Mission de Sibérie
1. Nous avons peu à dire sur la mission de Saratow. Elle formait comme neuf paroisses distinctes, et chaque année on envoyait de la Russie-Blanche quelques nouveaux missionnaires à la place des anciens, appelés à remplir des charges ou d'autres fonctions dans la province, selon la coutume de la Compagnie.
2. En revanche, la mission d'Odessa ou de Crimée se développa considérablement.
Nous avons dit que, dès 1804, le duc de Richelieu avait demandé des Jésuites pour sa colonie allemande de Kleinliebenthal.
Jusqu'en 1808, il n'y eut là que deux Pères. La parcimonie de l'intendant du duc de Richelieu, le baron de Rozerakampf, fit abandonner cette mission.
De 1808 à 1811 ,je n'en trouve aucune mention dans les cata-
RDSSIE-BlâNCUE, t. II. i2
logues, et il ressort de l'histoire de la Compagnie dans la Russie-Blanche et des lettres écrites par les missionnaires au P. Brzozowski et au P. Landes, que le duc négligea dans la suite complètement cette œuvre, pour laquelle il avait montré tout d'abord tant de zèle. Il ne voulait point supporter les frais qu'elle entraînait nécessairement. 11 eut dessein de faire venir du Tyrol des Pères capucins, mais il n'en put obtenir.
Enfin, en 1811, on ouvrit la mission d'Odessa sur une plus vaste échelle. Voici ce qu'écrivait le P. Brzozowski au P. Landes, le 16 août 1810 : i M. Nicolle, vicaire de l'archevêque à Sé- « bastopol, m'a raconté dans quel état misérable sont les « colonies d'Odessa. Le duc voit autrement les choses maint tenant, instruit qu'il est par les suites déplorables duman- « que de prêtres. Il y a là quatre colonies : Kleinliebenthal, « Josephthal, Marienthal, Alsacethal : en tout de six à sept f mille âmes sans aucun prêtre. Le duc promet de donner « 1 ,000 roubles de pension pour deux missionnaires, il tiendra « parole, m'affirme M. Nicolle. Longtemps j'ai résisté (faute « de personnel ; pour le cas dont il est ici question, on avait « hâté le dernier examen des théologiens de 4" année) ; à la « fin je me suis laissé apitoyer sur le salut de tant d'âmes » (1).
Dès le mois de janvier 18H, fut envoyé le P. d'Everlange- Vitry, qui fut jusqu'à la fin supérieur de la mission ; on lui adjoignit un second Père et un Frère. Au mois de mai de la même année, trois nouveaux missionnaires vinrent aider les premiers, et depuis 1814 je trouve dix prêtres dans la mission d'Odessa. Quatre d'entre eux habitaient Odessa, pour les Allemands, les Français, les Italiens (le P. Molinari), les Polonais et les Arméniens ; les autres Pères résidaient dans les colonies allemandes : Selz, Landau, Rasztad et Josephthal. On leur donna quatre Frères pour les offices domestiques. En 1814 deux nouvelles stations se fondèrent encore à Manheim et à Cherson ; on ne put s'entendre pour la mission de Sébastopol.
(1) Lettres du P. général Brzozowski, lettre du 16 août 1810,
MISSIONS d'ODESSA, DU CAUCASE ET DE SIBÉRIE 179
Cet état de choses dura jusqu'en 1820. La Compagnie n'y eut qu'une petite école populaire, dans laquelle enseignaient deux séculiers et un Frère coadjuteur. Pour montrer combien le gouvernement appuyait ces missions, il suffit de dire que le jour de la Fête-Dieu à Cherson, où il y avait à peine 120 catholiques, le gouverneur M. de Saint-Priest et plusieurs magnats assistaient à la procession un cierge à la main ; la troupe était sous les armes et maintenait l'ordre, et des salves d'artillerie répondirent à chaque bénédiction du Saint-Sacrement.
3. La mission d'Astrakhan n'eut point d'aussi heureux développements. Dès 1807 il est vrai, sous la direction du P. Suryn, des deux Pères français Fournier et Malevé,et d'un allemand, le P. Brùckner, la Compagnie ouvrit un pensionnat où, comme le rapporte le russe KousLodief, on enseignait le latin, le français et l'allemand. Ce pensionnat était très fréquenté, et même les séminaristes schismatiques y venaient pour les leçons et ne pouvaient assez se louer de la courtoisie avec laquelle les Pères les recevaient.
Les Jésuites d'Astrakhan se gagnèrent bientôt le respect et l'amour non seulement des catholiques, mais encore des Russes. Comme ils étaient dans les meilleurs rapports avec les autorités civiles et ecclésiastiques, ils ouvrirent une mission pour les Kalmouks (1). Depuis 1814 cependant je trouve que tout le poids de cette mission porte seulement sur les deux PP. Suryn et Fournier; d'où il faut conclure que le pensionnat dut se borner à un petit nombre d'élèves, et les classes à l'enseignement élémentaire de la lecture et de l'écriture. Non seulement le manque d'hommes, dont se plaint perpétuellement le P. Brzozowski dans ses lettres, mais l'avarice du gouvernement, qui ne voulait point prendre sur lui les frais
(1) P. Carayon, Documents inédits, Document T ; Missions des Jésuites en Russie, p. 13, note.
de voyage et qui n'assignait aux missionnaires que 300 roubles d'argent de pension annuelle, contribua beaucouo au peu de développement de cette mission.
4. Nous, Polonais, nous trouvons plus d'intérêt dans les travaux des missionnaires de la Compagnie au Caucase et en Sibérie. La mission du Caucase fut desservie, du commencement à la fin, par les deux PP. WojszwiHo et Henry, au secours desquels vint très souvent le P. Suryn, supérieur de la mission d'Astrakhan. Ces deux Pères résidaient à Mozdok, mais toute leur année s'écoulait à peu près en courses entre Kizlar et Tiflis. Le but de la mission était de fournir des secours spirituels aux catholiques disséminés sur un immense espace d'environ 400 lieues carrées, et appartenant à différentes nationalités. A Mozdok même, ville bâtie seulement depuis 1770, habitaient des Russes, des Géorgiens, des Arméniens, des Tartares, etc.
Les catholiques de Mozdok au nombre de quinze familles, avaient fui, depuis près de cinq siècles, devant la persécution des Turcs et venaient de Crimée, de Turquie, de Géorgie, de Perse et d'Arabie ; chacun parlait une autre langue, avait d'autres coutumes, un autre caractère. De là d'incroyables difficultés pour le missionnaire (1).
Les Pères ne rencontrèrent au commencement que de l'opposition. Les femmes elles-mêmes ne voulaient point venir à l'église ni fréquenter les sacrements, sans doute par crainte de leurs maris, chez lesquels, malgré leur mariage catholique, elles languissaient dans une captivité digne des Turcs. On poussa l'audace jusqu'à ruiner la petite école, seule espérance de la régénération de cette race indisciplinable et remplie de préjugés (2).
Le gouverneur du Caucase, le général del Pozzo, et le
(1) Voyez document AN.
(2) Voyez document AO.
MISSIONS d'oDESSA, DU CAUCASE ET DE SIBÉRIE 184
doyen de Mozdok, M. l'abbé Tantissow, vinrent comme ils purent au secours des missionnaires, pourvurent à leurs besoins, sauvèrent en particulier la vie au P. Henry, dont le courage trahissait souvent les forces. Cependant les fruits de la mission étaient peu abondants, mais en 1809 Dieu appesantit sa main sur ce pays : la stérilité, la mortalité, surtout parmi les enfants, la peste, firent changer les esprits ; on revint aux pratiques de la foi.
Depuis ce temps-là, l'église de l'Assomption de la Très Sainte-Vierge, nouvellement bâtie par les soins du général del Pozzo, fut littéralement remplie de fidèles, et le P. Henry devait rester sept et huit heures au confessionnal (1). Les mœurs changèrent : les femmes, morales d'ailleurs et vertueuses, renoncèrent à leur paresse traditionnelle, adoucirent leurs maris, apaisèrent les rixes et les querelles de cabaret, qui se renouvelaient presque chaque dimanche ; si bien que le général del Pozzo répétait à ses officiers : * Douze Jésuites < feront plus pour la pacification du Caucase que 12,000 e soldats. »