura l'académie ne lui permit pas de se développer convenablement. En 1815 on y comptait seulement 109 élèves parmi lesquels 45 Jésuites. L'ensemble de la jeunesse instruite dans les six collèges des Jésuites atteignit le chiffre de 1,4.90 élèves. L'académie de Polotsk n'avait donc point une grande importance relativement à l'instruction publique en général. Malgré cela elle excita l'antagonisme des universités voisines. 11 en devait être ainsi. L'académie de Dorpath, dans laquelle le protestantisme et le philosophisme répandaient des théories si dangereuses que le gouverneur de Livonie, Pauluzzi, se vit forcé de la fermer en 1814 ; l'académie de Vilna, qui peut être regardée comme le foyer du patriotisme polonais, mais qui était fondée sur les principes révolutionnaires, devaient être par la nature des choses contraires à l'académie de Polotsk, qui développait le catholicisme en Russie.

8. On attaqua tout d'abord l'ignorance des Jésuites. Les philologues de Dorpath se raillèrent des vers latins écrits à l'occasion de l'ouverture de l'académie de Polotsk ; le recteur de Vilna répétait sur le ton du persiflage les avertissements qu'avait donnés à ses Frères le P. Poczobut, de ne point se charger d'une académie, parce qu'ils manquaient d'hommes. Les littérateurs de Krzemieniec et de Cracovie dénigraient les Jésuites comme ils pouvaient ; Bentkowski, dans son Histoire de la Littérature, employa tout un chapitre à prouver qu'ils étaient un obstacle au développement de la littérature nationale. Il était visible que les savants voltairiens et révolutionnaires avaient peur de la Compagnie de Jésus renais-

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sant de ses cendres, et que dans leur frayeur ils faisaient tous leurs efforts pour la déprécier L'académie du Moscou fut la seule qui se contint, parce que Koutousof, son curateur, était l'ami des Pères. L'importance de l'académie de Polotsk, au point de vue des intérêts de la Compagnie, consola les Jésuites de toutes ces attaques. Cette institution était en effet une garantie pour leurs privilèges, elle était une victoire sur l'université de Vilna.

Ne prévoyant point leur expulsion de Russie, ils continuaient à enrichir leurs cabinets et leurs bibliothèques ; chaque année ils y employaient des sommes importantes. En particulier la bibliothèque de Polotsk, qui déjà en 1787 comptait 0,570 ouvrages formant près de 16,000 volumes, possédait 35,000 ouvrages en 1812. Les Jésuites déployaient aussi une grande sollicitude à préparer de bons professeurs, et la mort des 33 membres de la Compagnie dont nous avons déjà parlé plus haut, les fit redoubler d'ardeur.

Déjà un an avant l'ouverture de l'acadéniie, le P. Brzozowski s'entendit avec le provincial au sujet des professeurs, désignant pour chaque matière deux candidats et même davantage. Cette sollicitude nous prouve avec quelle conscience on se mettait à l'œuvre. A la mort de Czacki, le sénateur Ilinski suggéra la pensée de donner aux Jésuites le collège de Krzenieniec. Le comte Razumowski, ministre de l'instruction publique, adopta ce projet ; mais le P. Brzozow^ski répondit catégoriquement : * Nous manquons d'hommes, et pour « Krzemieniec il faudrait au moins dix professeurs excel- « lents » (1). Et pourtant rien ne pouvait être plus glorieux pour la Compagnie que de prendre la direction de ce collège célèbre : nouvelle preuve que les Jésuites ne se mettaient point au travail avant d'avoir calculé leurs forces. Pour la même raison, on refusa des maisons de mission à M. Prozôr, à la comtesse Plater, au comte Dunin, au chanoine Sulistrowski.

(1) Lettres du P. îir:n:nioti]n au jn-ovincial, 5 août i813.

l'académie de polotsk

Du moment donc que les Jésuites acceptaient l'académie de Polotsk, on peut conclure logiquement qu'ils avaient de^, liommes pour y faire honneur.

Un grand nombre de ces professeurs de Pololsk vinrent en Galicie après 1820 et se firent remarquer par leur doctrine et leur éloquence au collège de Tarnopol. Le cours de philosophie du P. Buczyiiski, les connaissances mathématiques et le? expériences physiques du P. Cytowicz restent encore aujourd'hui dans le souvenir des élèves de Tarnopol (1823-1834.) Le"; savants des universités devaient leur gloire et leur renom, d'abord à ce qu'ils parlaient beaucoup d'eux-mêmes, ensuite à ce qu'ils suivaient le torrent du siècle, relevaient les sciences naturelles aux dépens des sciences strictement philosophiques, qu'ils expliquaient maigrement et à la manière de Kant. Les savants des Jésuites au contraire, livrés à un travail silencieux, disparaissaient au milieu de leurs Frères qui en vertu do leur règle s'occupaient de l'enseignement.

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